M. Chapelain riait.

--Alors ils plaideraient, fit-il. On peut toujours plaider. Seulement,

quand les actes sont bien faits...

Mlle Gilberte était consternée. Elle songeait à Marius de Trégars se

dépouillant de la fortune de sa mère pour payer les dettes de son

père.

--Que dirait-il, pensait-elle, s'il entendait émettre de telles

opinions.

Le caissier du _Crédit mutuel_ poursuivait:

--Assurément, je blâme toute espèce de fraude. Mais je prétends et je

soutiens qu'un homme qui a travaillé vingt ans pour donner une belle

dot à sa fille, a bien le droit d'exiger de son gendre certaines

mesures conservatrices, qui garantissent un argent qui est sien, en

définitive, et qui ne doit profiter qu'aux siens.

Cette déclaration devait clore la soirée. Il se faisait tard. Les

hôtes du samedi se hâtèrent d'endosser leurs pardessus. Et tout en se

retirant:

--Conçoit-on cette petite Gilberte! disait Mme Desclavettes. Ah! si

j'avais une fille, je ne lui passerais pas de semblables fantaisies.

Mais sa pauvre mère est si incroyablement faible!

--Mais ce cher Favoral est ferme pour deux, interrompit M. Desormeaux.

Et il est plus que probable qu'il est en train, en ce moment même, de

relever sa fille du péché de paresse.

Eh bien! pas du tout! Si profondément irrité que dût être M. Favoral,

ni ce soir-là, ni le lendemain, il ne fit la plus lointaine allusion à

ce qui s'était passé.

Le lundi, seulement, avant de partir pour son bureau, enveloppant sa

femme et sa fille de son plus mauvais regard:

--M. Costeclar nous doit une visite, dit-il, et il se peut qu'il se

présente en mon absence. Je veux qu'il soit reçu, et je vous défends

de sortir pour vous enlever tout prétexte de lui refuser la porte. Je

pense qu'il ne se trouvera, dans ma maison, personne d'assez hardi

pour mal recevoir un homme qui me plaît, et que j'ai choisi pour

gendre...

Mais était-il possible, était-il probable, que M. Costeclar se

hasardât à une telle démarche, après l'accueil de Mlle Gilberte, le

samedi soir?

--Non, mille fois non! affirmait Maxence à sa mère et à sa soeur;

ainsi, vous pouvez être tranquilles...

Elles l'étaient presque, en vérité, quand l'après-midi même, un rapide

roulement de voiture attira Mme Favoral à la fenêtre.

Un coupé attelé de deux chevaux gris s'arrêtait devant la porte...

--Ah! c'est lui! dit-elle à sa fille.

Mlle Gilberte avait légèrement pâli.

--Il n'y a pas à hésiter, répondit-elle, il faut que tu le reçoives,

maman.

--Et toi?

--Je resterai dans ma chambre.

--Penses-tu donc qu'il ne te demandera pas?

--Tu lui répondras que je suis souffrante. Il comprendra...

--Mais ton père, malheureuse enfant, ton père!...

--Je ne reconnais pas à mon père le droit de disposer de ma personne

contre mon gré. J'exècre cet homme, qu'il me destine. Voudrais-tu donc

me voir sa femme, me savoir vouée au plus intolérable supplice?

Non, il n'est pas de violence au monde capable de m'arracher mon

consentement. Ainsi, chère mère, fais ce que je te demande. Mon père

dira tout ce qu'il voudra, je prends tout sur moi!

Il n'y avait pas à discuter, on sonnait. Mlle Gilberte n'eut que

le temps de s'échapper par une des portes du salon, pendant que M.

Costeclar entrait par l'autre.

S'il avait assez de perspicacité pour deviner ce qui venait de se

passer, il n'en laissa rien paraître; il s'assit, et ce n'est qu'après

avoir parlé un moment de choses indifférentes qu'il demanda des

nouvelles de Mlle Gilberte.

--Elle est un peu... indisposée, balbutia Mme Favoral.

Il ne sembla pas surpris. Seulement:

--Ce cher Favoral, dit-il, sera encore plus peiné que moi, quand

je lui apprendrai ce contre-temps.

Mieux que toute autre mère, Mme Favoral devait comprendre, approuver

et servir les invincibles répugnances de Mlle Gilberte.

A elle aussi, quand elle était jeune fille, son père un jour, était

venu dire: Je t'ai découvert un mari.

Elle l'avait accepté les yeux fermés. Toute froissée et meurtrie

d'outrages quotidiens, elle s'était réfugiée dans le mariage comme

dans un port de salut.

Et depuis, il ne s'était guère écoulé de journée qu'elle ne se dît que

mieux pour elle eût valu mourir que de se river au cou cette chaîne

que la mort seule peut briser.

Donc, elle donnait raison à sa fille.

Et cependant, vingt années d'esclavage avaient à ce point détendu les

ressorts de son énergie, que sous l'oeil de M. Costeclar la menaçant

de son mari, elle se troublait, ne sachant que balbutier de timides

excuses. Et elle le laissa prolonger sa visite, son supplice à elle,

par conséquent, une grande demi-heure encore.

Puis, lorsqu'il fut parti:

--Ton père et lui s'entendent, dit-elle à sa fille, ce n'est que trop

visible. A quoi bon lutter?...

Une fugitive rougeur colora les joues pâlies de Mlle Gilberte. Depuis

quarante-huit heures qu'elle s'épuisait à chercher une issue à une

situation impossible, elle avait accoutumé son esprit aux pires

éventualités.

--Veux-tu donc que je déserte la maison paternelle? s'écria-t-elle.

Mme Favoral faillit tomber à la renverse.

--Tu t'enfuirais, bégaya-t-elle, toi!...

--Plutôt que de devenir la femme de cet homme, oui!

--Et où irais-tu, malheureuse enfant? et que deviendrais-tu?

--Je saurais gagner ma vie.

Tristement, Mme Favoral hochait la tête. Les mêmes soupçons qui déjà

l'avaient agitée tressaillaient en elle.

--Gilberte! supplia-t-elle, ne suis-je donc plus ta meilleure amie?

ne me diras-tu pas à quelles sources tu puises ton courage et ta

résolution?

Et comme la jeune fille se taisait:

--Dieu seul sait ce qui peut advenir! soupira la pauvre femme.

Il n'advint rien qui ne dût être prévu. Quand M. Favoral rentra pour

dîner, il sifflait en tempête dans l'escalier. Il s'abstint d'abord

de toute récrimination. Mais vers la fin du repas, de l'air le plus

goguenard qu'il put prendre:

--Il paraît, dit-il à sa fille, que tu as été indisposée ce tantôt?

Intrépidement, elle soutint son regard, et d'une voix ferme:

--Je le serai toujours, répondit-elle, quand M. Costeclar se

présentera ici. Vous m'entendez, mon père, toujours!...

Mais le caissier du _Crédit mutuel_ n'était pas de ces hommes dont la

colère s'évapore en ironies. Se dressant tout à coup:

--Par le saint nom de Dieu! s'écria-t-il, vous avez tort de vous jouer

de mes volontés, car tous, tant que vous êtes ici, je vous briserai

comme je brise ce verre...

Et, d'un geste frénétique, il lança le verre qu'il tenait à la main

contre le mur où il se brisa en mille pièces.

Plus tremblante que la feuille, Mme Favoral chancelait sur sa chaise.

--Mieux vaudrait la tuer d'un coup, dit froidement Mlle Gilberte, elle

souffrirait moins.

C'est par un torrent d'invectives que répondit M. Favoral. Sa rage,

comprimée depuis quatre jours, trouvant enfin une issue, s'épanchait

en injures grossières et en menaces insensées. Il parlait de jeter

dehors, sur le pavé, sa femme et ses enfants, ou de les prendre par la

famine, ou d'enfermer sa fille dans une maison de correction. Jusqu'à

ce qu'enfin, les expressions manquant à sa furie, hors de lui,

il s'élança dehors, en jurant que ce serait lui qui amènerait M.

Costeclar et qu'alors on verrait...

--Eh bien! soit, nous verrons, dit Mlle Gilberte.

Immobile à sa place et blanc comme une statue de plâtre, Maxence avait

assisté à cette scène lamentable. Une lueur de bon sens l'éclairant,

il avait imposé silence à son indignation. Il avait compris qu'au

premier mot qu'il prononcerait, toute la fureur de son père se

tournerait contre lui. Et alors, qu'arriverait-il? Les plus

effroyables drames qu'ait vu se dénouer la cour d'assises souvent,

n'ont pas eu d'autre origine.

--Non, ce n'est plus tenable! prononça-t-il.

Même au temps de ses plus grandes folies, Maxence avait toujours eu

pour sa soeur une fraternelle affection. Il l'admirait depuis le jour

où elle s'était dressée devant lui pour lui reprocher ses désordres.

Il lui enviait son calme inaltérable, sa patiente ténacité et cette

énergie tranquille qui ne se démentait jamais.

--Patiente, ma pauvre Gilberte, lui dit-il; le jour, je l'espère,

n'est pas éloigné où il me sera donné de commencer à m'acquitter de

tout ce que tu as fait pour moi. Je n'ai pas perdu mon temps, depuis

que tu m'as rendu la raison. J'ai pris un arrangement avec mes

créanciers. On m'a trouvé une position qui n'est pas brillante, mais

qui est assez avantageuse pour que je puisse, avant peu, t'offrir,

ainsi qu'à notre mère, une retraite paisible.

--Mais c'est demain, interrompit Mme Favoral, c'est demain, Maxence,

que ton père ramènera M. Costeclar. Il l'a dit, il le fera...

Il le fit, en effet, et sur les deux heures, M. Favoral et son protégé

arrivaient rue Saint-Gilles, dans ce coupé à deux chevaux qui mettait

en émoi tous les voisins.

Seulement, les mesures de Mlle Gilberte étaient prises. Elle était au

guet, et dès qu'elle entendit le roulement de la voiture, elle courut

à sa chambre, se déshabilla en un tour de main et se mit au lit.

Et lorsque son père vint la chercher, la voyant couchée, il demeura

béant et tout décontenancé sur le seuil de la porte.

--Tu viendras cependant au salon! dit-il d'une voix sourde.

--C'est qu'alors vous m'y porterez telle que je suis, répondit-elle,

d'un ton de défi, car certainement je ne me lèverai pas.

Pour la première fois depuis son mariage, M. Favoral rencontrait dans

sa maison une volonté plus inflexible que la sienne, et une plus

indomptable opiniâtreté. Il en était confondu; il menaçait sa fille

de ses poings crispés, mais il ne découvrait aucun moyen de la

contraindre à lui obéir. Il était forcé de se rendre, de céder...

--Ceci se payera avec le reste! gronda-t-il en se retirant.

--Je ne crains rien au monde, mon père, dit la jeune fille.

C'était presque vrai, tant le souvenir de Marius de Trégars enflammait

son courage.

Deux fois déjà elle avait eu de ses nouvelles par le signor Gismondo

Pulci, lequel ne tarissait plus dès qu'il entamait le chapitre de ce

nouvel élève, auquel il avait déjà donné deux leçons.

--C'est le plus galant homme qui soit au monde! s'écriait-il, l'oeil

brillant d'enthousiasme, et le plus brave, et le plus généreux et le

meilleur, et nulle qualité ne lui manquera, de celles qui peuvent

orner une créature de Dieu, quand je lui aurai enseigné l'art

divin. Aussi, n'est-ce pas avec un peu d'or méprisable qu'il pense

reconnaître mes soins. Pour lui, je suis un second père, et c'est

avec la confiance d'un enfant qu'il m'explique ses travaux et ses

entreprises...

Ainsi, par le vieux maëstro, Mlle Gilberte apprit que l'article du

journal était à peu près exact, et que M. de Trégars et M. Marcolet

s'étaient associés pour exploiter de compte à demi certaines

découvertes récentes qui promettaient, dans un avenir prochain, des

bénéfices considérables.

--C'est pour moi seule, cependant, se répétait la jeune fille, qu'il

se jette ainsi dans la mêlée des affaires, qu'il devient âpre au gain

autant que ce M. Marcolet lui-même.

Et, au plus fort des persécutions de son père, elle s'applaudissait de

ce qu'elle avait fait et de sa hardiesse à remettre sa destinée aux

mains d'un inconnu. Le souvenir de Marius était devenu son refuge,

l'élément de tous ses rêves et de toutes ses espérances, sa vie,

enfin. C'est à Marius qu'elle pensait, quand sa mère la surprenant

les yeux perdus dans le vide, lui demandait: «A quoi penses-tu?» Et

à chaque avanie qu'elle endurait, son imagination le parait d'une

qualité nouvelle, et elle s'attachait à lui d'une étreinte plus

désespérée.

--Quelle serait sa douleur, se disait-elle, s'il venait à apprendre à

quels assauts je suis en butte!

Aussi, se gardait-elle bien d'en rien laisser pénétrer au signor

Gismondo Pulci, affectant au contraire, en sa présence, la plus

inaltérable sérénité.

Pourtant, ses inquiétudes étaient cruelles, depuis qu'elle observait

une nouvelle et bien incroyable transformation de son père.

Cet homme si violent et si roide, qui se flattait de n'avoir jamais

plié, qui se vantait de n'avoir rien jamais oublié ni pardonné, ce

tyran domestique devenait un personnage débonnaire.

Il n'avait reparlé de l'expédient imaginé par Mlle Gilberte que pour

en rire, disant que c'était un bon tour, et qu'il le méritait bien.

Car il se repentait amèrement, protestait-il, de ses brutalités

passées.

Il avouait que le mariage de M. Costeclar et de sa fille lui tenait

au coeur, mais il reconnaissait avoir employé le plus sûr moyen de le

faire manquer.

Il eût dû, confessait-il humblement, attendre tout du temps et des

circonstances, des excellentes qualités de M. Costeclar et du bon sens

de sa fille chérie, de sa belle fillette...

Plus que de toutes les violences, Mme Favoral était épouvantée de

cette bonhomie douceâtre:

--Mon Dieu! soupirait-elle, que nous réserve-t-il encore!...

L'argent des autres: 1. Les hommes de paille · 第 23 / 44 题