XIII

Mme Favoral parlait par expérience. Elle avait appris à ses dépens que

le sifflet de son mari, bien plus sûrement que le cri des goëlands,

présageait la tempête. Et elle avait, ce soir-là, plus de raisons qu'à

l'ordinaire de craindre.

Dérogeant à toutes ses habitudes, M. Favoral n'était pas rentré dîner

et avait envoyé un de ses garçons de bureau du _Crédit mutuel_ dire

qu'on ne l'attendît pas.

Bientôt son passe-partout grinça dans la serrure, la porte s'ouvrit,

il entra, et apercevant son fils:

--Eh bien! je suis content de vous trouver ici! s'écria-t-il, avec un

ricanement qui était, chez lui, la dernière expression de la colère.

Mme Favoral frémit. Encore sous l'impression de la scène qui venait

d'avoir lieu, le coeur gros encore et les yeux pleins de larmes,

Maxence ne répondit pas.

--C'est une gageure, sans doute, reprit le père, et vous tenez à

savoir jusqu'où peut aller ma patience.

--Je ne vous comprends pas, balbutia le jeune homme.

--L'argent que vous preniez, je ne sais où, vous fait défaut, sans

doute, ou ne vous suffit plus, et vous vous en allez, contractant des

dettes de tous côtés, chez des tailleurs, chez des chemisiers, chez

des bijoutiers... C'est bien simple! On ne gagne rien, mais on veut

être vêtu à la dernière mode, porter chaîne d'or au gousset, et alors

on fait des dupes...

--Je n'ai jamais fait de dupes, mon père.

--Bah! comment donc appelez-vous tous ces fournisseurs qui sont venus

aujourd'hui même me présenter leurs factures? Car ils ont osé venir

à l'administration, à mon bureau. Ils s'étaient donné rendez-vous,

pensant ainsi m'intimider plus sûrement. Je leur ai répondu que vous

êtes majeur et que vos affaires ne me regardent pas. Entendant cela,

ils sont devenus insolents et ils se sont mis à parler si haut,

que leur voix retentissait jusques dans les pièces voisines. M.

de Thaller, mon directeur, passait en ce moment dans le corridor.

Entendant le bruit d'une discussion, il a pensé que j'étais aux prises

avec quelqu'un de nos actionnaires, et il est entré, comme c'est son

droit. Alors, j'ai bien été forcé de tout avouer...

Il s'animait au son de ses paroles, comme un cheval au tintement de

ses grelots.

Et de plus en plus hors de soi:

--C'est bien là, continuait-il, ce que voulaient vos créanciers. Ils

pensaient que j'aurais peur du tapage et que je financerais. C'est un

chantage comme un autre, et très à la mode maintenant. On ouvre un

compte à un mauvais drôle, et quand le compte est raisonnablement

gros, on va le porter à la famille, en disant: «De l'argent, ou je

fais du scandale.» Pensez-vous que ce soit à vous qui êtes sans le sou

qu'on a fait crédit? C'est sur ma poche que l'on tirait, sur ma poche

à moi que l'on croit riche. On vous écoulait à des prix exorbitants

tout ce qu'on voulait, et c'était sur moi qu'on comptait pour solder

des pantalons de quatre-vingt-dix francs, des chemises de quarante

francs et des montres de six cents francs...

Contre son ordinaire, Maxence n'essaya pas de nier.

--Je payerai tout ce que je dois, dit-il.

--Vous?

--Je vous en donne ma parole.

--Et avec quoi, s'il vous plaît?

--Avec mes appointements.

--Vous en avez donc?

Maxence rougit.

--J'ai ce que je gagne chez mon patron, répondit-il.

--Quel patron?

--L'architecte chez lequel m'a placé M. Chapelain...

D'un geste menaçant M. Favoral l'arrêta:

--Epargnez-moi vos mensonges, prononça-t-il, je suis mieux informé que

vous ne le supposez. Je sais que depuis plus d'un mois votre patron,

excédé de votre paresse, vous a chassé honteusement...

Honteusement était de trop. Le fait est que Maxence retournant à son

travail un beau matin, après une absence de cinq jours, avait trouvé

un remplaçant.

--Je chercherai une autre place, dit-il.

C'est avec un mouvement de rage que M. Favoral haussait les épaules.

--Et en attendant, il faudra que je paye, s'écria-t-il. Savez-vous

de quoi me menacent vos créanciers? De m'intenter un procès. Ils le

perdraient: ils ne l'ignorent pas, mais ils espèrent que je reculerai

devant l'esclandre. Car ce n'est pas tout: ils parlent de déposer une

plainte au parquet. Ils prétendent que vous les avez audacieusement

escroqués, que les objets que vous leur achetiez n'étaient nullement

pour votre usage, que vous vous empressiez de les vendre à vil prix,

afin de vous faire de l'argent comptant. Le bijoutier a la preuve,

assure-t-il, qu'en sortant de sa boutique vous êtes allé tout droit au

Mont-de-Piété engager une montre et une chaîne qu'il venait de vous

livrer. C'est une affaire de police correctionnelle. Ils ont dit tout

cela devant mon directeur, devant M. de Thaller.

J'ai dû recourir à mon garçon de bureau pour les mettre dehors. Mais

quand ils ont été partis, M. de Thaller m'a donné à entendre qu'il

souhaite vivement que j'arrange tout. Et il a raison. Ma considération

ne résisterait pas à deux scènes pareilles. Quelle confiance accorder

à un caissier dont le fils est un noceur et un faiseur de dupes!

Comment laisser la clef d'une caisse qui renferme des millions à

un homme dont le fils aurait été traîné sur les bancs de la police

correctionnelle! C'est-à-dire que je suis à votre merci. C'est-à-dire

que mon honneur, ma situation et ma fortune dépendent de vous. Tant

qu'il vous plaira de faire des dettes, vous en ferez, et je serai

condamné à les payer.

Rassemblant son courage:

--Vous avez été parfois bien dur pour moi, mon père, commença Maxence,

et cependant je ne veux pas essayer de justifier ma conduite. Je vous

jure que désormais vous n'avez rien à craindre de moi...

L'argent des autres: 1. Les hommes de paille · 第 17 / 44 题