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MISSION NOTRE-DAME DE BONNE-ESPÉRANCE

(Fort Good-Hope)

A 440 kilomètres en aval de Sainte-Thérèse, placée en sentinelle sur les

frontières des royaumes du soleil et de la nuit, la mission Notre-Dame

de Bonne-Espérance voit venir à elle le Mackenzie dans toute sa

splendeur.

Droit en face, le _fleuve géant_ débouche d’une haie de remparts

verticaux, bastionnés, flanqués d’angles et de tourelles, comme une

architecture de moyen âge. Un triple rapide, achevant sa large course

depuis le fort Norman, l’a précipité entre ces murailles; et le voici,

échappé à l’étau de pierre, s’épandant en une esplanade solennelle, au

pied de Good-Hope.

Le grand spectacle offert à Good-Hope par le Mackenzie, est celui de la

débâcle. Il inspira cette page au Père Petitot:

Le 7 juin 1865, à 6 heures du matin, de formidables détonations se

firent entendre ainsi qu’un fracas infernal. La grosse glace

débâclait. Il n’est rien qui donne une idée plus frappante du chaos

primitif et de la confusion dernière. C’est un mélange monstrueux,

informe, unique, de masses gigantesques, hautes comme des maisons,

grosses comme des rochers, qui s’en vont mugissant, hurlant,

majestueuses ou courroucées, se rompre contre d’autres plus

monstrueuses encore; puis retombent en couvrant de leurs débris les

flancs des colosses contre lesquels elles se sont heurtées. Elles

s’engloutissent dans le flot qui marche, pour reparaître plus loin,

surgissant au milieu de glaçons moindres, qu’elles déplacent,

soulèvent et culbutent.

L’imagination prête vie et sentiments à ces monstres qui se

meuvent, se retournent, chevauchent les uns sur les autres, se

bousculent, se pressent et s’agglutinent. Lorsque le volume des

glaces excède la largeur du fleuve, bien qu’il ait ici trois

kilomètres, celles-ci se soulèvent sur les rivages en remparts

d’une maçonnerie titanesque; elles se suspendent à une grande

hauteur, semblables à des constructions cyclopéennes. En même temps

elles labourent les rives, entassent les terres, se creusent des

godets profonds, montent des rochers avec elles, dans un

déploiement de force dont rien ne peut donner l’idée.

Troupeaux d’éléphants furieux, répandus dans les jungles, qui

renversent, saccagent, broient tout ce qui s’oppose à leur passage;

avalanche grossissante qui dévale du sommet des Alpes en entraînant

habitations, pans de forêt et quartiers de rocs; locomotives

puissantes qui réunissent leurs poitrails cuirassés et haletants

pour balayer les routes obstruées par la tourmente...: il y a de

tout cela dans la grande débâcle, l’_u téwé_, du fleuve Géant du

Nord.

«Cet affreux mais grandiose spectacle dura trois jours.»

La débâcle de 1836 emporta le premier fort Good-Hope, bâti à 162

kilomètres en aval; et la Compagnie de la Baie d’Hudson refit le

comptoir, sur l’entablement actuel, que ses 20 mètres d’élévation

au-dessus du fleuve ne garantiront pas toujours du «labour» des glaces.

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Se tournant vers le nord, la mission Notre-Dame de Bonne-Espérance

rencontre, à cinq minutes, le _Cercle polaire_. Une colline, qui

s’interpose entre Good-Hope et le sud, dérobe cependant au commerçant et

au missionnaire le demi-disque rouge qui affleure, en réalité, l’horizon

de midi, et teint quelques instants «de sa couleur sanguinolente les

rivages lointains du Mackenzie». L’astre lui-même disparaît complètement

à la vue du fort, du 30 novembre au 13 janvier, et gratifie ainsi

Good-Hope de la longue nuit du pôle.

Mais, dans cette nuit de 44 jours, se déploient les magnificences d’un

firmament que nos pays tempérés ne contempleront jamais: une lune sans

lever ni coucher; des étoiles au scintillement palpable; d’inlassables

aurores boréales, pavillons mouvants du pôle magnétique. Toutes ces

coruscations, avivées par les froids intenses, illuminent comme un jour

la nuit polaire: _et nox sicut dies illuminabitur_.

Du 13 janvier à l’équinoxe du printemps, le soleil ressuscité occupe ses

courtes et froides heures à se parer de météores; il s’auréole de halos

d’argent; à travers les cristaux grésillants du givre, il se multiplie

en parhélies, tenant le centre de trois, six et quelquefois huit soleils

équipolés, aussi brillants que lui-même. L’équinoxe franchi, il se

libère de l’horizon, et marche, _sicut gigas ad currendam viam_. Pendant

cinq mois, il confond son aurore avec son coucher, versant à Good-Hope

un jour continu de 150 jours. Une lieue plus loin, dans le Cercle

polaire, il ignore son déclin, _nescit occasum_.

Une nuit, un jour: telle est donc l’année des Peaux-de-Lièvres, des

Loucheux et des Esquimaux[58].

Les grands convertisseurs des Peaux-de-Lièvres de Good-Hope furent les

Pères Grollier et Séguin.

Le Père Grollier prépara l’œuvre de Dieu; le Père Séguin l’accomplit.

* * * * *

LE PÈRE PIERRE-HENRI GROLLIER (1826-1864)

Le Père Grollier fut l’apôtre de feu, le François-Xavier des glaces.

Il naquit à Montpellier, le 30 mars 1826.

Rien dans le «bel enfant délicat»--ainsi le trouvait sa mère, comme la

mère de Moïse trouvait son nouveau-né: _videns eum elegantem_--rien

n’eût fait prévoir son rude avenir de libérateur des Peaux-Rouges

arctiques. Il arriva au noviciat de Notre-Dame de l’Osier, sous les airs

d’un «jeune citadin élégant et candide», à qui ses confrères prédisaient

gracieusement, pour le reste de sa vie, le soleil du Midi et les olives

de Marseille.

S’ils avaient pu entendre les prières du tendre novice, et lire ses

lettres à son supérieur général! Sa devise était: _Da mihi animas!

Donnez-moi des âmes!_ Missionnaire des pauvres, il réclamait les âmes

les plus pauvres, parmi les pauvres.

Mgr de Mazenod l’ordonna prêtre, le 29 juin 1851, et l’offrit à Mgr

Taché, comme le «présent de son cœur.»

* * * * *

La course apostolique du Père Grollier, comme celle de saint

François-Xavier, son idéal, dura douze ans. A l’exemple de l’apôtre des

Indes, il dévora les espaces, en entraînant les peuples.

En 1852, il arrive à la Nativité, lac Athabaska, pour seconder le Père

Faraud.

En 1853, il sait le montagnais, et va fonder la mission de Notre-Dame

des Sept-Douleurs, au Fond-du-Lac (Athabaska): il y retournera quatre

fois, pour de longs séjours.

C’est au deuxième de ces voyages à Notre-Dame des Sept-Douleurs qu’il

contracta le mal qui devait le mener si prématurément au tombeau.

Un Indien le conduisait chez son père malade. Il y avait deux jours

qu’ils marchaient ensemble, lorsque des chasseurs, venant du camp où se

rendait le missionnaire, lui apprirent que le malade n’était plus en

danger et pouvait attendre. Le Père Grollier fut heureux de cette

nouvelle, qui lui permettait de retourner à la mission, pour

l’Ascension, selon la promesse qu’il avait faite aux Mangeurs de

Caribous. Il restait trois jours avant la solennité:

--Va, dit-il à son _cicerone_, et annonce à ton père que j’irai le voir,

la semaine prochaine. Pour moi, je reprends le chemin du fort.

Le jeune homme voulait l’accompagner; mais le Père s’y refusa:

--Je retrouverai nos traces, et n’aurai qu’à les suivre. Laisse-moi.

Mais le soleil avait fait fondre la neige par endroits, et avec la neige

les traces. Arrivé à un certain petit lac,--nommé depuis le _lac du

Père_--le missionnaire perdit toute orientation, et se mit à tourner,

une journée et une nuit, sur les mêmes lieux, comme font les perdus.

Il ne se rappela jamais ce qui lui advint ensuite.

Le commis du fort, Joseph Mercredi, bon métis français, qui fut toujours

l’ami et le protecteur des prêtres, au Fond-du-Lac, ne voyant pas

arriver le Père Grollier pour la fête, s’en inquiéta. Il laissa

cependant s’écouler une autre journée. Convaincu alors qu’un malheur

était arrivé, il munit de fusils et de tam-tams une patrouille de

sauvages, leur donnant la consigne de faire du bruit dans toutes les

directions, afin d’attirer l’attention du Père, et de tirer une

fusillade de tant de coups, lorsqu’ils le retrouveraient.

Joseph eut lui-même l’honneur de faire l’heureuse découverte. Il

allait, depuis deux jours, fouillant tous les buissons, interrogeant

tous les arbres, quand il remarqua les pistes fraîches d’un ours. Il les

suivit jusqu’au moment où, dans leur direction, mais plus loin, il

aperçut, sous un sapin, une forme noire, écrasée sur elle-même. «Voilà

mon ours, pensa-t-il, encore engourdi au sortir de sa bauge d’hiver.»

Il épaula son fusil, chargé d’une balle.

Comme il allait presser la détente, il remarqua, dans la masse noire, un

mouvement insolite chez les ours. Baissant l’arme, il s’avança

prudemment, prêt à faire feu.

C’était le Père Grollier, en soutane, dépouillé de son habit de peau de

renne. Son bras passait et repassait convulsivement devant sa figure. Il

avait mangé l’un de ses mocassins, à en juger par les lambeaux de cuir

pris entre ses dents. Il était sans connaissance, émacié à faire peur.

Joseph parvint à faire boire un peu de bouillon de poisson au

missionnaire; puis il le plaça près d’un feu, et lui frictionna les

membres. Les fonctions vitales se rétablirent; mais l’usage de

l’intelligence ne revint qu’au bout de quinze jours.

Un asthme, dont le Père Grollier n’avait ressenti encore que de légères

atteintes, l’étreignit depuis ce temps, sans lui laisser de répit.

Mais l’apôtre marcha quand même.

* * * * *

En 1858, il laisse le lac Athabaska, et débarque au Grand Lac des

Esclaves, le 22 juillet, pour établir définitivement la mission

Saint-Joseph.

Trois semaines après, passe l’équipage de la Compagnie de la Baie

d’Hudson, avec le Père Eynard et l’archidiacre anglican Hunter. Sans

balancer, il remet la mission Saint-Joseph au Père Eynard, et se jette

aux trousses de celui qu’il appelle «l’homme ennemi». Il réussit à

prendre place sur la barge même qui emporte le ministre.

Sous les yeux de Hunter, il fonde la mission du Saint et Immaculé Cœur

de Marie à la Grande-Ile, et la mission du Sacré-Cœur au fort Simpson.

Il voudrait poursuivre; mais Ross, le _bourgeois_ du district, l’arrête

et le force à retourner à Saint-Joseph.

En regagnant le Grand Lac des Esclaves, il apprend que Hunter et Ross,

de concert, ont fait signer par tous les commis-traiteurs, une requête,

priant le gouverneur de l’Honorable Compagnie, Sir Georges Simpson, de

bannir du Mackenzie le prêtre catholique, et de réserver les tribus de

l’Extrême-Nord au protestantisme. Le Père Grollier écrit à Mgr Taché de

tenter l’impossible pour déjouer cette manœuvre; et il réclame, pour

lui-même, «la grâce d’être envoyé aussi loin que la terre pourra le

porter.»

* * * * *

Durant une année, pleine d’une «indicible inquiétude», il attend la

réponse.

Il travaille, les premiers mois, parmi les Couteaux-Jaunes et les

Montagnais de la mission Saint-Joseph. Le 12 avril 1859, il part sur la

glace du Grand Lac des Esclaves, pour fonder la mission Saint-Michel du

fort Rae, chez les Plats-Côtés-de-Chiens. Le 10 mai, il revient de

Saint-Michel, sur la glace encore, à Saint-Joseph.

Au retour de ce voyage, se passa une scène, dont le secret, sur l’ordre

du missionnaire, fut gardé par Pierre Beaulieu, jusqu’au jour récent où

Mgr Breynat obligea celui-ci à dire tout ce qu’il savait.

Une affection, qui devait être scorbutique, d’après la description du

témoin, avait attaqué les deux pieds; et les ongles livides ne tenaient

plus aux chairs écarlates que par leur milieu: en remuant dans la

chaussure, ils rendaient la marche impossible. Le Père Grollier commanda

à Pierre Beaulieu de les lui arracher tous, avec des pinces à chapelet.

Pierre obéit. A chaque ongle, un ruisseau de sang s’ouvrait. Le premier

pied fini, le père demanda un verre d’eau pour se soutenir. Il présenta

ensuite l’autre pied, en se détournant un peu. A l’avant-dernier ongle,

il dit doucement, avec un filet de voix:

--Oh! tu me fais mal, mon Pierre.

A la fin:

--Merci, mon Pierre!

* * * * *

Là-dessus, les barges passèrent.

O bonheur! Une lettre de Sir Georges Simpson, à lui, Père Grollier,

comme sauf-conduit! Une autre de Mgr Taché, à lui encore, et lui

donnant «carte blanche» sur l’Extrême-Nord!

Sous la tutelle obligée, sinon obligeante, du _bourgeois_, le Père

Grollier prend place, le jour même, 13 août 1859, dans les barges, à

côté de Kirby, qui va remplacer Hunter; et il dit adieu au Grand Lac des

Esclaves.

Il revoit les forts de la Grande-Ile et Simpson: partout les néophytes

sont restés fidèles, _Deo gratias!_ Au fort Norman, il fonde la mission

de Sainte-Thérèse.

Le 31 août, il est à Good-Hope.

Il apprend que, grâce à quelques sauvages, instruits par lui, à Simpson,

l’année précédente, et à quelques coureurs-des-bois, dont il a fait ses

amis, la visite de Hunter, ce printemps 1859, n’a porté aucune atteinte

aux âmes. Il consacre aussitôt la mission à Notre-Dame de

Bonne-Espérance; et, disposant son autel «sur la table même qui avait

servi aux offices de l’archidiacre», il offre le premier sacrifice du

Cercle polaire:

Date éternelle, dit-il, le 2 septembre l’Agneau vraiment Dominateur

fut immolé pour la première fois, à Good-Hope, presque sur les

confins de son héritage!

Comment suivre l’activité du missionnaire asthmatique au cours des trois

années qui le séparent encore de sa tombe? Il voyage. Il enseigne. Il

réprimande. Il encourage. Il écrit. Chacun de ses actes, chacune de ses

respirations est un élan de son être, «pour la gloire de Dieu et le

salut des âmes.»

«--Le zèle, disait Mgr Grandin, le zèle inimitable du Père Grollier

éclipsait toutes ses autres vertus.»

Ce zèle était dirigé, implacable, furieux--trop implacable, trop

furieux, trouvait Mgr Grandin--contre l’_homme ennemi_, contre le

protestantisme.

A qui lui reprochait sa violence, il demandait depuis quand la vérité

n’était pas intransigeante; et il ajoutait qu’il était de Montpellier,

où l’on savait ne pas dormir, et que de Montpellier aussi était saint

Roch, son modèle dans l’âpreté à combattre la rage de l’erreur:

J’arrivai au fort Simpson, le 16 août, fête de saint Roch, saint

natif, comme moi, de Montpellier, avait-il écrit en 1858. Je me

regardais comme conduit là par mon cher concitoyen, maintenant

citoyen des cieux. Lui aussi avait quitté notre ville natale et sa

patrie, et s’était fait pèlerin sur la terre pour la cause de Dieu

et le salut des âmes. A cause de cette harmonie d’une même vocation

entre deux enfants d’une même cité, je crus voir un heureux présage

dans la coïncidence de mon arrivée au fort Simpson, le jour de la

fête de saint Roch.

Or, de tous côtés, le protestantisme l’agaçait; non pas au fort

Good-Hope,--il y eût fait trop mauvais pour le prédicant,--mais au fort

Norman, chez les Loucheux, chez les Esquimaux, par delà les montagnes

Rocheuses.

En juin 1860, il va au fort Norman, combattre Kirby. De là, il court au

fort Simpson, pour rencontrer le Père Gascon et l’envoyer au fort des

Liards. De Simpson, il descend d’un trait, brûlant Norman et Good-Hope,

jusqu’au fort Mac-Pherson sur la rivière Peel, qui se jette dans les

bouches du Mackenzie, à 430 kilomètres, passé le Cercle polaire.

Au fort Mac-Pherson, il rencontre les Loucheux et les Esquimaux. Là

enfin, il est arrivé le premier. Plus loin, il n’y a plus que l’océan

Glacial, le Pôle nord.

Il jette alors son cri de triomphe:

Le jour de l’Exaltation de la Sainte Croix (14 septembre 1860),

ayant réuni les Loucheux et les Esquimaux, autour de ce signe de

réconciliation, je fis approcher les deux chefs, et leur ayant fait

croiser les mains au bas de la Croix, je la leur fis baiser comme

signe d’alliance et de paix entre eux avec Dieu. Mes mains pressant

les leurs sur le pied du Crucifix, je leur fis promettre de

s’entr’aimer à l’avenir. Ainsi la Croix était le trait d’union

entre moi, enfant des bords de la Méditerranée, et l’habitant des

plages glacées de la mer Polaire. La Croix avait franchi toute

distance, elle dominait _a mari usque ad mare_. De plus, je donnai

au chef des Esquimaux une image du Sauveur en croix, au bas de

laquelle j’écrivis ces paroles de la prophétie qui s’accomplissait:

_Viderunt omnes termini terræ salutare Dei nostri. Toutes les

extrémités de la terre ont vu la rédemption de notre Dieu_; et je

fis présent au chef des Loucheux d’une image représentant la Mère

de notre Sauveur, avec cette autre si vraie prophétie: _Beatam me

dicent omnes generationes. Toutes les générations me proclameront

bienheureuse_. C’est en ce beau jour de l’Exaltation de la

Sainte-Croix que la grande nation des Esquimaux offrit ses prémices

à l’Eglise, et que plusieurs d’entre eux devinrent enfants de Dieu

en recevant le baptême.

L’hiver 1860-1861, le Père Grollier s’avoue vaincu, terrassé par la

maladie, dans une lettre à Mgr Taché; et aussitôt, sans transition:

Ce printemps, je retournerai au fort Norman, j’en redescendrai le

plus vite possible, et, une fois les sauvages de Good-Hope partis,

je descendrai au fort Mac-Pherson.

Il exécuta ce programme. Mais à quel prix!

Le 8 juin 1861, en route pour Norman, il écrit:

Hier je partis en barge de Good-Hope. Aujourd’hui, fête de

Notre-Dame de Grâce, jour d’indicible douleur pour moi: nous

rencontrons le ministre Kirby qui se rend à Good-Hope, et à

Mac-Pherson. Vous voyez que mes tristes prévisions s’accomplissent!

Qu’allons-nous devenir?... Je ne puis vous dire ce que je souffre,

à chaque campement. Hier, il fallait monter une petite côte pour

camper: je croyais expirer avant d’y arriver. Il m’a fallu

m’arrêter trois fois, et longtemps, pour reprendre haleine; le

souffle me manquait complètement. La marche même sur un terrain

plan m’abat aussi; il faut que je m’arrête, pour respirer. Rien que

le mouvement d’entrer ou de sortir de la barge me fatigue autant

que si je venais de faire cent lieues. Il en est de même quand je

range ma couverture de nuit: l’action seule de me baisser

m’essouffle... Ce qui me fait le plus de peine, c’est que l’on me

comptera toujours comme faisant nombre, et qu’ainsi je tiendrai la

place d’un bon missionnaire, qui pourrait agir de tous côtés pour

la gloire de Dieu et pour sauver des âmes.

Débarqué au fort Norman, il continue:

Pour gravir la côte du fort, j’ai failli mourir; je n’avais plus

d’haleine. Quand j’ai été en haut, j’ai tellement excité la

compassion des sauvages que l’un disait à l’autre: «C’est parce

qu’il nous aime beaucoup qu’il vient ainsi nous voir, quoiqu’il

soit malade». J’ai été plus de dix minutes sans pouvoir proférer

une parole.

Au fort Norman il ressaisit quelques Indiens du Grand Lac de l’Ours que

le ministre lui avait ravis; il confirme les fidèles dans la foi; puis

il achète le canot d’écorce d’un sauvage; et, du 18 au 28 juin, avec un

jour seulement d’escale à Good-Hope, il fait les 870 kilomètres, de

Norman à Mac-Pherson, où l’attend la désolation.

* * * * *

La première parole qu’il entend, sur la terre des Loucheux, lui est

lancée, du rivage à son canot, par une femme sur laquelle il avait

compté en toute confiance:

Le ministre est bon, meilleur que toi; il donne du tabac et du thé.

Il a enlevé dans les campements tous les objets religieux que tu

nous avais donnés!

En effet, le loup a dévasté la bergerie. Les Loucheux se sont abandonnés

à lui, lorsqu’il leur a dit que «la religion catholique était morte, et

que jamais plus le prêtre ne reviendrait».

Voici pourtant, le prêtre qui les a baptisés et qui les aime. Vont-ils

le recevoir? Non, il faut qu’il boive, comme son divin Maître, le calice

de son agonie. Il le boira, sur la plage même de son triomphe, le jour

de l’Exaltation de la Sainte Croix.

Le commis du fort refuse de le loger et de lui céder le moindre aliment.

Le missionnaire a un filet: il le tendra sur la rivière. Il s’y essaie;

mais il doit capituler aussitôt. Il est «de plus en plus asthmatique;

deux pas l’essoufflent; et la moindre fraîcheur le fait tousser». Il

confie le filet aux deux jeunes sauvages qu’il a amenés de Good-Hope,

pour conduire son canot et l’assister. Ces misérables veulent le forcer

à se rendre et à retourner au plus tôt à Good-Hope. Ils placent le filet

où ils savent qu’il n’y a pas de poisson. Et le Père Grollier est là, du

28 juin au 4 août, étendu sur la grève, dévoré par les moustiques contre

lesquels la toile d’une tente ne le protège même pas, et jeûnant à côté

du fort qui abonde en viande et en poisson.

Ces souffrances pourtant ne sont rien, comparées à une autre, qui lui

porte au cœur la blessure dont il mourra bientôt, la souffrance de

savoir que Kirby, plein de santé, muni d’argent et de vivres, favorisé

de tous les commis, est allé plus loin, par delà les montagnes

Rocheuses, au fort Youkon; et que lui, le missionnaire de la vérité, ne

peut le suivre jusque là, pour retenir sur le bord de l’abîme les tribus

qui y vont à jamais sombrer.

De cette plage de détresse, la veille de repartir pour Good-Hope, il

écrit à Mgr Taché, à Mgr Grandin, au supérieur général, des lettres

enflammées, pleines d’appels:

Faites beaucoup prier pour ces malheureux. Nous ne les sauverons

comme nous avons sauvé Simpson, Norman et Good-Hope, que par une

sainte violence au ciel. N’oublions pas que sainte Thérèse a

converti autant de païens par ses prières que saint François-Xavier

par ses travaux. Mais il nous faudra vigoureusement pousser du côté

des Loucheux, à Mac-Pherson, au Youkon, à la mer Glaciale. Sachez

que Kirby a parcouru près de 600 lieues ce printemps. Sa conduite

nous avertit que si nous continuons nos lenteurs, nous pouvons nous

préparer à céder tout le Nord à l’hérésie... Nous n’avons pas

d’argent, direz-vous, et le ministre est riche. Ah! si les apôtres

eussent écouté la prudence humaine, quand ils furent envoyés, ils

n’auraient point autrement parlé: «Nous n’avons pas d’argent!» Mais

pour prévenir leur objection, le même Maître, qui les envoya et qui

nous envoie, leur avait dit: «Ce sera sans argent que vous

établirez vos missions. _Nolite portare peram._»

Vite, vous dis-je, le diable allume tous ses feux contre nos

missions. Il s’élance de partout. Le combat va être terrible.

Encore une fois, oubliez que vous n’avez plus d’argent. Dieu y

pourvoira, si vous lâchez la prudence humaine. Voyez le saint

Evêque de Montréal (Mgr Bourget), qui, sans un sou achète toujours,

établit toujours, bâtit toujours, et puis l’argent lui vient: c’est

qu’il compte sur Dieu. Il me souvient de ce gros Evêque de B., qui

le critiquait dans toutes ses entreprises, lui qui ne s’est même

pas construit une église, et qui célèbre ses offices dans une

cathédrale-étable, là où j’ai chanté la messe, en venant au

Canada...

Je repars, le cœur dans les larmes. Et cependant je bénis Dieu de

m’avoir inspiré de venir, car les bons auront été préservés; et

dans les autres, qui savent que le ministre n’est pas l’homme de

Dieu, ma présence aura servi à réveiller plus tard le remords, si

Dieu les frappe. Seulement le divin Maître a voulu que je souffre

ici le martyre du cœur...

Le Père Grollier venait de rentrer à Good-Hope, dans la solitude où il

avait passé deux années, sans voir un prêtre, lorsque, le 28 août

(1861), il vit arriver le Père Séguin et le Frère Kearney, tous deux

inattendus:

--Dieu nous aime! s’écria-t-il, en les embrassant, Dieu nous aime!

Il ne pouvait trouver d’autre expression à sa joie et à sa

reconnaissance.

Le Père Séguin écrit son impression:

Au lieu de l’homme gras et joufflu, que l’on m’avait dépeint, je ne

trouvai qu’un pauvre malade n’ayant plus que la peau et les os, et

pouvant à peine respirer... Je trouvai aussi un joli château, je

vous assure. En mettant les pieds dans cette maison, de sept mètres

de long sur cinq de large, je crus que j’allais descendre à la

cave, tant le plancher était élastique. Le Père Grollier avait

besoin d’air, mais, Dieu merci, il ne lui en manquait pas. Les

croisées, à moitié bouchées par de mauvaises peaux toutes

déchirées, laissaient circuler l’air à volonté dans la maison. Les

planches du grenier étaient si bien jointes et le toit si bien

couvert, que je n’avais pas besoin de sortir pour voir les étoiles.

Quand il pleuvait, c’était à peine si nous pouvions trouver un coin

pour nous mettre à l’abri. C’était dans cette maison cependant que

nous devions braver les rigueurs de l’hiver...

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 30 / 40 段