Il y assura la conversion des Indiens du fort Nelson, qu’il trouva
presque tous païens. Il y contracta ses infirmités fatales.
En 1880, le Père de Krangué pouvait déjà écrire:
A Saint-Paul (fort Nelson), le troupeau s’améliore peu à peu, grâce
à Dieu et aussi au zèle du R. P. Lecomte, qui y met tout le sien,
soit à l’étude des langues, soit dans l’exercice du saint
ministère. Il est aimé et désiré de tous les sauvages. Il est plein
de zèle pour les âmes, ardent au travail, confrère gentil à
plaisir, religieux exemplaire, et pieux comme un ange... Il vit de
peu, et est toujours content.
Le Père Lecomte ne tarda pas à posséder à fond la langue esclave et à la
parler avec une aisance que lui enviaient les sauvages eux-mêmes. Il
composa un dictionnaire esclave des plus appréciés. Il savait et
prononçait si parfaitement l’anglais que les commis protestants se
faisaient une fête d’aller entendre ses sermons dans leur langue, aux
grandes occasions. Ces occasions étaient surtout Pâques et Noël. Comme
il n’y avait pas d’harmonium, le missionnaire jouait les airs sur sa
guitare de France, et, de sa voix d’or, chantait les cantiques en
français, en anglais et en esclave. Les solennités de la guitare et des
cantiques étaient impatiemment attendues de tout Nelson.
Pour payer tant de plaisir, il fallait beaucoup de souffrances. Elles
arrivèrent.
A la fin de 1880, Le Père Lecomte écrivit à Mgr Clut:
...Il faut que je vous dise qu’il m’est advenu, le 9 novembre
dernier, un malheur, dont je crains que les conséquences soient
funestes à toute ma vie. Je me suis fait avec ma hache une plaie
profonde dans le genou, à la même jambe que j’avais assez gravement
blessée devant vous, sur le Grand Lac des Esclaves, en 1877. Me
voilà frappé depuis presque deux mois, et je ne fais que commencer
à marcher. Mon genou reste enflé et sans force, ce qui me fait
croire que les nerfs et l’os ont été gravement lésés. Je ne puis
plier la jambe qu’un tout petit peu, ce qui est fort gênant pour
faire les génuflexions, au saint autel. C’en est fait, je pense, de
mon agilité d’autrefois. Enfin, que la volonté de Dieu soit faite!
L’hiver 1885-1886, le Père de Krangué tomba gravement malade, au fort
des Liards. Croyant sa fin venue, il envoya deux sauvages prier le Père
Lecomte de venir l’administrer.
Afin d’éviter les sinuosités de la rivière Nelson et d’aller plus vite,
les sauvages proposèrent au Père Lecomte de le conduire en ligne droite,
à travers la forêt. Les voyageurs partirent, portant leurs provisions,
leurs couvertures, une hache et un fusil. La marche, croyaient-ils, ne
pouvait dépasser une semaine.
En deux jours, ils se trouvèrent au bord de la petite rivière Caribou,
comme s’y attendaient les guides: tout allait donc à souhait, malgré la
neige et les broussailles. Ils traversèrent la glace, continuèrent, et,
quatre jours après, se retrouvèrent au même endroit de la même rivière.
Par une inexplicable aberration, ils avaient décrit un cercle.
Se reconnaître égaré, et si près du point de départ, au moment où l’on
croit toucher le but, quelle déception! Et les provisions s’achevaient.
Retourner au fort Nelson? Impossible: le Père de Krangué mourant là-bas,
au fort des Liards, attendait, il soupirait, il comptait sans doute les
minutes!...
Les Indiens promirent d’être courageux, ils refirent la direction, et la
marche reprit. Mais les malheureux s’affaiblissaient à chaque pas.
Un soir, il ne resta plus, pour le souper, que les entrailles d’un
lièvre, de la chair et de la peau duquel les trois hommes avaient
déjeuné et dîné déjà. Plus une bouchée pour le lendemain. Tandis que les
jeunes gens employaient le reste de leurs forces à préparer le campement
dans la neige, le père, excellent tireur, s’éloigna avec le fusil et les
deux dernières charges de plomb. Il vit un lièvre, le troisième que l’on
apercevait du voyage. Ajustant l’animal, qui ne bougeait pas, il lâcha
le coup. Rien. Le deuxième coup partit, et le lièvre détala. La peur de
manquer avait comme halluciné le chasseur. Mais, aux détonations, les
_hurrah_ des sauvages avaient répondu; et déjà ils débouchaient du
fourré, l’œil enflammé, pour se jeter sur le repas enfin trouvé...
Désappointement! Désolation!
L’un d’eux devint fou, cette nuit-là. Furieux par intervalles, il
voulait tuer le missionnaire. Il fallut marcher trois jours encore, sans
manger, et avec la nouvelle tâche de se défendre contre l’insensé.
La dernière journée--la dix-huitième--le Père Lecomte dit à ses
compagnons:
--Maintenant je reconnais les lieux. Restez ici. J’irai tout seul, bien
vite, au fort des Liards, d’où je vous enverrai aussitôt du secours.
Il arriva, le soir, «titubant comme un mort qui sortirait d’un
sépulcre», ramassa ses énergies pour indiquer où se trouvaient les deux
autres affamés, et tomba évanoui, sur le seuil de la mission.
Le Père de Krangué, qui allait beaucoup mieux, prit soin de son pauvre
ami.
Cette épreuve abrégea la vie du Père Lecomte, dont la santé du reste
n’égala jamais le courage.
L’accident qui devait être mortel arriva au printemps 1888.
Le fort Nelson avait jeûné tout l’hiver. Le pays abondait en orignaux,
il est vrai; mais il était impossible de les approcher, à cause du bruit
que faisait en craquant la neige, encroûtée par la gelée, après les
chauds passages du _chinouk_. Le Père Lecomte et Boniface Laferté, son
hôte, n’avaient vécu que d’écureuils.
A l’époque où les ours sortent de leur retraite d’engourdissement
hivernal, le père avait à soutenir, par surcroît, une famille de
désespérés, venue des montagnes Rocheuses. Il prit sa carabine et s’en
fut demander à la forêt la nourriture de ces malheureux. Il tua un ours,
le mit en quartiers, et s’en chargea le dos. Comme il se hâtait
d’arriver, il fit un faux pas, qui provoqua la rupture d’un vaisseau
dans la poitrine. Il rentra, en crachant le sang. La blessure ne guérit
jamais. A tout effort violent, elle se rouvrait. Elle dégénéra en
tumeur, dans la région du cœur.
* * * * *
Durant les quatre années qui lui restèrent à lutter contre la mort, le
Père Lecomte continua à évangéliser les Esclaves, non plus à Nelson,
mais au fort des Liards, au fort Simpson, au fort Wrigley, voyageant
plus que jamais.
Au fort des Liards, il eut à goûter d’une autre amertume: une maison,
qu’il finissait à peine de construire de ses mains d’habile charpentier,
prit feu, et brûla tout entière, sous ses yeux, en une demi-heure.
* * * * *
En 1892, le jeune missionnaire dut rendre les armes. Il ne pouvait plus
supporter que le riz, et, à la mission de la Providence où il se
trouvait alors, on lui dit qu’on n’en avait plus. Le moindre bruit lui
déchirait la tête, et il lui fallait, pour trouver un docteur et un
remède, faire 1.600 kilomètres, dans le vacarme des barges, des rapides,
des grincements de rames, des imprécations de bateliers, des cahots de
charrettes. Il les fit, en un mois de tortures, qui n’effacèrent pas un
instant son sourire d’affabilité et de résignation.
A Saint-Albert, il y avait des médecins, des Sœurs de Charité, les
tendresses de Mgr Grandin. Mais il était trop tard. Le 16 septembre
1892, le Père Lecomte mourut, comme mourraient les anges, s’ils
pouvaient mourir.
* * * * *
La veine des souffrances ne devait pas tarir de sitôt, à la mission
Saint-Paul, après le départ du Père Lecomte.
En février 1890, le Père Gourdon monta de Saint-Raphaël pour le
remplacer. Il perdit tous ses chiens, en route, dans la neige
extraordinairement profonde.
Au petit jour du 7 juin suivant--fête du Sacré-Cœur--cette neige,
grossie de la neige fondue dans les montagnes, envahit la mission,
juchée cependant à une hauteur que l’eau n’avait jamais atteinte. Le
Père Gourdon, éveillé par le clapotis du flot contre son lit, n’eut que
le temps de dire la sainte messe, de saisir son fusil et de grimper dans
un sapin. De là-haut, il vit partir, à la débandade, le bois de
chauffage qu’il avait amassé brassée par brassée, son traîneau, tout ce
qui n’était pas sa maison. Entre temps, il tirait pour appeler. Le
commis, réfugié lui-même dans une barque, vint le délivrer.
Le missionnaire, n’attendant plus les sauvages après ce déluge, rangea
son logis et descendit au fort des Liards, quitte à revenir à Nelson,
l’automne ou l’hiver de la même année.
Il était à prendre le soleil, devant la mission Saint-Raphaël,
l’après-dîner du 16 juillet, lorsqu’il vit flotter, au large de la
rivière des Liards, une petite caisse. Ayant lancé un sauvageon à la
poursuite de l’épave, il ne tarda pas à reconnaître le tabernacle de la
mission Saint-Paul. Il comprit: l’inondation avait recommencé là-bas,
avec les pluies; et sa maison s’en était allée. Il ne fut pas long à
équiper un canot et à remonter au fort Nelson. Il trouva sa route
jalonnée de ses meubles: dans les branches d’un arbre sa soutane de
travail, sur une pointe de rocher son ostensoir et sa cloche, ailleurs
trois de ses chandeliers et deux pièces de son poêle. Au fort Nelson,
plus rien: ni maison, ni chapelle, à peine quelques ruines
méconnaissables. Des sauvages _jouaient à la main_ avec la relique de la
vraie Croix, qu’ils avaient ramassée sur le rivage...
* * * * *
Le missionnaire à qui fut donnée la consolation de parfaire la
conversion du fort Nelson--consolation achetée par douze années de
voyages, de travaux, d’ennuis de toutes espèces--, fut le Père Le Guen.
Il remit au Père Moisan, en 1909, toute la population baptisée, à
l’exception d’un seul homme.
* * * * *
MISSION SAINTE-ANNE (Fort Rivière-au-Foin)
La mission Sainte-Anne nous ramène, pour la dernière fois, au Grand Lac
des Esclaves. Elle est sise à l’embouchure de la Rivière-au-Foin, venant
de l’ouest, et futur port naturel des navires du Grand Lac.
Le Père Gascon débarqua, le 3 juillet 1869, à la Rivière-au-Foin, pour
fonder la mission Sainte-Anne. Il avait pour le seconder le Frère Hand,
son compagnon, depuis quatre ans, à la mission Saint-Joseph.
Les deux ouvriers, aidés de quelques sauvages, bâtirent une chapelle.
[Illustration: INDIENS DE LA TRIBU DES ESCLAVES (Rivière-au-Foin)]
Le 23 août, de grand matin, le frère Hand se leva, fit sa prière, sa
méditation, et, en attendant l’heure de la messe, alla visiter les rets
où il espérait trouver les vivres de la journée. A six heures, le Père
Gascon entendit des cris:
--Le frère se noie!
Il avait disparu, et son canot flottait, renversé, à l’endroit d’un
filet, sur le lac tranquille.
On découvrit son corps, le lendemain.
Le Père Gascon remarqua la figure ensanglantée, sans se demander
pourquoi. Il crut que le frère avait simplement chaviré, bien que, marin
dans l’âme, il eût fait plusieurs fois, par des gros temps, la traversée
du Grand Lac des Esclaves, en canot d’écorce. Les Indiens présents à
l’ensevelissement cachèrent la vérité qu’ils savaient. Ils ne la
révélèrent que beaucoup plus tard au Père Gourdon. C’était un sauvage,
qui, en tirant des canards, avait blessé le frère assez grièvement pour
le jeter à l’eau.
* * * * *
Le Père Gascon tâcha de tenir encore quelques mois, à la
Rivière-au-Foin; mais le vide laissé par son collaborateur bien-aimé ne
put se combler, et le missionnaire regagna la mission Saint-Joseph, pour
la Noël.
* * * * *
La mission Sainte-Anne ne reçut que de rares visites, jusqu’en 1878.
Puis, elle tomba dans l’abandon presque complet, faute de missionnaires,
faute aussi de docilité de la part de ces Esclaves.
En 1893, le révérend Marsh, qui avait échoué tout à fait au fort des
Liards, vint s’établir, sur la demande des sauvages eux-mêmes, à la
Rivière-au-Foin; et, lorsque, l’année suivante, Mgr Grouard s’arrêta
pour leur donner les exercices de la mission, il vit la plupart des
Indiens refuser de lui _toucher la main_ et lui tourner le dos.
* * * * *
En 1900, la mission fut reprise par le Père Gourdon. Il y arriva avec le
Frère Rio, le 26 mars.
Il ne trouva que trois vieilles femmes métisses restées fidèles à leur
baptême. Tous les autres étaient devenus protestants. Il est vrai qu’ils
continuaient à dire leur chapelet, au temple, pendant le sermon anglais
de leur ministre.
* * * * *
Voilà vingt ans que le missionnaire, qui n’a plus quitté la mission,
cherche à reconquérir le terrain perdu. Les Pères Gourdon, Gouy, Brochu,
Frapsauce, Dupire, Vacher, Bousso se sont consumés à cette tâche.
Aux dernières nouvelles, la population se répartissait en 81 catholiques
et 42 protestants.
L’épée de Damoclès suspendue encore, et toujours, sur le cœur du Père
Bousso, c’est le plaidoyer de l’Esclave pour sa pauvreté, c’est la
simonie à rebours de l’Indien:
--Si tu ne me donnes pas du thé, du tabac, des habits, je serai obligé
d’aller en chercher chez le ministre. Il m’en offre tant que j’en veux,
lui!...
MISSION DE NOTRE-DAME DU SACRÉ-CŒUR (Fort Wrigley)
La mission Notre-Dame du Sacré-Cœur, extrémité septentrionale de la
tribu des Esclaves, nous transporte à 220 kilomètres au nord du fort
Simpson:
«--Le poste du fort Wrigley est situé sur la rive droite du Mackenzie,
au pied des hautes collines qui nous ferment l’horizon du côté du nord
et de l’est. En face, une île jetée au milieu de la rivière ne nous
laisse voir qu’un petit chenal, faible portion du Mackenzie. Sur l’autre
rive, de hautes collines encore nous empêchent d’apercevoir les
montagnes Rocheuses, qui se dressent en arrière dans leur majestueuse
blancheur. Au sud seulement, en amont de la rivière, le regard s’étend à
perte de vue.
«Le fort Wrigley n’est pas sans charmes pour une âme méditative ou pour
un poète: la première de ses qualités, sous ce rapport, c’est la
solitude parfaite dont on y jouit, le calme. Rien n’en trouble le
silence, si ce n’est le bruit d’un rapide, juste au-dessus de la
mission...
«A la tête de ce rapide se trouve une source d’eau pétrifiante, et, dans
l’île d’en face, une source d’eau chaude.»
Cette description est du Père Gouy, premier résident du fort Wrigley, en
1897. Il convient de la compléter, en disant qu’en 1910 la mission
changea de rive, avec le fort, transporté un peu en aval; et que, devant
elle, le large Mackenzie s’étale pour contourner bientôt le légendaire
_Rocher-qui-trempe-à-l’eau_, muraille conique de 200 mètres, lézardée
par les siècles, et qui, adossée comme pour les contenir à des gradins
de montagnes entassées, plonge droit dans le fleuve.
La misère et la mort n’évolueront nulle part en un théâtre de plus
imposante beauté.
Il y avait, au fort Wrigley, lorsque le Père Ducot vint le visiter, du
fort Norman, en 1881, 300 Indiens. Il en restait 70, en 1915.
Bientôt le silence du désert planera sur Wrigley.
[Illustration: MISSION ACTUELLE DE N.-D. DE BONNE-ESPÉRANCE (Fort
Good-Hope)]
CHAPITRE XV
LES PEAUX-DE-LIÈVRES
_Napolitains du Nord.--Mission Sainte-Thérèse, au fort
Norman.--Rivière et Grand Lac de l’Ours.--Le Père Ducot.--Sauvé par
un loup...--Le pont de glace.--Noël, le 17 décembre.--Un halo de
lune et une aurore boréale.--Mission Notre-Dame de Bonne-Espérance,
au fort Good-Hope.--Le Père Grollier._--DA MIHI ANIMAS!--_Sa rapide
et douloureuse carrière.--«Je meurs content, ô Jésus!».--Le Père
Séguin.--Jusqu’au fort Youkon.--Chez les Loucheux.--La conversion
des Peaux-de-Lièvres.--«Le Saint est mort!»_
«Pétulands et enthousiastes, les bons, mais laids, Peaux-de-Lièvres me
surprirent par la légèreté apparente de leurs allures. Cela ne
ressemblait en rien à ce que j’avais vu jusqu’alors. Au lieu de la
taciturnité montagnaise, de la joie calme et lymphatique des
Flancs-de-Chiens, de l’apathique abandon des Esclaves, je rencontrais
une peuplade alerte et frisque comme une volière de hoches-queues,
chaleureuse comme des Napolitains, loquace comme des Juifs, familière
et sympathique comme des enfants.»
Cette impression qu’ils firent d’abord sur le Père Petitot, les
Peaux-de-Lièvres la refont sur tous les Blancs qui les abordent. Moins
coûte le bonheur, meilleure est son espèce. Les miséreux du Nord n’en
seraient-ils pas la démonstration? Plus ils s’enfoncent dans les neiges
et le dénuement, plus ils paraissent contents de leur fortune. Rien ne
ferait plus envie à nos riches préoccupés et moroses que les concerts
quotidiens de ces rieurs en guenilles.
Avant l’ère des guenilles, de nos guenilles, la tribu s’habillait--d’où
son nom--d’un costume à la samoyède, tissé, de pied en cap, avec des
lanières de peau de lièvre. La peau du lièvre oppose au froid une
imperméabilité sans égale.
Deux missions s’occupent des Indiens Peaux-de-Lièvres: _Sainte-Thérèse_
du fort Norman _et Notre-Dame de Bonne-Espérance_ du fort Good-Hope.
* * * * *
MISSION SAINTE-THÉRÈSE (Fort Norman)
Sainte-Thérèse du fort Norman est située à 520 kilomètres au nord du
fort Simpson, distance qui marque le record des espaces entre les
missions du Mackenzie.
Le petit fort Norman et sa petite mission catholique se sont donné une
avenue et un décor des plus grandioses.
Pour les atteindre, le Mackenzie a rompu, depuis 80 kilomètres en aval
du fort Simpson, trois bordées de montagnes que lui envoyaient les
Rocheuses, comme pour barrer son cours. A l’est, il a coupé à pic les
nombreux éperons poussés par les plateaux Laurentiens à la rencontre des
Rocheuses. Dégagé, en vainqueur, de ces escarpes titanesques, il a
refait sur une étape de 25 lieues, la majesté de son lit, reculant
toujours ses rivages, jusqu’au fort Norman.
De la rive droite du Mackenzie, où il est situé, le fort Norman
contemple, par delà la largeur du fleuve, et par-dessus les collines
moutonnantes de l’ouest, les fines et blanches crêtes des montagnes
Rocheuses elles-mêmes.
A un kilomètre en aval de la mission, une eau bleue et froide s’unit,
refusant longtemps d’y mêler sa pureté, au boueux Mackenzie: c’est la
_rivière de l’Ours_. Elle descend du _Grand Lac de l’Ours_, en longeant,
sur sa droite, une chaîne de monts qui s’arrêtent brusquement à leur
tour, au confluent, par un énorme _Rocher-qui-trempe-à-l’eau_.
Cette rivière de l’Ours, terreur permanente des missionnaires, dévale
d’une hauteur de 200 pieds, sur ses 130 kilomètres de longueur. A un
canot qui la descend en une demi-journée, il faut, pour la remonter, des
semaines de luttes constantes avec ses flots. Dans certains de ses
rapides, le voyageur doit s’arc-bouter sur des perches qu’il appuie aux
écueils, assuré, s’il lâche prise, de se voir aussitôt saisi par les
bouillons furieux et broyé contre les récifs...
* * * * *
Le Grand Lac de l’Ours, qui compterait 250 kilomètres du nord-est au
sud-ouest, sur 230 du nord-ouest au sud-est, dépasse en superficie le
Grand Lac des Esclaves.
L’exacte traduction de son nom sauvage, _Sa-tcho-triè_, serait: _Lac du
Grand Ours_. Les Peaux-de-Lièvres racontent qu’un ours blanc polaire
avait pénétré dans les bois qui bordent le lac. Un Indien, qui ne
connaissait pas cet animal de grande force, lui décocha une flèche.
L’ours blessé poursuivit le chasseur jusqu’au village peau-rouge et tua
tous les habitants, à l’exception de quelques enfants.
La disposition des cinq baies--Keith, Smith, Dease, Mac-Tavish,
Mac-Vicar--qui composent le Grand Lac de l’Ours, comme les lobes d’une
astérie, et dont le regard d’un observateur, placé au point central,
toucherait presque toutes les lointaines extrémités, suffit à indiquer
l’enceinte de liberté qu’offre à tous les vents cette mer sans îles ni
jetées.
Les eaux du Grand Lac de l’Ours, fournies par une quarantaine de
rivières très pures, gardent une transparence de cristal sur leur conque
granitique, et nourrissent, dans leurs profondeurs, des réserves
fabuleuses de poisson. La truite saumonée y pèse de 15 à 60 livres; le
hareng se jette par millions dans la rivière de l’Ours, unique décharge
du Grand Lac. La fraîcheur constamment glaciale du lac et de la rivière
bonifie encore ce poisson. La débâcle de la glace, épaisse de 2 à 4
mètres, ne s’effectue qu’à la mi-juillet, et des icebergs, que les
chaleurs estivales ne parviennent jamais à fondre, errent sur le large
jusqu’au regel général. Les bords du Lac de l’Ours, où les hivers, les
aquilons, l’aridité semblent se coaliser pour entretenir la mort,
deviennent, aux époques des passages du renne, des champs grouillants de
vie. C’est pour attendre le nomade gibier qu’autour des grandes baies
vont et viennent sans cesse les groupes extrêmes de toutes les tribus
septentrionales: Plats-Côtés-de-Chiens, Esclaves, Peaux-de-Lièvres et
Esquimaux.
* * * * *
Les Indiens du fort Norman, Peaux-de-Lièvres pour la plupart, Esclaves
et Plats-Côtés-de-Chiens quant au reste, vivent des chasses et des
pêches du Grand Lac de l’Ours, ou des bois arrosés par la rivière de
l’Ours. C’est donc là que les cherchera, dans ses courses pastorales, le
missionnaire de Sainte-Thérèse.
* * * * *
Le fort Norman lui-même se trouva, de 1864 à 1872, à l’ouest de la baie
Keith, source de la rivière de l’Ours, près des ruines du fort
Franklin[57].
A cet emplacement Franklin-Norman, le Père Petitot fit huit visites
apostoliques, de 1866 à 1878, venant du fort Good-Hope, en raquette, par
terre, _via_ les lacs Faraud, Kearney, Pie IX (400 kilomètres), et
retournant, en canot, par la rivière de l’Ours et le Mackenzie (570
kilomètres).
Les Pères Lecorre, Ducot, Houssais, Andurand, Frapsauce, Rouvière, Le
Roux, Falaize y repassèrent, venant du fort Norman moderne, par le
bassin de la rivière de l’Ours.
Ces visites se répéteront, tant qu’il restera des missionnaires à
Sainte-Thérèse et des sauvages au Grand Lac de l’Ours.
Ce fut le Père Grollier qui, le 29 août 1859, en route pour le fort
Good-Hope, foula le premier le sol qui portait alors le fort
Norman--même emplacement qu’aujourd’hui--, y baptisa quelques enfants,
et dédia la mission à sainte Thérèse.
[Illustration: RR. PP. FRAPSAUCE, DUCOT, HOUSSAIS]
Il y revint, de Good-Hope, le 5 juin 1860. Le 14 juin, il en partit,
avec le commis-traiteur, pour remonter, à deux jours de barge, jusqu’au
_Castor-qui-déboule_, endroit où l’on transférait justement le fort
Norman.
Au Castor-qui-déboule, abordèrent Mgr Grandin, en 1861 et 1862, et le
Père Gascon, en 1862 et 1863.
L’inondation balaya alors la colonie; et le fort Norman fut transporté
au Grand Lac de l’Ours, fort Franklin, en 1864.
En 1872, il fut ramené, pour y demeurer, cette fois, sur le promontoire,
où il était tout d’abord, et qui domine le confluent de la rivière de
l’Ours et du Mackenzie.
* * * * *
Ce fort Norman, inconnu dans son isolement jusqu’à nos jours, vient de
passer soudain à la renommée. Un missionnaire en écrit le 17 février
1921:
Au fort Norman et dans toute la région voisine, il semble que le
pays va changer, et vite, épouvantablement vite! Tout s’annonce
comme un nouveau Klondike. Cette fois, ce n’est pas de l’or, mais
du pétrole et aussi différents minerais que l’on découvre et qui
abondent en ces pays écartés. Même en plein hiver, une foule de
gens ont fait jusqu’à 2.000 kilomètres pour venir retenir des
terres. Pauvres gens inexpérimentés, qui, dans l’espérance de
gagner un peu d’argent, s’exposent à de cruelles déceptions!
Le 28 mars 1876, poussant son traîneau dans les _bordillons_ du
Mackenzie, le Père Ducot, le grand missionnaire du fort Norman, l’apôtre
qui entreprenait de donner quarante ans de sa vie aux Peaux-de-Lièvres,
arriva de Good-Hope à Sainte-Thérèse, avec deux cognées, trois scies et
huit clous, pour y bâtir sa maison et la maison de Dieu.
* * * * *
LE PÈRE GEORGES DUCOT (1848-1916)
Le Père Ducot quitta, afin d’épouser sans partage la pauvreté du Christ,
une famille de nobles joailliers de Bordeaux, où les richesses de la
terre s’alliaient aux richesses de la charité.
Il ne pouvait, certes, mieux choisir que la Congrégation qui possède les
missions du Mackenzie.
Envoyé à l’extrémité même du pays de la pauvreté, au fort Good-Hope, il
arriva le 14 septembre 1875.
Il y passa six mois de l’hiver, déjà commencé, avec le Père Séguin et
le Frère Kearney. Le 20 mars, il partit à destination de son poste, au
fort Norman.
* * * * *
Tout était à bâtir, à convertir, à créer.