Un hôte auguste s’ajouta, pour ce même hiver, à la communauté de

Good-Hope, Mgr Grandin[59].

Comme le prélat proposait au Père Grollier de le ramener en un climat

plus doux, dans quelque maison mieux approvisionnée:

--Monseigneur, répondit le missionnaire, je vous supplie de me laisser

mourir ici. Je pourrai du moins garder la mission, pendant que le Père

Séguin voyagera, et faire le catéchisme. Oui, laissez-moi prêcher,

travailler, et lutter jusqu’au bout, pour mes sauvages. D’ailleurs,

quand l’heure sera venue, je partirai sans retard. Les missionnaires ne

font pas de longue maladie!

* * * * *

Jusqu’au bout, il prêcha, il catéchisa, il travailla, comme il l’avait

dit. Les derniers jours, ne pouvant plus parler, il prêchait et

catéchisait par signes.

* * * * *

Il célébra sa dernière messe, le 24 mai 1864.

Le dimanche 29 mai, il assista à la fête désirée de sa vie: la

plantation d’une grande croix, sur le promontoire de Good-Hope, par le

Père Séguin. Il se fit asseoir à la porte, afin de bien voir. Lui-même

avait indiqué les cantiques français et montagnais qu’il fallait

chanter.

Lorsque la croix fut dressée, il s’écria:

--Je meurs content, ô Jésus, maintenant que j’ai vu votre étendard élevé

jusqu’aux extrémités de la terre!

--Oh! Oui! je suis content, disait-il ensuite au Père Séguin, si

content que j’ai pleuré de joie tout le temps de cette cérémonie!

L’agonie du missionnaire commença le lendemain. Elle ne fut interrompue

que le temps de recevoir, en pleine connaissance et en plein amour,

l’extrême-onction et deux fois le saint Viatique:

--Toujours vous voir, disait-il à la divine Hostie que lui présentait

son confrère; toujours vous contempler, divine Eucharistie; vous aimer

pendant toute l’éternité, est-il un seul bien comparable à celui-là?

Non, non!

Au commencement de sa dernière maladie, il avait dit une fois:

--Il me semble que si j’avais un peu de lait et des pommes de terre, je

pourrais encore me rétablir, et travailler.

Du lait, une pomme de terre, il aurait fallu un voyage de six mois pour

les lui apporter, alors. Maintenant, il eût refusé jusqu’à ces douceurs.

Il avait comme goûté au Ciel:

--Oh! si je pouvais mourir, disait-il après sa dernière communion, si le

bon Dieu voulait m’appeler à lui! Je ne suis plus bon à rien sur cette

terre, pourquoi y rester plus longtemps? Tous mes désirs sont au

ciel!... Prenez-moi donc, mon Dieu!...

Un délire intermittent l’épuisa ensuite en des discours, brisés par la

toux, et dont le sujet était toujours la gloire de Dieu et le salut des

âmes.

Après l’action de grâces de la communion suprême, son regard prit

l’ardeur extatique, et se porta tour à tour de l’image de saint Joseph

mourant entre les bras de Jésus et de Marie au pauvre tabernacle qu’il

pouvait voir, de sa couche de peau de buffle, par le rideau entr’ouvert

de l’alcôve-sanctuaire.

«C’est dans cette attitude qu’il expira, le sourire aux lèvres», le

samedi 4 juin 1864, à cinq heures du matin, à l’âge de 38 ans.

Le jour même, le Père Séguin écrivait:

«Dès que la nouvelle de sa mort s’est répandue, les sauvages et les

métis ont accouru en foule pour le contempler encore une fois. Il est

sur son lit, couvert de sa soutane, d’un surplis et d’une étole, tenant

entre ses mains sa croix d’Oblat, qu’il aimait tant à embrasser hier,

lorsque ses souffrances redoublaient. J’avais couvert son visage d’un

voile, mais il a été bientôt enlevé. On ne pouvait se rassasier de le

regarder.»

* * * * *

Le Père Grollier repose à la place du cimetière de Good-Hope qu’il

réclama lui-même, un jour que le Père Séguin lui manifestait son

intention de l’inhumer sous la future église:

--Non, non! avait-il répliqué; enterrez-moi avec les sauvages, entre les

deux derniers qui sont morts, le visage tourné vers la croix.

* * * * *

LE PÈRE JEAN SÉGUIN (1833-1902)

Trois mots--un seul--raconteraient la vie entière du Père Séguin: _cum

esset justus_,--il était _juste_.

Il fut le père des Peaux-de-Lièvres de Good-Hope, le sauveur et le

nourricier de leurs âmes, comme saint Joseph le fut de Jésus. Il l’a été

par la sainteté de ses 41 ans d’apostolat.

Ce fut un saint. Avec les sauvages, ses enfants; avec les Oblats du

Nord, ses confrères; avec la population d’Ennezat, près Clermont, sa

paroisse natale, nous n’avons qu’à lui conserver ce titre, pour le faire

connaître; non sans protester toutefois--et que cette déclaration vaille

pour tout ce livre--qu’en fils humblement soumis de la Sainte Eglise

nous n’avons jamais eu l’intention de prévenir ses jugements

infaillibles, mettant notre bonheur et notre espérance à approuver tout

ce qu’Elle approuve et à réprouver tout ce qu’Elle réprouve.

* * * * *

Il ne s’est pas rencontré dans nos pays des neiges, croyons-nous, un

ouvrier dont la carrière fut mieux remplie et aussi ignorée que la

sienne. C’est qu’il s’effaçait toujours aux regards humains, comme le

_Juste_ de la Sainte-Famille, dans l’accomplissement de son devoir.

C’est qu’il endura en silence ses souffrances physiques et ses peines

morales--celles-ci _inexprimables_ d’ailleurs. Bien habile qui

l’amenait à parler de lui-même, de ses épreuves, de ses succès.

Cependant l’obéissance l’y contraignit quelquefois, et les industries de

certains amis réussirent à surprendre sa vigilance.

* * * * *

Il arriva au fort Good-Hope, le 26 août 1861.

Ses premiers soins furent de radouber la maison du Père Grollier. Bien

qu’il n’eût fréquenté jusque-là que ses livres de science et de piété,

et qu’il ne ressentît jamais d’inclination pour le travail manuel, il

lui suffisait de saisir un outil pour faire un ouvrage de maître. En peu

de temps, son sens pratique le rendit charpentier, sculpteur, peintre,

horloger, _fac-totum_.

* * * * *

Son ministère débuta par les Loucheux.

Il partit pour les bouches du Mackenzie (rivière Peel, fort

Mac-Pherson), le Samedi Saint 1862. Il trouva les Indiens attristés

d’avoir causé tant de chagrin au Père Grollier, l’année précédente.

Il était là, lorsque Kirby, le ministre, reparut, en route pour le

Youkon.

Le Père Séguin le suivit jusqu’au fort Lapierre-House, au milieu des

montagnes Rocheuses: voyage de quatre jours dans l’eau jusqu’aux genoux,

à travers des marécages continuels, sur les montagnes aussi bien que

dans les bas-fonds, avec douze rivières à couper. Kirby et Séguin se

tinrent plusieurs fois par la main, «pour rompre le courant».

En arrivant à Lapierre-House, le 17 juin, écrit le Père Séguin à un

maître des novices, j’avais la tête comme une courge et les doigts

comme des saucisses, tellement les maringouins avaient mordu... Si

vous avez quelques novices qui ont soif de mortifications, vous

n’avez qu’à les envoyer par ici. Ils seront je pense, satisfaits.

Mais il ne faut pas que ce soit des résolutions d’un jour, car

chaque jour amène ses mortifications; et quelquefois elles sont si

nombreuses, qu’on ne sait plus par où commencer.

Le Père Séguin dédia à saint Barnabé la mission qu’il inaugurait, et que

l’on ne devait pas reprendre, de Lapierre-House.

Du bon nombre de sauvages qui assistèrent d’abord à sa _prière_, il ne

compta à la fin qu’une quinzaine. Les autres étaient allés, ou

retournés--car ils l’avaient vu une fois déjà--au ministre.

Kirby, trouvant cependant insuffisant l’appât du tabac et du thé,

annonça aux Indiens que «le Père Grollier avait une femme, que le Père

Séguin, là présent, en avait plusieurs, et Mgr Grandin aussi; que Rome

avait déclaré l’immaculée conception du Pape», etc.

Kirby poursuivit jusqu’au fort Youkon, et le Père Séguin retourna au

fort Good-Hope, près du Père Grollier.

[Illustration: PETITS PEAUX-DE-LIÈVRES]

Rentré le 3 août, il repartait le 3 septembre, sur un ordre de Mgr

Grandin, qu’apportait le courrier. Le prélat l’envoyait au fort Youkon

même; et, cette fois, il avait pour compagnon de barge un révérend

métis, célibataire, M. Mac Donald, que l’administration anglicane avait

choisi, en réponse à la constante objection des sauvages contre

«l’Anglais, homme d’une femme».

Le 23 septembre, ministre et prêtre étaient au fort Youkon.

Le Père Séguin n’eut qu’à constater que les douze ou treize cents

Indiens de la région étaient invinciblement attachés au thé, au tabac et

au protestantisme. Le coupable principal, ici, était l’interprète, un

certain Houle, apostat et serf du ministre, omnipotent parmi les

Peaux-Rouges. Il leur prêchait la liberté de la polygamie et de la

dissolution.

Le missionnaire passa tout l’hiver, accablé du mépris des blancs et de

l’arrogance des indigènes[60].

Le 3 juin 1863, il repartit pour Good-Hope, où il arriva après

trente-cinq jours d’une marche et d’une navigation extrêmement dures, en

s’écriant:

--Mais c’est ici le paradis!

* * * * *

Il ne raconta point son voyage. Il eut cependant à déclarer qu’il

s’était heurté le pied avec une telle violence que l’ongle d’un orteil

en était parti, car, à la place de cet ongle, et par suite de la nature

maligne de la blessure, il poussa une dureté de corne qui dut être sciée

deux fois annuellement. Un rhumatisme, contracté dans les montagnes, lui

resta aussi, toute sa vie.

En 1864, eut lieu la plantation triomphale de la croix, sur Good-Hope,

nous l’avons dit. Il nous faut ajouter que cette croix, de 12 mètres,

dont la beauté donna tant de joie au Père Grollier mourant, coûta au

Père Séguin, qui la dressait, une effroyable infirmité. Le métis, qui

l’aidait à la planter, la laissa un moment peser tout entière sur lui;

et l’effort que fit le missionnaire pour la soutenir détermina la

rupture d’un viscère, la pire qui soit, et que seule la chirurgie

moderne aurait pu guérir. Chacun de ses pas, chacun de ses mouvements,

pendant trente-huit ans, en furent douloureusement affectés.

* * * * *

Trente fois, le Père Séguin retourna chez les Loucheux, soit au fort

Mac-Pherson (430 kilomètres), soit au fort de la Petite Rivière Rouge

Arctique (332 kilomètres).

Pendant trente ans, dit le Père Giroux, il fit chaque année ce

voyage de près de 200 lieues, aller et retour, en canot d’écorce ou

en barque. Ce n’était pas partie de plaisir, vous pouvez m’en

croire. Partant après la débâcle, c’était l’époque des pluies et

des vents contraires pour descendre, et en outre les grèves

n’étaient guère abordables, étant recouvertes de vase ou de

glaçons. Arrivé chez les Loucheux, c’était quinze jours de séance

dans une petite cabane où chacun venait exposer son cas, et se

faire instruire, cela du matin au soir. La nuit se passait à faire

de la fumée pour chasser les _maringouins_; mais outre que cela ne

remplaçait pas un sommeil nécessaire, cette fumée donnait bientôt

l’ophtalmie. Alors il fallait abandonner la fumée et se laisser

dévorer vivant. Au saint autel, c’était une demi-heure de massacre

sanglant du pauvre prêtre, à qui la liturgie ne laisse aucune

défense contre les moustiques. Allons, voilà qui n’est pas

plaisant. Pour prouver que je n’exagère pas, je dirai qu’en 1889,

dans l’intérieur de la chapelle, à la rivière Rouge Arctique, en

quelques instants, j’ai vu tuer, à l’unique châssis de la chapelle,

en les écrasant, assez de maringouins pour former une masse grosse

comme le poing.

Eh bien, de ces tourments que je connais, comme de la nourriture

affreuse qu’on lui servait, je n’entendis jamais le Père Séguin,

non seulement se plaindre, mais même parler...

Voyez-le remonter de là à Good-Hope, assis, au moins seize heures

par jour, dans un esquif, pendant six à huit jours, rôti par un

soleil qui vous incommode d’autant plus que l’hiver a été plus

long, assailli de moustiques qui ne vous permettent pas un seul

moment d’enlever le voile qui vous couvre la figure, sans parler

des pluies, des orages et des accidents, des amabilités et de la

paresse des jeunes gens, en voilà assez pour satisfaire toutes les

patiences...

A Good-Hope, la conversion des Peaux-de-Lièvres fut lente et laborieuse.

Si le Père Grollier les défendit contre l’hérésie, si le sacrifice de sa

vie leur fit désirer la foi, le travail de les tirer de leur paganisme

revint au Père Séguin.

Tandis que le Père Petitot, son compagnon de 1864 à 1878, courait au

loin, de la mer Glaciale au Grand Lac de l’Ours, et que le Père Ducot

préparait ses voyages au fort Norman, le Père Séguin, petit à petit,

patiemment, avec l’esprit de prudence et la charité indulgente qui le

caractérisaient, formait à la vie chrétienne les Peaux-de-Lièvres.

De quel bourbier eut-il à les soulever d’abord? Il l’écrivit à Mgr

Faraud, qui le lui demandait, en 1866:

J’ignore si un jour de salut luira pour notre peuple. Le fait est

qu’il se commet à notre porte des actes de barbarie qui font

frémir. Je viens de donner la vie éternelle à un enfant que sa mère

avait jeté dans l’ordure, aussitôt après sa naissance, afin de s’en

débarrasser...

Les parents emploient ici un affreux remède pour se conserver la

vie; je vais vous le faire connaître... C’est en mangeant leurs

enfants. Il vient de m’arriver un vieillard, qui s’est nourri ce

matin encore d’un morceau de chair humaine, le dernier qui lui

restait du corps de ses deux enfants. Il se rendait à ce fort, en

compagnie de plusieurs sauvages: il leur a laissé prendre les

devants, a dressé sa tente, et a massacré son fils et sa fille, et

il s’en est rassasié. Comme je cherchais à lui inspirer l’horreur

de ce forfait, il m’a répondu:

--J’ai ouï dire par nos anciens que plusieurs se sont sauvé la vie

en mangeant la chair de leurs enfants: pourquoi n’aurais-je pas

fait comme eux, puisqu’il y allait de ma vie?[61]

Ces malheureux ne savent pas ce qu’est le mariage. Ils prennent une

femme et l’abandonnent ensuite. Ici les femmes se glorifient du

nombre de leurs maris. On comprend dès lors les difficultés que

nous avons à vaincre. Comment prêcher une religion de pureté et

d’amour à une peuplade soumise à des habitudes de ce genre, qui ont

force de loi par une prescription de plusieurs siècles?

L’épreuve, voix sévère de la miséricorde de Dieu, vint plusieurs fois à

l’aide du missionnaire: ce furent les famines, toujours favorisées, à

Good-Hope, par la nuit de l’hiver qui empêche les grandes chasses; ce

furent les épidémies périodiques, qui hâtent les funérailles des nations

Peaux-Rouges.

* * * * *

En 1874, comme la tribu semblait définitivement conquise, un schisme se

déclara. Le Père Séguin mit longtemps à découvrir la cause des

agissements étranges du groupe révolté: abstention de la messe,

affectation de travailler le dimanche, blasphème, etc...

Je pensais que tu connaissais cela, lui dit enfin une sauvagesse.

Quand les barges sont revenues ici du Portage la Loche, les hommes

ont dit qu’ils avaient vu un sauvage qui était mort l’année

d’avant, et qui se trouvait ressuscité. Ce revenant leur a appris

qu’il avait passé l’hiver avec le bon Dieu, et que le bon Dieu

l’avait renvoyé sur la terre, pour faire savoir aux autres sauvages

que lui, le bon Dieu, était fatigué de l’ouvrage que les prêtres

lui donnaient; qu’il n’avait même plus le temps d’allumer sa pipe

un petit brin, ni de dormir; que c’était un péché de ne pas

travailler le dimanche; que quand les prêtres disaient la messe

pendant la nuit, le ciel devenait tout noir et que le bon Dieu

n’était pas content...

Bêtise humaine! Que de formes a-t-elle su revêtir, depuis «l’aurore du

monde, où elle fut inventée», jusqu’à nos Peaux-de-Lièvres!

Heureusement que cette fois le courant de bon sens, créé par la

religion, éteignit bientôt l’exaltation des illuminés, et qu’ils

revinrent à la simplicité de la foi.

* * * * *

Ce fut le dernier fléchissement du côté du paganisme.

Quelques années après, lorsque le Père Ducot arriva, il était ravi de

voir «tous les sauvages assister à la messe quotidienne, et prier comme

des religieux».

En 1894, la ferveur se maintenait. Le Père Séguin le reconnaissait

lui-même:

Jusqu’à présent (7 février), nous avons eu un hiver bien rigoureux.

Le thermomètre centigrade s’est tenu en dessous de 50 degrés de

froid, pendant une semaine; durant deux jours, il est descendu à 56

degrés. Malgré ce froid intense, les sauvages campés autour n’ont

pas discontinué de venir chaque jour à la messe, et d’assister, le

soir, à l’exercice du mois de la Sainte-Enfance... Le vendredi, si

le poisson manque c’est le jour de jeûne pour ces chers fidèles:

ils ne mangent pas une bouchée de toute la journée. Je les

scandalise chaque fois que je leur dis que, quand ils n’ont point

de poisson, ils peuvent manger de la viande:

--Nous savons que ce n’est pas un péché, disent-ils, mais nous

aimons mieux jeûner pour faire pénitence.

Pourquoi le Père Séguin, comme tant d’autres prêtres de l’époque, eut-il

à respirer, dans sa jeunesse, les dernières émanations de l’atmosphère

janséniste, qui glaça l’Europe, au siècle passé! Son respect de la

sainte Eucharistie, ainsi entendu, lui faisait considérer comme la

récompense seulement de la vertu le sacrement de force qui est

premièrement le moyen de l’acquérir. Il tremblait d’ouvrir le tabernacle

à ses enfants, avant leur mariage. Rien ne put le décider à plus de

libéralité. Dieu n’avait pas encore suscité Pie X.

* * * * *

Cependant les longues nuits de Good-Hope, les veillées aux lueurs de

l’âtre ou à la chandelle de suif, les miroitements du soleil sur la

neige du printemps achevèrent l’action funeste de la «fumée aux

maringouins», sur les yeux du missionnaire: il devint presque aveugle.

En 1901, ses supérieurs lui proposèrent d’aller en France consulter les

docteurs.

Les Peaux-de-Lièvres l’accompagnèrent au bateau, avec les démonstrations

de douleur que saint Paul reçut de ses néophytes d’Ephèse. Il leur

promit de revenir aussitôt que l’opération serait faite et de mourir

parmi eux, comme le Père Grollier.

Les médecins ne devaient pas le guérir. Il s’adressa au Sacré-Cœur de

Paray-le-Monial, à Notre-Dame de Lourdes. Mais sa couronne était

achevée. Il s’endormit du sommeil du juste, le 11 décembre 1902, près de

sa sœur bien-aimée et d’une filleule dévouée, toutes deux bienfaitrices

de ses missions. Il était né le 27 novembre 1833.

* * * * *

Cette année de souffrance et d’exil, loin de son «chez nous»--Good-Hope,

voulait-il dire--fut une prédication pour Ennezat et pour le clergé de

la région qui le visitait. Ne pouvant plus prêcher en peau-de-lièvre, il

redoublait ses deux autres fonctions de missionnaire: prier et se

mortifier.

Mlle Séguin lui avait préparé un lit bien doux. Il n’y reposait pas.

--Pourquoi? lui demanda-t-elle.

--C’est ta plume qui me rend malade, répondit-il. N’as-tu donc pas dans

le grenier quelques morceaux de bois? Si j’avais mes bois de l’Amérique

et mes neiges!

Il célébra la messe, toujours la même par privilège, jusqu’au 3

novembre. Une longue préparation était chaque fois donnée, comme à

Good-Hope, à l’auguste sacrifice. Parfois la garde-malade le trouvait

levé, à trois heures: il se préparait à la sainte-messe qu’il devait

dire à six heures.

--Mais, frère, je t’en prie, couche-toi donc!

--Allons, tu n’y entends rien, toi. Tu ne sais pas toutes les grâces que

le bon Dieu veut m’accorder, surtout au saint sacrifice!

Un matin qu’il avait prolongé beaucoup au delà d’une heure son action de

grâces, comme la sœur allait l’avertir que son déjeuner l’attendait:

--Oh! laisse-moi donc encore! C’est si bon d’être avec son Ami!

Lorsque, le matin du 11 décembre, les glas tombèrent sur Ennezat, de

toutes les lèvres en même temps s’échappa l’exclamation:

--Le saint est mort! Le saint est mort!

En revenant du cimetière, le samedi, veille de la solennité de

l’Immaculée Conception, comme le carillon des premières vêpres chantait,

les bons fidèles se disaient:

--C’est l’entrée du saint au ciel. La Sainte Vierge vient le chercher.

* * * * *

Les Peaux-de-Lièvres firent écho à Ennezat, par leurs témoignages de

deuil et de vénération. Ils pleurèrent leur missionnaire si aimé et

firent chanter de nombreuses messes pour lui. Ils continuent à vivre de

son souvenir et de ses enseignements.

* * * * *

Le Père Houssais, compagnon du Père Séguin depuis 1895, reçut son

héritage. Il eut l’honneur de former, à son tour, de 1907 à 1912, deux

missionnaires, trouvés dignes du martyre: les Pères Rouvière et Le Roux.

* * * * *

Le Père Giroux, aidé du Père Robin, dirigea, de 1916 à 1919, la mission

modèle de Notre-Dame de Bonne-Espérance. Le Père Robin la garde seul

aujourd’hui.

* * * * *

Le 1er octobre 1918, les Peaux-de-Lièvres déposaient, à côté du Père

Grollier, un autre saint, _apôtre inconnu_ dont nous espérons esquisser

un jour la vie: le Frère Kearney. Il était arrivé, en 1861, à la mission

de Notre-Dame de Bonne-Espérance, qu’il ne devait plus quitter.

[Illustration: MISSIONNAIRES EN COSTUMES LOUCHEUX]

CHAPITRE XVI

LES LOUCHEUX

_Batailles et réconciliation.--Bas-Bretons de

l’Extrême-Nord.--«Quels braves gens!»--Les Pères Constant Giroux et

Camille Lefebvre.--Du fort Mac-Pherson à la Petite Rivière Rouge

Arctique.--Un poitrinaire sous la bise glaciale.--Le Père Lefebvre

en détresse.--La_ MÈRE DES LOUCHEUX.--_La langue et l’âme

françaises à l’océan Polaire._

Les Loucheux, ainsi dénommés par les Coureurs-des-bois, à cause d’un

certain strabisme qui affectait, dit-on, la vue de plusieurs, sont les

plus reculés de la nation Dénée, vers le Nord.

Les types à la vaste encolure, au front arqué, au regard assuré, que

conserve la tribu jusque dans sa déchéance même, disent assez combien

redoutables durent être jadis ces Peaux-Rouges. Les Esquimaux, leurs

voisins, en témoignent aussi, au souvenir des dépouilles sanglantes par

lesquelles ils payèrent plus d’une fois leurs propres férocités, à

l’égard des Loucheux. Peu de mois avant l’arrivée du missionnaire, pour

ne mentionner que ce fait, comme les chasseurs Loucheux étaient partis,

les Esquimaux s’introduisirent dans leur camp, massacrèrent les femmes

et les enfants et brûlèrent le village. Les chasseurs se lancèrent à la

poursuite des bandits. Rencontrant un groupe d’Esquimaux à la

Pointe-Séparation, ils les tuèrent et étendirent leurs cadavres éventrés

le long du rivage, sous un poteau où ils écrivirent: «Que les Esquimaux

qui passeront apprennent ainsi le sort qui les attend.»

Les deux races étaient encore en guerre, lorsque le Père Grollier parut

au milieu d’elles, armé de la Croix. Il leur présenta le signe divin de

la réconciliation, et depuis elles vécurent en paix.

* * * * *

Les Loucheux se distribuent sur les deux versants des montagnes

Rocheuses, le grand nombre peuplant le territoire du Youkon, les autres

le bas Mackenzie.

Nous savons les douloureuses déceptions trouvées au Youkon par les

missionnaires de 1862, de 1870 et de 1872[62].

* * * * *

Les Loucheux du bas Mackenzie, les seuls qui nous occuperont, se

réunissent, pour la traite de leurs fourrures, les uns au fort

Mac-Pherson, les autres à la Petite Rivière Rouge Arctique.

Le fort Mac-Pherson, situé à 430 kilomètres de navigation du fort

Good-Hope, et la Rivière Rouge Arctique à 332 kilomètres, sont perdus en

pleine région polaire, sous la nuit sans midi de l’hiver, et sous le

jour sans minuit de l’été. Aucune montagne, aucune forêt ne brisent

l’aquilon, depuis l’océan Glacial jusqu’à ses parages.

Le fort Mac-Pherson fut longtemps le seul à grouper nos Loucheux. Il

est placé sur la rive gauche de la rivière Peel--vulgairement rivière

_Plumée_,--à 48 kilomètres de la Pointe-Séparation, laquelle marque le

confluent de la rivière Peel et du Mackenzie, à la tête même du delta du

fleuve.

Quant à la Rivière Rouge Arctique, elle se jette sur la gauche du

Mackenzie également, à 50 kilomètres en amont du delta. Aux crues très

hautes, le fleuve la force à rebrousser chemin vers les montagnes

Rocheuses. Presque en tous temps, ce confluent de la Rivière Rouge

Arctique et du Mackenzie entretient une pêche suffisante, et invite les

Indiens à établir sur ses bords leurs quartiers d’approvisionnement.

* * * * *

Cordialité dans l’accueil, gaieté retentissante, obstination en toute

entreprise: ainsi pourrait-on caractériser les Loucheux. La foi de ces

«Bas Bretons de l’Extrême-Nord» a triomphé de toutes les superstitions,

et reste lumineuse, impulsive, indéracinable.

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 31 / 40 段