Gilberte Favoral venait d'avoir dix-huit ans.
Assez grande, svelte, chacun de ses mouvements trahissait les
admirables proportions de sa taille et avait cette grâce qui résulte
de l'harmonieux ensemble de la souplesse et de la force. Elle ne
frappait pas au premier abord, mais bientôt un charme pénétrant et
indéfinissable se dégageait de toute sa personne, et on ne savait
qu'admirer le plus des exquises perfections de son corsage, des
rondeurs divines de son col, de sa démarche aérienne ou de l'ingénuité
placide de ses attitudes.
On ne pouvait la dire belle, en ce sens que la régularité manquait à
ses traits, mais sa physionomie mobile, où se traduisaient tous les
mouvements de son âme, avait d'irrésistibles séductions.
Ces grands yeux, d'un bleu changeant, à reflets de velours, avaient
des profondeurs inouïes et une incroyable intensité d'expression,
l'imperceptible tressaillement de ses narines roses révélait une
indomptable fierté, et le sourire errant sur ses lèvres disait son
immense dédain de tout ce qui est petit et mesquin.
Mais sa beauté, c'était sa chevelure, d'un blond si lumineux qu'on
l'eût dite poudrée d'une poussière de diamant; si épaisse et si longue
que pour la tordre et la contenir il lui en fallait couper de grosses
mèches jusqu'à la racine...
Seule, dans la maison, elle ne tremblait pas à la voix de son père.
Le savant despotisme qui avait dompté Mme Favoral, l'avait révoltée
et son énergie s'était trempée au même régime d'oppression qui avait
énervé le caractère de Maxence.
Pendant que sa mère et son frère mentaient avec cette impudeur
tranquille de l'esclave dont la seule arme est la duplicité, Gilberte
gardait un silence farouche. Et si la complicité lui était imposée
par les circonstances, s'il lui fallait soutenir le mensonge, chaque
parole lui coûtait un si pénible effort que son visage en était tout
altéré.
Jamais, lorsqu'il ne s'était agi que d'elle, jamais elle n'avait
daigné mentir.
Intrépidement, et quoi qu'il en pût résulter:
--Voilà ce qui est, disait-elle.
Aussi, M. Favoral ne pouvait-il s'empêcher de la respecter, jusqu'à
un certain point, et quand il était en belle humeur, il l'appelait
l'impératrice Gilberte.
Pour elle seule, il avait quelque déférence et des attentions. Il
modérait, quand elle le regardait, la brutalité de son langage. Il lui
apportait quelques fleurs tous les samedis.
Il lui avait même accordé un professeur de piano, lui qui déclarait
qu'il n'est pour les femmes que deux talents d'agrément: la couture et
la cuisine.
Mais elle avait tant insisté, qu'il avait fini par lui découvrir dans
une mansarde de la rue du Pas-de-la-Mule, un vieux maître Italien, le
signor Gismondo Pulci, sorte de génie méconnu, pour qui trente francs
par mois furent une fortune, et qui s'éprit pour son élève d'une sorte
de fanatisme religieux.
Pour elle, lui qui n'avait jamais voulu écrire une note, il fixa
toutes les mélodies que chantait la passion dans son cerveau fêlé, et
il s'en trouva d'admirables. Il rêvait de composer pour elle un opéra
qui transmettrait aux générations les plus reculées le nom de Gismondo
Pulci.
--La signora Gilberte est la déesse de la musique elle-même, disait-il
à M. Favoral, avec des transports d'enthousiasme qui augmentaient
encore son affreux accent.
Le caissier du _Comptoir de crédit mutuel_ haussait les épaules,
répondant qu'il n'est pas d'harmonie pour un homme qui passe ses
journées à faire chanter aux pièces d'or leur émouvante chanson.
Ce qui n'empêche que sa vanité semblait se délecter, quand, le
samedi, après le dîner, Mlle Gilberte se mettait au piano; quand Mme
Desclavettes, tout en dissimulant un bâillement, s'écriait:
--Ah! cette chère enfant jouit d'un remarquable talent.
Donc, l'influence de la jeune fille était positive, et c'est à ses
prières seules, et non à celles de sa femme, que M. Favoral avait
accordé à diverses reprises la grâce de Maxence.
Il lui eût accordé bien autre chose, si elle l'eût voulu. Mais elle
eût été obligée de demander, d'insister, de prier.
--Et c'est humiliant, disait-elle.
Parfois, Mme Favoral la querellait doucement, lui disant que
certainement son père ne lui refuserait pas quelqu'une de ces jolies
toilettes qui sont l'ambition et la joie des jeunes filles.
Mais elle:
--J'aurais moins de déplaisir à porter des haillons qu'à essuyer un
refus, répondait-elle. Mes robes me suffisent...
Avec un tel caractère, enveloppé cependant d'une douceur résignée et
d'un inaltérable sang-froid, elle imposait beaucoup à sa mère et à
son frère. Ils admiraient en elle une énergie dont ils se sentaient
incapables.
Aussi, Maxence fut-il comme étourdi, quand survenant, elle se mit à
lui reprocher d'une voix indignée la bassesse de sa conduite et ses
incessantes obsessions.
--Je ne savais pas... commença-t-il, devenu plus rouge que le feu.
Elle l'écrasa d'un regard où le dédain se mêlait à la pitié, et d'un
accent de hautaine ironie:
--En vérité, fit-elle, tu ne sais pas d'où provient l'argent que tu
arraches à notre mère!...
Et montrant ses mains remarquablement belles encore, bien que
déformées légèrement par le continuel maniement de l'aiguille, sa main
droite dont l'annulaire était tordu par le fil, sa main gauche dont
l'index était tatoué et comme rongé par l'aiguille:
--Vraiment, fit-elle, tu ignores que ma mère et moi passons à
travailler toutes nos journées et une partie des nuits!...
Baissant le front il se taisait.
--S'il ne s'agissait que de moi, continua-t-elle, je ne te parlerais
pas ainsi. Mais regarde notre mère. Vois ses pauvres yeux troublés et
rougis par un labeur incessant! Si je me suis tue jusqu'à ce moment,
c'est que je ne désespérais pas encore de ton coeur, c'est que
j'espérais qu'à la fin la pudeur te reviendrait. Mais non, rien!
Le temps n'a fait qu'effacer tes derniers scrupules. Tu demandais
humblement jadis, maintenant tu exiges d'un ton rude. A quand les
coups?...
--Gilberte! balbutiait le pauvre garçon, Gilberte...
Elle lui coupa la parole.
--De l'argent! poursuivit-elle. Toujours et sans trêve, il te faut
de l'argent d'où qu'il vienne et quoi qu'il coûte!... Si, du moins,
quelque sentiment avouable justifiait tes dépenses, si tu avais
l'excuse de quelque grande passion ou d'un but, fût-il absurde,
ardemment poursuivi!... Mais je te mets au défi de nous avouer à quels
plaisirs avilissants tu prodigues nos pauvres économies. Je te défie
de nous dire ce que tu veux faire de la somme que tu exiges ce soir,
de cette somme pour laquelle tu voudrais que notre mère s'abaissât
jusqu'à mendier l'assistance d'un fournisseur auquel il faudrait
confier le secret de notre opprobre!...
Émue de l'humiliation affreuse de son fils:
--Il est si malheureux! balbutia Mme Favoral.
La jeune fille eut un geste indigné.
--Lui, malheureux! s'écria-t-elle. Que dirons-nous donc, nous, que
direz-vous surtout, vous, ma mère! Malheureux, lui, un homme, qui a la
liberté et la force, à qui le monde est ouvert à deux battants, qui
peut tout entreprendre, tout tenter, tout oser! Ah! si j'étais un
homme, moi! je serais un de ces hommes comme il en est, comme j'en
connais, et il y a longtemps, ô mère chérie, que je t'aurais vengée de
mon père et que j'aurais commencé à te payer de tout ce que tu as fait
pour moi.
Mme Favoral sanglotait.
--Je t'en conjure, murmura-t-elle, épargne-le.
--Soit, fit la jeune fille. Mais vous me permettrez de lui déclarer
que ce n'est pas pour lui que je voue ma jeunesse à un travail de
mercenaire. C'est pour toi, mère adorée, pour que tu aies cette joie
de lui donner ce qu'il te demande, puisque c'est ton unique joie...
Au souffle de cette indignation superbe, Maxence frissonnait.
Cette humiliation épouvantable, il sentait qu'il ne la méritait que
trop! Il comprenait la justice de ces reproches sanglants.
Et comme son coeur ne s'était pas gâté encore au contact de ses
compagnons de plaisir, comme il était faible plutôt que mauvais, comme
les sentiments qui sont l'honneur et la fierté d'un homme n'étaient
pas morts en lui:
--Ah! tu es une brave soeur, Gilberte, s'écria-t-il, et c'est bien
ce que tu viens de faire. Tu as été dure, mais non autant que je le
mérite. Merci de ton courage, qui me rendra le mien. Oui, c'est une
honte à moi d'avoir ainsi lâchement abusé de vous...
Et portant à ses lèvres les mains de sa mère:
--Pardonne, poursuivit-il, les yeux pleins de larmes, pardonne à qui
te fait le serment de racheter son passé et de devenir ton soutien au
lieu de t'être un écrasant fardeau...
Il fut interrompu par des pas, dans l'escalier, et le son aigu d'un
sifflet...
--Mon mari! s'écria Mme Favoral. Votre père, mes enfants!...
--Eh bien! fit froidement Mlle Gilberte.
--N'entends-tu donc pas qu'il siffle, et oublies-tu que c'est la
preuve qu'il est furieux!... Quelle épreuve est-ce encore qui nous
menace!...