ils abandonnent leurs tentes coniques de peau de renne ou de veau marin,
et bâtissent leur curieux _iglou_ (maison de neige), allant ainsi au
comble de l’ingéniosité humaine: faire servir le froid à les protéger
contre le froid lui-même. Leur habileté et leur promptitude à construire
l’_iglou_ sont prodigieuses.
* * * * *
Voici de quelle façon s’édifie ce type caractéristique de l’architecture
esquimaude. A l’aide du grand coutelas qui les accompagne jour et nuit,
ils découpent des blocs carrés ou rectangulaires dans la neige ferme.
Ces blocs, légèrement biseautés, se juxtaposent en cercle complet.
D’autres cercles vont, se superposant et rétrécissant graduellement, en
forme de coquille d’escargot, jusqu’à l’achèvement du dôme. Le dernier
voussoir placé, le coutelas taille et détache au ras du sol un moellon.
On obtient ainsi une ouverture par
[Illustration: MAISON DE NEIGE (IGLOU)]
[Illustration: EN CONSTRUCTION]
[Illustration: ACHEVÉE]
laquelle les hôtes de l’_iglou_ y pénétreront en rampant. Le moellon de
la «porte d’entrée» sera ensuite replacé pour clore l’édifice. On aura
eu soin d’étendre sur le plancher de glace quelque peau d’ours ou de
renne.
Les Blancs étouffent bientôt dans ces trois ou quatre mètres cubes
d’atmosphère constamment respirée et saturée de relents nauséabonds:
odeur d’huile consumée, de tabac fumé, d’aliments graisseux, corrompus,
et des déchets de toutes sortes. L’Esquimau, lui, s’y trouve tout à fait
à l’aise. En peu d’instants, la lampe, les haleines et la température
naturelle des corps transforment la ruche de neige en étuve de bain
turc. Chacun des hôtes se débarrasse alors de toute surcharge de
vêtements. Malgré les coups répétés du coutelas qui perce la voûte de
l’_iglou_ pour laisser s’échapper avec un sifflement de soupape l’air
dilaté et donner passage à un filet d’air froid, la chaleur s’élève
bientôt à un tel degré que les parois se prennent à couler, comme la
vapeur sur les vitres des maisons surchauffées, et que les blocs de
neige se cimentent d’eux-mêmes et se transforment peu à peu en une glace
dépolie transparente aux rayons de la lune. Mais, devenue complètement
glace, la neige perd sa propriété isolante, et un autre _iglou_ doit
être construit. Les _iglous_ à demeure sont plus vastes et mieux
aménagés que l’_iglou_ qui se dresse pour une étape nocturne, au cours
des voyages. Ils peuvent durer de deux à trois semaines. Les reclus s’y
installent, à portée des provisions qu’ils se sont accumulées dans leurs
chasses et leurs pêches de l’automne. De nombreux villages d’_iglous_ se
bâtissent ainsi, en plein océan Glacial.
* * * * *
Vivant presque toujours dans l’abondance, durant l’été, à la poursuite
du gibier nomade, les Esquimaux sont exposés, l’hiver, à des jeûnes
effroyables. Il suffit que leurs approvisionnements n’aient pas répondu
aux besoins, et que, d’autre part, les tempêtes, qui règnent de décembre
à mars, balayent trop longtemps la surface de l’océan, et les empêchent
de repérer, aux environs de leurs _iglous_, les trous que les phoques
percent dans la glace pour respirer. Alors les pauvres hères dévorent
leurs souliers, leurs carquois, les cordes de leurs arcs et jusqu’à
leurs habits de peaux.
* * * * *
La nécessité, où ils sont souvent réduits, de manger des viandes
_faisandées_ a dépravé chez eux le sens du goût. Beaucoup en viennent à
laisser se gâter exprès un morceau de venaison fraîche, afin de se le
rendre appétissant. Ainsi les Cafres Basutos de la chaude Afrique, qui
se régalent avec «des œufs gâtés, des chèvres et des poules mortes, des
vaches crevées du charbon, des bœufs tombés sur le chemin et à demi
pourris, etc.»
[Illustration: GROUPE D’ESQUIMAUX TGHIGLIT (Embouchure du Mackenzie)]
On comprend aussi sans peine que la fringale dont ils souffrent
fréquemment porte les Esquimaux à manger, tels quels, des viandes et des
poissons qui mettraient un temps interminable à dégeler, à s’amollir et
à cuire dans les grossiers pots de terre, suspendus au-dessus du chétif
lampion huileux. De là, vraisemblablement, le nom dont les Algonquins
Abénakis, sur la côte du Labrador, les gratifièrent, il y a plus de deux
siècles: _Eskimantick_ (mangeurs de chair crue), d’où _Esquimaux_. Ce
nom, inséré par le Père de Charlevoix, S. J., dans son _Histoire de la
Nouvelle France_, fut adopté par les ethnologues et géographes
européens[72].
* * * * *
Quel triste tableau il faudrait dresser maintenant, en regard des
aimables qualités des Esquimaux! Disons cependant que la profonde
dégradation morale dont nous allons énumérer certaines manifestations ne
saurait convenir à tous. Les grands vices criminels ne sont le fait que
du petit nombre.
* * * * *
Les Esquimaux sont menteurs. S’il leur est difficile de se cacher les
uns aux autres leurs méfaits, tant leurs mœurs comportent la publicité
de la vie et le bavardage, ils sont capables de mystifier savamment tout
étranger à leur nation. Cette adresse dans la dissimulation et la
simulation est aussi d’ailleurs l’apanage commun des Peaux-Rouges. Une
fois l’histoire de fiction forgée, et l’accord des complices ou témoins
convenu, ils ne s’en départiront plus, dût-on les menacer de la mort.
Calmes, imperturbables, ils maintiendront leur dire, sans laisser
surprendre sur les traits de leur figure le secret enfoui dans leur
pensée. Les assassins de nos missionnaires répétèrent, quatre années
après leur crime, et sans dévier d’un mot, les mensonges qu’ils avaient
concertés d’abord pour se justifier devant les Blancs. L’expédition
arctique canadienne, dirigée par le docteur Anderson navigua longtemps
dans les eaux fréquentées par la tribu des meurtriers; mais elle ne put
jamais obtenir, au sujet de la disparition des Pères Rouvière et Le
Roux, que des histoires très habilement ourdies et déjouant toute
enquête. Interrogés sur la provenance de divers objets compromettants
(soutanes, calice, chasubles, bréviaires, etc.) trouvés chez eux, les
natifs répondaient invariablement que les Blancs les leur avaient
donnés.
[Illustration:
Femme Homme
LES PLUS VIEUX ESQUIMAUX CONNUS DES MISSIONNAIRES]
Les Esquimaux sont voleurs. Vol et mensonge fraternisent, de leur
nature. Les plus honnêtes indigènes résistent difficilement à la
convoitise et à l’appât du lucre. Chez eux, du reste, comme chez les
Spartiates, le voleur, s’il est surpris, rougira, non point de sa
mauvaise action, mais de sa maladresse, et il ne sera puni que pour
s’être laissé prendre. Le Père Rouvière note plusieurs fois cette
propension au larcin, et se plaint d’en avoir souffert. Récemment, le
Père Frapsauce, son successeur, nous écrivait, du bord de l’océan
Glacial:
...Il y en a un bon nombre que vous ne croiriez pas malhonnêtes,
car ils semblent francs et ils sont bons chasseurs, ne manquant de
rien. Ils volent cependant, tant qu’ils le peuvent... Des deux
maisons qu’avaient nos regrettés pères, les Esquimaux n’ont laissé
que les murs. Tout le reste fut emporté. Ils ont arraché jusqu’au
moindre clou. Le fer, un bout de fer, pensez donc! Ils iront le
chercher à n’importe quelle distance, et au prix de tous les
efforts. Ils renverseraient une maison pour prendre le fer qu’ils
sauraient être dans les fondements. Mettez dans la maçonnerie de
votre cheminée un morceau de fer pour tenir votre crémaillère: nos
gaillards, en votre absence, démoliront la cheminée, pour se
l’approprier...
Ils n’y vont pas toujours aussi brutalement. Un ami me racontait
qu’il se trouvait en voyage de découverte, à l’est du Grand Lac de
l’Ours. Des Esquimaux se présentèrent ensemble pendant qu’il était
sous sa tente. Un moment après, on vint lui vendre des peaux de
rennes, qu’il jeta derrière lui, à mesure qu’il les payait en
plomb, poudre, thé, tabac, linge, etc... D’autres vendeurs
arrivèrent, sans interruption, offrant toujours des peaux de
rennes, et, de la sorte, jusqu’à épuisement du stock d’échange.
Alors les Esquimaux qui remplissaient la tente et ses abords se
retirèrent tous, avec force salutations gentilles, auxquelles mon
ami, reconnaissant et touché, répondait de son mieux. Le dernier
sorti, le Blanc se retourna, la main tendue pour saisir et compter
son butin... Plus de peaux! Plus une seule! Les coquins étaient
tous de connivence. Tandis que les uns amusaient le pauvre
acheteur, les autres sortaient, et, soulevant les bords de la
tente, en arrière, en retiraient continuellement les bienheureuses
peaux, pour venir triomphalement les revendre deux, trois, quatre
fois...
Tant pis également pour les caches laissées en route, fussent-elles
la propriété de la plus terrible des gendarmeries. Ils pillent sans
merci tout ce qu’ils flairent...»
Les mauvais Esquimaux ne reculent pas devant le meurtre pour satisfaire
cette cupidité.
[Illustration: JEAN]
Et ils emploient, à frapper leur victime, la froide adresse apprise dans
les longues heures d’affût et de ruse, au bout desquelles ils
parviennent à harponner le morse farouche. Ils savent attendre et
patienter. Le moment venu, ils portent le coup fatal, dans le dos
toujours.
Livingstone, officier de la Baie d’Hudson, venu pour établir des
relations commerciales avec eux, fut acculé par leur perfidie sur un
îlot du delta du Mackenzie, où son escorte fut exterminée. Franklin,
Richardson, Puller et Hooper se dirent menacés du même sort, dans les
mêmes parages, et ne durent leur salut qu’à leur nombre et à la terreur
qu’inspirèrent les détonations de leurs armes à feu. En 1912, Street et
Radford tombaient sous les poignards esquimaux, à l’est du golfe du
Couronnement. Et combien d’autres explorateurs, dont ni les corps, ni
les vaisseaux ne furent jamais retrouvés, ont été leurs victimes!
* * * * *
L’orgueil, le vol, le mensonge, le goût de l’homicide, ajoutons
l’immoralité, ne seraient cependant pas les plus grands obstacles à
l’évangélisation des sauvages riverains de la mer Glaciale. La barrière
jusqu’ici infranchissable a été la superstition, avec la sorcellerie.
Le Père Frapsauce résume ainsi, en le complétant, ce qu’en bien et en
mal nous venons de dire des Esquimaux:
Ce sont des gens d’un naturel très gai. Pas un qui soit triste ou
sombre. Pour réussir avec eux, il faut toujours être de joyeuse
humeur. Quelqu’un qui parlerait couramment leur langue et aurait le
mot pour rire serait, je crois, en sécurité au milieu d’eux. Ils
sont infatigables au travail et très intelligents. On ne peut les
appeler, comme on le fait de nos autres Indiens, de _grands
enfants_. Ils n’en ont ni la niaiserie, ni la vantardise. Tandis
que les Dénés ne se lasseraient pas de vous faire admirer leurs
ouvrages, quelquefois bien beaux, je le veux bien, les Esquimaux
seront les premiers à trouver des défauts dans leurs chefs-d’œuvre
et à vous les faire remarquer, déterminés à mieux faire.
Quoiqu’il me déplaise de médire de ces braves gens,--car, il y en a
de bons, de très bons,--puisque l’on veut que j’exprime toutes mes
impressions, allons-y.
Leurs mœurs sont déplorables. Ils ne changent pas facilement de
femmes; mais, entre amis, ils se les prêtent couramment. Il n’est
inconvenances qu’ils ne se permettent. Enfin, sauf quelques rares
exceptions, ils sont menteurs et voleurs. Ils abandonnent
facilement leurs enfants, nés durant l’été. Il y a trois ans
(1916), j’ai failli être tué par Anantclick, l’ami de Sinnisiak,
l’un des meurtriers de nos missionnaires. Je m’en doutais alors. Je
l’ai su positivement ensuite. L’inspecteur French, de la
gendarmerie, se vit à un doigt de la mort également, il y a deux
ans. Bref, l’immoralité et le vol sont, je pense, les vices
principaux, et le meurtre n’en est qu’une conséquence...
C’est à déraciner de ces âmes le règne de Satan que les Oblats de Marie
Immaculée travaillent depuis plus d’un demi-siècle.
* * * * *
Les Oblats ont pris contact avec les Esquimaux sur quatre étendues des
terres arctiques américaines: 1º à l’embouchure du fleuve Mackenzie; 2º
sur la côte nord de l’Alaska; 3º du lac Caribou à Chesterfield Inlet; 4º
du nord du Grand Lac de l’Ours au golfe du couronnement[73].
* * * * *
C’est en 1860 que les tribus de l’embouchure du Mackenzie et des îles
qui s’échelonnent depuis le fort Mac-Pherson jusqu’à l’île Herschel,
reçurent la première visite du premier missionnaire, le Père Grollier.
Il s’y rendit du fort Good-Hope, sa résidence, à deux reprises, pour
essayer de les convertir. Ce fut en vain.
Ses successeurs, les Pères Séguin et Petitot, échouèrent pareillement
devant l’entêtement des Esquimaux[74].
[Illustration: ESQUIMAUX AU DÉPEÇAGE D’UNE BALEINE]
Plus tard, lorsqu’une mission fut fondée au fort Mac-Pherson, le Père
Lefebvre, assistant du Père Giroux, missionnaire des Loucheux, eut la
charge spéciale de s’occuper des Esquimaux. Mais, durant les sept ans
qu’il travailla pour eux (1890-1897), soit au fort Mac-Pherson, où ils
venaient vendre leurs fourrures, soit à l’île Richard, embouchure Est du
Mackenzie, où il alla deux fois; soit encore à l’île Herschell, dans
l’Océan, où il visita trois fois la tribu des _Natavels_, aucune
conversion sérieuse ne s’accomplit. Les consolations du Père Lefebvre se
bornèrent à quelques baptêmes d’enfants ou d’adultes, à l’article de la
mort. Que pouvait du reste un prêtre, en de courtes apparitions, contre
ce paganisme que n’avait pu commencer à amollir l’influence des
coureurs-des-bois, précurseurs, si précieux ailleurs, de la religion
catholique? Cependant le protestantisme, déjà puissant au fort
Mac-Pherson, prit pied à l’île Herschell, dès que la _Compagnie
Baleinière du Pacifique_, de San-Francisco, commença à y amarrer ses
navires, et que les ministres prêchèrent aux Esquimaux une religion plus
en harmonie que la nôtre avec leurs mœurs.
Ce triomphe de l’erreur demeure la plaie saignante de nos plus belles
missions du Mackenzie. Evêque et missionnaires ne s’en consoleront, que
lorsque Dieu aura suscité les apôtres et les ressources qui permettront
à la vérité d’aller lutter, sur place, corps à corps, avec le paganisme
et l’hérésie.
* * * * *
La deuxième tentative d’évangélisation des Esquimaux par les Oblats eut
pour théâtre les côtes de l’Alaska, depuis la Pointe Barrow jusqu’à
l’île Saint-Michel (mer de Berhing). D’octobre 1873 à septembre 1874, le
Père Lecorre suivit toutes les baies qui fouillent le continent, en
prêchant l’Evangile. Il baptisa beaucoup d’enfants et prépara les voies
aux Pères Jésuites, qui vinrent quatre ans plus tard[75]. Au cours de
ces voyages, le Père Lecorre échappa plusieurs fois, par des
interventions providentielles, aux coups de poignard et de fusil que des
sorciers avaient tenté de lui porter.
* * * * *
Le troisième essai d’évangélisation partit du lac Caribou, en 1868. Le
Père Gasté, missionnaire des Montagnais de cette région, se porta à la
rencontre des Esquimaux du versant de la baie d’Hudson. Mais il ne put
donner suite aux projets de son zèle autrement qu’en travaillant au
salut de quelques indigènes qui, sur son invitation, abandonnèrent le
fort Churchill en faveur du lac Caribou pour la traite de leurs
fourrures. Se doutait-il alors que son futur compagnon, celui qui devait
fonder la mission esquimaude de ses rêves «n’était pas encore né»?
C’était le Père Turquetil.
Arrivé au lac Caribou en 1900, le Père Turquetil partit pour sa première
exploration, dans la _Terre Stérile_ septentrionale du Keewatin, le 26
décembre 1901. Depuis lors, il mit tout en œuvre pour atteindre ses
Esquimaux. En 1912, il arrivait à Chesterfield Inlet, au nord-est de la
baie d’Hudson, ayant pris la route de Montréal, du Saint-Laurent, de
l’Atlantique, et emportant toutes les pièces de sa maison, tout son
combustible, tous ses vivres. Avec le Père Turquetil partit le Père Le
Blanc.
[Illustration: R. P. TURQUETIL]
La mission de Notre-Dame de la Délivrande était fondée.
Les deux inoubliables événements de cette jeune mission ont été un grand
deuil et une grande joie.
Le deuil fut la mort du Père Le Blanc, en 1916. Quatre années de
solitude, de souffrances de toutes sortes, l’avaient débilité au point
qu’il fut nécessaire de lui procurer le repos. Il succomba pendant la
traversée de la baie d’Hudson, le 21 septembre, offrant sa vie à Dieu
pour la conversion de ses chers infidèles.
La joie de la mission de Notre-Dame de la Délivrande fut le baptême, le
2 juillet 1917, de douze Esquimaux bien instruits, dûment éprouvés,
maintenant fervents chrétiens, et que n’arrivent pas à troubler les
incessantes moqueries de leurs congénères païens. C’était le premier
fruit de cinq années d’un travail sans trêve.
* * * * *
Le quatrième champ de l’apostolat esquimau fut confié en 1911, par Mgr
Breynat, aux Pères Rouvière et Le Roux.
Etendu sur les confins de l’océan Glacial, il comprend le bassin du
fleuve Coppermine, le golfe du Couronnement--_Coronation Gulf_--avec ses
archipels, du cap Bexley à la presqu’île de Kent, et la grande île
Victoria.
Le _Coppermine_--_Mine de cuivre_--, fleuve profondément encaissé,
souvent torrentueux et d’un énorme débit, tombe obliquement, à 8
kilomètres du golfe du Couronnement, son embouchure, dans une longue
crevasse, qui reçut en 1771, du premier explorateur, Samuel Hearne, le
nom de _Bloody Fall_--_Chute du Sang_[76]. Ce fleuve prend sa source et
accomplit tout son parcours dans le _Barren Land_.
* * * * *
Le _Barren Land_--la _Terre Stérile_--, nous l’avons déjà dit, semblable
à la _toundra_ de Russie, est une vaste région bordant la mer Glaciale,
et plongeant très avant dans le continent. Une ligne tirée du milieu du
delta du Mackenzie à l’embouchure du fleuve Churchill, et un peu arquée
vers le sud, la circonscrirait assez exactement. Rocailleuse, ondulée,
montagneuse parfois, elle sertit dans ses vallons d’innombrables petits
lacs. L’aridité éternelle s’est établie sur ce rendez-vous des tempêtes
polaires. Le Coppermine garde sa rive ouest boisée jusqu’à 35 kilomètres
de la mer, il est vrai, mais ses parages n’accordent la vie qu’à de
misérables petits sapins, blottis à l’abri des rochers. Durant le court
été, certains abords du _Barren_ occidental, que l’on a comparé aux
landes de Bretagne ou aux _moors_ d’Irlande, se chamarrent de fleurettes
et s’animent des chansons d’une multitude de petits oiseaux migrateurs.
Cette transition parfumée et mélodieuse de la vie à la mort est refusée
au _Barren_ de l’est. Plus la toundra s’élargit vers la baie d’Hudson,
plus elle se marque du brusque stigmate de l’infécondité: le même lac,
le même cours d’eau verront leur rive sud plantureusement couverte, et
leur rive nord tout à fait dénudée; dans la plaine, un sillon de charrue
ne séparerait pas plus nettement la végétation de la désolation: par
delà le sillon, il n’y a plus que le roc, la terre gelée, l’abondance
du lichen et des mousses spongieuses, nourriture du renne et de
l’ovibos.
[Illustration: GROS ÉQUIPAGE ESQUIMAU DANS LA TERRE STÉRILE]
On assure que les couches granitiques de la _Terre Stérile_ recèlent des
gisements de métaux précieux. Dans le bassin du Coppermine, le cuivre
natif se trouve à fleur de sol, soit en paillettes légères, soit en
blocs massifs: les Esquimaux lui donnent, en le martelant, toutes les
formes utiles.
Les abords du Coppermine, les archipels du golfe du Couronnement et
l’île Victoria constituent le domaine de plusieurs tribus, qui reçurent,
en 1910, de l’explorateur Stéphanson, le nom de _Copper Group_--_Groupe
de Cuivre_.--Leur vie s’écoule à la chasse de la baleine dans les eaux
marines, du morse et du phoque sur le littoral, et du gibier qui peuple
la _Terre Stérile_: troupeaux de rennes, renards de toutes couleurs,
ours noirs, gris ou blancs, loups, ovibos (bœufs musqués), etc...
* * * * *
Au printemps de 1911, Mgr Breynat, ayant appris que deux centaines de
ces Esquimaux devaient visiter les Indiens Peaux-de-Lièvres et
Plats-Côtés-de-Chiens du Grand Lac de l’Ours[77], décida de mettre
aussitôt à exécution le projet d’évangélisation qu’il avait tant à cœur.
Son choix se porta sur le Père Jean-Baptiste Rouvière, enfant du diocèse
de Mende, âgé de 30 ans, et doué de toutes les qualités dont Dieu se
plaît à munir ses grands ouvriers apostoliques. Un séjour de quatre
années consécutives à la mission de Good-Hope avait rompu à la vie de
l’Extrême-Nord ce Cévenol ardent et robuste. La connaissance approfondie
qu’il y avait acquise de la langue Peau-de-Lièvre devait l’aider à lui
faire trouver, parmi les sauvages du Grand Lac de l’Ours, des
interprètes pour ses premiers rapports avec les Esquimaux.
Il partit joyeusement, le 5 juillet 1911, remonta le Mackenzie depuis le
fort Good-Hope jusqu’au fort Norman, s’engagea, avec sa chapelle,
quelques outils et des provisions de bouche, dans la rivière de l’Ours,
et atteignit le Grand Lac de l’Ours dont elle est le déversoir.
Traversant ensuite les 250 kilomètres du lac, il aborda sur la rive
nord, au fond de la baie Dease.
Hélas! les Esquimaux avaient déjà levé leur camp, pour s’acheminer vers
leurs quartiers d’hiver, sur l’océan Arctique. Mais, loin de se laisser
abattre, le Père Rouvière poursuivit sa route sur leurs traces.
Il lui fallait remonter l’affreusement sinueuse et rapide rivière Dease,
traînant son canot et marchant dans l’eau, la moitié du trajet. Lorsque
l’esquif refusa d’escalader les cascades de plus en plus menaçantes, il
l’abandonna et continua à pied sa marche intrépide...
Enfin, lorsqu’il eut bien peiné, bien pâti, bien soupiré après ses chers
Esquimaux, la douce Vierge Marie daigna les lui montrer.
Ecoutons-le raconter lui-même, dans une lettre crayonnée sur ses genoux,
et adressée à son évêque, dans quelles circonstances eut lieu sa
première entrevue avec ses ouailles tant désirées:
Vous m’avez envoyé évangéliser les Esquimaux. La rencontre a eu
lieu le 15 août, vers 7 heures du soir; et c’est la Sainte Vierge,
que je n’ai cessé de prier, qui a guidé mes pas.
Depuis trois jours j’avais quitté mon canot et je parcourais les
steppes, lorsque j’aperçus tout à coup, sur le sommet d’une
colline, trois êtres vivants... Etaient-ce des rennes, étaient-ce
des hommes? Pour m’en assurer, je hâtai le pas dans leur direction.
Au bout de dix minutes, j’aperçus une foule de gens sur le versant
du monticule. Il n’y avait plus à douter: c’étaient des Esquimaux.
«A ma vue, ils accourent; mais, arrivés à une certaine distance,
ils font halte. L’un d’eux prend les devants; mais bientôt il
s’arrête, lève les bras au ciel, penche la tête à droite, puis
incline tout son corps vers la terre. Il répète ces gestes à
plusieurs reprises. Je lui réponds en levant les bras. Alors, il se
rapproche de moi, et tous les autres se précipitent à sa suite...
C’était leur signe de salut.
Quand le premier Esquimau fut assez près pour me reconnaître, il se
retourna en criant: «_Krablouma_,--c’est un Blanc!» Il arriva alors
vivement jusqu’à moi, tout souriant et me tendant la main. Je la
serrai entre les miennes. Aussitôt il me prit par le bras, pour me
présenter à tout le monde. J’avais ma soutane et ma croix d’Oblat.
Ce signe sacré les frappa vivement. Ils ne se lassaient pas de le
regarder. Je leur donnai quelques médailles de la Sainte-Vierge,
que je leur passai moi-même au cou. Ils étaient radieux.
Ensuite j’allai à leur campement, et je donnai la main à tous les
gens qui étaient là. Ils m’invitèrent à leur table. Je n’eus garde
de refuser; car, marchant depuis le matin sans manger, j’étais
affamé.
Après le repas, ils m’accablèrent de questions. Je m’efforçai de
leur faire comprendre que j’étais venu pour rester parmi eux...»
Le Père Rouvière prit aussitôt ses dispositions pour hiverner au lac
_Imerenick_, à une centaine de kilomètres au nord de la baie Dease,
parmi les «derniers misérables sapins secs», qu’il rencontra dans la
_Terre Stérile_[78]. Habile charpentier, il eut vite fait d’équarrir et
d’ajuster les troncs d’arbres qui devaient composer sa pauvre demeure.
Il y célébra le saint sacrifice, pour la première fois, le 17 septembre
1911.