Un maître d’école anglican, sustenté par un commis hostile, jouait au

ministre, tout près de là; et ses adeptes, des Esclaves, parents des

protestants du fort Simpson, entravaient la bonne volonté des

Peaux-de-Lièvres.

* * * * *

Nous ne pouvons, malgré l’intérêt qu’y prendrait le lecteur, suivre les

années du Père Ducot, ses travaux, ses voyages dans son vaste district,

ni même départager l’action des assistants qui lui furent successivement

donnés, après dix-sept ans de solitude--Pères Gouy, Audemard, Gourdon,

Andurand, Houssais, Frapsauce,--pour montrer comment de leur paganisme

les Peaux-de-Lièvres passèrent à la ferveur de la foi; comment aussi la

hutte primitive de la mission Sainte-Thérèse se transforma en la jolie

église, splendidement ornée d’aujourd’hui: Dieu a compté, et le

missionnaire contemple désormais, en Lui, ses propres mérites... De

cette vie, de ce talent, de cette activité, qui n’eussent pas été

indignes d’une paroisse immense, au centre d’une capitale, et qui se

dépensèrent au salut d’une poignée d’Indiens, entrevus rarement, et en

groupes pitoyables, nous ne rappellerons que quelques faits, de nature,

pensons-nous, à compléter le portrait que toute l’ambition de nos pages

aura été de rendre: le portrait du missionnaire des pauvres.

* * * * *

Le Père Ducot reportait à l’année 1880 la souffrance qu’il regardait

comme le Vendredi Saint de sa vie. Il en célébra toujours

l’anniversaire, en remerciant la Providence de l’avoir sauvé, de la

mort, par le moyen d’un loup, des restes d’une superstition païenne, et

d’un sauvage protestant.

Un camp de Flancs-de-Chiens des environs du Grand Lac de l’Ours, qu’il

avait visité, en 1879, l’avait supplié de revenir, l’année suivante,

afin d’achever son œuvre d’évangélisation. Il accepta, et l’on convint

que, le 1er mars 1880, le chef, _Petit-Chien_, serait au fort Norman,

pour prendre le père et le conduire. Le père, qui, les premières années

de sa solitude, avait coutume de passer les huit mois de mars à novembre

au fort Norman, et les quatre autres au fort Good-Hope, promettait

d’être au rendez-vous. Le chef, quoi qu’il advînt, devait l’y attendre.

_Petit-Chien_ se trouva, le 1er mars, au fort Norman; mais le

missionnaire, attardé sur le chemin de Good-Hope par une tempête de

neige telle qu’il n’en revit jamais et «d’autres obstacles que le diable

semblait susciter à chacun de ses pas», n’arriva que le 10 mars.

Petit-Chien était resté les quatre jours que ses vivres avaient duré;

puis il était reparti, laissant un billet à l’_homme de la prière_ pour

l’assurer, foi de chef, que le camp entier l’attendrait une lune et

demie, et que d’ailleurs il n’y avait que cinq jours de marche. Il

aurait soin, disait-il encore, de baliser avec des branches de sapin

tout le parcours, afin qu’il fût impossible de s’égarer.

Le 17 mars, après la messe, célébrée en l’honneur de saint Patrice, le

Père Ducot chargea son traîneau de provisions pour sept jours, attela

ses quatre chiens, et, accompagné d’Alphonse Koutian, son jeune

serviteur Peau-de-Lièvre, se lança dans la forêt.

Au bout de deux heures, ils avaient perdu leur chemin. Comme le

missionnaire hésitait:

--Ne crains rien, dit Alphonse. Moi, je suis un sauvage, je m’y

reconnaîtrai.

Ils mirent deux jours à rejoindre le lac _Kraylon_ (lac des Saules), qui

n’était cependant qu’à douze heures de raquette de Sainte-Thérèse. Un

vieil Esclave, _Bèchlètsiya_, pêcheur salarié du traiteur de fourrures,

qu’ils y trouvèrent, les dissuadait de continuer, attendu que la tempête

du commencement de mars avait dû combler les sentiers et ensevelir les

balises.

Mais le missionnaire avait donné sa parole, et Alphonse n’était que

confiance. Ils poursuivirent.

Le vieillard avait bien dit: plus de sentiers, plus de balises. A chacun

des nombreux lacs enserrés dans les bois, et qu’il fallait traverser,

c’était cent détours pour trouver la reprise du chemin. Il neigeait. Il

faisait froid.

Onze jours passèrent, qu’ils marchaient encore. Les provisions des

chiens étaient épuisées, et celles des hommes étaient à bout. Aux

chiens, ce onzième soir, on donna pour souper le sac de peau qui

enveloppait la chapelle portative.

Le lendemain matin, trois chiens moururent dans leurs traits.

Les voyageurs mirent en cache traîneau, ustensiles, chapelle et

couvertures de nuit, prirent le reste des vivres, et, comptant n’être

plus loin du camp indien, malgré l’apparence de mort que présentait la

forêt blanche et muette, ils continuèrent à marcher.

Le quatrième chien, le plus petit, tout affectueux, et pour cela appelé

_Fido_, les suivit.

L’après-midi, un sentier, battu des hommes et des bêtes, paraît enfin.

Tout à la joie, ils oublient qu’ils sont accablés de fatigue et de

jeûne; ils accélèrent la marche. Mais une inquiétude assombrit bientôt

leur espoir: Alphonse, penché sur toutes ces pistes, avec ses yeux

d’Indien, ne distingue aucune empreinte récente: la neige de mars n’est

pas tombée ici, voilà tout. Au loin, pas d’aboiement, pas de cris

d’enfants.

Ils vont toujours.

Sur les cinq heures, ils débouchent au milieu du campement des

Flancs-de-Chiens. Il est vide. Personne, rien! Sur les braises des

foyers, une couche épaisse de frimas.

--Partis, depuis longtemps, dit Alphonse: ils jeûnaient... Ils n’ont

rien laissé!

Fiévreusement, aux dernières lueurs du jour, le missionnaire cherche un

mot écrit sur l’écorce d’un bouleau, un piquet incliné, un sapin

encoché, un signe qui indiquât, selon la coutume sauvage, la direction

prise par la caravane. Rien encore.

Vingt sentiers également foulés, également anciens, rayonnent du

campement dans la forêt, les uns vers le lac de l’Ours, les autres à

l’opposé. Lequel choisir?

Pour provisions, il reste deux livres de viande sèche et une de farine.

Sous le bois, point de lièvres, point de gelinottes. Que faire?

Poursuivre, avec si peu, n’est-ce pas se livrer follement à la mort,

tenter Dieu? Mais Alphonse s’obstine à démêler les pistes indiennes:

--C’est trop loin pour retourner, répète-t-il, trop loin! Cherchons,

marchons encore!

--Faisons mieux, dit le missionnaire, prions le bon Dieu de nous

inspirer: nous déciderons ensuite. Veux-tu, mon enfant?

C’était le Samedi Saint, et le soleil était tombé.

A genoux sur la neige, le prêtre et le sauvage reportent leur pensée au

Maître de la vie et de la mort, dans son Tombeau, et lui demandent la

vie. Ils prient aussi la divine Mère des Douleurs:

--Eh bien! dit le père en se relevant, si tu le veux, nous retournerons.

Je prendrai ma chapelle, à notre cache; et, si les vivres nous manquent

en route, je dirai la messe une dernière fois, je te communierai, et

nous mourrons ensemble. Dieu ne permettra pas que nos corps soient

dévorés par les loups et les _carcajous_. Les Indiens les trouveront, en

revenant au fort; ils les emporteront, en priant pour nos âmes, et les

mettront dans le cimetière que j’ai béni, près de l’église.

--Oh! Père, répondit Alphonse, tu me fais le cœur fort, en parlant

ainsi. C’est cela, retournons: les Flancs-de-Chiens sont trop loin

maintenant.

Dans la nuit pleine d’étoiles, disant tout haut le chapelet, et suivis

de Fido, ils reprirent leurs propres traces. N’ayant plus à hésiter, ils

couraient plus qu’ils ne marchaient.

Aux premières heures du Dimanche de Pâques, ils atteignirent la cache.

Ils étaient si las qu’ils ne purent mordre dans le dernier morceau de la

viande sèche, et qu’ils se contentèrent de manger l’une des deux

chandelles de suif de renne apportées pour l’autel.

Après une courte prière, ils se roulèrent dans leurs couvertures:

--A ton réveil, murmura le père, tu tueras Fido, et nous le mangerons.

L’Indien s’endormit.

«--Pour moi, raconte le Père Ducot, le sommeil ne venait pas. Notre

vraie situation apparut, dans toute son horreur, à mon esprit. Nous

étions harassés, affamés, sans vivres, sans le moindre espoir d’un

secours, à neuf ou dix journées de marche de la mission. La mort me

sembla inévitable. Pour comble de peine, je me jugeai responsable

d’avoir causé la perte de mon compagnon. A cette vue, je me sentis

trembler de tous mes membres. Malgré mes efforts, mes genoux

s’entrechoquaient violemment. Alors, je saisis ma croix d’Oblat, et, les

lèvres contre les pieds de mon Jésus crucifié, je le suppliai, par

l’amour de son Cœur, de nous venir en aide, d’écouter les Indiens de

Bonne-Espérance, qui, en cette Semaine Sainte, le priaient pour le

missionnaire de Sainte-Thérèse et pour ses enfants... Tout à coup je

m’endormis, sans m’en apercevoir, et je ne m’éveillai que sous le grand

soleil, au bruit de la hache de mon jeune homme, en train de faire du

feu. Je venais de passer des heures délicieuses.

«--Père, faut-il le tuer, demanda Alphonse, en me voyant remuer?

«--Certainement, répondis-je. C’est notre seule ressource.

«En même temps, je me cachai dans ma couverture, pour ne pas voir la

tête de Fido tomber sous le coup de hache que lui porta aussitôt

l’exécuteur.»

Ils déjeunèrent du chien, trouvant la chair agréable.

Mais, soudain, le cœur de l’Indien bondit. Le flot des traditions de sa

race venait d’assaillir sa mémoire. Manger du chien, de la bête immonde,

n’était-ce pas violer le tabou des tabous, et appeler sur sa tête, sur

les têtes de tous les Dénés, la malédiction du _puissant mauvais...

yédariéslini_? Epouvanté, il déclara qu’il n’en voulait plus, qu’il n’y

toucherait plus, qu’il refusait même de porter ce qui restait.

Le Père Ducot connaissait trop l’Indien sauvage pour contrarier, en ce

moment, son serviteur. Chargé lui-même de sa chapelle, il ne put

emporter qu’un paleron: quantité de deux repas.

Au bivouac de ce soir de Pâques, en faisant cuire dans l’eau de neige,

l’un sa viande fraîche de chien, l’autre sa viande sèche de renne, ils

chantèrent tous les cantiques de la Résurrection, avec leurs _alleluia_,

imprimés par Mgr Faraud dans le recueil montagnais:

--Il ne sera pas dit, mon enfant, s’écria le missionnaire, en serrant

la main d’Alphonse, il ne sera pas dit que la plus grande fête de

l’Eglise, et de ce monde, se passera, pour nous, sans un festin! C’est

moi qui le paie! Nous avons prié toute la journée, en marchant. Nous

venons de chanter. Fêtons maintenant!

Ce disant, il jeta dans l’eau bouillante, où dansaient les restes du

chien et du renne, une poignée de farine, la dernière, et, en guise de

graisse, une chandelle, la dernière aussi...

Le lundi de Pâques, ils cheminaient depuis trois heures, l’Indien

scrutant le bois, et le Père Ducot se replongeant dans l’angoissante

perspective des sept jours qu’il restait de cette marche, avec moins

d’un jour de vivres, lorsque, à 200 mètres sur leurs côtés, dans une

éclaircie de sapins, un loup énorme parut, occupé à déchirer quelque

chose avec ses dents, sous ses griffes.

Ils battirent des mains. Messire loup décampa. Ils allèrent voir.

C’était une peau d’orignal que l’animal avait volée, traînée jusque-là;

il n’en avait encore avalé que la moitié.

--Merci, mon Dieu, merci! crièrent d’une seule voix, Alphonse et le

Père, tombés à genoux.

Des restes abandonnés par le loup, ils vécurent trois jours.

Il y avait douze heures que le dernier repas de peau était achevé, quand

ils arrivèrent à un vieux campement, où ils n’avaient rien remarqué,

lors de leur premier passage.

En remuant partout la neige, le pied d’Alphonse toucha une masse

oblongue, congelée: une vessie d’orignal, pleine de sang. C’était encore

la superstition des Peaux-de-Lièvres, heureux à la chasse, de séparer le

sang de la chair, et de l’exposer sur le passage du carcajou «pour se le

rendre propice».

Le bloc de sang soutint la marche d’une autre journée. Une once

d’onguent d’arnica, partagée, pourvut à la journée suivante.

Il n’y avait plus rien, lorsqu’on arriva au lac _Kraylon_ (des Saules),

le vendredi soir.

Le vieux pêcheur du commis, _Bèchlètsiya_, avait levé sa loge, et ses

traces s’étaient effacées. Aucune rumeur n’arrivait du fond de la forêt.

Comme le père priait Dieu, par l’intercession de saint Benoît

Labre--son saint préféré--de venir une dernière fois au secours,

Alphonse, qui s’était éloigné un peu, poussa un cri:

--J’entends les chiens!

Les voilà tous deux, à toutes jambes et raquettes, courant dans la

direction du bonheur.

Les déceptions étaient finies. Le pêcheur, au moment de repartir pour le

fort Norman, l’avant-veille, avait, sans pouvoir s’expliquer comment,

tué trois orignaux. Et pensez donc, la belle viande vermeille, étalée,

là, sous les yeux affamés des nouveaux venus, et qu’il lui fallait

encore _boucaner_!

Le vieillard traita ses hôtes, en roi de la forêt. Le lendemain, il les

retint jusqu’à l’après-midi, afin de leur préparer lui-même deux galas

supplémentaires. Puis, chargeant l’épaule d’Alphonse du meilleur des

morceaux, il se recommanda aux prières du missionnaire.

La générosité attache le cœur: plus il donne, plus il aime.

_Bèchlètsiya_ était protestant; mais sa conversion ne tarda plus. Le

Père Ducot le baptisa, lui fit faire sa première communion, et, quelques

mois après, sanctifia sa mort.

Les voyageurs arrivèrent à Sainte-Thérèse, le dimanche de Quasimodo, à

dix heures du soir.

Le Père Ducot, qui nous écrivit au long cet épisode, concluait:

«--On dit qu’il y a une Providence pour les fous. Il y en a certainement

une spéciale pour les missionnaires, qui le sont bien un peu, à leurs

heures. _Nos stulti propter Christum_».

* * * * *

Quatre ans après cette épreuve, du 20 avril au 8 juin 1884, le

missionnaire de Sainte-Thérèse retourna au campement des

Flancs-de-Chiens. Un mois de travail parmi eux lui rapporta cinq

premières communions, le baptême d’un sorcier et une douzaine de

confessions. Il en fut aussi heureux que les missionnaires des paroisses

blanches, après leurs grands coups de filet dans la masse des peuples.

Parti à la raquette, il revint en radeau, cette fois, sur la rivière de

l’Ours, avec quelques sauvages.

Le premier soir, ils furent contraints de faire escale, sur la rive

droite. Le lendemain, le radeau était parti, avec les vivres et les

outils. Des chiens, passant dans la nuit, en avaient dévoré les amarres

de cuir d’orignal. Il fallait, sous peine de mourir de faim, atteindre

la rive gauche où se trouvaient le fort Norman et la mission.

Les Indiens se rappellent alors qu’un chaman leur a prédit qu’ils

périraient, un printemps, en descendant la rivière de l’Ours (la

_Télini-diè_), et ils se livrent au désespoir. Le missionnaire a grand

peine à relever leur courage et à les convaincre que Dieu est plus fort

que le sorcier et Satan. Sur la promesse qu’il leur fait solennellement

de les conduire à Sainte-Thérèse pour le dimanche, ils se décident à

marcher.

Pendant quatre jours, ils descendent des falaises et traversent des

torrents, le long de la rivière rageuse, qui roule les glaçons du lac de

l’Ours. Enfin un pont de glace est en vue à la tête d’un rapide. Il

semble unir les deux rives: c’est la délivrance.

En faisant le signe de la croix, les naufragés s’y engagent. La glace

désagrégée, _pourrie_, cède et frémit sous les pieds. Avec un bâton,

chacun sonde devant soi, et s’avance peu à peu. En trois quarts d’heure,

tous ont sauté sur la rive gauche.

A l’instant où ils remercient Dieu, un fracas de tonnerre résonne dans

la gorge: c’est le pont de glace qui crève et se disperse dans les

cascades...

* * * * *

A sa visite de 1886, la suivante, le Père Ducot annonça aux sauvages du

Grand Lac de l’Ours que pour la première fois il serait au fort Norman,

le 25 décembre, et qu’il y chanterait la messe de minuit. Il n’eut pas à

répéter l’invitation.

Laissons-le nous dire l’événement:

La fête approchait et je me préparais à lui donner tout l’éclat

possible. Je fabriquais des chandeliers, des lampions, des

guirlandes, tout ce que je pouvais inventer. Un soir, j’entends des

pas nombreux sur le trottoir de la maison. On entre chez moi: Oh!

quelle joie, c’est notre chef, le _Petit-Chien_, qui arrive avec sa

bande. Tous se jettent à mes pieds, en me serrant la main, pour

recevoir ma bénédiction.

--Combien je suis heureux de vous voir, mes enfants, leur dis-je.

--Père, répond le chef, fidèles à notre parole nous venons tous,

pour assister à la _prière de la nuit_ (Noël). On nous a dit que la

fête était après-demain.

--Eh bien! j’en suis enchanté; seulement, vous vous êtes trompés de

huit jours.

--Père, que dis-tu là! Nous n’avons pas de vivres, et ne pouvons

demeurer ici, aussi longtemps. Il nous faut repartir après demain.

--C’est fort désagréable, mes enfants; mais je ne puis célébrer la

Noël, pendant l’Avent. Le Pape ne serait pas content de moi.

Sur ce, tous de se récrier et lamenter. Ces pauvres gens étaient

découragés, et moi-même affligé de ce contretemps.

--Enfin, écoute, Père, me dit le chef: Toi, tu es le prêtre; et le

prêtre c’est comme le bon Dieu: ce qu’il veut, il le peut. Si tu le

veux bien, tu pourras nous faire contents, et célébrer pour nous

une belle fête de la _prière de la nuit_, quoique ce ne soit pas

encore le jour. Nous venons de loin; nous venons tous; nous ne

venons que pour cela; pourquoi voudrais-tu nous résister davantage?

Que répondre à ces braves enfants? Je réfléchis un moment:

--Eh bien! puisque vous le désirez tant, c’est bien, vous serez

satisfaits. Si je pouvais consulter le Pape, il me permettrait bien

de devancer la fête. Je lui écrirai. Et maintenant, comme il est

tard, retirez-vous; allez faire votre campement. Demain vous vous

confesserez; et, demain soir, à minuit, nous célébrerons ensemble

la _prière de la nuit_.

Aussitôt ces bons Indiens éclatent de joie, et se retirent en

m’accablant de _mercis_.

Le lendemain, je parai de mon mieux notre petite chapelle, et

j’entendis les confessions des chers Indiens, recommandant à chacun

de se tenir recueilli jusqu’à la messe de minuit. En ce temps-là,

ils n’avaient pas de montre, et pour eux neuf heures du soir et

trois heures du matin c’était à peu près minuit. Je ne m’engageai

donc pas trop en leur promettant une messe à minuit.

Il était à peine huit heures et demie, que le chef m’envoyait

demander si l’heure de la messe était arrivée. Je congédiai les

envoyés, en les assurant qu’on sonnerait la cloche, et qu’on ne

commencerait pas la _prière_, avant que tous fussent arrivés.

Néanmoins, plusieurs, craignant de manquer l’appel, couchèrent à la

chapelle... Enfin l’heure arriva; je sonnai ma cloche et j’allumai

les cierges (chandelles de suif) du sanctuaire. Bientôt tout mon

monde fut réuni dans la grande salle, séparée du sanctuaire par un

rideau. On tira le rideau: tous tombèrent à genoux, ébahis devant

tant de lumières. L’autel en était couvert, la crédence aussi.

Jamais on n’en avait tant vu dans notre petite chapelle: on en

pouvait compter à peu près deux douzaines. C’était beau!

L’office commença. Ce fut d’abord un cantique de Noël: _Il est né,

le divin Enfant_, en montagnais. Tout le monde chantait à pleins

poumons. Puis, je prêchai sur la fête de Noël. Jamais je ne fus

mieux écouté. Après le sermon, encore des cantiques, de plus en

plus entraînants. Alors la grand’messe, une messe votive de

l’Immaculée Conception. A la place du _gloria_ j’entonnai un autre

Noël. Idem au _credo_. A la communion, tous s’approchèrent de la

sainte Table. Après la messe, bénédiction du Saint-Sacrement, et un

dernier cantique. La _prière de la nuit_ avait duré trois heures.

Mes sauvages étaient ravis. Ce fut un beau jour pour eux, pour moi;

et, j’ose l’espérer, le bon Dieu fut content de nous.

C’est ainsi que le 17 décembre, en plein Avent, je célébrai pour la

première fois la fête de Noël, à la mission Sainte-Thérèse. Le

soir, tous mes chers enfants s’éloignaient, heureux d’avoir eu leur

_prière de la nuit_, mais le cœur gros de ne pouvoir rester plus

longtemps, auprès de moi. Cependant le chef répétait:

--Ah! le prêtre, c’est comme le bon Dieu. Ce qu’il veut, il le

peut!

Pour ceux qui connurent le Père Ducot, «à cheval sur les rubriques»,

comme jamais ne le fut chevalier missionnaire de ces contrées, si

rebelles à telles _chevauchées_, ce récit sera d’une particulière

saveur.

* * * * *

La ponctualité, la précision, l’exactitude marquèrent tous les actes,

paroles et écrits du Père Ducot.

Ses sermons, pour cinquante, pour dix, pour un seul auditeur, étaient

scrupuleusement rédigés, appris, et donnés avec une flamme!... non

toutefois que l’élocution de source manquât à ce bon fils de Gascogne,

mais à cause du respect qu’il avait pour la parole de Dieu.

Quoi de plus précis également que ces descriptions, relevées dans son

journal de Sainte-Thérèse, et que le souffle d’un poète n’aurait qu’à

toucher, pour les animer à l’infini?

Nous n’en citerons que deux:

4 février 1890.--Par 40 degrés centigrades de froid, nous venons

d’admirer un halo de toute beauté. La pleine lune était entourée

d’une auréole jaunâtre, plus pâle que la lune même et ayant deux

fois et demie à peu près sa largeur. Puis, cette auréole était

environnée d’un premier cercle, ayant presque la largeur de

l’astre, et allant du jaune tendre au jaune foncé, de l’intérieur à

l’extérieur. Ce cercle était entouré d’un deuxième, deux fois plus

large que lui et d’une couleur verte uniforme. Un troisième cercle,

de mêmes largeur et teintes que le premier, enfermait le tout. Cet

effet de lune dura de 7 à 8 heures du soir.

21 novembre 1909.--Hier soir, vers dix heures, nous avons assisté à

une magnifique aurore boréale. Deux jets immenses de lumière

s’élancent de l’horizon, en sens opposés: l’un part du nord-ouest,

l’autre de l’est-sud-est. Profondément inclinés sur l’horizon, vers

le sud-ouest, ils s’avancent l’un vers l’autre. Ils se réunissent,

se redressent au zénith. C’est un arc-en-ciel blanc magnifique,

partageant le ciel en deux parties inégales. Aux extrémités, deux

foyers se forment, s’élargissent, s’élèvent, et se précipitent l’un

vers l’autre. La lumière s’étend, se dilate. Sa bande est trois

fois, cinq fois, plus large qu’au début. On dirait une immense

draperie diaphane aux festons serrés, diaprés, élastiques,

suspendus, se balançant en l’air, et agités par un double vent

impétueux, courant en sens inverse. Dans leurs mouvements, vifs

comme l’éclair, ces festons se resserrent, s’allongent en dards

flamboyants et acérés. On dirait que la terre va être foudroyée. Et

tout cela, à peine quelques mètres au-dessus de notre maison. Je

pensais même que les pointes en touchaient le faîte. Puis soudain

cet arc se dissout, se fond; sa lumière s’épanche au nord-est et au

sud-ouest, elle se déchire, elle monte ou descend sur tous les

points du ciel. Bientôt la voûte céleste est jonchée de lambeaux de

lumière. Une demi-heure s’écoule, tout à disparu. Les étoiles et la

lune, tombant à son couchant, éclairent le ciel qu’aucun nuage ne

ternit. Il faisait un froid de 35 degrés centigrades.

L’âme sensible du Père Ducot débordait de piété. On eût dit qu’il voyait

Dieu dans ses méditations. Son attitude, alors, n’était plus de la

terre. Le Frère Jean-Marie Beaudet, qui fut son compagnon, de 1886 à

1904, nous disait qu’en ces 18 ans, il ne l’avait jamais vu s’appuyer,

ni s’asseoir, à la chapelle.

[Illustration: R. P. DUCOT (_Costume printanier de voyage_)]

Il aima finalement la Congrégation des Oblats, sa mère. Sa façon de

célébrer ses fêtes, ses anniversaires, était de redoubler de prières

pour elle et pour tous les missionnaires des pauvres de l’univers. Ses

lettres à ses supérieurs palpitaient d’amour respectueux. Il fallait le

voir se jeter, avec des baisers et des larmes, sur les mains de son

vicaire apostolique, lorsque celui-ci débarquait sur la plage du fort

Norman.

Au Père Ducot, les Peaux-de-Lièvres durent l’accès plus facile à la

sainte Eucharistie. Il avait l’esprit de Pie X, l’esprit de

Notre-Seigneur.

* * * * *

Enfin, la quarante-unième année de son apostolat, le bon ouvrier dut

être enlevé, presque par violence, à un labeur qui dépassait ses forces.

Mgr Breynat le conduisit au nouvel hospice du fort Simpson, où il

retrouverait le Père Andurand, son élève missionnaire, et ses vieillards

Peaux-de-Lièvres, réfugiés sous l’aile de la charité des Sœurs Grises.

Mais les missionnaires peuvent-ils se reposer sur la terre?

Le Père Ducot ne devait connaître que le repos du Ciel. La Sainte Vierge

vint, sans le prévenir, chercher son serviteur, le soir du 15 août 1916.

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 29 / 40 段