ce chemin, vinrent l’y visiter, famille par famille. Coïncidence
touchante, ils arrivaient toujours plus nombreux aux fêtes de la Sainte
Vierge. Le missionnaire écrit, dans son _Journal_, le 8 septembre:
Marie sera vraiment la protectrice de cette mission, car c’est
toujours un de ses jours de fête qu’elle les ramène autour de moi.
Merci, ô ma Mère! faites que je sois digne de la mission qui m’est
confiée!
Après le départ des derniers Esquimaux, il passa l’hiver dans la
solitude, la prière et le travail des mains.
* * * * *
Au mois d’avril 1912, il attela ses chiens et se rendit au fort Norman,
afin d’y prendre le compagnon d’apostolat qui lui avait été promis.
C’était le Père Guillaume Le Roux, né dans le diocèse de Quimper, en
1885, et qui, depuis un an, était arrivé du scolasticat de Liége.
Brillamment doué des dons de l’esprit et du corps, linguiste
remarquable, il était fait pour les longs voyages arctiques et pour
l’organisation des missions nouvelles et difficiles auxquelles
l’appelait le vicaire apostolique du Mackenzie.
Les deux apôtres partirent du fort Norman, pour la _Terre Stérile_, à la
mi-juillet 1912. Le 27 août, ils entraient dans la maisonnette du lac
Imerenick.
Ils eurent la joie de voir beaucoup d’Esquimaux durant l’automne; et le
Père Le Roux se mit de toute son âme à étudier leur langue.
Mais ils ne tardèrent pas à comprendre qu’à moins d’établir leur
résidence sur l’océan Glacial même, ils ne pourraient songer à les
convertir. Au Grand Lac de l’Ours et au lac Imerenick, il ne viendrait
jamais qu’un petit nombre d’indigènes, et encore trop affairés et pour
trop peu de temps. Ils résolurent donc d’aller, l’automne suivant, au
golfe du Couronnement.
Cependant, ils auraient bien voulu avoir l’avis de leur évêque et son
assentiment formel à une si redoutable entreprise.
Sans doute, Mgr Breynat leur avait donné l’autorisation d’agir selon
leur jugement; mais, espérant toujours pouvoir communiquer avec lui au
cours des mois suivants, ils ajournèrent l’exécution de leur projet.
Le printemps et l’été se passèrent sans qu’ils pussent trouver le moyen
de lui faire part de leur plan d’apostolat.
Le 30 août 1913, ils reçurent une lettre du capitaine de goélette Joe
Bernard, qui leur disait qu’après avoir séjourné lui-même deux ans parmi
les Esquimaux du golfe du Couronnement, il jugeait le moment favorable
pour y établir une mission. Il les suppliait de se presser et leur
promettait son appui.
[Illustration: AU BORD DE LA TERRE STÉRILE]
Comme l’Indien qui avait apporté la lettre du capitaine retournait
aussitôt au fleuve Mackenzie, le Père Rouvière lui remit, pour Mgr
Breynat, les lignes suivantes:
Je vous envoie ce mot de Joe Bernard. Il nous décide tout à fait.
Nous allons partir. Bénissez-nous, Monseigneur. _Et que Marie nous
garde et nous dirige!_
Puis, un long et angoissant silence se fit. Trois années devaient
s’écouler avant qu’on sût ce qui s’était passé.
* * * * *
En 1914, un explorateur, M. d’Arcy Arden, qui s’était aventuré dans la
_Terre Stérile_, y rencontra des Esquimaux, affublés de soutanes et
d’ornements sacerdotaux. Les ayant interrogés sur les «hommes blancs»
venus en leurs parages l’année précédente, il n’obtint d’eux que des
réponses évasives et contradictoires.
Cette découverte était de mauvais augure... Mais ces gens pouvaient
avoir dévalisé la cabane du lac Imerenick, en l’absence des
missionnaires... En somme, il n’y avait pas d’indication positive du
malheur irréparable que l’on redoutait.
Une dernière espérance s’attachait à une parole rapportée par un
Peau-de-Lièvre, venu du Lac de l’Ours:
«--Lorsque les pères sont partis, assurait-il, ils nous ont déclaré:
«Nous allons suivre les Esquimaux aussi loin qu’ils iront... Peut-être
ne reviendrons-nous pas avant deux ans.»
On conservait donc une lueur d’espérance: «Ils seront allés, se
disait-on, jusqu’à l’île Victoria; et surpris par un précoce dégel de la
mer, n’osant, d’autre part, se confier aux frêles _krayaks_
(embarcations esquimaudes), ils attendent, pour revenir, les glaces d’un
autre hiver...»
* * * * *
Lorsqu’au printemps de 1915, il ne fut plus possible de mettre en doute
une issue fatale, Mgr Breynat fit appel au gouvernement canadien et
demanda qu’un détachement de gendarmes fût envoyé dans la région où ses
missionnaires avaient dû vraisemblablement trouver la mort. Le
gouvernement accéda très libéralement à cette requête.
L’inspecteur La Nauze et les gendarmes Wight et Withers partirent, avec
des vivres et des munitions pour deux années. Mais lorsqu’ils arrivèrent
dans la _Terre Stérile_, le plus imprévu des contretemps les y
attendait. Comme s’ils eussent soupçonné les investigations dont ils
allaient être l’objet, les Esquimaux n’avaient point paru cet été. La
cabane des missionnaires, au lac Imerenick, était tout en ruines. Le
Père Frapsauce, qui avait accompagné jusque-là les gendarmes, dut
retourner au fort Norman, navré de n’avoir rien à apprendre à ses
supérieurs.
Quant aux gendarmes, ils attendirent, logés dans une maison que les
pères s’étaient construite au printemps 1913, à la baie Dease, le retour
de la saison favorable.
A la fin d’avril 1916, ils se remirent en route vers le Nord,
atteignirent, au mois de mai, le premier village de l’embouchure du
Coppermine, et procédèrent immédiatement à leur difficile enquête.
Ils interrogèrent adroitement les Esquimaux sur les «deux hommes
blancs». Mais tous leurs efforts pour obtenir indirectement la vérité
restèrent sans résultat.
L’un des gendarmes eut enfin l’idée de dire à l’interprète:
--Demande-leur carrément qui a tué les prêtres. Pose la question sans
détour.
L’interrogation, ainsi formulée dans sa franche brutalité, fut aussitôt
suivie de cette réponse:
--Les Blancs ont été tués par Sinnisiak et Oulouksak.
A l’instant, les langues se délièrent, et chacun raconta ce qu’il
savait. Tout le monde avait été informé, dès le lendemain du crime. On
se montrait en même temps fort peiné du meurtre des «bons Blancs».
Les dépositions consignées par écrit, les aveux des meurtriers, les
renseignements de M. Arden, et la découverte, à l’endroit même de
l’assassinat, des débris du _Journal_ de pauvre papier rugueux, sur
lequel le Père Rouvière écrivait au crayon indélébile ses notes
quotidiennes, ont permis de reconstituer presque tous les actes de la
sanglante tragédie.
* * * * *
Les missionnaires étaient partis du lac Imerenick, le mercredi 8 octobre
1913, tous deux malades, le Père Le Roux souffrant d’un rhume, et le
Père Rouvière d’une blessure qu’il s’était faite en bâtissant la maison
de la baie Dease. Un groupe considérable d’Esquimaux étaient venus, la
veille, pour les emmener. Parmi eux se trouvaient Sinnisiak et Kormick.
Les voyageurs mirent une douzaine de jours à parcourir les 140
kilomètres qui les séparaient de la mer Glaciale. Le _Journal_ note
continuellement «des froids intenses», «des temps affreux», «des chemins
difficiles», «des vents contraires», la «fatigue des chiens affamés»...
Le terme de ce voyage fut une île située dans l’estuaire du Coppermine.
Le 20 ou 22 octobre, le Père Rouvière écrivait:
«--Nous arrivons à l’embouchure de la rivière de Cuivre (Coppermine).
Des familles sont déjà parties. _Désenchantement_ de la part des
Esquimaux. Nous sommes menacés de famine; aussi, nous ne savons que
faire.»
C’est la dernière phrase écrite par le missionnaire.
Le mot _désenchantement_ apparaît, non souligné, mais fortement appuyé.
C’était la première fois que le Père Rouvière parlait avec quelque
amertume de ses ouailles.
[Illustration: FAMILLE ESQUIMAUDE DU GROUPE COPPER ET LE R. P.
FRAPSAUCE]
La famine menaçait le camp, parce que la pêche était précaire et que le
renne faisait défaut. Les pères s’étaient munis de provisions; mais
elles leur furent bientôt volées. Une nuit, l’Esquimau qui hébergeait
nos confrères depuis près d’une semaine, se glissa au chevet du Père Le
Roux, lui enleva sa carabine et la cacha.
Quel que fût le protocole indigène, qui prescrit de ne point refuser ce
que l’on vous demande, les missionnaires ne pouvaient tolérer ce dernier
larcin. Se risquer sans fusil dans ces pays, c’est, pour un blanc, se
condamner à mourir de faim. L’arme fut donc reprise par son
propriétaire. Ce que voyant, Kormick entra en colère et se rua sur le
Père Le Roux pour le tuer. Mais un brave vieillard, Koha, saisissant
l’agresseur à bras-le-corps, le maîtrisa.
Koha, prenant à part les missionnaires, leur représenta alors que leur
vie était en danger:
«--Kormick et ses gens, leur dit-il, vous feront un mauvais parti. Vous
devriez retourner tout de suite à votre cabane du lac Imerenick. Vous
reviendriez l’année prochaine en meilleure compagnie.»
Il les aida à appareiller leur équipage, qui consistait en un traîneau
et quatre chiens. Puis, il les accompagna durant une demi-journée,
autant pour les défendre d’autres attaques possibles que pour les placer
dans la bonne direction. Il s’attela même au traîneau avec les chiens.
Lorsqu’ils eurent remonté le fleuve jusqu’au chemin qui s’engage dans la
_Terre Stérile_, il leur dit:
«--Il n’y a pas d’arbres ici. Continuez d’avancer aussi loin que vous le
pourrez. Après cela vous n’éprouverez plus autant de difficulté. Je vous
aime et je ne veux pas qu’on vous fasse de mal.»
Et, sur une cordiale poignée de main, ils se séparèrent.
Quatre nuits devaient encore rester aux missionnaires. Comment
passèrent-ils les trois premières? Nous ne l’apprendrons jamais. Ils
durent souffrir beaucoup; car il faisait très froid, et ils n’avaient ni
tente pour s’abriter, ni bois pour se chauffer.
C’est pendant la seconde de ces nuits que Sinnisiak et Oulouksak
quittèrent à la dérobée la tribu endormie, et se mirent à suivre les
traces laissées dans la neige par le traîneau. Ils rejoignirent les
missionnaires vers le milieu du jour. Ceux-ci comprirent leurs desseins
perfides. Ils connaissaient la mauvaise réputation de Sinnisiak et ses
relations avec Kormick. Ils leur firent cependant bon accueil.
Afin d’expliquer leur présence, et surtout de se donner le temps de
choisir le moment favorable, les Esquimaux dirent qu’ils allaient au
devant d’un groupe de leurs parents, attardés dans leur retour du Grand
Lac de l’Ours à la mer, et qu’ils avaient, à cette fin, amené deux
chiens de relai.
«--Puisque nous allons dans la même direction, proposèrent-ils, nous
vous aiderons à traîner votre charge, jusqu’au moment où nous
rencontrerons notre monde.»
Leu Esquimaux trouvent naturel de prendre le harnais d’un traîneau et
n’estiment pas qu’il y ait rien d’humiliant dans ce travail. Au cours
des longs voyages, tous les membres de la famille s’y emploient; les
femmes halent en tête, les chiens sont au milieu, et les hommes en
queue. Et combien de fois les missionnaires du Nord n’ont-il pas rendu
ce service à leurs coursiers trop faibles!
Le soir venu, Sinnisiak et Oulouksak se retirèrent vers le fleuve, afin
de camper à part.
Le matin, ils revinrent au traîneau; mais ils ne purent encore frapper,
ce jour-là.
Pour la nuit suivante, ils construisirent un _Iglou_, et tous quatre s’y
abritèrent, côte à côte. Nos pères pouvaient compter sur la loi de
l’hospitalité qui rend inviolable tout étranger, tant qu’il se trouve
sous la hutte de neige de l’Esquimau.
[Illustration: R. P. LE ROUX]
Le lendemain, la caravane se remit en marche. En avant, le Père Rouvière
battait la neige de ses raquettes, pour frayer le passage. Le Père Le
Roux était à la tâche, non moins pénible, de retenir, avec des cordes,
l’arrière du traîneau qui, sans cela, aurait chaviré à chaque cahot.
Chemin faisant, le vent se leva et une tempête se déchaîna. La neige
tourbillonnait en flocons aveuglants. La marche devenait de plus en plus
pénible...
Sinnisiak jugea le moment propice. Il murmura quelques mots d’ordre à
l’oreille d’Oulouksak; et tous deux se débarrassèrent du harnais.
Sinnisiak s’en alla derrière le traîneau; mais le Père Le Roux, mis en
défiance, le suivit du regard... Le misérable eut alors recours à un
stratagème: il fit mine de détacher sa ceinture en disant qu’il avait à
satisfaire un besoin naturel. Le prêtre détourna les yeux; et le
scélérat, se rapprochant de lui vivement, le frappa, de son grand
coutelas, dans le dos.
Le blessé se précipita en avant, en poussant un cri; mais à peine
avait-il dépassé le traîneau qu’Oulouksak, à son tour, se jetait sur
lui, pendant que Sinnisiak disait:
--Achève-le. Moi, je vais m’occuper de l’autre!
Le Père Le Roux saisit les épaules du sauvage en faisant appel à sa
pitié. Mais, sourd à ses supplications, Oulouksak lui porta deux coups
de couteau: le premier dans les entrailles, le deuxième dans le cœur.
Cependant, averti par le cri de détresse de son confrère, le Père
Rouvière accourait. En le voyant s’affaisser sur le sol, et Sinnisiak
armer la carabine qu’il avait prise dans le traîneau, le missionnaire
s’enfuit vers le fleuve. La première balle que lui envoya l’assassin le
manqua; mais la seconde l’atteignit dans les reins, et le fit tomber
assis sur la neige.
Les deux Esquimaux accoururent.
--Achève-le! commanda de nouveau Sinnisiak.
Oulouksak lui plongea dans le flanc sa lame encore fumante.
Le pauvre père, alors, s’étendit tout de son long dans la neige
rougie... Comme il respirait et que ses lèvres remuaient encore,
Sinnisiak alla chercher, au traîneau, la hache de travail des
missionnaires; et, revenant au moribond, il lui coupa les jambes, les
mains et la tête.
Puis, déchirant les entrailles, Oulouksak arracha une portion du foie;
et les deux monstres en mangèrent.
Ayant jeté le corps dans un ravin, ils retournèrent au Père Le Roux,
l’ouvrirent et lui dévorèrent pareillement le foie.
L’horrible festin fini, ils s’emparèrent des carabines et munitions et
revinrent au camp où ils racontèrent ce qu’ils avaient fait.
--Nous avons déjà tué les Blancs, dirent-ils à Kormick, en arrivant.
Le crime fut commis, entre le 28 octobre et le 2 novembre 1913,
l’après-midi, à une trentaine de kilomètres de l’océan Glacial, sur la
rive gauche du Coppermine, trois lieues en amont de la _Chute du Sang_.
* * * * *
Le lendemain, un certain nombre de bons et de méchants Esquimaux s’en
furent au lieu du carnage, où ils trouvèrent les quatre chiens faisant
la garde de leur maître.
Les uns--Kormick en était--se distribuèrent les divers effets. Les
autres, comme Koha, regardèrent avec douleur «comment les _bons Blancs_
étaient morts».
J’étais très chagrin de la mort des bons Blancs, dit Koha, et je
voulus aller les voir. En arrivant, j’aperçus le corps d’un homme
sans vie, à côté du traîneau: c’était _Ilogoak_ (le Père Le Roux);
et je me mis à pleurer. Je ne vis pas _Kouliavik_ (le Père
Rouvière). La neige recouvrait le visage d’Ilogoak, laissant le nez
à découvert: il était étendu sur le dos, la tête relevée...
J’aimais beaucoup les _bons Blancs_. Ils étaient très bons pour
nous.
Trois ans plus tard, le 3 juin 1916, le gendarme Wight se fit conduire à
cet endroit par un indigène nommé Mayouk. Il trouva la planche de fond
du traîneau, et, près de celle-ci, un os maxillaire inférieur retenant
encore toutes ses dents intactes et blanches. Mayouk déclara que cette
relique était du Père Le Roux, et qu’elle avait été jetée là, l’année
précédente, par un passant. Comme M. Wight tenait à voir le lieu précis
où le Père Le Roux avait expiré, Mayouk l’entraîna, à vingt mètres plus
loin, dans la direction du fleuve, s’arrêtant à une centaine de mètres
de la rive gauche. La place était marquée par des griffes d’animaux
carnassiers, et par de nombreuses esquilles d’ossements tombées de leurs
gueules. Mayouk montra ensuite au gendarme une excavation qu’un ruisseau
avait pratiquée en se jetant dans le Coppermine, et dit que le corps du
Père Rouvière était au fond. Six pieds de glace mêlée d’argile le
recouvraient. Le gendarme, pressé par le temps, se contenta de
confectionner, avec la planche du traîneau, deux humbles croix qu’il
planta respectueusement sur les points du désert, où les deux
missionnaires avaient trouvé le sanglant couronnement de leur apostolat.
* * * * *
En 1917 enfin, en la fête de l’Assomption de la Sainte Vierge, le 15
août, dans l’après-midi,--sixième anniversaire de la première rencontre
des Esquimaux par le Père Rouvière,--Sinnisiak, son bourreau,
comparaissait devant le juge de la cour suprême du Canada, à Edmonton,
et faisait l’aveu de son forfait.
* * * * *
Invoquant son titre de père des missionnaires immolés, Mgr Breynat
adressa une supplique au ministre de la justice, pour que la peine de
mort, portée par le tribunal du Canada, fut commuée. Il demanda que les
deux meurtriers lui fussent confiés, afin qu’il pût leur faire
comprendre la beauté de la Religion catholique, dans ses institutions,
dans ses missionnaires et dans sa miséricordieuse indulgence.
Ce recours en grâce fut entendu. La sentence de mort fut aussitôt
changée en un emprisonnement indéfini, emprisonnement sans chaînes, ni
verrous, au fort Résolution, sur le Grand Lac des Esclaves, selon que
l’avait proposé le vicaire apostolique du Mackenzie.
La détention des coupables n’y dura que deux années, sous la garde
bénigne de la gendarmerie locale, et à l’école des plus belles œuvres
apostoliques de l’Extrême-Nord.
En 1919, à la nouvelle prière de Mgr Breynat, les deux bourreaux furent
renvoyés à leur tribu...
Dans cet acte sublime de miséricorde, accompli, en leur nom, par leur
évêque, s’acheva le sacrifice des deux jeunes Oblats français, de 32 et
27 ans, qui moururent sur la plage de l’océan Glacial, dans l’ouragan de
neige, à 3.000 lieues de leur patrie, épuisés de fatigue et de faim, le
cœur brisé par l’ingratitude de leurs enfants d’adoption, comme le Cœur
du divin Maître l’avait été par l’infidélité de Jérusalem, la veille du
Calvaire, et priant pour ceux qui les poignardaient.
* * * * *
Un autre sacrifice, pris encore aux veines de la France, devait, sept
ans plus tard, le 24 octobre 1920, s’ajouter à celui-là pour mériter
pleinement le salut des Esquimaux. Le nom du Père Frapsauce, cette
troisième victime, est revenu plus d’une fois, au cours de ce livre. Il
est permis d’écrire, maintenant, que ce missionnaire, dévoué, durant
vingt ans, aux Dénés du fort Smith, du fort Résolution, du fort
Rivière-au-Foin et du fort Norman, avait été l’apôtre de toute humilité,
de toute abnégation.
A peine la mort des Pères Rouvière et Le Roux fut-elle connue dans sa
sanglante réalité par les missionnaires du Mackenzie que tous,
unanimement, se proposèrent pour faire la relève, au poste du Grand Lac
de l’Ours. Le Père Frapsauce obtint d’être le premier choisi. N’ayant
plus, dès lors, que le rêve de se donner entièrement à ses nouvelles
âmes, il s’exerça à vivre leur vie, il s’initia à leur langue, et,
l’automne 1919, il arriva, pour s’y fixer, à la cabane bâtie par ses
devanciers.
De cette résidence, il parcourut les derniers bois du lac et les abords
de la _Terre Stérile_, travaillant de ses mains et prêchant sans
relâche.
Le 21 octobre, une année après le Père Frapsauce, le compagnon qu’on lui
avait promis, le Père Falaize, ancien apôtre, lui aussi, des Montagnais
et des Couteaux-Jaunes, arrivait à la cabane du Grand Lac de l’Ours.
Elle était vide.
Les Indiens expliquèrent au nouveau venu que le Père Frapsauce, à bout
de vivres, était allé tendre des filets de pêche, sous la glace déjà
formée, et qu’il avait promis de rentrer bientôt.
Mais le Père Falaize, inquiet, partit aussitôt qu’il le put, au devant
de son confrère. S’engageant sur une baie qu’on lui avait désignée comme
ordinairement poissonneuse, il rencontra les traces d’un traîneau. Il
les suivit. Elles s’arrêtaient, un peu plus loin, à une glace brisée.
Tout avait sombré là! Sur le rivage opposé, auprès d’un foyer encore
fumant, un bréviaire portait la marque des secondes vêpres du 24
octobre.
Au dégel de 1921, le lac rejeta les chiens de l’attelage. Mais toutes
les recherches faites pour découvrir les restes du missionnaire lui-même
furent inutiles.
Enfin, le 28 janvier 1922, un chasseur indien apporta un morceau de
soutane qu’un animal avait arraché d’un banc de neige, sur la côte nord
du Lac de l’Ours.
Le Père Falaize gagna le lieu indiqué par le sauvage, fouilla la neige
tassée par le vent, et découvrit le corps:
«J’acquis la certitude, continue-t-il, qu’il était entier, et bien
conservé, lorsque les grandes tempêtes d’octobre (1921) l’avaient
déposé, à l’endroit même du rivage qu’il avait quitté, l’année
précédente, pour entreprendre la funeste traversée. Il s’est congelé,
alors, sur place. Mais des animaux sauvages l’ont attaqué ensuite.
C’est, toutefois, une grande consolation pour moi d’avoir trouvé ce qui
restait du missionnaire bien aimé. Je l’inhumerai aussi décemment que
possible...»
* * * * *
Telles furent les semailles. Tels furent les sacrifices.
Quelle sera la moisson?
La moisson ne manqua jamais de lever, dans l’Eglise de Dieu, sur les
champs arrosés par le sang des apôtres.
De ces sacrifices, le Père Turquetil recueillit les premiers fruits à sa
mission de Notre-Dame de la Délivrande.
[Illustration: PARMI LES BANQUISES, A N.-D. DE LA DÉLIVRANDE]
A son tour, la tribu du golfe du Couronnement a donné ses prémices à la
foi divine. Deux mois après la mort du Père Frapsauce, trois adultes et
deux enfants recevaient des mains du Père Falaize la grâce du baptême.
Depuis ce Noël 1920, l’œuvre conquérante s’est poursuivie. Le Père
Trocellier, jeune recrue de France, se prépare, au fort Good-Hope, à
rejoindre le Père Falaize.
Tous deux tiendront là-bas, espèrent-ils, soutenus par la pensée
surnaturelle du prix des âmes les plus abandonnées, en attendant que
s’achève la formation religieuse et sacerdotale des nobles cœurs, avides
de renoncement et de dévouement, qui, depuis quelques années, se sont
offerts au vicaire apostolique du Mackenzie, pour la conversion des
Esquimaux.
Il nous reste, lecteur bienveillant, à vous demander de mêler l’accent
de vos prières à la voix du sang des missionnaires, afin de hâter
l’heure de Dieu, l’heure où tous les païens des plages hyperboréennes du
Nouveau-Monde entreront dans le divin Bercail.
Recommandez-les au Sacré-Cœur, par Marie Immaculée.
La Très Sainte Vierge veille particulièrement sur les Esquimaux: Elle se
doit de les convertir. C’est le 15 août qu’elle les donna au Père
Rouvière; c’est en ses fêtes qu’elle les lui ramenait en nombre; c’est à
_Notre-Dame du Rosaire_ que Mgr Breynat avait prescrit aux missionnaires
de dédier la première église qu’ils élèveraient, au bord de l’océan
Glacial. De ce temple de Marie, les martyrs du sang et du devoir ont
placé les assises fondamentales... _de viventibus saxis_: leurs
dépouilles mortelles, leurs immolations totales. Et ce fut pendant le
mois du Rosaire.
A Marie d’achever son édifice et d’en porter la gloire jusqu’au Ciel...
_Celsa_... _ad astra tolleris_!
Nous l’avons vu, le dernier mot que les Pères Rouvière et Le Roux
envoyèrent à leur évêque, en partant pour leur Calvaire, fut un cri
suprême à Marie:
«--Que Marie nous garde et nous dirige!»
Elle les a dirigés vers le lieu de la récompense et du bonheur. Qu’elle
dirige désormais vers eux les âmes pour lesquelles ils ont donné leur
vie.
* * * * *
C’est au contact sanctifiant de leurs reliques--jointes à celles des
Pères Fafard et Marchand, mis à mort par les Cris de la Saskatchewan, le
Jeudi-Saint 1885, et à celles du Frère Alexis, tué par l’Iroquois--, que
les missionnaires de demain se préparent à remplacer ceux qui tombèrent
au champ d’honneur...
Ces restes sacrés--ossements, calices, bréviaires, soutanes, croix de
poitrine, nappe d’autel ensanglantée--sont gardés au scolastiscat des
Oblats de Marie-Immaculée, qui fut inauguré à Edmonton, le 12 septembre
1917, en la fête et sous le vocable du Saint-Nom de Marie.
Ils forment les premiers trésors de notre _Salle des martyrs_.
APPENDICES
APPENDICE 1
LA CONGRÉGATION DES MISSIONNAIRES OBLATS DE MARIE IMMACULÉE ET SES
ŒUVRES