afin d’être entièrement missionnaire des pauvres, les secours
particuliers que lui offrait sa famille), souffrit-il de la faim? On lui
posa cette question. Il répondit, avec plaisir:
«--Oui. Un soir, j’allai me coucher sans souper, faute de provisions: je
n’avais plus une bouchée de n’importe quoi. Une autre fois j’allai
encore me coucher sans souper; mais c’était par oubli.»
Une teinte d’humour agrémenta toujours les histoires du Père Roure. Il
fallait l’entendre narrer doucement, par exemple, comment il faillit se
voir ravir la couronne de cheveux qui lui restait, comme elle reste,
grâce à Dieu, à la plupart des têtes chauves. C’était trois jours après
le départ d’une escouade de Plats-Côtés-de-Chiens, qui étaient venus au
fort Rae remplir leur devoir pascal. Une femme revenait du camp, déjà
très éloigné, afin de raconter au missionnaire sa désolation d’avoir
saisi par la chevelure une autre femme, qu’elle voulait corriger. Comme
elle s’égarait dans des considérations étrangères au sujet, et que le
Père Roure, cette fois, était pressé, il l’arrêta:
--Enfin, dis-moi exactement ce que tu as fait à cette malheureuse?
--Tiens! répondit-elle; voici:
Ce disant, elle prend des deux mains tout ce qu’elle peut empoigner des
cheveux du père, et se met à les tirer à elle de toutes ses forces.
--Assez, assez! Lâche-moi! je comprends bien maintenant.
--Non, tu ne peux pas me comprendre encore, car je l’ai tenue plus
longtemps que cela, et j’ai tiré plus fort. Je veux que tu saches tout.
Et les pauvres cheveux de pâtir de plus belle pendant les minutes que
dura la leçon de choses.
--Bien! fit-elle, à la fin, en regardant les débris qui restaient dans
ses mains: c’est à peu près comme ça. Si tu avais eu plus de cheveux,
j’aurais pu te faire mieux comprendre. Mais c’est égal; tu peux avoir
l’idée de mon chagrin, quand je pense à ma mauvaise action. Bénis-moi, ô
père de mon cœur, et demande au bon Dieu de me pardonner!
* * * * *
La maisonnette de 17 pieds de long, qu’avait bâtie le Père Gascon,
servit 7 ans au Père Roure. Au bout de 5 ans, il obtint une petite
vitre, qu’il put mettre au milieu des _parchemins_ du châssis, et qui
lui permit ainsi de lire son bréviaire, à la lumière du jour. Ephémère
douceur! Un soir qu’il veillait, à côté de sa lampe de graisse de renne,
la vitre vola en miettes, et un sifflement lui rasa la nuque: c’était
une balle que lui tirait un sauvage à qui il avait refusé la permission
d’échanger sa vieille femme contre une plus jeune. Le sauvage avait
passé outre. Le père l’avait «excommunié»; et tous les Plats-Côtés
l’avaient mis au ban. De rage, le polygame avait menacé le père de le
tuer. Et voilà qu’il essayait de tenir parole. La balle se logea dans
l’un des troncs d’arbres qui constituaient le mur. Pacifiquement, le
Père Roure se leva de son escabeau et remit un parchemin.
Quant à la stabilité de cette demeure qu’il appelait un «monument sans
banc, ni chaise, ni plancher, ni outil d’aucune sorte», n’en parlons
pas:
Une fois, dit-il, mon toit s’effondra complètement. C’était durant
la nuit du 10 au 11 novembre. Comme je l’entendais _travailler_, et
pensant qu’il pourrait bien tomber, au lieu de rester couché à
terre, devant mon feu, comme d’habitude, je me levai et j’allai me
coucher contre le mur, de manière à ce que, si le toit
dégringolait, les poutres ne pussent m’atteindre. Vers minuit en
effet tout le toit tomba; mais je n’eus pas de mal. Je me levai de
bon matin, le lendemain, pour refaire mon abri.
Sur d’autres missionnaires, le Père Roure eut l’avantage de voir
quelques rares rayons de vie intellectuelle ou sociale frapper sa nuit
d’isolement. Des représentants de sociétés savantes, des géographes, des
délégués d’expéditions internationales vinrent, de temps à autre,
prendre leur pied-à-terre au fort Rae, parce qu’il était le plus reculé
du monde et le plus voisin du désert arctique. Ils installaient leurs
appareils météorologiques; et, entre leurs séances d’observations, ils
allaient causer un peu avec le missionnaire, leur ami. Aux célébrités de
la science se mêlaient parfois les célébrités du sport, des chasseurs
universels, aux trophées desquels il manquait la tête laineuse et cornue
d’un ovibos--bœuf musqué--habitant des terres stériles, bête à la
cruauté mortelle contre le chasseur qui ne fait que la blesser[53].
* * * * *
C’est chez les Flancs-de-Chiens que l’on peut toucher le mieux encore à
la prunelle de l’âme païenne: la superstition. De tous les Dénés, en
effet, ils demeurent les superstitieux émérites. Quoiqu’ils aient
admirablement tourné vers la vérité leur naturelle religiosité, ce n’est
pas nous, christianisés de vingt siècles et témoins des phobies
persistantes du fatidique vendredi, du nombre 13, des salières
renversées, des chaises girouettantes, comme des confiances imbéciles
aux tireuses de cartes ou de bonne aventure, qui sommes prêts à nous
étonner de trouver chez des Peaux-Rouges, convertis d’un demi-siècle,
les traces d’un fétichisme ancestral.
Les pratiques directement barbares et sataniques n’ont pas tenu, en
présence de l’Evangile; mais les autres ne veulent céder que lentement.
On verra les meilleurs chrétiens jeter furtivement à l’eau une pipe, un
couteau, un objet de valeur, pendant la tempête «afin d’apaiser l’esprit
des vents». Ni hommes, ni chiens surtout, ne doivent manger la chair des
animaux à fourrures précieuses: elle est sacrée. Il est défendu de rire
des orignaux. Le chasseur a son animal _tabou_, qu’un songe lui a
révélé. Ainsi, l’un ne prendra pas de martre; tel autre ne pourra
abattre un lièvre, une oie. Pierre Beaulieu n’a jamais tué d’ours; il se
contente d’une révérence à ceux qu’il rencontre. Plutôt la mort que de
violer le tabou. Le tabou, en retour, envoie les autres bêtes sous les
flèches de son fidèle. Les Plats-Côtés-de-Chiens coupent le nez des
peaux, ce qui en diminue le prix. Pourquoi? On n’a pu le savoir.
Le Père Bousso faillit trouver mauvais parti pour avoir déchaîné les
ouragans d’automne, au fort Rae, en mettant à l’épouvantail un corbeau
voleur, qu’il avait occis.
Le Père Breynat, missionnaire des Mangeurs de Caribous, avait achevé un
renne d’un petit coup de crosse sur le front. Deux offenses graves: 1º
frapper à la tête; 2º tuer avec du bois. Les rennes allaient donc
déserter le Fond-du-Lac et vouer à la mort toute la tribu des Mangeurs
de Caribous. Mais peut-être le départ du missionnaire--à quoi tient
l’affection!--peut-il encore apaiser les esprits des caribous. On le lui
dit sans ambages. On l’accepte comme secrétaire pour la lettre demandant
son expulsion et qu’il s’agit d’écrire à Mgr Grouard. La lettre partit,
le Père Breynat resta, et les caribous revinrent, la saison suivante,
plus nombreux que jamais. C’était, croyez-vous, le coup fatal porté au
front de la superstition, la confusion des Indiens? Point si vite! Un
vieillard, député de la tribu, vint dire au père:
Nous savons pourquoi les caribous sont revenus, car nous avons
examiné ton fusil. Regarde-le toi-même; vois ce petit morceau de
fer plat qui termine la crosse: c’est sûrement avec ce fer que tu
as touché l’animal. Il a bien voulu ne pas se fâcher non plus de ce
que tu l’aies atteint à la tête, parce que tu es étranger. Voilà
comment il n’a pas rapporté à sa nation ta mauvaise action. Mais ne
recommence plus! Nous serions perdus!
[Illustration: R. P. DUPORT EXPLIQUANT LE CATÉCHISME EN IMAGES]
C’est la femme, par-dessus tout, que la superstition dénée maintient en
défiance. Elle ne doit pas enjamber le bonnet ou le fusil d’un homme: il
ne tuerait plus rien; ni marcher sur une peau d’ours: la maladie
envahirait le camp; ni voguer par-dessus les filets tendus: les poissons
se déprendraient; ni toucher, de sa langue, la langue d’un caribou: le
caribou, devenu bavard, _ipso facto_, irait raconter à toute son espèce
les défauts des Dénés. Il est interdit très spécialement à la femme de
palper et de manger le muffle de l’orignal, morceau de noblesse réservé
à l’homme: l’animal quitterait les bois devenus les gémonies de sa
honte.
Malgré la vénération que les Indiens conçurent pour les Sœurs de
Charité, dès leur apparition, ils cessèrent d’apporter, à la mission de
la Nativité, les muffles des orignaux que les missionnaires leur
achetaient, de peur que les _femmes de la prière_ vinssent à en manger.
A la mission de la Providence, ils consentirent à donner le muffle avec
la bête, mais en exigeant la promesse formelle que les religieuses
oncques n’en verraient le goût. Il n’y a que peu de temps que l’interdit
a été levé par les Montagnais et les Esclaves, à l’égard des Sœurs
Grises. Il ne le serait pas de sitôt chez les Plats-Côtés-de-Chiens.
* * * * *
Les Pères Roure et Duport furent les témoins d’un fait récent qui montre
à quelle cruauté la superstition peut encore mener quelques-uns de ces
sauvages. Un loup rôdait autour d’un campement Flanc-de-Chien. On savait
qu’il avait mangé un homme; et tous se tenaient sur le qui-vive, non
pour l’attaquer, mais pour le fuir, car d’avoir dévoré la chair humaine
rendait le carnassier _tabou_, inviolable. Un jour, le loup fut aperçu,
s’acheminant, du haut d’une colline, vers la loge d’une famille. L’homme
prit sa carabine et se sauva dans le bois, tout en défendant à sa femme
de remuer. Comme la bête fonçait sur elle, la malheureuse saisit une
hache, s’adossa à un sapin, déposa son enfant entre ses pieds et le pied
de l’arbre, et soutint la bataille. Labourée de griffes et de crocs,
elle parvint à écarter le monstre d’une main, et, de l’autre, à
l’assommer. Les cris et les beuglements apaisés, l’homme jugea que le
danger était passé et rentra. Voyant le loup pantelant sur la neige, la
gueule rouge du sang de la brave mère, il s’emporta d’une colère de
démon:
--Comment! lui hurlait-il, tu as tué un loup qui avait mangé un Déné! et
avec le fer de ma hache, à moi, un homme! et toi, une femme! Je n’ai
plus qu’à te tuer toi-même!
Il l’eût fait, s’il ne se fût souvenu, en voyant le crucifix suspendu
dans le wigwam, qu’il était chrétien.
* * * * *
Pauvre femme dénée! Elle sait aujourd’hui qu’elle a une âme; on lui
laisse la vie; on lui accorde une certaine déférence pour ne pas
déplaire à Dieu; mais combien lui reste-t-il à souffrir des vieilles
superstitions, si lentes à mourir!
Ainsi que n’endure-t-elle pas encore, aux heures, aux jours, aux
semaines, où la charité devrait s’incliner, tout en respect et en
bienfaisance, vers sa faiblesse! Les Dénés ont pratiqué cruellement, à
son endroit, par un froid égoïsme, par la seule crainte qu’il leur
arrivât malheur, s’ils se relâchaient de leur intransigeance, les
prescriptions que l’Ancienne Loi imposait aux juives, doucement et par
symbolisme de la purification spirituelle.
La séquestration s’inflige à la jeune fille qui passe de l’enfance à
l’adolescence, et se renouvelle jusqu’au terme de son âge mur. De plus,
lors de sa première séquestration, elle ne doit rien manger d’agréable:
elle deviendrait gourmande. Elle ne doit pas voir un couteau neuf: elle
deviendrait paresseuse. Elle ne doit pas soulever le voile dont on lui
cache la figure: elle deviendrait _tête en l’air_, etc...
Séquestrer veut dire, en loi indienne, séparer complètement de la
famille et du camp. La femme tabou doit sortir de la tente, ou de la
maisonnette, en rampant, par une ouverture basse, ménagée à son
intention. Elle aura, au plus, un abri provisoire en branchages. On lui
fournira aussi un peu de bois et de nourriture, avec mille précautions.
Victime des intempéries et des malaises, beaucoup meurent de froid, de
faim, ou brûlées, dans ces réduits, à portée de voix du campement, et
appelant en vain au secours.
Lorsqu’elle devient mère, l’épouse est soumise à une dureté redoublée
dans sa séquestration. Revêtue des plus mauvais habits, puisqu’il faudra
les détruire à son retour, toute seule, à moins qu’une vieille
charitable se dévoue à l’assister, elle va s’établir dans la forêt; et
là, elle attend son heure. Elle place son enfant dans une mousse
préparée et le réchauffe contre son sein. S’il meurt de froid, malgré sa
tendresse, l’Indienne suspendra le petit cadavre aux branches d’un
cyprès, afin de la soustraire à la dent des loups, et viendra lui
chanter, jusqu’au dégel de la terre, la romance de sa douleur.
Quelquefois, elle suit de près son enfant dans la mort. Mgr Clut
rencontra, par 47 degrés centigrades au-dessous de zéro, une jeune mère,
brûlante de fièvre, avec son nourrisson tremblant dans ses bras.
L’évêque baptisa le petit, ayant eu toutes les peines à trouver une
marraine qui consentît à le toucher tandis qu’il était _impur_. A un
parrain, il ne faut pas songer alors. L’enfant expira, le jour même. Le
lendemain, la mère succomba à son tour, dans sa fosse de neige, à
quelques pas de la tente où elle voyait pétiller un joyeux foyer, et où
elle entendait rire et chanter son mari, avec ses autres enfants. Elle
était _impure_: nul ne pouvait se souiller, en la portant près d’un feu
de famille.
[Illustration: JEUNE CHASSEUR PLAT-CÔTÉ-DE-CHIEN]
La séquestration dure deux mois pour la mère et pour le nouveau-né, si
c’est un garçon; trois mois, si c’est une fille. Après quelques jours
cependant, le code sauvage mitige sa rigueur: il est permis à la femme
d’occuper le coin aux débarras de l’habitation, mais personne ne lui
parlera; pour ses repas, elle aura les restes; les quelques objets mis à
son usage seront tenus à part, et anéantis à la fin de l’épreuve.
Si, au temps de la naissance, la tribu se trouve en marche, la femme se
retire dans l’écart du bois; et, quelques heures après, portant l’enfant
sur son dos, elle reprend ses raquettes pour rejoindre la caravane, au
campement indiqué. Cette marche est le martyre de la femme dénée. En
tout temps de ses séquestrations légales, elle ne peut suivre le chemin
battu par les autres, de peur de paralyser les chasses, les pêches, et
d’attirer sur les hommes et sur les chiens des sorts mortels. Force lui
est donc de se frayer un sentier, à côté, dans les embarras de la forêt,
et de trébucher sans cesse aux broussailles enchevêtrées sous la neige
molle et profonde, avec son fardeau. Ainsi va-t-elle, des jours, des
nuits, des mois. S’il lui faut, de nécessité, traverser les brisées
communes, pour prendre l’autre côté, elle étendra des branches de sapin
sous ses pas. Si, durant l’été, l’on arrive à une rivière, à un lac, la
_séquestrée_ ne peut trouver place dans l’embarcation. Deux canots sont
reliés de front par des perches transversales; la femme s’assied sur ces
perches, les pieds dans l’eau, sans toucher même les bords du canot, ni
la main des hommes, pour se tenir. Quelle tombe au cours de la
traversée, et qu’on ne puisse la repêcher, mieux vaudra sa mort que la
malchance de tous.
Par une tempête furieuse, le Père Roure, vit lui arriver une jeune mère
avec son enfant sur ce perchoir instable, entre les canots. A chaque
plongeon de l’équipage dans les vagues, il croyait ne plus la voir
reparaître. Comme il reprochait aux sauvages de s’être engagés sur la
large baie, par ce temps:
--Il le fallait, répliquèrent-ils; un de nos enfants a entendu dans les
feuilles le _dénédjéré_, _l’ennemi_; nous n’avions pour fuir que ce
côté...
* * * * *
Eh bien! se figurera-t-on que les femmes indiennes, sachant les sévices
que leur coûtera, chaque fois, l’honneur de la maternité, regardent
comme le dernier opprobre de rester épouses sans enfants? Ce sentiment
naturel, don du Créateur, qu’il n’y eut que les barbares civilisés à
combattre, s’est surnaturalisé dans l’âme de la femme des bois, qui
n’escompte sa récompense que d’après le nombre des élus qu’elle aura
donnés au ciel. Les condamnées à l’épreuve d’Anna et de Sara sont
inconsolables:
--Comment le bon Dieu va-t-il me recevoir, disent-elles, si je n’ai rien
fait pour lui, si je ne puis lui montrer des dénés et lui dire: «De toi
je les ai reçus, à toi je les rends. Prends-les pour remplacer les
mauvais esprits qui t’ont désobéi, et que tu as jetés en enfer!»
* * * * *
Les heureuses réformes obtenues enfin chez les Montagnais, les Mangeurs
de Caribous et les Couteaux-Jaunes font présager la juste émancipation
de la jeune fille et de la mère dans toute la nation dénée. Mais
l’esprit de superstition ne se laissera vaincre qu’au prix d’un patient
combat par la loi de lumière et d’amour.
* * * * *
Les missionnaires n’hésitent pas à regarder les Plats-Côtés-de-Chiens,
malgré les défauts signalés, comme les meilleurs catholiques du
Mackenzie, avec la tribu des Loucheux.
Toutes les campagnes organisées par l’hérésie, au fort Rae, ont
complètement failli. Elle n’y récolta même pas les «mauvaises herbes»
que Luther se plaignait de recevoir du Pape, quand il sarclait son
jardin». Ce qui prouve que les Indiens savent raisonner leur foi.
L’évêque anglican Bompas (Low Church of England), dont les efforts de
zèle et les avanies, il faut le reconnaître, ne furent dépassés, ni
égalés peut-être, par personne, croyant tenir enfin un Flanc-de-Chien,
infidèle et polygame obstiné, lui dit:
--J’ai appris que le prêtre ne voulait pas prier pour toi. Viens chez
moi, et je te recevrai. En attendant, tiens voilà une casquette.
--Garde ta casquette, _priant anglais_. Quand j’en voudrai une, je
l’achèterai avec mes fourrures. Mais sache que le père ne m’a pas
rejeté; c’est moi qui n’ai pas voulu me bien conduire. Pour te montrer
que la prière catholique et française est la bonne, je vais obéir
maintenant.
Le converti du ministre renvoya aussitôt ses femmes illégitimes, se fit
baptiser et vécut en bon chrétien.
Tous les sauvages formés par nos missionnaires, et qui n’ont le bonheur
de passer que peu de jours à la mission, observent dans leur vie nomade
les enseignements et les préceptes de la sainte Eglise. A Noël, «lorsque
la grande ourse marque minuit», chaque dimanche et chaque fête (jours
indiqués par une croix, dans leur petit calendrier), lorsque le soleil
l’été, ou la lune l’hiver, sont à la hauteur choisie par le père pour
célébrer la messe, ils se réunissent, par campement, dans la loge de
l’un d’eux, à tour de rôle, pour l’office divin. Cantiques, chapelet,
sermon du chef, ou du plus ancien, communion spirituelle à l’Hostie
immolée, loin de là, dans la petite chapelle: toute la cérémonie se
déroule dans une piété, digne des moines du désert. La part de Dieu
faite, chacun met au chaudron commun le morceau qu’il a apporté. Le
calumet et les projets de chasse achèvent les agapes. Les Indiens
observent scrupuleusement le repos dominical; ils considèrent comme une
faute de tirer un coup de fusil, le jour du Seigneur, à moins qu’ils se
trouvent en extrême besoin. Les prières du matin et du soir, le chapelet
quotidien ne sont jamais omis.
La fidélité des Flancs-de-Chiens, en particulier, à ces dévotions frappa
un jeune protestant, lauréat d’universités anglaises, que la spécialité
de ses études conduisit au fort Rae. Il l’exprima dans son livre:
Les Flancs-de-Chiens observent strictement les pratiques de
l’Eglise Catholique. Pas un repas n’a été pris, en ma présence,
durant les deux mois que j’ai résidé chez eux, sans être accompagné
des _grâces_, en commun; et quelquefois il fallait un grand effort
de l’imagination pour voir de quoi ils pouvaient bien être
reconnaissants. Les _services_ du dimanche étaient des cérémonies
très soignées. Une réjouissance les suivait toujours, lorsqu’on
était en lieu de campement. En cours de voyage, ces prières étaient
faites avant la marche du jour. Ils déployaient une foi surhumaine
à rester à genoux dans les neiges des _terres stériles_, (_barren
ground_), pour réciter leurs prières, les dents claquantes de
froid, et égrener leurs rosaires de leurs doigts demi-gelés[54].
Le Pape Pie X aima les Plats-Côtés-de-Chiens, dont il se fit raconter la
vie par le Père Roure.
Le Père Roure avait passé 35 ans avec eux, sans les quitter d’un jour,
quand il leur annonça qu’il avait reçu la permission d’aller revoir son
pays de France, «par delà les grandes terres et le grand lac salé».
Emotion de la tribu, grand conseil des vétérans qui décident de demander
au Père de se rendre jusqu’au _Très Grand Chef de la Prière_, pour lui
présenter _tous les cœurs contents des Lintchanrè_. Ils apportent au
missionnaire cent paires de mocassins, «vu qu’il usera bien cela, pour
faire un si long voyage». Au Pape, ils envoient un morceau de pemmican
fait exprès pour lui par la sauvagesse la plus pieuse, une grasse langue
fumée de caribou et une paire de souliers fins en peau de renne,
damassés en poil de porc-épic.
[Illustration: RR. PP. ROURE ET BOUSSO
(_Costume mi-saison_)]
--Avec cela, _le Chef des Grands Chefs de la prière_ sera content, je
pense, dit le chef des Plats-Côtés-de-Chiens.
Oui, le Pape fut content, si content qu’il riait, comme il n’avait sans
doute ri depuis qu’il avait dit adieu à sa gondole de Venise, en
apprenant ces nouvelles, et d’autres meilleures, de la bouche du Père
Roure. Il prit le pemmican, la langue, les mocassins, les palpa, respira
leur bonne odeur sauvage, goûta... un peu de ce qui pouvait être goûté,
et mit le tout dans un rayon de sa bibliothèque privée, en bénissant les
bons Indiens, et en songeant peut-être que si tous les fidèles confiés à
sa houlette ressemblaient à ses enfants des forêts arctiques, il serait
le radieux Pasteur d’un bercail qui connaît Jésus, et que Jésus
connaît.
[Illustration: MISSION NOTRE-DAME DE LA PROVIDENCE VUE DU MACKENZIE
(CONGELÉ)]
CHAPITRE XIV
LES ESCLAVES
NON FECIT TALITER OMNI NATIONI--_Mission de Notre-Dame de la
Providence, au fort Providence.--Le palais de Mgr Grandin.--«Plus
heureux que le Schah de Perse».--Le couvent des Sœurs
Grises.--Cinquante ans de leur apostolat.--Le Père Lecorre.--«Oh!
qu’elle est belle, ma Bretagne!»--Le_ MAGNIFICAT _de l’expédition
1895.--Qu’est-ce qu’un lièvre?--Mission du Sacré-Cœur, au fort
Simpson.--Babel.--Le Père Brochu.--Hospice des Sœurs
Grises.--Mission Saint-Raphaël, au fort des Liards.--Le fort des
Poux et la danse dénée.--La_ BONNE FEMME _Houle.--Le Père de
Krangué.--Champion mutilé.--Mission Saint-Paul au fort Nelson.--Le
Père Lecomte.--Le Père Gourdon.--Mission Sainte-Anne, au fort
Rivière-au-Foin.--Mort du Frère Hand.--Mission de N.-D. du
Sacré-Cœur, au fort Wrigley._
La tribu des Esclaves peut redire l’exclamation d’Israël: «_Non fecit
taliter omni nationi._ Dieu n’a fait pour aucune tribu dénée ce qu’il a
fait pour nous».
Ils eurent la fleur et le nombre des missionnaires: Nos Seigneurs
Grandin, Faraud, Clut, Grouard; les Pères Grollier, Gascon, Petitot,
Genin, de Krangué, Lecorre, Ladet, Roure, Dupire, Gourdon, Audemard,
Lecomte, Brochu, Ducot, Laity, Constant-Giroux, Gouy, Le Guen, Vacher,
Frapsauce, Laperrière, Andurand, Bousso, Moisan, Bézannier.
Privilégiés de tant de travaux et de grâces, ont-ils répondu aux
espérances?
Oui, mais faiblement.
Mgr Grouard les caractérisait, en 1871, d’un jugement qu’il n’eut jamais
à modifier:
Ces Esclaves n’ont pas de grands vices; mais ils n’ont pas de
grandes vertus non plus. Ils sont mous, lents et paresseux pour la
prière, et diffèrent en cela des autres tribus montagnaises, où
l’on trouve l’élan et la ferveur.
Leur nom français ou anglais, _Esclaves, Slaves_, leur vient des
découvreurs qui remarquèrent leur apathie et servilité naturelles. Dans
les idiomes dénés, ils sont «_Ceux qu’on laisse vivre_», sous-entendu:
parce qu’ils ne valent pas la peine qu’on les extermine. Leur histoire
tiendrait sans doute en ces mots de dédain. Avant l’époque de la
religion pacificatrice, ils furent chassés du Grand Lac des Esclaves,
leur domaine, par les guerriers du Sud et de l’Est. Au Nord, les
Peaux-de-Lièvres et les Loucheux leur barrèrent les abords du Cercle
polaire. Il resta aux Esclaves l’espace central, immense, de
l’Extrême-Nord, le cœur du vicariat du Mackenzie.
MISSION NOTRE-DAME DE LA PROVIDENCE (Fort Providence)