L’épanchement du Grand-Lac des Esclaves sur le Nord constitue le

Mackenzie proprement dit. Le _fleuve géant_--_Naotcha_--commence donc sa

marche par une source de 35 kilomètres de large. Une peuplade d’îles et

d’îlots, les _Iles Desmarais_, sorties tout à coup du sein des eaux,

forment à son défilé une entrée triomphale.

A la tête et au milieu de cet archipel, paraît une île à la vaste

verdure, et dont les bords sont fréquentés par les migrations

poissonneuses du lac et du Mackenzie. Là, fut établi le premier

fort-de-traite pour les Esclaves, le fort de la _Grande-Ile_ (_Big

Island_).

Là aussi, fut rencontré par le Père Grollier, le 14 août 1858, le

premier groupe de la tribu. Le missionnaire appela la future paroisse:

Mission du Saint et Immaculé Cœur de Marie.

Elle ne dura que trois ans.

En 1861, Mgr Grandin, trouvant la Grande-Ile trop pauvre en terre et en

bois, trop en butte aux inondations et aux tempêtes du Grand Lac,

résolut de chercher plus loin. Il engagea son canot dans le dédale des

Iles Desmarais, traversa l’expansion du Mackenzie, dite le lac Castor,

_sauta_ un rapide, long, bruyant, mais non périlleux, et, avisant sur la

rive droite un promontoire couvert d’une forêt à demi-calcinée, prête à

servir de combustible et de pièces à construction, il aborda. C’était à

64 kilomètres en aval de la Grande-Ile. En face, le soleil couchant

mêlait son or aux chevelures des premières îles qui élargissaient le

fleuve en un lac nouveau. Au pied du cap, un tranquille remous invitait

les bateaux. Dans les parages du remous, des masses de poissons

attendaient les filets. Monseigneur ne pouvait hésiter.

Comme il escaladait la grève, la barque de M. Ross, chef du district du

Mackenzie pour la Compagnie, le rejoignit.

Les formules de politesse échangées, le prélat ne s’exposa pas à être

supplanté. Etendant un bras sur le groupe de métis dont il faisait ses

témoins, et l’autre sur les hautes herbes du promontoire, il dit à M.

Ross:

«--Je vous déclare, monsieur, que je prends possession de cette place,

pour y fonder une mission. Je regarde comme une bonne fortune de pouvoir

le faire, en présence du premier magistrat du pays.»

Le bourgeois, qui avait convoité le même endroit pour l’établissement

d’une église protestante, paraissait «peu enthousiaste».

«--Monseigneur, dit-il, vous ne savez pas ce que vous faites. Comment

vivrez-vous ici? Vous ne pouvez pas tenir tête aux protestants; vous

n’êtes pas assez riches.

«--Monsieur, repartit l’évêque, les richesses ne suffisent pas. Dans ce

pays, il faut surtout savoir s’en passer, en se sacrifiant.»

Le bourgeois parut surpris de cette réponse.

«--Fou de Kirby!--c’était le nom de son ministre--fou de Kirby! dit-il

en anglais, à son commis, je lui avais dit cependant que c’était une

excellente place.»

* * * * *

La nouvelle mission devait être la cellule-mère de l’Extrême-Nord,

l’évêché du vicaire apostolique d’Athabaska-Mackenzie, dont Mgr Taché

servait la cause à Rome, l’emplacement d’un orphelinat-hôpital pour les

petits et les destitués du désert, la _providence_ de la religion

catholique. C’est pourquoi Mgr Grandin la baptisa: Mission de la

Providence.

Le 16 juillet 1915, le T. R. P. Belle, O. M. I., assistant du supérieur

général de la Congrégation des Oblats, et visiteur officiel du

Mackenzie, voulut enrichir de la protection spéciale de Marie la chère

mission, et changea le premier vocable en celui de _Notre-Dame de la

Providence_.

La Compagnie de la Baie d’Hudson dut suivre les sauvages et le

missionnaire, et se contenter de placer son fort de Big-Island à la

suite de la forteresse de l’Eglise catholique.

* * * * *

C’était le soir du 6 août 1861, fête de la Transfiguration de

Notre-Seigneur, que Mgr Grandin avait choisi le Thabor, où devait

s’élever l’édifice de tant de vertus, de tant de mérites. Le lendemain,

il célébra le saint sacrifice sous sa tente; il planta une grande croix,

construite durant la nuit, par le Frère Kearney; et, remettant à l’eau

son canot, il poursuivit sa course.

* * * * *

Le 9 juillet 1862, le Père Gascon et le Frère Boisramé vinrent commencer

les travaux, au pied de la croix.

Le 12 août, Mgr Grandin et le Père Petitot trouvèrent les deux pionniers

«sapant des arbres, arrachant des écorces de sapin, établissant une

pêcherie, etc... La mission se composait d’une tente en toile, dressée

sur la falaise, de la croix et d’un échafaudage.»

Le Père Gascon, dont la tâche était achevée à la Providence, partit,

avec Mgr Grandin, pour le fort des Liards.

Trois semaines après, Mgr Grandin revenait, pour travailler lui-même

avec le Frère Boisramé et permettre au Père Petitot de consacrer son

temps à l’étude des langues sauvages.

Il y avait alors: «une baraque de 22 pieds carrés, et une chapelle y

attenant de 15 pieds sur 8.»

Tandis que le Frère Boisramé faisait les cheminées, les fenêtres, les

toits de la baraque, Mgr Grandin, n’ayant même pas une truelle pour

outil, pétrissait de ses mains les torchis et la fange dont il

bousillait et crépissait ensuite les murailles.

[Illustration: DEUXIÈME BATISSE DE LA MISSION PROVIDENCE, DONT LE

PRINCIPAL OUVRIER FUT MGR FARAUD]

A force de travailler, ils réussirent à se donner le bonheur de «loger

Notre-Seigneur», en la fête de la Toussaint[55].

Le 8 décembre suivant, le Père Petitot et le Frère Boisramé partaient

pour le Grand Lac des Esclaves, laissant Mgr Grandin seul, à la

Providence, avec un enfant de 13 ans (Baptiste Pépin) et deux sauvages

_engagés_, «fort exigeants et paresseux». Cette solitude dura huit mois,

pendant lesquels l’évêque prépara le développement de la mission. Le

temps que lui laissait le service des âmes se passait à abattre des

arbres, qu’il faisait équarrir par les engagés, et à les charrier

ensuite lui-même sur la neige. Il n’y avait non plus d’autre

blanchisseur ni raccommodeur de linge que lui. Au dégel, il bêcha et

ensemença un petit jardin.

Enfin, le 18 août 1863, à 3 heures du matin, lui arrivèrent deux

valeureux compagnons: le Père Grouard et le Frère Alexis.

Mgr Grandin raconte la vie intime de la communauté ainsi formée, durant

l’hiver 1863-1864:

Nous n’avons encore dans tout mon palais ni lit, ni chaise; nous

couchons au grenier, dans un lit aussi grand que le grenier

lui-même: nous y sommes quatre à l’aise. Si nous manquons de

quelque chose, ce n’est certes pas de pauvreté. Bien des objets que

nous attendions de Saint-Boniface ne nous sont point arrivés. Nous

manquons par conséquent d’outils pour travailler, de papier pour

écrire, d’hosties pour dire la sainte messe (nous tâcherons d’en

faire), et moi d’habillements pour me vêtir. Entre tous, nous

n’avons ni montre ni horloge; nous sommes tous réglementaires; nous

mangeons quand nous avons faim, nous mesurons nos oraisons et nos

méditations à l’horloge de notre ferveur, ou plutôt de ma ferveur,

car c’est moi qui donne le signal: aussi, jugez comme tout se fait

bien. Notre grand embarras est pour nous lever. Si le frère voit

les étoiles, il est assez sûr de son coup; mais les étoiles sont

souvent voilées, et encore, quand elles paraissent, faut-il ouvrir

les yeux pour les voir, et même sortir, ce qui n’est pas commode

quand on couche au grenier et qu’il faut descendre par une

mauvaise échelle. Nous nous levons, je pense, assez régulièrement

entre deux et six heures. Nous ne brûlons qu’une chandelle à la

sainte messe; nous employons l’huile de poisson dans nos longues

veillées: nous espérons ainsi avoir de la chandelle pour tout

l’hiver.

«--Jamais, répète Mgr Grouard dans ses conversations, à soixante ans de

distance, jamais de notre vie nous n’avons eu tant de plaisir qu’en cet

hiver de la Providence. Il fallait nous voir grimper à notre grenier,

avec notre échelle en bouts de cordes, et aller, à quatre pattes,

chercher, l’un par-dessus l’autre, notre place, sur la natte de peau,

étendue entre le toit de terre et le plafond. Nous y dormions tous

quatre, en rang, Mgr Grandin, le Frère Alexis, Baptiste Pépin, petit

serviteur de Monseigneur, et moi... Quelquefois le pied, la jambe, et

encore plus, d’un maladroit passait à travers le plafond: c’était une

planche ou des perches qui dégringolaient--nous n’avions pas de

clous.--Ah! là, on s’en donnait de rire! On mangeait du chien, du

corbeau, du putois, des fois rien du tout; mais pas un de nous, je vous

le promets, n’aurait changé de place avec le Schah de Perse...»

* * * * *

Les journées de ce même hiver 1863-1864 se passèrent dans un

redoublement d’activité. Il s’agissait de construire, à l’aide d’une

scie de long, d’une hache et de chevilles de bois, l’orphelinat-hôpital

des Sœurs Grises.

Toujours sur le même ton, Mgr Grouard rappelle le _fervet opus_:

--Mgr Grandin abattait les arbres, dans une île, et les charriait avec

les chiens sur le Mackenzie: c’était sa part. Je sciais en long les

billots avec le Frère Alexis: c’était la nôtre. Puis, tous, avec le coup

de main des _engagés_ que nous prêtait la Compagnie, nous élevions la

bâtisse. Quand le corps du couvent fut debout, nous, les bâtisseurs, en

étions stupéfaits! Pensez-y donc: une maison à un étage, dans ce fond du

Nord! Et les sauvages, quand ils virent l’escalier du dehors qui menait

à l’étage, ce qu’ils en furent effrayés! Après de longues hésitations,

ils se décidaient à monter sur leurs mains et leurs genoux. Monter

allait encore: mais descendre! Réflexion faite, ils descendaient sur le

fond... de leur pantalon, ceux qui en avaient. Ils prenaient le vertige

là-haut. Et nous, à monter et descendre cela avec nos pieds seulement,

nous grandissions dans leur estime de cent coudées au moins!»

* * * * *

Les Sœurs Grises--Sœurs de la Charité de l’Hôpital général de

Montréal--arrivèrent à leur maison de l’Extrême-Nord, le 28 août 1867.

Le 30 novembre, le Père Grouard écrivait à Mgr Taché:

Permettez-moi de vous dire ce que j’ai à l’idée, touchant la venue

de ces bonnes chrétiennes à la Providence. Sans mentir, je ne suis

pas sûr de ne point faire un rêve, quand je vois ce couvent et les

sœurs logées dedans. Je n’en reviens pas de la sainte audace, de la

divine folie qu’ont eue ceux qui ont donné l’impulsion, et ceux qui

ont exécuté l’entreprise. Jamais je n’avais cru la chose faisable;

et, bien que je susse que Monseigneur Faraud était allé les

chercher au lac la Biche, je n’osais compter sur la réalisation de

ce projet. Encore à présent, bien qu’il y ait trois mois qu’elles

sont ici, en personne, je me frotte les yeux pour me convaincre que

je suis bien éveillé, et je crains d’être sous l’impression d’une

illusion qui me captive. Quand j’y réfléchis, je crois que, si

j’étais athée, je serais forcé de reconnaître un Dieu; si je me

défiais de la Providence, je serais forcé de me jeter entre les

bras de la souveraine bonté, en voyant le courage et le dévouement

de ces quelques femmes. Car vraiment leur venue est un _martyre_

dans le sens propre du mot, un _témoignage_ irrécusable de notre

sainte foi et de toutes les vérités de la religion.

Un couvent de religieuses sur les bords du Mackenzie! Encore une

fois, Monseigneur, je n’en reviens pas. C’est la fin du monde, ou

plutôt c’est une création, une ère nouvelle pour nos pays barbares!

La _création_ a subsisté; elle s’est multipliée--plus de cinquante ans

le proclament aujourd’hui;--et les _pays_ abordés, en 1867, par les

Sœurs Grises, ont cessé d’être _barbares_.

Cinquante ans de la même bonté souriante, du même dévouement sans

calcul, passant du cœur de celles qui tombent au cœur de celles qui

arrivent, ont sauvé de la mort, dans leur berceau de neige, des légions

de petits enfants: grâce aux Sœurs Grises, ils furent baptisés,

enseignés, élevés, ils ont vu Dieu. Cinquante ans de baume et de

tendresse, versés sur toutes les plaies des corps et des âmes, ont

changé les solitudes de glace, où la barbarie condamnait à mourir les

malades, les délaissés, les vieillards, en asiles du bonheur. Cinquante

ans d’isolement volontaire, de pauvreté, d’abnégation totale, ont formé

à la Congrégation des Sœurs de la Charité sa parure apostolique la plus

belle. Cinquante ans de mérites continus sont descendus de

l’Extrême-Nord, en fontaines de grâces, en afflux de vocations

religieuses, sur Montréal, sur Ottawa, sur Québec, sur Saint-Hyacinthe,

sur Nicolet, maisons-mères des Sœurs Grises, pépinières vivaces,

immortelles, plantées par la Vénérable d’Youville, la Canadienne et la

Charitable du XVIIIe siècle. Quelle fierté pour le Canada d’avoir

donné--de donner toujours--aux membres souffrants du Christ de telles

puretés, de telles vaillances! Quelle gloire attend ces

vierges-missionnaires dans les parvis réservés du Ciel, où fleuriront

les pieds qui portent au pays des rapides et des glaces, avec la même

foi, avec le même amour qu’au pays des fleurs et du soleil, l’Evangile

de la paix, l’Evangile de la charité! _Quam speciosi pedes

evangelizantium pacem, evangelizantium bona!_

[Illustration: COUVENT ET ORPHELINAT DE N.-D. DE LA PROVIDENCE]

L’Oblat qui demeura le plus longtemps à la mission de la

Providence--ange tutélaire des Sœurs Grises et de leurs orphelins--fut

le Père Lecorre. Il y reçut l’onction sacerdotale des mains de Mgr Clut,

en 1870; il y prononça ses vœux de religion, en 1876; il y remplit, de

1876 à 1901, la charge de supérieur. Il est maintenant à Saint-Albert,

maison de retraite pour nos vétérans, sevré du monde par une cécité

qu’il contracta dans les neiges du Nord, mais jouissant encore des vives

qualités de son âme, et les consacrant toujours à l’apostolat par les

œuvres en prose et en vers qu’il ne se lasse pas d’écrire. A ses

orphelins de la Providence, il conserve le meilleur de ses pensées et de

ses prières.

Les vicariats d’Athabaska-Mackenzie doivent au Père Lecorre, quêteur

éloquent et recruteur entraînant, outre les ressources d’aumônes

considérables, une phalange d’ouvriers, dont il sera difficile de

trouver les pareils, lorsqu’ils seront tombés. Le tiers des pères de

l’Extrême-Nord et la moitié des frères sont de ses conquêtes. Ainsi les

Frères Lecreff, Louis et Jean-Marie Beaudet, Josso, Corfmat, Barbier,

Carrour, Hémon, Lorfeuvre, Leborgne, Rio, pour ne nommer que des frères.

Arrivés de leur village, imberbes jouvenceaux, ils sont devenus des

patriarches à barbe grise, et les piliers de base de nos missions. Nous

les retrouverons.

C’est en Bretagne, de préférence, où «le sol est dur et le cœur est

fort», que le Père Lecorre, Breton de Vannes lui-même, tendait ses

appâts. Et les petits Bretons de mordre à belles dents de foi et

d’enthousiasme. Sitôt pris, sitôt emmenés par le maître-pêcheur, et

jetés aux fleuves et aux lacs polaires.

Caravanes sur caravanes _sautaient_ les rapides de l’Athabaska,

traversaient les grands lacs, et descendaient le Mackenzie, en chantant

des airs bretons. La terre de leur mission en vue, ils lançaient à leurs

amis qui, en agitant leur mouchoir, les attendaient sur la grève:

_Nous venons encor

Du pays d’Arvor..._

C’est toujours leurs délices, en fendant les «flots harmonieux» des

soirs tranquilles, de répéter aux échos sauvages, à la cadence des

rames, les strophes de leur poète:

Oh! qu’elle est belle, ma Bretagne!

Sous son ciel gris, il faut la voir:

Elle est plus belle que l’Espagne,

Qui ne s’éveille que le soir!

Elle est plus belle que Venise,

Qui mire son front dans les eaux...

La dernière des expéditions conduites par le Père Lecorre sur le Grand

Lac des Esclaves, en juillet 1895, oublia toutefois ses chansons, ou

mieux elle acheva ses 38 heures d’épouvante par un cantique plus beau

que les chants de Bretagne, par le _Magnificat_ des actions de grâces,

ainsi qu’après les miracles de Lourdes.

Il y avait, avec le Père Lecorre, cinq Bretons, aspirants Oblats: le

Père Vacher, les Frères Corfmat, Rio, Barbier, Le Moël; deux Bretonnes,

postulantes Sœurs Grises du Canada--aujourd’hui Sœurs Didace et

Denise--; quatre orphelines trouvées en chemin et cinq rameurs indiens.

L’embarcation était la barge grossière, sans voile et sans quille, que

nous savons. Toutes les pièces de ravitaillement de l’orphelinat de la

Providence, pour l’année suivante, formaient la cargaison.

Depuis le fort Résolution jusqu’aux Iles Brûlées, lieu du dernier

campement sur le Grand Lac, tout allait au mieux.

Dès trois heures du matin, raconte le Père Lecorre, notre guide

Alphonse Mandeville nous donna l’éveil; une brise favorable s’était

levée dans la nuit et on partit gaîment à la voile, pointant vers

l’île aux Morts, au nord-ouest. Déjà elle apparaissait à l’horizon;

une demi-heure du train dont nous filions, et nous allions allumer

un bon feu pour nous réchauffer, un feu du Père Vacher.

Mais la brise fraîchissait de plus en plus et changeait de

direction. Notre bateau dérivait insensiblement vers le large, sous

l’effort du vent de côté; les lames devenaient houleuses. Nous

commencions à être anxieux, car nous voyions la terre, au lieu de

se rapprocher, s’éloigner insensiblement. Le soleil se couvrait de

gros nuages, et la tempête se déchaînait.

Plus de soleil, bientôt plus de terre; une espèce de brume nous

enferme dans un cercle infranchissable. Alors nos gens de s’écrier:

--Malheur à nous! Nous sommes perdus!

Je ne le sentais que trop; mais je craignais de le dire, pour ne

décourager personne:

--Si on essayait du côté de terre, à force de rame?

--Inutile, Père, la rame ne peut rien contre cette bourrasque!

Regarde ces montagnes de vagues! Dans quelques instants, si Dieu ne

nous sauve, nous allons être engloutis!

Oh! quel morne silence succède à ces paroles! Les pleurs des quatre

petites filles font seuls écho aux mugissements du lac déchaîné;

notre bateau, disloqué par ces furieux assauts, menace à chaque

moment de s’entr’ouvrir.

Notre suprême espoir est en Dieu et en sa sainte Mère. Nous

récitons le chapelet, et faisons vœu de réciter un rosaire devant

Notre-Dame de Lourdes. Pour ma part, je fais vœu de faire, par

l’entremise de mon frère Joseph, un pèlerinage à Sainte-Anne

d’Auray; et, le chapelet en main, je continue à prier tout le jour,

toute la nuit, car notre bateau file, ballotté d’une façon

affreuse. Le Père Vacher est bien malade du mal de mer, ainsi que

nos filles et nos enfants. Cela fait diversion en quelque sorte à

leurs angoisses. Quant à moi, je suis, par instants, comme au

désespoir de nous voir mourir, au moment d’arriver au port.

Alphonse tient toujours le gouvernail, aidé par un des nôtres; mais

il est épuisé de fatigue. J’ai une petite boussole; je la pose près

de lui afin qu’il puisse toujours diriger vers le nord-ouest. Oh!

quelle nuit d’anxiété! Au matin, la brume de tempête se dégage peu

à peu, mais le vent souffle toujours avec violence, et nos regards

ont beau fouiller l’horizon dans tous les sens: pas de trace d’île

ou de continent. On pompe avec activité, car l’embarcation fait eau

continuellement. Nos hommes sont transis de froid... Je n’avais pas

dormi beaucoup depuis plusieurs nuits: la fatigue et l’angoisse

finirent pas m’accabler, et je m’assoupis quelques instants. Il me

semblait longer de vertes allées! La terre était belle!... Puis je

revenais à la triste réalité... Pas de terre... Où étions-nous?...

Enfin, vers midi, quelqu’un distingua comme un rivage derrière un

rideau de brume. Comme tous les yeux se fixèrent sur ce point!...

Que d’opinions contradictoires!... Et cependant c’était bien la

terre, le salut. Marie avait exaucé nos vœux. A six heures du soir,

nous récitions encore en commun le chapelet; mais, cette fois,

devant un bon feu; et toutes les branches d’alentour étaient

chamarrées d’étoffes, pour y sécher... Comme nous nous étions

écartés de notre chemin! Nous avions traversé le lac dans toute sa

largeur, et c’est vraiment providentiel que nous ayons pu échapper

à la mort, vu la fragilité de notre embarcation, dont quelques

clous de deux pouces retenaient seulement les principales pièces...

Le mardi, 16, fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, nous arrivâmes à

la Providence.

Coïncidence remarquable, nos bonnes sœurs, voyant la tempête,

avaient allumé un cierge devant Notre-Dame de Lourdes, le jour même

où nous pensions périr!

Nous renonçons à dire les longues épreuves communes des missionnaires et

des Sœurs Grises, à la Providence. Cette courte lettre, de Mgr Faraud à

Mgr Taché, le 12 novembre 1869, en indique le commencement:

...Trois fois, dans deux mois, la mission a été menacée d’être

détruite par le feu: la première et la seconde on n’avait eu guère

que l’effroi; mais la troisième a failli nous mettre tous, non pas

sur la rue, mais sur la grève. Avant qu’on eût le temps de s’en

apercevoir, 1.800 planches ou madriers en pile, à 30 mètres de la

maison, étaient en feu, et un vent violent projetait la flamme sur

la couverture et la maison elle-même. C’est un vrai miracle qu’elle

n’ait pas été réduite en cendres.

La perte de toutes ces planches ramassées avec beaucoup de peines

et de dépenses, durant deux hivers, pour achever la maison et

commencer la chapelle, nous jeta en arrière pour plusieurs années.

Au feu est venue se joindre la disette. Durant tout l’été, nous

avons vécu au jour le jour, attendant le poisson, d’un repas à

l’autre. Le bon Frère Boisramé a réellement été notre sauveur.

Comme le poisson est excessivement rare ici, en été, il a

constamment tenu de 18 à 20 rets à l’eau; et, à force de courir la

nuit et le jour, il a, comme il dit, sauvé la nation...

Les rets du Frère Boisramé étaient tendus, alors, dans le remous, au

pied de la mission. Mais, le remous s’épuisa bientôt, et il fallut

retourner, chaque année, à la Grande-Ile, au bord du Grand Lac des

Esclaves, à 64 kilomètres de la Providence, pour la pêche des 25.000

poissons nécessaires.

Sur les accidents de ces pêches lointaines et sur leurs conséquences, le

lecteur est renseigné.

Deux fois, entre autres, le poisson fit défaut: la première, en 1885; la

seconde, en 1904.

En 1885, on dut prendre 3.000 lièvres pour ne pas mourir, et 8.000 en

1904. Une telle montagne de peaux fut jetée au Mackenzie, le dégel venu,

que le fleuve en était couvert.

* * * * *

Huit mille lièvres en un hiver, allez-vous dire! Et des lièvres! Mais

quelle Capoue de délices est donc ce Mackenzie!

Considérez.

On entend par lièvre, au Mackenzie, un animal qui, gris l’été et blanc

l’hiver, ne ressemble au lièvre des gras _tirés_ de l’Europe que par ses

formes organiques. Il a en propre la petitesse, la maigreur extrême,

l’insipidité de la chair, s’il est permis d’appeler chair deux filasses

de fibres sèches collées au derme autant qu’aux os. Rossinante de

lièvre, il pèse une plume. Ecorché, bouilli, il fournit un ragoût

raccorni, odorant le sapin, et dont un chien de France se détournerait.

Manger du lièvre signifie, chez nous, la misère vivante.

Et béni soit cependant notre lièvre! Si minime soit-elle, sa valeur

nutritive empêche de succomber. Huit mille lièvres ont sauvé la vie à

cent personnes. Et même serait-il impossible de mourir de faim, au

Mackenzie, s’il y avait toujours des lièvres.

[Illustration: NOTRE LIÈVRE DU NORD]

Mais le lièvre n’est pas toujours là. Il ne rôde dans les bois que par

époques. Chaque sept ans, il disparaît. Se cache-t-il pour mourir?

Emigre-t-il? L’un et l’autre, dit-on. Ce que l’on sait, c’est que de

millions d’individus il passe au dépeuplement complet, et qu’alors le

chasseur ne peut plus se risquer au loin; que pour trois ou quatre ans

il n’y aura plus de lièvres; et qu’après ce temps ils reviendront peu à

peu, jusqu’au nombre d’autrefois, pour disparaître encore tout à coup.

Qu’adviendrait-il des missionnaires, des Sœurs de Charité, des

orphelins, des malades et des vieillards recueillis, si, la même année,

le renne, le poisson et le lièvre venaient à manquer ensemble?

Question d’angoisse que personne n’ose formuler, là-bas.

Tous croient par la foi et savent par l’histoire que saint Joseph, lui,

ne manquerait pas. Il suffit.

MISSION DU SACRÉ-CŒUR (Fort Simpson)

Le voyageur descendant le Mackenzie, à deux jours de rames du fort

Providence, aperçoit, au bout d’une droite avenue, une île qui se

confond avec le continent et qui ressemble au chevet d’une croix

immense, dont les bras seraient le fleuve lui-même tournant à droite et

la rivière des Liards arrivant sur la gauche. Un fort-de-traite et deux

missions, l’une catholique, l’autre protestante, dominent le chevet:

c’est le fort Simpson.

Le fort Simpson est géographiquement, et fut longtemps en importance

commerciale, le vrai centre du Mackenzie.

* * * * *

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 26 / 40 段