première fois, en 1890! Je n’ai jamais vu tant de foi, de piété et
d’entrain que chez eux!»
Pendant la famine 1888-1889, qui dévasta les régions polaires plus
encore que le reste du vicariat d’Athabaska-Mackenzie, deux familles
Loucheuses, _jeûnant_ depuis des semaines, parvinrent à se traîner
jusqu’à la mission Notre-Dame de Bonne-Espérance:
«--Hélas! pauvres enfants, leur dirent les missionnaires, que venez-vous
faire ici? Vous savez bien que nous n’avons rien pour vous secourir!
«--C’est vrai, nous le savions, répliqua celui qui avait encore la force
de parler; mais nous n’avions rien non plus là-bas. Alors nous sommes
venus pour entendre encore une messe. Après cela, nous pourrons mourir;
nous serons contents».
Aux prises avec une autre famine, un camp de Loucheux se vit réduit par
la vilenie des commis-traiteurs à choisir entre la mort et l’apostasie:
--Faites-vous protestants, leur disait-on, et vous aurez des vivres, du
plomb, de la poudre, des vêtements.
--Gardez vos biens, répondirent les Indiens. Nous mourrons de faim, s’il
le faut; mais nous resterons catholiques!
Le missionnaire ne résidait pas encore parmi eux, à cette époque.
Telle qu’elle est aujourd’hui, la mission Loucheuse peut être proposée
comme le modèle de la chrétienté, qui n’a de cœur que pour aimer Dieu et
ses prêtres.
Mais, sans parler de la langue, le plus difficile des dialectes dénés,
sans insister sur les rigueurs extrêmes du climat, combien il en coûta
pour faire naître et pour sauvegarder la foi de ces Loucheux!
* * * * *
Le Père Grollier, arrivé au fort Mac-Pherson, en septembre 1860, le jour
de la fête du Saint Nom de Marie, donne ce divin vocable, «gage de
toutes les grâces», à sa nouvelle mission. Ayant baptisé 65 Loucheux et
4 Esquimaux, il retourne à Good-Hope, tout heureux; mais pour revenir,
l’année suivante, presque mourant, et ne trouver que les ruines
accumulées par le ministre.
* * * * *
Au Père Séguin de reprendre le combat. De 1862 à 1890, chaque année,
soit en canot d’écorce, soit à pied, il refait cette course de 200
lieues, de Good-Hope aux Loucheux et des Loucheux à Good-Hope[63]. En
1868, à sa septième tournée apostolique, il trouve sa mission du fort
Mac-Pherson si accablée de nouveau sous les coups du ministre établi sur
les lieux et de la femme Loucheuse du commis, qu’il décide de diviser le
champ de bataille, et qu’il place une chapelle au confluent de la
Rivière Rouge Arctique et du Mackenzie, où il espère retenir les Indiens
de bonne volonté, loin de l’atmosphère néfaste de Mac-Pherson. Le
missionnaire continua néanmoins ses visites aux Loucheux de la rivière
Peel, jusqu’en 1873, date où ces malheureux eurent l’audace de lui
représenter eux-mêmes que ses efforts pour gagner leurs âmes seraient
désormais inutiles, attendu que leur nouveau ministre, M..., venait
d’épouser une jeune Loucheuse qu’un naïf sauvage lui avait confiée, et
que cette femme rusée, fougueuse, infatigable parleuse, de cœur
généreux d’ailleurs, était la parente estimée de tous les Indiens de
l’endroit. Le Père Séguin dut alors borner son ministère passager au
camp de la Rivière Rouge Arctique, tout en soupirant après un Oblat qui
pût demeurer parmi tous les Loucheux et assurer leur salut.
* * * * *
Cet Oblat, ce missionnaire, fut enfin trouvé par Mgr Faraud. C’était le
Père Constant Giroux.
Débarqué au fort Good-Hope, en juillet 1888, le Père Giroux prit contact
avec les Loucheux au printemps 1889. Le 28 avril 1890, instruit de leur
langue et rompu à la vie polaire, il arriva, pour y résider
définitivement, au fort Mac-Pherson.
Il défricha aussitôt l’emplacement de la mission; puis, assisté
d’un sauvage, il se mit à équarrir le bois nécessaire pour une
maison de six mètres sur cinq. A la débâcle, il amassa deux radeaux
de troncs d’arbres; et, le 21 juin, lorsque le Père Lefebvre,
conduit par Mgr Grouard, toucha Mac-Pherson, en route pour la
mission esquimaude qu’il venait explorer, les visiteurs trouvèrent
les fondations de la maison déjà jetées.
Deux fois, le Père Camille Lefebvre repassa au fort Mac-Pherson, venant
du fort Good-Hope afin d’évangéliser les Esquimaux. En 1892, il s’arrêta
sous le toit du Père Giroux, et devint son _socius_, son compagnon de
solitude.
* * * * *
De cette résidence, tous deux portèrent la vérité du salut jusque dans
l’océan Glacial.
* * * * *
Les Pères Giroux et Lefebvre luttèrent ensemble, six années durant,
contre le froid[64], contre la faim, contre la pauvreté, contre
l’isolement, contre les agressions de l’hérésie, contre la corruption
apportée par des Blancs, indignes de leur race.
[Illustration: R. P. Giroux AU FIL DE L’EAU, SUR LE MACKENZIE]
Jusqu’en 1896, ils occupèrent le fort Mac-Pherson, espérant toujours
ressaisir les brebis perdues. Alors survint une recrudescence
d’opposition à leur zèle, qui leur fit prendre la détermination
d’abandonner la rivière Peel et de transporter tout l’avoir de la
mission du Saint Nom de Marie à la Rivière Rouge Arctique, parmi les
Loucheux fidèles. Ils savaient d’ailleurs qu’ils seraient suivis par les
quelques bons Indiens du fort Mac-Pherson.
* * * * *
Il nous est difficile de comprendre l’intensité du sacrifice que
s’imposaient, par cette décision, les missionnaires. Il faudrait avoir
assisté, jour par jour, aux travaux qu’ils avaient accomplis pour
construire leur abri du fort Mac-Pherson et préparer une maison-chapelle
plus digne de Dieu. Afin de monter une scierie, que le vent devait
mouvoir, ils avaient peiné de la hache, de la scie et du marteau pendant
des mois; mais, au moment de fonctionner, la scierie elle-même avait
fait défaut. Non découragés, ils avaient demandé à la rivière Peel sa
force motrice: comme ils finissaient d’élever une digue, fruit d’un
labeur de quatre mois, ils virent la rivière se gonfler soudain et
défoncer aussitôt l’écluse. Quelques minutes plus tôt ou plus tard,
l’inondation eût trouvé le Père Giroux sur la digue, et l’eût emporté
avec les débris vers l’océan. Les deux missionnaires se mirent alors à
scier de long; et, malgré tous les déboires, les planches de la
maison-chapelle étaient apprêtées, lorsqu’il fallut partir.
Par le chemin d’hiver, qui mesure environ 70 kilomètres, ils
transportèrent tout ce qu’ils purent de leurs effets. Ils eurent même,
dans ces trente à quarante voyages de halage, à se priver de toute aide
étrangère, de peur de donner l’éveil au commerçant du fort, et de
s’attirer de sa part des entraves peut-être insurmontables.
Ils dirent ouvertement adieu au fort Mac-Pherson, le 7 avril 1896.
Aussitôt leur tente fixée à la Petite Rivière Rouge Arctique, les deux
pionniers, sans négliger les nécessités du saint ministère, se
dévouèrent à la tâche de construire la mission. Ne s’accordant d’autre
repos que celui des dimanches, ils partaient de grand matin, après leur
déjeuner, s’enfonçaient dans les maigres forêts, sapaient des arbres,
les traînaient en s’y attelant, les équarrissaient, et ne rentraient
qu’à la fin du jour, pour prendre à la fois leurs dîner et souper.
Quelques lièvres, trouvés dans les collets tendus, et un pain gluant,
fait avec des œufs de poisson, composaient l’ordinaire. De pain de
froment, ils ne goûtèrent que deux fois, cette année-là.
La _maison-chapelle_, à peu près finie, fut inaugurée par la messe de
minuit du 25 décembre 1896:
«--Ce ne sera pas plus beau dans la grande maison de _Celui qui a fait
la terre_», s’écriaient tous les Loucheux.
Deux ans de vie commune et laborieuse suivirent encore ce Noël.
Le 21 avril 1898, le Père Lefebvre, sur l’ordre de Mgr Grouard,
embrassait son cher compagnon et prenait la route de Dawson, _via_ les
montagnes Rocheuses, à titre de missionnaire des mineurs du Klondyke, au
Youkon.
Le Père Giroux garda la mission du Saint Nom de Marie, en compagnie du
Frère Louis Beaudet, jusqu’en 1902; et seul, de 1902 à 1904[65].
Depuis 1905, le Père Lécuyer s’occupe de la tribu des Loucheux. A
l’étonnement de ceux qui le virent partir du scolasticat de Liége pour
si loin, tout pâle, les poumons gravement lésés, il pourrait répondre
aujourd’hui (1922), en montrant la joyeuse couleur de ses joues, que
l’ardeur apostolique et la bise de l’océan Glacial sont de fameuses
gardiennes de la belle humeur et de la santé.
* * * * *
De la mission du Saint Nom de Marie, soit qu’elle fût au fort
Mac-Pherson, soit qu’elle fût à la Rivière Rouge Arctique, les
missionnaires se sont élancés à la recherche des portions disséminées de
leur bercail.
Le Père Lefebvre alla deux fois chez les Esquimaux de l’Ile Richard, à
l’extrême embouchure orientale du Mackenzie, et trois fois chez ceux de
l’Ile Herschell, à quatre jours de barque dans l’océan Glacial même.
C’est comme par miracle qu’il revint du premier de ses voyages à l’Ile
Richard.
Les Esquimaux avaient promis de le reconduire au fort Mac-Pherson; mais,
le temps venu, personne ne voulut partir. Le père remonta 50 kilomètres
du delta du Mackenzie, dans l’espoir de rencontrer un camp de pêcheurs
Loucheux. Au lieu de ces bons Indiens, il ne trouva que quelques
familles esquimaudes. L’une d’elles accepta de le transporter, moyennant
une très forte rétribution. C’était le 19 août. Le 24 seulement il plut
à l’Esquimau de commencer la route. En deux jours de rame, il fit une
dizaine de lieues. Voyant alors le missionnaire à sa merci, il lui
déclara, menaçant, qu’il n’irait pas plus loin, au prix convenu. Le
père, incapable de se plier à ses exactions, et comprenant d’ailleurs
qu’il avait tout à redouter de ce fourbe sauvage, se chargea du reste
de ses provisions, et entreprit, à pied, sur l’horrible plage du delta,
un trajet de 240 kilomètres. Il ne pouvait compter, en cette saison et
en ces lieux, sur aucun secours humain:
La grève, dit-il, était remplie de saules épais à travers lesquels
je devais me frayer une route. Si je m’en éloignais, c’était pour
monter des côtes à pic et élevées comme des montagnes et pour
descendre aussitôt dans de larges et profonds ravins, ayant, en les
traversant, de l’eau jusqu’à mi-jambes. Le soir arrivé, j’étais
harassé. Mon paqueton qui pesait une trentaine de livres, semblait
en peser plus de cent! Mais la Providence veillait sur son
missionnaire...
[Illustration: R. P. Lecuyer CHEZ LES LOUCHEUX DE LA RIVIÈRE ROUGE
ARCTIQUE]
La Providence veillait en effet, car le lendemain il n’avait pas marché
une demi-heure qu’il aperçut, dans une sapinière, deux tentes
Loucheuses:
Je n’en croyais pas mes yeux, continue-t-il. Jugez de ma joie.
Encore quelques minutes et j’y arrivai. Les chiens plus que moi
donnèrent le signal du réveil. Quelle ne fut pas la surprise de ces
braves gens en apercevant, au sortir de leurs tentes, un prêtre!
Leur joie était telle qu’ils ne cessaient de me dire _merci_.
Avec de tels amis, le reste du voyage fut un plaisir.
* * * * *
Le Père Giroux lui-même se rendit une fois jusqu’à l’Ile Herschell; mais
ses campagnes ordinaires avaient pour rayons les 350 kilomètres à la
ronde que fréquentaient les Loucheux. Ses raquettes et son canot
croisèrent en tous sens le domaine errant de ses bons enfants.
Regagna-t-il une seule fois sa cabane, sans rapporter de sa course un
cœur brisé par des spectacles de souffrance? Les consolations d’avoir vu
la résignation sublime de ses chrétiens l’emportaient toutefois sur sa
tristesse.
Son noviciat des horreurs du Nord commença de bonne heure. A peine
avait-il atteint la terre de son apostolat, en 1889, qu’il écrivait:
...Nous apprenons qu’un chasseur _jeûnait_ au lac d’Auray (non loin
de Good-Hope). Nous n’aurions pu, malheureusement, rien faire pour
lui. La mission épuisait ses dernières ressources. Dans le courant
d’avril, le pauvre sauvage succomba, et sa femme vint s’installer,
avec ses enfants, sur le bord d’un chemin, espérant que quelque
traîneau passerait par là et lui porterait secours... Ses deux
garçons moururent les premiers. On a pu s’en convaincre par la
sépulture que les mains maternelles leur firent sous la neige, à
l’extérieur de la loge. Les deux grandes filles succombèrent après
eux, car la mère n’eut plus la force de sortir leurs cadavres et de
leur rendre le même triste devoir. Elle dut prendre alors dans ses
bras sa dernière petite fille âgée seulement de quelques mois, et,
la pressant sur son sein, la mettre à la source de la vie, _si
forte sit spes_! Mais non, il n’y avait plus d’espoir... Toutefois,
cet être fragile et délicat survécut à toute la famille, car, par
sa position, on reconnut que l’enfant avait fait des efforts pour
s’arracher des bras de sa mère...
Parmi les morts qu’il eut à déplorer dans sa chrétienté Loucheuse, le
Père Giroux n’en vit peut-être de plus tristement touchante que celle de
la vieille Cécile, célèbre sauvagesse-apôtre, qui avait été le
précurseur, puis l’auxiliaire du prêtre, dans sa tribu.
Elle était digne de la qualification de _Mère des Loucheux_, qu’aimait à
lui donner Madame Gaudet[66].
Mère et grand’mère de beaucoup, Cécile le fut, au vrai, selon la nature.
Elle devint la mère de tous dans la foi et dans l’abolition du
paganisme.
Née on ne sait quand, instruite par Madame Gaudet, bien avant 1860, elle
désirait depuis longtemps et travaillait à faire désirer l’arrivée du
missionnaire, lorsque le Père Grollier la baptisa. _Chefferesse_
reconnue, telle _la bonne femme Houle_ du fort des Liards, elle eut pour
sujets les _Loucheux du Mackenzie_--ainsi désignait-on les Indiens du
confluent de la Rivière Rouge Arctique et du fleuve Mackenzie pour les
distinguer de ceux de la rivière Peel (fort Mac-Pherson). Enorme de
carrure, d’un port altier, franche figure, orateur au verbe cinglant,
elle entraînait à la conviction et à l’action, tant par la menace de son
poing que par le procédé de l’affirmation, secret et force de
l’éloquence, qu’elle maniait irrésistiblement. Tout pliait devant ses
discours. Avant qu’elle eût enseigné la langue loucheuse au Père Séguin,
elle traduisait à l’assemblée les sermons qu’il prononçait en
peau-de-lièvre. Possédant par cœur le catéchisme que le missionnaire lui
avait composé, et appuyée sur cette doctrine, elle prêchait d’elle-même;
elle tranchait les cas de conscience. «Cécile l’a dit!» était le _Roma
locuta est_ de toutes les discussions et finissait toutes les causes.
Très âgée, elle apprend qu’un de ses petits-fils, gaillard superbe et
chef du fort Mac-Pherson, incline à se laisser séduire par le ministre.
Elle va à lui:
--Comment, toi, un de mes enfants, tu abandonnerais la foi catholique!
Entends-le bien: tant que Cécile sera capable de tenir un bâton, pas un
de ses Loucheux ne deviendra apostat!
En même temps, elle lui assène trois coups de gourdin sur la tête. Le
chef crie grâce, et promet d’être sage.
* * * * *
Devenue aveugle de vieillesse et presque paralysée, il y avait une
dizaine d’années qu’elle ne vivait plus que d’aumônes, lorsqu’une
disette générale dispersa les Loucheux dans les bois. Il ne resta avec
Cécile que Marguerite, sa sœur, aveugle elle-même, mais qui, pouvant
encore marcher, allait à tâtons ramasser des branches pour le foyer.
Puis Marguerite mourut, et Cécile se trouva seule. Le Père Giroux lui
portait souvent la sainte communion, et il lui envoyait tous les secours
en son pouvoir. Un matin de septembre 1892, on la trouva morte dans sa
loge. Son corps était raidi, dans des haillons qu’un Benoît Labre
n’aurait pu porter. L’une des mains étreignait encore le chapelet que la
pieuse centenaire avait usé, à force de l’égrener, jour et nuit, depuis
toujours. La bonté envers tous, l’amour de Dieu résigné dans la
souffrance avaient été les grandes vertus de Cécile, et l’empreinte en
demeurait glacée sur ses traits, dans un demi-sourire.
A côté de la défunte, remuait, grise de vermine, une chemise de
flanelle, dont elle s’était débarrassée, n’en pouvant plus d’être
dévorée. Cette chemise était celle de Mgr Clut. L’évêque missionnaire, à
son dernier passage, s’en était dépouillé lui-même pour la donner à
Cécile, qu’il avait vue dénuée de tout.
«Ainsi mourut, dit le Père Giroux, cette chrétienne qui avait tant fait
et tant souffert pour la foi, belle âme pure sur laquelle on ne pouvait
trouver l’ombre d’une faute.»
* * * * *
Les Loucheux, longtemps ravagés par les épidémies, les famines, semblent
enfin, grâce aux secours de la Propagation de la Foi et à l’assistance
de toutes les charités, grâce aussi aux pratiques de l’hygiène que
parviennent enfin à leur faire adopter les missionnaires, pouvoir
résister encore, en dépit de leur petit nombre, à la destruction qui les
menace.
Qu’ils vivent, ces pauvres, sur leurs grèves désolées, où viennent
mourir les longues respirations de la marée polaire!
Qu’il demeurent, ces fidèles, en témoignage des grandes bienfaisances,
arrivées jusqu’à eux du cœur de l’Eglise et du cœur de la France!
* * * * *
Si l’Eglise ne compte nulle part de meilleurs enfants, la France ne
possède aucun peuple plus cordialement conquis que ces rejetons les plus
lointains de l’humanité connue.
Le proclamer aujourd’hui, c’est la récompense des missionnaires français
et canadiens-français, qui, pendant soixante-deux ans, du Père Grollier
au Père Lécuyer, sont allés embrasser gaiement, là-bas, toutes les
souffrances de l’apostolat.
* * * * *
Celui qui écrit ces lignes--pourquoi ne l’avouerait-il pas?--,
parcourant, depuis Edmonton, ville la plus septentrionale du
Nouveau-Monde, les 4.000 kilomètres des voies fluviales et lacustres de
l’Extrême-Nord, se souvient de n’avoir marché que d’émotions en
émotions, à mesure qu’au bout des espaces solitaires apparaissaient les
missions magnifiques, plantées par ses confrères, les Oblats de Marie
Immaculée.
Le long du rivage, où s’amarre le rustre bateau, de toutes les
poitrines, tendues vers ceux qui arrivent, s’échappe le cri de la
bienvenue française. A la française, ensuite, s’échangent les _poignées
de mains_ générales. Dans l’église, où se masse bientôt la peuplade,
prières et cantiques français alternent avec les chants indiens. A ses
ouailles, l’Evêque du Mackenzie prêche, alors, en leur langue
maternelle.
Mais l’idiome des Montagnais, compris par les tribus échelonnées du lac
Athabaska au fort de Bonne-Espérance, ne franchit pas le Cercle polaire.
Comment Mgr Breynat se fera-t-il donc entendre, aux abords de l’océan
Glacial...?
En français.
Et chacun des vieillards, qui n’ont connu que l’ancienne vie sauvage et
son primitif langage, trouvera, à ses côtés, pour traduire le sermon du
_Grand Chef de la prière_, ses enfants et petits-enfants, revenus des
écoles du fort Providence et du fort Résolution, ces deux citadelles
pacifiques de l’amour de Dieu et de la France, entretenues par les
missionnaires de chez nous, au cœur des immensités arctiques.
Et tandis que parlera l’évêque du Pôle Nord, la radieuse figure de
l’Indien, avec ses yeux pleins de lumière et de foi, attestera que l’âme
de la France, qui passe tout entière dans son clair génie, sa manière de
comprendre, de sentir, de vouloir et d’aimer, aura vibré jusqu’aux
bornes du monde par la langue française.
[Illustration: CHEZ LES CRIS DES BOIS]
CHAPITRE XVII
LES CRIS
_Missions Crises et leurs missionnaires.--Caractère des Cris.--Le_
SCALP.--_Les_ WINDIGOS.--_Cris des prairies et Cris des
bois.--Quels chrétiens devinrent les Cris._
Ce chapitre n’a d’autre dessein que de faire entrevoir la perspective
que le présent ouvrage, consacré surtout aux Dénés et aux Esquimaux,
doit, avec regret, laisser inexplorée.
Puisse un livre plus grand et plus beau sauver un jour de l’oubli les
années d’apostolat remplies par quelques prêtres séculiers d’abord, par
des légions d’Oblats de Marie Immaculée ensuite, et par les religieuses,
leurs auxiliaires, dans les tribus de la nation sauvage la plus
populeuse, la plus répandue, et, à certains égards, la plus attachante
du Nord-Ouest: la nation des Cris.
Les Cris ne pénétrèrent pas dans le district du Mackenzie; mais il
formèrent la population principale des régions de l’Athabaska et de la
rivière la Paix. Nous les avons vus déjà, mêlés aux Montagnais du lac
Athabaska, et débordant les Castors des forts Vermillon et Dunvégan. Du
fort Mac-Murray au lac la Biche, et de la rivière Athabaska à la
Colombie Britannique, ils étaient, à l’époque de la création du vicariat
d’Athabaska-Mackenzie, les maîtres du pays, laissant vivre à leurs côtés
une poignée d’Iroquois, venus avec la Compagnie de la Baie d’Hudson, et
un tronçon émigré d’une tribu Assiniboine.
La mission Saint-Bernard du Petit Lac des Esclaves marquerait à peu près
le quartier central des Cris de l’Athabaska[67].
De cette mission Crise de Saint-Bernard (ville de _Grouard_
aujourd’hui), comme de la mission Castor-Crise de Dunvégan, son aînée,
les Oblats allèrent fonder tour à tour les autres missions, toujours
subsistantes: _Saint-Antoine_ et _Saint-Bruno_ du Petit Lac des
Esclaves, _Saint-François-Xavier_ du lac Esturgeon, _Saint-Martin_ du
lac Wabaska, _Saint-Augustin_ de la rivière la Paix, _Saint-Joseph_ de
la rivière des Esprits, _Saint-Vincent-Ferrier_ de la Grande-Prairie,
_Saint-Emile_ de Pouce-Coupé.
A tous ces postes, se sont dévoués les Pères Lacombe[68], Rémas et
Tissier, les pionniers; les Pères Le Serrec et Dupin, les fondateurs; le
Père Husson, le bâtisseur; le Père Desmarais, «l’homme que jamais un
obstacle n’arrêta», et qui, durant plusieurs années de noire misère, se
constitua le maître d’école, à Saint-Bernard, tenant en échec l’opulent
instituteur protestant, et sauvant ainsi des générations de Cris, de
Métis et de Blancs; le Père Constant Falher, le voyageur et le maître en
langue crise[69]; le Père Henri Giroux, l’indomptable colonisateur; et
les autres, qui souvent cumulèrent ces charges, comme les Pères
Collignon, Le Treste, Dupé, Calais, Laferrière, Croisé, Girard, Pétour,
Josse, Habay, Alac, Batie, Floc’h, Rault, Hautin, Jaslier, Dréau,
Serrand...
Or, ces missions, ces missionnaires, que nous venons de citer, parce
qu’ils font partie intégrante du vicariat d’Athabaska, ne sont que le
petit nombre, en regard des missions et des missionnaires Cris de
l’Alberta, de la Saskatchewan et du Keewatin[70].
* * * * *
La différence entre les Cris et les Dénés est profonde.
La nature passionnée du Cris peut le porter des extrêmes de la fureur
aux extrêmes de la douceur, de la sorcellerie satanique au culte très
pur du vrai Dieu. Moins enfant que le Montagnais, moins inconstant, plus
lent à la conviction, il s’enracine, cette conviction une fois faite,
dans une religion raisonnée et une logique de conduite qui rarement se
démentira elle-même.
Le facies du Cris, moins bouffi que celui du Déné, mieux découpé, tout
frappé à l’effigie indienne, est fait de fierté, de hauteur, de mépris,
de stoïcisme. Emplumé à la mode antique, il devient une réelle beauté.
Autant les Dénés sont timides, fuyards devant leur imaginaire _ennemi_,
autant les Cris sont hardis, provocateurs, amateurs de l’escarmouche,
audacieux dans le combat. Incontestable supériorité d’une race qui
s’impose, en présence de sa voisine. Dans les écoles-pensionnats, qui
réunissent les deux races, la dernière pénitence que l’on puisse
infliger à un petit Cris c’est de l’asseoir à côté d’une petite
Montagnaise. Impossible de jeter plus de honte sur une jeune Crise que
de lui dire: «On te mariera à un Montagnais!» La large et belle place de
l’Ouest américain qu’occupèrent les Cris ne raconte-t-elle pas, du
reste, avec quelle puissance ils maintinrent, au nord et au sud de leurs
tribus, les autres nations indiennes?
[Illustration: S. G. MGR CHARLEBOIS _Vicaire apostolique du Keewatin_]
C’est dans les guerres, dont nos premiers missionnaires virent les
derniers carnages, que se déployaient les cruautés des Cris. Qui n’a lu,
dans les histoires et les romans, les scènes du _scalp_, par lesquelles
s’achevaient, au milieu des hurlements infernaux, les batailles au
_tomahawk_? Le récit suivant de Mgr Laflèche, sur la méchanceté dont il
trouva capables des femmes, en 1855, fait songer à ce qu’il en dut être
des guerriers vainqueurs: