Quelques Pieds-Noirs, s’étant approchés d’un camp de Cris pour

voler leurs chevaux, furent surpris, et l’un d’eux fut blessé. A la

faveur des ténèbres cependant, il réussit à se cacher dans les

broussailles. Les Cris, pour ne pas laisser échapper une si belle

proie, se placèrent autour et firent bonne garde toute la nuit...

Quand le jour parut, chacun se mit en quête du malheureux

Pied-Noir. On traverse en tous sens le petit bois..., mais sans

succès... Chacun s’en retourne dans la conviction que le malheureux

a réussi à s’esquiver inaperçu. Deux femmes cependant veulent faire

une dernière recherche. Elles examinent avec la plus scrupuleuse

attention tout ce qui aurait pu donner abri au Pied-Noir, sans rien

découvrir. Elles vont suivre l’exemple des autres, lorsqu’elles

jettent un dernier regard sous un _renversé_ qu’elles avaient

examiné bien des fois, et croient y apercevoir des pieds; elles

tâtent et saisissent précisément les pieds de l’infortuné sauvage,

qui avait réussi à s’enfoncer dans une espèce de cave sous les

racines d’un arbre renversé. De suite, il est brutalement arraché

de sa retraite, et ces deux démons féminins se mettent à l’œuvre.

Pour savourer plus longtemps le plaisir de le faire pâtir, elles

commencent à le déchiqueter avec des alênes, et s’amusent, en riant

aux éclats, de toutes les contorsions que la force de la douleur

lui fait faire. Après l’avoir ainsi tourmenté, elles se préparent à

la fameuse opération de la chevelure. Le malheureux, redoutant

par-dessus tout cet outrage, veut l’empêcher en protégeant sa tête

de ses mains; mais on les lui rabat à coups de couteaux, et, en un

instant, les cheveux et la peau sont enlevés de la tête. Il n’y a

plus qu’un crâne nu. Enfin ces furies incarnées passent à une

opération plus épouvantable encore, et qui met fin aux souffrances

de leur victime, en lui arrachant le dernier souffle de vie. Elles

reviennent ensuite au camp, ayant autour du cou un collier sanglant

de dépouilles humaines.

Que dire aussi de la mort réservée aux pauvres hallucinés, que les Cris

appellent _windigos_ (cannibales)! Le _Windigo_ est un Indien qui a

mangé, ou se déclare porté à manger, de la chair humaine. Mgr Clut,

retiré au Petit Lac des Esclaves, écrivait, en 1899:

Parmi les Indiens du lac Esturgeon, indifférents pour la religion,

il y eut de prétendus _windigos_. Alors une peur folle s’est

emparée d’eux, et ils ont exécuté l’un des malheureux. Il

s’agissait de lui faire vomir la glace que tout _windigo_ est censé

avoir dans son corps. Un homme lui porta deux coups de hache en

pleine tête et lui fendit le crâne; un autre lui coupa le cou.

Puis, on lui fendit la poitrine et on y versa de l’eau bouillante

pour faire fondre la glace. Les meurtriers craignant que le défunt

ne revint à la vie et ne les dévorât, lui enfoncèrent dans les

mains et dans le corps de grosses chevilles de bois, qui le tinrent

fixé contre terre... Une douzaine d’années avant que j’arrive ici,

parmi nos Indiens il y avait une vieille femme qui se disait

_windigo_, et suppliait son mari et ses enfants de la tuer, leur

disant que s’ils ne la tuaient pas, elle les mangerait.. Faisant

voir son cœur à son mari, elle disait: «Frappe là». Le vieux et

l’un de ses enfants la frappèrent à coups de coutelas et la

tuèrent.

L’extermination des _windigos_ n’était d’ailleurs que l’une des

innombrables formes de la superstition païenne des Cris. La _danse du

soleil_, les sacrifices humains, les séances sanguinaires du chamanisme

faisaient bien d’autres victimes. Encore de nos jours, les Cris restent

superstitieux, «faiseurs de médecine», dans la mesure où ils s’éloignent

de la vie chrétienne. Ils ne versent plus le sang, mais ils s’entourent

de leurs anciens _manitous_, peints ou sculptés, de leurs fétiches, de

leurs tabous, d’amulettes de toutes espèces.

* * * * *

Les mœurs des tribus, aux temps païens, différaient beaucoup des _Cris

des bois_ aux _Cris des prairies_.

Les _Cris des prairies_ avaient l’abondance des troupeaux de bisons

(_buffalos_). Les grandes chasses finies, ils s’assemblaient parmi les

dépouilles, _nec plus ultra_ de la richesse indienne, et, sur cette

couche chaude de la bonne chère et de l’oisiveté, ils se livraient à

toutes les promiscuités. La première impression des missionnaires, en

présence d’une telle dissolution, fut que, tant que dureraient les

bisons, la conversion des Cris serait impossible. Heureusement, ils se

trompèrent.

Les _Cris des bois_--tels furent ceux de l’Athabaska--, obligés au

travail et à la vie nomade, par groupes restreints, trouvèrent dans ces

nécessités d’une rude existence la sauvegarde qui manquait à leurs

frères de la prairie. Loin d’être à l’épreuve des défaillances, ils

pouvaient cependant se comparer à leurs voisins, les Montagnais.

Une qualité commune aux Cris de la prairie et aux Cris des bois eût

cependant marqué, à elle seule, la noblesse naturelle de cette nation:

le respect donné à la mère, à l’épouse, à la jeune fille, et la

tendresse envers l’enfant.

C’est sans doute dans ce sentiment des cœurs bien faits, fleur délicate

d’un sol puissant, qu’un Cris du fort Vermillon trouva un jour sa

réplique à certain _bishop_ protestant qui ridiculisait la vénération

catholique de la Très Sainte Vierge, attendu que la Bible, disait-il,

n’enseigne qu’à aimer et prier Jésus-Christ:

--Et toi, priant anglais, voyons, est-ce que tu as eu une mère?

--Si j’ai eu une mère, balbutie le prédicant surpris; mais comme tous

les hommes, comme toi!

--Eh bien, répond l’Indien, tu as dû l’aimer ta mère, comme j’ai aimé la

mienne: et tu as bien fait. Et tu voudrais que Jésus n’aimât pas sa

mère, Marie! Et tu me dis qu’il n’est pas content si je parle avec

respect à sa mère! Dans notre religion, nous ne séparons pas Jésus de sa

mère. Nous prions Jésus d’abord, et Marie ensuite.

* * * * *

Evangélisés, les Cris devinrent, quoique plus lentement que les Dénés,

d’aussi bons chrétiens[71]. L’apathie sauvage, l’indifférence,

l’insouciance du lendemain temporel, et même éternel, retiennent, il est

vrai, la masse dans une lourdeur d’élan quelquefois décourageante; mais

beaucoup de tribus, dans les bois surtout, se sont rencontrées qui ne

l’eussent cédé ni aux Montagnais, ni aux Plats-Côtés-de-Chiens, ni aux

Loucheux, en esprit de prière et en vertu. Même chez les moins fervents

des Cris, la réflexion, la «logique de la foi» inspirera souvent des

paroles de prévoyance et des actes de fermeté qu’on ne trouverait pas

chez les Dénés.

On eut de cette prévoyance et de cette fermeté, puissantes à aider

l’œuvre du missionnaire, une démonstration inattendue, en 1899, lors du

_traité_, contrat que le gouvernement canadien proposa aux Indiens de

l’Athabaska et de la rivière de la Paix. Demande leur était faite de

céder les terres qui leur appartenaient, à titre de premiers occupants,

à la Puissance du Canada, afin qu’on pût en disposer en faveur des

colons, qui allaient affluer en ces régions. En retour, le gouvernement

laissait aux Peaux-Rouges de spacieuses _réserves_ inaliénables, avec

des droits perpétuels de chasse et de pêche, versait une modique somme

annuelle à chacun, garantissait certains secours, et promettait des

écoles.

C’est sur cette question de l’école, si peu intéressante, croyait-on,

pour ces hommes des bois et de la liberté, que les Cris du Petit Lac des

Esclaves, les premiers abordés par la commission gouvernementale, l’été

1899, montrèrent leur foi pratique.

En présence de l’assemblée plénière des sauvages, des prêtres et des

ministres protestants, venus pour soutenir leurs ouailles respectives,

«le gouvernement, raconte Mgr Grouard, déclare d’une manière générale et

vague que des écoles seront construites et des maîtres envoyés pour

instruire les enfants. Alors un des conseillers, frère du chef Indien,

se lève et prend la parole:

--Nous aussi, dit-il, nous désirons que nos enfants soient instruits,

mais encore faut-il savoir quel genre d’instituteurs le gouvernement

veut nous donner. Prétend-il nous imposer ceux qui lui plaisent, ou bien

voudra-t-il tenir compte de nos sentiments?

[Illustration: SAUVAGESSE CRISE]

«M. Laird, le président, se lève; il a compris la portée de

l’interpellation, et il déclare solennellement que l’intention du

gouvernement était de respecter la liberté de conscience.

--Je vois ici, dit-il, des missionnaires représentant des églises

différentes. Eh bien, je suis autorisé à vous dire que le gouvernement

vous donnera des maîtres d’école de la religion à laquelle vous

appartenez.

«Alors vous eussiez vu le brave conseiller qui avait posé la question,

battre des mains, dans un élan de joie et d’enthousiasme, et, se

tournant vers le Père Falher, étendre vers lui le bras et l’index, d’un

mouvement rapide et énergique:

--Père, dit-il, c’est toi que nous choisissons pour notre maître!

«Et les sauvages de l’imiter, de battre des mains, de pointer leur doigt

comme une flèche vers le père et de répéter:

--Oui, oui, c’est toi que nous choisissons pour notre maître.

«A cette manifestation naïve et spontanée de leur attachement à la foi

catholique, le Père Falher tremble de surprise et d’émotion. Le cœur me

bat de joie et d’orgueil, _légitime_ je crois. Les révérends sont

couverts de confusion, car, à la face des représentants du gouvernement,

devant la foule assemblée, réunion la plus importante qui se soit jamais

tenue dans le pays, la voix du peuple a déclaré que le prêtre catholique

est son guide et son pasteur... Le soir de ce jour mémorable, le

révérend de l’endroit se rendit au camp des sauvages et essaya de les

faire revenir sur ce qu’ils avaient dit relativement à la question des

écoles et en faveur du prêtre catholique; mais il en fut quitte pour sa

peine, et essuya là un nouvel affront.»

Au sujet du même _traité_, Mgr Grouard rapporte aussi cette anecdote:

En passant à la petite rivière Rouge (affluent de la rivière la

Paix, non loin du fort Vermillon), j’eus un cas de conscience d’un

nouveau genre à résoudre. Le chef Cris de l’endroit s’est converti

récemment, et, dans la ferveur de sa foi nouvelle, le traité lui a

donné quelques scrupules. Il attendait Mgr l’Evêque, disait-il,

pour prendre ses conseils et se décider d’après ses avis. Voici

comment il m’exposa lui-même son embarras:

--Le gouvernement nous propose de lui céder notre pays et nous

offre une somme d’argent en retour. Or, moi, je n’ai pas fait ce

pays; c’est le bon Dieu qui a fait le ciel et la terre. Donc, si je

reçois l’argent qu’on nous apporte, je me rendrai coupable de vol,

puisque je serai censé vendre ce qui ne m’appartient pas.

N’est-ce pas une grande délicatesse de conscience de la part d’un

pauvre sauvage? Je lui fis comprendre que cet argent était une

compensation des dommages que lui et les siens pourraient subir à

la suite du traité. Les blancs pourront venir défricher. Les

orignaux, ours, caribous, castors, etc, diminueront sensiblement,

et la chasse ne sera pas aussi abondante que par le passé. Il peut

donc sans scrupule accepter les offres qui lui sont faites. Il

suivit mon conseil et signa le traité. Et voilà comment le

gouvernement du Canada doit me savoir gré d’avoir écarté cet

obstacle et facilité d’autant le succès de la commission.

Le Cris est doué de cœur. Lorsque, à la longue, il s’attache à son

missionnaire, c’est profondément et pour toujours. Longtemps après la

mort du Père Collignon, au Petit Lac des Esclaves, un vieux sauvage,

Wabamun, disait:

Quand je suis seul dans le bois, les larmes coulent souvent de mes

yeux, à la pensée que le Père Blond (nom Cris du Père Collignon)

nous a quittés. Il était si bon! Il nous aimait tant!

De tout son cœur surtout le Cris s’attache au Dieu d’amour qu’on lui

fait connaître.

Le Père Bonnald instruisait une sauvagesse des bords de la Baie d’Hudson

et ses deux enfants, tous trois convertis et baptisés depuis peu:

«Assise entre ses deux fils, sur un banc de la chapelle, elle écoutait

avec recueillement. Un jour, elle se mit à pleurer:

--Ah! mon Dieu, disait-elle, si j’avais connu jadis ce que j’entends

aujourd’hui, je n’aurais pas tant péché, je n’aurais pas été si

misérable!»

* * * * *

L’œil attendri du missionnaire peut suivre le développement de la grâce

dans l’âme purifiée du Cris:

Alors, dit Mgr Charlebois, faisant allusion à certaine mission de

son vicariat, alors la confession de la plupart devient celle-ci:

--Mon Père, je n’ai pas de péché à te dire. Depuis que je prie, je

ne crois pas avoir offensé Dieu une seule fois.

On a beau leur faire des questions, c’est inutile; on ne trouve

aucun péché:

--Oh! oui, mon Père, quand je ne priais pas, j’ai fait bien des

fautes; mais alors seulement, pas depuis ce temps-là.

Et quelquefois il y a de dix à quinze ans qu’ils se sont convertis!

La chrétienté Crise qui semble répondre aussi parfaitement qu’il se

puisse aux vœux du missionnaire se trouve au lac Canot, au sud du

Portage la Loche. Une communauté religieuse, assure-t-on, n’y marcherait

pas avec plus d’entrain à la prière, à la sainte messe, à la communion

quotidienne, à tous les appels de la cloche et de la voix du prêtre. Là,

fleurissent la charité et la pureté, sous la garde du Père, roi-pontife

que l’on vénère, chérit, et sert toujours.

* * * * *

Il n’est missionnaire, même des Montagnais, qui n’apportât ici son

témoignage des hautes vues surnaturelles, qu’il put admirer dans l’âme

des Cris rencontrés sur sa route apostolique. Mgr Breynat, venant de son

vicariat du Mackenzie à Edmonton, passait avec son traîneau en face d’un

campement Cris, en aval du fort Mac-Murray, lorsqu’on courut l’arrêter

et le prier de venir assister la fille du chef Chrysostôme, qui se

mourait. Il la trouva souriante dans ses dernières souffrances. Voulant

éprouver cette sérénité qui le touchait:

[Illustration: S. G. MGR GROUARD (1922) A SA RÉSIDENCE DU PETIT LAC DES

ESCLAVES]

--Ça ne te fait donc rien de mourir, mon enfant?

--Oh! non, Monseigneur, j’en suis contente.

--Mais vois donc tes bons parents, comme ils t’aiment. Ne préfèrerais-tu

pas guérir et demeurer avec eux?

--J’aime mieux mourir. Il est trop difficile de bien vivre!

N’est-ce pas sur la base très profonde de l’amour de l’homme mortel pour

Dieu, la base du sacrifice, que ce jeune chasseur du lac Athabaska

s’appuyait pour refuser les consolations que Mgr Clut lui apportait,

quelques mois après un accident qui lui avait brûlé les yeux?

--Ah! je remercie plutôt le bon Dieu, répondait-il. Si je voyais encore,

je continuerais peut-être à l’offenser, tandis que je pense

continuellement à lui. Non, je n’aurais pas pu choisir une meilleure

souffrance que d’être aveugle et de ne pouvoir plus me conduire dans le

bois, ni chasser, pour unir mon cœur à Jésus crucifié!

Un autre de la même tribu, devenu boiteux et infirme, se réjouissait «de

pouvoir enfin souffrir pour ses péchés et pour les âmes de ses parents

défunts.»

* * * * *

Finissons par un court récit du Père Bonnald, qui nous transporte au

spectacle du sublime dans l’acte de foi. C’était l’hiver 1887-1888,

époque d’une rougeole qui faucha les tribus de la Saskatchewan. Le jeune

Père Charlebois (aujourd’hui vicaire apostolique du Keewatin) arrivait

du scolasticat d’Ottawa à la mission de Le Pas, où le Père Bonnald

s’était porté à sa rencontre. Au lieu de se rendre au lac Pélican, où

ils devaient résider ensemble, les deux missionnaires se partagèrent le

district désolé. Le Père Bonnald prit le lac Pélican et donna au Père

Charlebois le Cumberland. De là, chacun parcourait sa portion du champ

de la mort. En passant à Pakitawagan, le Père Bonnald rencontra onze

cadavres étendus:

«--Sur quatre d’entre eux, raconte-t-il, je trouvai des lettres, voix

d’outre-tombe, faites de morceaux d’écorce de bouleau pliés en quatre et

cousus avec du fil. Ces lettres portaient comme inscription «_Le père

seul lira ceci_». C’était la confession de ces pauvres gens.

Se voyant près de mourir si loin du missionnaire, et sans espoir de le

voir pour se confesser, ils crurent bien faire d’écrire ce qu’ils

auraient dit au père. Ils avaient prié avec ferveur, disant leur

chapelet, en face de l’image de la sainte Vierge, attachée à la perche

du wigwam. C’était vraiment touchant, et j’en pleurai...»

[Illustration: CABANE DES MISSIONNAIRES AU GRAND LAC DE L’OURS]

CHAPITRE XVIII

LES ESQUIMAUX

_«Des Japonais».--Qualités et défauts.--L’évangélisation des

Esquimaux.--Aux Bouches du Mackenzie.--En Alaska.--A Chesterfield

Inlet.--Au Golfe du Couronnement.--L’Apostolat des Pères Rouvière

et Le Roux.--Le meurtre.--Mort du Père Frapsauce.--Fécondité du

sang.--Mission de Notre-Dame du Rosaire._

Les Esquimaux sont les habitants des terres ou, pour mieux dire, des

glaces les plus désolées de notre globe.

Leurs diverses tribus parcourent le littoral de l’océan Glacial

arctique, depuis le détroit de Behring, extrémité ouest de l’Alaska,

jusqu’au détroit de Belle-Ile, extrémité sud-est du Labrador. Par

l’océan congelé, ils se sont répandus du continent jusque dans le

Groënland et dans de nombreuses îles polaires groupées, sur les atlas,

sous les noms de Terre de Baffin et de Territoire de Franklin.

Leur nombre est évalué par les uns à huit ou dix mille, par les autres à

quinze ou vingt mille.

* * * * *

La communauté de langue, de traditions, de légendes, de coutumes qu’on

rencontre chez eux affirme leur homogénéité nationale. Ces coutumes,

légendes, traditions, langue, permettent aussi d’établir leur filiation

et de retrouver leur habitat primordial. Ce sont autant de racines par

lesquelles ils se rattachent aux races de l’Extrême-Orient. Un groupe de

ces indigènes, qui ne put franchir le pont naturel des îles

Aléoutiennes, se trouve encore dans le Kamtchatka sibérien comme pour

attester l’origine des peuplades hyperboréennes du Nouveau-Monde.

[Illustration: SORCIER NATILAR]

Les traits mêmes de leur visage trahissent leur étroite parenté avec les

peuples d’Asie. L’expression spontanée qui les accueille, dès qu’ils

paraissent parmi les Blancs, ne varie point:

--Mais ce sont des Japonais!

En effet, mêlés aux jaunes de l’archipel du Soleil Levant, ils ne s’en

distingueraient guère.

Le Père Petitot traça des Esquimaux ce portrait:

Un visage presque circulaire, aux traits larges et plats de la race

mongolique, plus large aux pommettes qu’au front, lequel va se

rétrécissant; des joues grasses, potelées, rebondies; un occiput

conique; une bouche large, toujours béante, à lèvre inférieure

pendante; une petite barbe de bouc, claire et raide comme leur

chevelure; de petits yeux noirs bridés et obliques comme ceux des

Chinois, brillant d’un éclat tout ophidien; un teint bistré et mat,

tirant sur l’olivâtre; des cheveux gros, plats, cassants et d’un

noir d’ébène...

Grasses, corpulentes, proprettes, les femmes ont un teint plus

blanc, des joues plus colorées et des traits plus délicats que

leurs maris. Leur lèvre supérieure est généralement retroussée,

comme on la représente chez les femmes cosaques et tartares; mais

l’inférieure avance en faisant une lippe peu digne. Leur nez est

ordinairement court, leur front élevé; leurs yeux sont pétillants

et moins bridés que ceux des hommes. Elles aiment à relever leur

chevelure au sommet de la tête, comme les Chinoises et les

Japonaises...

La taille des Esquimaux est plutôt au-dessus qu’au-dessous de la

moyenne. Il est parmi eux des hommes fort grands; mais la taille

des femmes est généralement petite... Ils sont bien proportionnés,

larges des épaules, légers dans les exercices gymnastiques,

excellents danseurs et mimiques parfaits...

Les qualités naturelles et les vertus humaines ne manquent pas aux

Esquimaux. Leur hospitalité, démonstrative à l’orientale, d’autant plus

démonstrative qu’ils nourriront contre leur hôte plus de desseins

perfides, semble ordinairement sincère. L’étranger devient comme le

maître de leur logis. Cette courtoisie avait frappé le Père Le Roux, qui

écrivait, trois mois avant de tomber sous leurs coups:

J’ai été reçu chez les Esquimaux, comme la première fois, avec des

manifestations de joie. Tout le temps que j’ai passé avec eux, je

fus traité en hôte de marque. Il n’y avait qu’une tente au camp. On

m’y donna la plus belle place, et je pouvais, pour ainsi dire, en

disposer en maître absolu. Son propriétaire me demandait la

permission d’y entrer. Aux repas les meilleurs morceaux m’étaient

toujours réservés...

Le Père Rouvière rapporte maintes fois, avec complaisance, les procédés

de «bon cœur» dont il est l’objet, et il en conclut que leur conversion

n’offrira pas de grandes difficultés:

Tous me semblent assez bien disposés, disait-il. Il y aura parmi

eux quelques têtes dures; mais je ne pense pas que ce soit la

majorité. Ils ont trop bon cœur pour résister à la grâce.

Dominant et gouvernant froidement le cœur, une qualité esquimaude

apparaît, évidente: la volonté. C’est le point d’honneur de la race

qu’un homme ne se laisse jamais aller à la faiblesse dans la décision et

dans l’exécution de son dessein. Il demeurera stoïque dans les

contretemps; et le calme de son attitude saura donner le change, s’il le

faut, sur les émotions de son âme. Comptant sur cette énergie, tous les

missionnaires qui se sont occupés d’eux, depuis le Père Petitot

jusqu’au Père Turquetil, ont émis le même pronostic:

Grâce à leur ténacité native, a dit ce dernier, ils seront aussi

enracinés un jour dans le bien qu’ils sont obstinés jusqu’à présent

dans le paganisme.

Les Esquimaux ne semblent pas moins bien doués au point de vue

intellectuel. Avides de s’instruire, ils écoutent attentivement,

saisissent rapidement et retiennent fidèlement. Certaine tendance à la

gauloiserie ne leur fait même pas défaut. Ils sont toujours gais,

quoiqu’il arrive, et, pour un bon mot, rient à gorge déployée.

D’ailleurs, l’industrieuse habileté dont ils font preuve dans leur lutte

incessante contre les éléments et dans la conquête des moyens de

subsistance ne met-elle pas brillamment en lumière les ressources de

leur esprit?

[Illustration: JEUNE FAMILLE ESQUIMAUDE TCHIGLIT]

Sans le secours des outils que nous jugeons absolument nécessaires à la

confection de nos meubles, ils fabriquent, mieux que nous, leurs armes,

leurs ustensiles, leurs bibelots de luxe. C’est une merveille à lui seul

que leur simple petit _kayac_, pirogue-périssoire faite en peau de

marsouin tendue et cousue sur des cerceaux tout frêles, ne gardant que

l’ouverture par où puisse s’introduire l’agile rameur, si instable que

le moindre faux mouvement la ferait chavirer, mais si légère qu’un coup

de pagaie la fait voler sur l’eau. Les Esquimaux savent forger le fer

qu’ils trouvent dans les épaves des vaisseaux naufragés, et ils en

confectionnent leur terrible couteau à double tranchant. Le goût de la

sculpture est inné en eux. Ils polissent à la perfection et cisèlent

délicatement l’ivoire du morse et les os du renne. Ils en façonnent

mille articles divers, les transformant en manches d’outils, en dards,

en dés, en aiguilles à coudre, en étuis, en boucles d’oreilles, en

hameçons, en pendentifs. Bien des artistes européens prendraient à leur

école d’instructives leçons. Curieuse constatation: on a remarqué que

les pointes de leurs flèches et leurs harpons en silex, en ivoire, en

jade, affectent les formes retrouvées dans les fouilles assyriennes et

égyptiennes.

* * * * *

Fait peut-être encore plus surprenant, ils ont résolu le problème de

vivre sans feu, et assez confortablement, dans les températures si

rigoureuses du long hiver boréal.

Ce n’est pas qu’ils soient incapables de faire prendre, sans recourir à

nos allumettes chimiques, les matières inflammables. Ils savent faire

jaillir l’étincelle de deux morceaux de pyrites de fer. Même

conservent-ils dans leurs demeures une lampe minuscule, dont la mèche,

une touffe de mousse, alimente sa propre combustion dans l’huile de

baleine blanche, de phoque ou de poisson. Mais, réduits à se trouver

habituellement loin de tout combustible, ils en ont pris, pour ainsi

dire, leur parti définitif.

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 33 / 40 段