«Les langues dénées rentrent évidemment par leur caractère général

dans les idiomes américains dont la tendance est d’accumuler une

multitude d’idées dans un seul mot. C’est ce que de Humboldt a appelé

_agglutination_, et Duponceau _polysynthétisme_. Le Déné, en effet,

n’analyse point ses impressions, il les groupe en idées complexes.

Il n’a point du tout conscience d’une analyse logique. La synthèse

gouverne tellement toutes les formes du langage qu’elle se reflète

même dans son écriture: toutes les lettres ne présentent qu’une

enfilade de caractères placés à la suite les uns des autres, sans

solution de continuité. Le discours revêt même cette forme, et les

idées les plus incompatibles y sont liées entre elles sans aucune

transition. C’est comme le jeu d’une navette qui ne s’arrête pas pour

tisser une étoffe multicolore... Même agglutination dans les mots

que dans les phrases, agglutination qui comporte des élisions très

embarrassantes lorsqu’il s’agit de distinguer la racine de ce qui

n’est qu’accidentel.

«La langue des Dénés présente cependant cette particularité qu’elle

est, en partie, monosyllabique ou inorganique, comme l’est par

exemple le chinois, et probablement toute langue primitive. Tous

les mots racines ne sont que des monosyllabes. J’en ai déjà réuni

745 (en 1867), dont 233 sont dépouillés de toute particule. De ces

monosyllabes dériveront tous les autres mots.

«Comme dans la langue chinoise encore, le ton, l’inflexion de la voix

changeront du tout au tout la signification de certains mots dénés,

qui s’écrivent de la même manière. La prononciation de ces mots et

d’une infinité d’autres exige une grande délicatesse d’articulation,

une grande précision dans l’intonation et dans l’observance de la

quantité prosodique.

«Cette prononciation comporte, en outre, presque toutes les

difficultés des langues connues. Elle a des chuintantes, des

clappantes, des dentales et des hiatus qui ont fait le désespoir de

bien des gens.

«Chose remarquable aussi, il y a peu d’emploi des labiales: le jeu des

lèvres est presque nul. Un Déné, les lèvres légèrement entr’ouvertes

et sans desserrer les dents, parlera avec une vélocité étonnante et

fera entendre les sons les plus heurtés.»

Les langues du Nord, comme les autres, furent apprises par les

premiers missionnaires, au seul moyen de leurs observations

personnelles. Ils en ont rédigés les dictionnaires et les grammaires.

Parmi les maîtres en langues dénées, il faut citer Mgr Grouard, Mgr

Breynat, les Pères Petitot, Laurent Legoff, Morice.

Un ministre protestant, M. Evans, inventa, pour l’écriture du langage,

un système de caractères syllabiques, hiéroglyphiques, qui fut

universellement adopté.

Spécimen d’écriture Syllabique

AVE MARIA EN LANGUE MONTAGNAISE

[Illustration]

Traduction littérale

Par toi je laisse aller mon esprit (à la joie) Marie, très-bien Celui

qui-a-fait-la-terre t’aime, ton cœur près-de il est, toutes femmes par

dessus tu-es grande, et Jésus, il-a-été dans-ton-sein. Lui seul est

grand.

Sainte Marie, Le-Puissant sa mère tu es, nous-sommes-mauvais, quand

même pour nous prie maintenant et quand nous mourrons à la veille.

Très bien c’est ainsi si c’était.

[6] Il est curieux de constater que tous ceux qui se servent de chiens

ne leur parlent que français. Et ces mots sont quelquefois les seuls

que les Anglais et les Indiens connaissent de notre langue. Nouvelle

trace évidente des coureurs-des-bois français.

[7] _Destinés à mûrir_, disons-nous. C’est que malgré la chaleur

continuelle, ils n’en ont pas toujours le temps. Le sol, dont aucun

été n’a jamais amolli les profondeurs glacées, refroidit les racines;

et il est nécessaire que pendant la courte saison chaude, ni la

sécheresse, ni les orages ne viennent retarder une croissance qui ne

résisterait pas aux gelées précoces, qui suivent pas à pas le soleil.

En juillet 1915, au fort Smith, la plus méridionale des missions du

Mackenzie, on a vu les pommes de terre geler complètement en une nuit

de moins de trois heures, entre deux journées torrides.

[8] Des 30.950.000 hectares que couvrent les lacs connus du Canada

entier, le seul vicariat du Mackenzie en compte 7.564.000.

[9] Les montagnes qui enclavent le Nord-Ouest et le Nord marchent, du

sud au nord, en deux groupes parallèles: les _Laurentides_ à l’est,

les _Rocheuses_ à l’ouest. Les Laurentides, parties de la rive gauche

du Saint-Laurent, envahissent en tous sens les provinces de Québec

et d’Ontario, se blottissent le long du Manitoba oriental contre la

baie d’Hudson, et vont expirer à la mer Glaciale, en dunes à peine

surélevées. Les Rocheuses alignent et emboîtent leurs monts neigeux

en une symétrie tellement semblable à celle de nos vertèbres osseuses

que les sauvages les ont pittoresquement appelées: l’_épine dorsale

de la terre_. De l’_épine dorsale_ rocheuse, s’échappent des _côtes_

régulières de montagnes, qui escortent, jusqu’à l’océan Pacifique

d’une part, et jusqu’au fleuve Athabaska-Mackenzie d’autre part,

nombre de rivières issues des glaciers centraux. Les Laurentides,

de leur côté, envoient leurs rivières à la baie d’Hudson et à

l’océan Atlantique, dans des cortèges montagneux analogues à ceux

des Rocheuses. Qu’un éboulis de ces montagnes entrave tout à coup la

rivière; qu’une veine transversale s’oppose à son cours: c’est la

lutte du cours d’eau contre l’obstacle, c’est le rapide.

Mais comment les fleuves des plaines, comme la Saskatchewan,

l’Athabaska, la rivière des Esclaves, la rivière de la Paix, qui n’ont

eu besoin des montagnes que pour naître, vont-elles se former des

rapides aussi fougueux que les rapides des rivières essentiellement

montagneuses elles-mêmes? Précisément par l’intrusion des filons

ramifiés, qui vont des Laurentides aux Rocheuses, et des Rocheuses

aux Laurentides, pour les relier entre elles. Le fleuve des prairies,

ou des bois, habitué au cours tranquille qu’il s’est tracé dans les

terres friables, rencontre ces filons pierreux et doit en dompter la

résistance.

[10] «Voici, continue le Père Petitot, l’énumération des lacs et des

rivières que l’on suit durant cet itinéraire qui, à lui seul, peut

déjà être considéré comme un très long voyage: rivière Rouge, lac

Winnipeg, rivière Saskatchewan, lacs Travers, Bourbon et Vaseux,

rivière du Pas, lacs Cumberland et des Epinettes, rivière Maline,

lac Castor, rivière la Pente, lacs des Iles, Héron, Pélican et des

Bois, Portage du Fort-de-Traite, rivière des Anglais (Churchill),

lacs de l’Huile, d’Ours, Souris, Serpent, du Genou, Primeau et de

l’Ile-à-la-Crosse. Après avoir traversé ce dernier bassin d’un bout

à l’autre, nous pénétrons, par un canal naturel d’eau stagnante,

improprement appelé rivière Creuse, sur les lacs Clair et du Bœuf,

d’où nous gagnons le lac la Loche, par la rivière du même nom. C’est

à l’extrémité de ce dernier lac que s’élève le coteau du Portage la

Loche... Sur le versant Septentrional du portage, nous nous trouvons

dans le district d’Athabaska.»

[11] V. _Les Sœurs Grises dans l’Extrême-Nord du Canada_, chap. v.

Librairie Beauchemin, Montréal, et _Œuvre des missions_, 4, rue

Antoinette, Paris--18e.

[12] La Saskatchewan est la grande artère de la _prairie_. Elle en

recueille toutes les rivières pour les conduire au lac Winnipeg,

lequel s’épanche dans le fleuve Nelson, qui se jette dans la baie

d’Hudson. La Saskatchewan n’unit ses deux branches qu’à l’est de

Prince-Albert. La branche nord a sa source au mont Brown, à côté de

celle de l’Athabaska. La branche sud jaillit des montagnes Rocheuses

aussi, mais presque sur la ligne des Etats-Unis. La Saskatchewan, très

sinueuse toujours, coule de l’ouest à l’est.

[13] Un des traits qui «égayèrent» ce voyage de 1880 dans la prairie

eut pour acteur principal, _dit-on_, S. G. Mgr Joussard, coadjuteur

actuel, avec future succession, de Mgr Grouard, vicaire apostolique

d’Athabaska. Tout jeune missionnaire, plein d’une ardeur qui ne

s’éteindra qu’avec sa vie, le Père Joussard avait caracolé, autour

de la _brigade_, sur un _branco_, cheval demi-sauvage de l’Ouest. Le

soir, il s’endormit, lassé, à sa place de la couche commune, occupée

par une dizaine de missionnaires. Mais la chevauchée, faut-il penser,

continua dans son rêve. Tout à coup, il crut sentir sous sa main une

crinière. Il la saisit, en criant:

--Hue donc!

Un «Aïe!» formidable réveilla la prairie:

C’était la barbe de S. G. Mgr Clut, son voisin, qu’il avait empoignée.

[14] Le nom de _Saint-Alphonse_ avait été inspiré par la

reconnaissance envers les Pères Rédemptoristes, qui avaient

généreusement promis la moitié de la somme que coûterait le bateau.

[15] La source capitale de telles dépenses fut toujours la difficulté

des transports. Ainsi, en 1876, époque moyenne du premier demi-siècle

de nos missions du Nord, Mgr Faraud estimait à 25 piastres (125

francs) le seul transport d’un colis de 100 livres _d’Angleterre au

lac la Biche_, c’est-à-dire environ les trois quarts de la valeur

réelle de l’objet.

_Du lac la Biche au fort Mac-Murray_, l’évêque ne pouvait transporter

lui-même chaque pièce de 100 livres qu’aux prix de 20 à 25 francs.

_Au fort Mac-Murray_, le tarif de la Compagnie ressaisissait la pièce,

à raison d’une piastre (5 fr. 15) de chaque fort-de-traite au suivant:

soit 11 piastres de plus pour la mission la plus lointaine. Total: 200

francs de transport par 100 livres.

Même à l’époque où l’on put acheter la farine à Winnipeg, au prix de

25 francs le sac, elle revenait à 110 francs, au fort Good-Hope. Un

seul parti était de mise alors: se passer d’un tel luxe. C’est ce que

l’on fit. Il n’y eut pendant près de cinquante ans qu’un peu de pain

pour les grandes fêtes, ou pour les malades gravement atteints. Et

même pas toujours.

Tous les fonds disponibles servirent à acheter les instruments

indispensables, les habits, les articles de traite, l’ameublement.

Plus tard vinrent les machines, scieries mécaniques, chaudières

tubulaires, hélices, ferrailles volumineuses et lourdes.

C’est par là que saignait la bourse du vicariat.

[16] Les missionnaires, expliquant et recommandant le jeûne

eucharistique, la veille d’une communion, ont souvent entendu cette

réflexion:

--Comment veux-tu que je mange? Il y a deux jours, quatre jours, que

je n’ai plus rien à manger!

[17] Ces deux congrégations de religieuses ont été fondées au Canada:

les _Sœurs Grises_ en 1737, les _Sœurs de la Providence_ en 1843.

[18] Le _chapitre général_ est une assemblée tenue périodiquement,

dans la Congrégation des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée. Le

Supérieur Général, ses quatre Assistants, les Vicaires Apostoliques

et les Supérieurs Provinciaux du monde entier, ainsi qu’un Père

délégué par chaque vicariat ou province, y viennent, dans des réunions

intimes, exposer leurs succès, leurs déceptions, leurs espérances et

leurs demandes.

[19] _Apôtres inconnus._

[20] Quatre Pères Jésuites étaient venus dans ces pays, au XVIIIe

siècle. Mais ils n’avaient guère pu exercer leur ministère au delà des

deux forts-de-traite qui leur donnèrent asile. Ces missionnaires, qui

se succédèrent, par intervalles, de 1732 à 1751, au fort Saint-Charles

(sur le lac des Bois) d’abord, et au fort la Reine (Portage la

Prairie) ensuite, furent: le Père Messaiger, le Père Aulneau, qui

fut tué par les Sioux à l’Ile aux massacres (lac des Bois), le Père

Coquart, le Père de la Morinie.

La cession du Canada à l’Angleterre, la ruine de la Nouvelle-France,

la suppression temporaire de la Compagnie de Jésus, arrivant coup sur

coup, entraînèrent l’abolition de toutes les missions naissantes.

L’Ouest ne revit le prêtre que soixante-sept ans après le départ du

dernier Jésuite, avec Mgr Provencher.

[21] Mgr Provencher détacha bientôt (1838) M. Demers des missions de

la _prairie_, pour l’envoyer, avec M. Blanchet, qu’il avait recruté

pour cette fin, fonder les missions de la Colombie (tout le territoire

situé au nord de la Californie, à l’ouest des montagnes Rocheuses).

Annonçant leur départ à l’évêque de Québec, il s’écriait: «Terres de

la Colombie, vous allez donc enfin retentir des louanges du saint

nom de Jésus. La Croix va s’élever de rive en rive, sur un espace de

mille lieues, que vont parcourir ces deux apôtres pour arriver à leur

destination; et la parole de Celui qui a dit que ce signe adorable

attirerait à lui tous les hommes va se vérifier à l’égard des pauvres

tribus errantes vers lesquelles ils sont envoyés!»

Le 10 octobre 1838, ils célébrèrent le saint sacrifice sur le point

le plus élevé des montagnes Rocheuses. Ils arrivèrent à Vancouver, le

24 novembre, après un voyage de quatre mois et quatorze jours, depuis

Saint-Boniface. Mgr Provencher avait vu en eux deux futurs évêques. M.

Blanchet fut, en effet, nommé vicaire apostolique de l’Orégon en 1848;

et M. Demers, évêque de Vancouver (Victoria), en 1847.

[22] La conversion de certaines nations, comme les Pieds-Noirs de

la prairie, les Kwakwilth de la Colombie anglaise, les Esquimaux de

l’océan Glacial, bien qu’entreprise depuis longtemps, n’est encore que

peu ou point entamée. Or, ces nations ne furent pas pénétrées par les

_voyageurs_ canadiens français.

Ajoutons que les sauvages vinrent à Dieu dans la mesure où ils furent

pauvres, travailleurs, et surtout observateurs de la loi naturelle.

De tous les Indiens, les Dénés étaient les plus pauvres, les plus

résignés à la souffrance, les plus moraux. Ils furent, par suite, les

plus aisément préparés par les Canadiens _voyageurs_, et convertis par

les missionnaires.

[23] La rivière au Sel, où Beaulieu eut la charge d’un fort-de-traite

de la Compagnie de la Baie d’Hudson, est un affluent de rive gauche

de la rivière des Esclaves. Elle descend des collines Buffalo, et

s’alimente de ruisseaux, salins comme elle-même. A quelque cinquante

kilomètres plus haut que son embouchure, on trouve des plaines toutes

nues, au milieu des bois touffus, et couvertes de sel en couches

blanches, assez profondes parfois. L’eau qui a déposé ces couches sort

directement, par de nombreuses sources, de collines de sel gemme, et

donne à l’analyse 26 0/0 de sel pur.

D’autres rivières au Sel se jettent dans le Mackenzie, du côté du fort

Norman. Ce don de Dieu à ces pauvres régions est une richesse qui ne

manquera jamais, par conséquent, à la table du missionnaire.

[24] La lettre pastorale de S. G. Mgr Béliveau récapitule ainsi l’état

actuel de l’ancien vicariat apostolique du Nord-Ouest:

«Cette modeste mission de la Rivière-Rouge, fondée en 1818, s’est

développée au point de se subdiviser, non seulement en diocèses,

mais en provinces ecclésiastiques: la province de l’Orégon, qui est

passée depuis aux Etats-Unis, la province de Vancouver, la province

d’Edmonton, la province de Régina, la province de Winnipeg, enfin la

province de Saint-Boniface. Nous trouvons dans ces territoires une

population catholique qui se chiffre à plus de 300.000 fidèles. Nous y

comptons 13 évêques, 338 religieux de différents ordres, 262 prêtres

séculiers, et 1.580 religieuses réparties en différentes communautés.»

[25] En passant au Portage la Loche, qui se trouve sur le chemin

de l’Ile à la Crosse au lac Athabaska, le Père Taché s’arrêta

pour donner une courte mission aux néophytes de l’endroit, que M.

Thibault avait instruits. Comme il hésitait encore à se risquer dans

l’éloquence montagnaise, il pria un trappeur, d’intelligence et de

mœurs éprouvées, Antoine Morin, de lui servir d’interprète. Antoine

traduisait à la satisfaction de tous. Mais voici qu’au fil d’un sermon

le Père Taché se trouve conduit à parler de la _chasteté_. Il lance le

mot et recommande la vertu en question, «vertu, dit-il, qui demande

beaucoup de précautions, de prudence, de défiance de l’ennemi, de

réserve vis-a-vis des personnes du sexe, etc.» Le brave Antoine, qui,

sans doute, pratiquait lui-même la chasteté à la façon du bourgeois

de Molière, faisant de la prose sans savoir que c’en était, pérore

là-dessus, avec la même assurance que sur le reste:

--Le Père, explique-t-il, dit qu’il faut faire la _chasse d’été_. Nous

ne devons donc pas nous contenter de la chasse d’hiver, paresseux de

Montagnais que nous sommes. Mais attention, mes amis! La chasse d’été

est bien difficile: il faut beaucoup de précautions pour approcher les

orignaux dans le bois, car ils entendent de loin. Et puis, défiez-vous

de l’_ennemi_, le _dénédjéré_, qui vous guette partout dans les

broussailles. Fuyez, si vous le voyez. Et puis encore, il ne faut

plus emmener les femmes avec nous à la chasse d’été, de peur qu’elles

ne mangent les muffles des orignaux et que nous ne puissions plus

rien tuer alors... Tout de même, c’est dur ce que dit le petit Père,

car c’était bien commode, les femmes, pour faire sécher la viande au

soleil, quand les hommes avaient fini de tuer! Mais, que voulez-vous,

le Père a parlé: il faut faire ce qu’il nous dit...»

Cette aventure apprit de bonne heure au Père Taché qu’il est parfois

difficile de n’être pas au-dessus de son auditoire.

[26] Mgr de Mazenod, qui était de l’ancienne noblesse française, en

avait gardé le tutoiement d’amitié.

[27] Le système économique de Mgr Faraud était l’_allocation_ fixée

d’avance. Il comptait sur l’esprit de sacrifice de chaque missionnaire

pour l’accepter, tel qu’il l’imposait. Il écrit à l’un d’eux: «En

fixant à chaque mission une allocation annuelle, proportionnée à nos

ressources probables, j’avais plusieurs choses en vue: 1º accoutumer

chaque directeur à veiller à ses affaires; 2º empêcher qu’on fît des

demandes au hasard; 3º éviter les mécomptes, en retranchant, pour

équilibrer recettes et dépenses, certains articles non absolument

nécessaires; 4º éviter que l’insouciance possible des uns ne privât

les autres de leurs droits; mais, en sous-main, je voulais réserver

une poire pour la soif, afin de pourvoir aux nécessités imprévues et

aux déficits, inévitables en certains cas. Dieu a béni jusqu’ici nos

efforts (1885), et j’ai la consolation de voir, après avoir bouché

tous les vides, que notre barque continue à voguer à pleines voiles,

tandis que d’autres vicariats, mieux placés que nous, sont aux abois,

et menacés de banqueroute. Que chacun soigne sa petite barque avec le

soin que je mets à veiller sur celle qui les contient toutes, et, sous

l’œil de Dieu, nous voguerons longtemps en sûreté... Quoiqu’il me soit

bien pénible de vivre si éloigné de ceux que mon cœur aime avant tous

et du centre de nos œuvres, je n’oserais regretter le devoir rigoureux

qui me retient depuis longtemps à la porte (le lac la Biche), parce

qu’il me paraît évident que, si je n’avais pas été là, cette porte

serait fermée pour toujours, et que c’en serait fait de nos chères

missions.»

[28] Jamais Mgr Faraud n’écrivit une lettre à ses missionnaires,

n’eût-elle eu pour objet que des affaires sèchement matérielles, sans

la relever de vues surnaturelles. Ainsi ces encouragements au Père

Ducot, en lui envoyant l’état de son allocation: «...Quelque difficile

que soit la position que vous occuperez, gravez fortement dans votre

esprit que sans Dieu vous ne pouvez rien, et qu’avec Lui vous pouvez

tout. Que la soif ardente des âmes, qui ont coûté si cher à notre

très doux et très aimable Sauveur, ne vous quitte pas. Il pourra se

faire, et même il se fera souvent, dans votre solitude, que la matière

ouvrable que vous convoitez vous manquera, à l’extérieur: vous pourrez

toujours trouver en vous-même le moyen de satisfaire votre désir du

bien. Nous sommes les ouvriers des âmes: nous devons vouloir partout

et toujours travailler à leur salut, à leur sanctification. Or, nous

sommes toujours sûrs de nous trouver nous-mêmes. Dieu tire plus de

gloire d’une seule âme vraiment sainte que de mille indifférentes ou

moins saintes. En vous sanctifiant de plus en plus, vous atteindrez

au mieux le but de votre vocation... Allons, continuez à faire

l’impossible pour retirer les pauvres âmes des griffes de Satan. Vous

faites un travail trop pénible. La récompense sera proportionnée. Bon

courage!...»

[29] Mgr Faraud était naturellement éloquent, d’organe puissant et

de gesticulation abondante. Mais, en véritable orateur, il savait

se faire aux blancs et aux sauvages, tour à tour. Pierre Beaulieu

rappelle son éloquence _indienne_: «--Ben oui, j’ te dis ça prêchait,

ça, Mgr Père Faraud. Il chantait ben mal; mais il prêchait ben bien!

Il criait, pareil comme une grue blanche; et puis, il levait sa chaise

en l’air, et il frappait avec sur le plancher, et il suait! Ah, ben

oui, ça l’aimait donc, les _savages_, Monseigneur Père Faraud!»

[30] Le diocèse de _Cambrai-Lille_ ne s’est point contenté de ses

aumônes; il a donné aux Missionnaires Oblats de Marie Immaculée

plusieurs de ses enfants, parmi lesquels Monseigneur Louis d’Herbomez,

premier vicaire apostolique de la Colombie Britannique.

[31] Presque tous ces détails sur la vie de Mgr Faraud à

Saint-Boniface et sur son trépas nous furent donnés par feu M. l’abbé

Messier. Ce bon prêtre, pieux et instruit, directeur d’âmes très

éclairé, ajoutait: «Je tiens pour certain que Mgr Faraud a emporté au

Ciel l’innocence de son baptême.» Et cela nous rappelait une parole

de l’évêque, rencontrée dans l’une de ses lettres à son supérieur

général: «Je suis ainsi fait que je ne crains rien que le péché.»

[32] La mission montagnaise-crise de l’Ile à la Crosse, berceau des

quatre évêques, ne fit jamais partie du vicariat d’Athabaska-Mackenzie

proprement dit. C’est pourquoi il ne pouvait entrer dans notre plan de

mener son histoire au delà des années qui précédèrent la division du

diocèse de Saint-Boniface, l’unique, jusque-là, du Nord-Ouest et de

l’Extrême-Nord.

En 1869, l’Ile à la Crosse passa au diocèse de Saint-Albert; en 1890,

à celui de Prince-Albert; en 1910, au vicariat apostolique du Keewatin.

C’est à regret que nous disons adieu à cette mission qui fut toujours,

avec ses dépendances, la chrétienté modèle du Nord. Aussi de quels

missionnaires a-t-elle été la fille, jusqu’à l’heure présente!

Mgr Taché ne vivait heureux que de son souvenir.

En 1888, Mgr Grandin rendait ce compte de sa dernière visite

au «berceau apostolique»: «Je puis affirmer que quand même la

Congrégation des Oblats, dans notre immense territoire du Nord-Ouest,

n’aurait fait autre chose que de fonder cette mission, et de

christianiser ceux qui la fréquentent, elle aurait déjà fait et

assuré un très grand bien. Il y a un peu plus de quarante ans, il n’y

avait pas ici de chrétiens, et les premiers Oblats venus à l’Ile à la

Crosse durent semer dans les larmes et dans la pauvreté; maintenant la

mission compte plus de 700 chrétiens; la mission du Portage la Loche,

qui en dépend, en compte plus de 200; et celle de Saint-Raphaël, près

de 300. Je doute que, dans les meilleures paroisses de France, les

fidèles donnent plus de consolations à leurs curés que nos chrétiens à

leurs missionnaires.»

Mgr Pascal, évêque de Prince-Albert, appelait l’Ile à la Crosse «la

perle de son vicariat».

A l’Ile à la Crosse, enfin, Mgr Charlebois, vicaire apostolique

du Keewatin, et dernier héritier de la perle du Nord, recueille

aujourd’hui les meilleures de ses joies.

[33] _Mgr Grandin, Oblat de Marie Immaculée, premier évêque de

Saint-Albert_, par le R. P. E. Jonquet, de la même Congrégation. 1

vol. S’adresser à l’_Œuvre des Missions O. M. I._, 4, rue Antoinette,

Paris (18e).

[34] La hampe de cette crosse est encore à la mission de la Nativité,

où elle sert de porte-croix aux processions et aux enterrements. La

volute est conservée, avec les bulles _blanches_, dans le _trésor_ du

scolasticat de Marie Immaculée, à Edmonton (Alberta).

Les détails des diverses scènes rapportées ici nous furent donnés,

ou confirmés, par le R. P. Tissier, qui aida lui-même Mgr Faraud à

tourner la crosse du sacre.

[35] V. Chap. IV.

[36] Il fut découvert, dans la suite, que l’Alaska appartenait à la

juridiction de Vancouver. Le Père Lecorre, rappelé par Mgr Faraud, en

1874, revint par San Francisco.

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 38 / 40 段