XVI

Ce n'est point à la légère que M. Costeclar avait pris le parti de se

retirer, malgré les vives instances de M. Favoral.

Si infatué qu'il fût de ses mérites, il avait été contraint de se

rendre à l'évidence, et de reconnaître qu'il n'avait pas précisément

réussi près de Mlle Gilberte.

Mais il savait, d'autre part, qu'il avait pour lui le maître de la

maison, et il se flattait d'avoir produit sur les invités la meilleure

impression.

--Donc, s'était-il dit, si je pars le premier, on va chanter mes

louanges, chapitrer la petite personne et lui faire entendre raison.

Le calcul ne manquait pas de justesse.

Mme Desclavettes avait été complétement subjuguée par les grandes

manières de ce prétendant, et M. Desclavettes ne craignait pas

d'affirmer qu'il avait rarement rencontré quelqu'un qui lui plût

davantage.

Les autres, M. Chapelain et le papa Desormeaux ne partageaient sans

doute pas cet optimisme, mais les cent mille écus annuels de M.

Costeclar altéraient étrangement leur clairvoyance.

S'ils avaient cru découvrir en lui certains côtés inquiétants, ils

avaient pleine et entière confiance en la prudente sagacité de leur

ami Favoral. Le méthodique et méticuleux caissier du _Crédit mutuel_

n'était pas suspect d'enthousiasme, et s'il ouvrait les portes de sa

maison à un jeune homme, et s'il tenait tant à l'avoir pour gendre,

c'est qu'évidemment il avait pris ses renseignements...

Enfin, il est de ces démêlés de famille dont les gens sensés se

gardent comme de la peste, et lorsqu'il s'agit de mariage, surtout,

c'est être bien hardi que de prendre parti pour ou contre.

Il ne se trouva donc, à élever la voix, que Mme Desclavettes.

Prenant entre les siennes les mains de Mlle Gilberte:

--Laissez-moi vous gronder, chère petite, dit-elle, d'avoir ainsi

accueilli un pauvre jeune homme qui ne cherchait qu'à vous plaire.

Hormis sa mère, trop faible pour prendre sa défense, et son frère, à

qui il était interdit d'intervenir, la jeune fille vit bien que dans

le salon tout le monde, ouvertement ou tacitement, était contre elle.

L'idée lui traversa l'esprit de répéter là, hardiment devant tous,

ce que déjà elle avait dit à son père, qu'elle était résolue à ne

se point marier, et qu'elle ne se marierait pas, n'étant pas de ces

pauvres jeunes filles sans énergie, qu'on habille de blanc et qu'on

traîne à la mairie malgré elles.

Cette déclaration hardie souriait à son caractère. Elle fut retenue

par la perspective d'une scène terrible et peut-être dégradante. Les

plus intimes amis de la maison en ignoraient les plaies les plus

douloureuses. Devant ses amis, M. Favoral dissimulait, adoucissant sa

voix et se fardant d'un sourire bonhomme. Fallait-il, tout à coup,

révéler la vérité?...

--C'est un enfantillage que de s'exposer à décourager un brave garçon

qui gagne cent mille écus par an, poursuivait l'ancienne marchande de

bronzes, à qui une telle conduite semblait un abominable crime de

lèse-argent.

Mlle Gilberte avait dégagé ses mains.

--Vous ne l'avez pas entendu, madame, dit-elle.

--Pardonnez-moi, j'étais tout près, et involontairement...

--Vous avez entendu ses... propositions?

--Parfaitement. Il vous promettait une voiture, une loge à l'Opéra,

des diamants, la liberté. N'est-ce pas le rêve de toutes les jeunes

filles!...

--Ce n'est pas le mien, madame...

--Bon Dieu! que pouvez-vous souhaiter de mieux? Il ne faut pas

demander au mariage plus qu'il ne peut donner...

--Ce n'est pas cela que je lui demanderais.

D'un ton de paternelle indulgence, que démentait son regard:

--Elle est folle! dit M. Favoral.

Des larmes d'indignation roulaient dans les yeux de Mlle Gilberte.

--Madame Desclavettes, s'écria-t-elle, oublie quelque chose. Elle

oublie que ce monsieur a osé me dire qu'il se proposait de reconnaître

à la femme qu'il épouserait une grosse fortune, qui serait ainsi

soustraite à ses créanciers dans le cas où il viendrait à faire de

mauvaises affaires.

Elle pensait, en sa naïveté, qu'un cri d'indignation allait s'élever.

Au lieu de cela:

--Eh bien! n'est-ce pas naturel? fit l'ancien marchand de bronzes.

--Il me semble plus que naturel, insista Mme Desclavettes, qu'un homme

tienne à préserver de la ruine sa femme et ses enfants.

--Parbleu! dit M. Favoral.

S'avançant résolument vers son père:

--Avez-vous donc pris de telles précautions, vous? demanda Mlle

Gilberte.

--Non! répondit le caissier du _Crédit mutuel_.

Et après un moment d'hésitation:

--Mais moi, ajouta-t-il, je n'ai pas de risques à courir. Dans les

affaires, et lorsqu'on peut être ruiné par un mouvement de Bourse, on

serait bien fou de ne pas assurer du pain aux siens, et de ne pas,

surtout, s'assurer à soi-même les moyens de recommencer. Le baron de

Thaller n'a pas agi autrement, et s'il lui survenait une catastrophe,

Mme de Thaller aurait encore une telle fortune et de quoi doter les

siens...

M. Desormeaux était peut-être le seul à ne pas admettre couramment

cette théorie, et ne pas se rendre à cette raison, pourtant si

décisive: «Cela se fait!»

Mais il était philosophe, et pensait que c'est une duperie que de

n'être pas de son temps. Il se contenta donc de dire:

--Hum! les créanciers de M. de Thaller ne trouveraient peut-être pas

cette façon de procéder parfaitement régulière.

L'argent des autres: 1. Les hommes de paille · 第 22 / 44 题