Roulant en chemin de fer, à travers cette _prairie_ qu’il avait si

lentement parcourue, avec les bœufs, vingt-sept ans auparavant, et

rêvant aux merveilles du génie humain, il prenait, sur ses genoux, son

dîner de sandwich. Des débris l’embarrassèrent. Il les jeta par la

portière, et, avec eux, le bel anneau du sacre. Le télégraphe, autre

_merveille_, eut beau, de la gare suivante, sonner alarmes sur alarmes à

l’_homme de section_: les recherches n’aboutirent qu’à laisser à

l’ancienne prairie vierge l’améthiste et son écrin. Un chanoine d’Ottawa

prêta son humble jonc à Sa Grandeur, qui voulait bien étrenner ses

pouvoirs par une confirmation solennelle, à l’église du Sacré-Cœur.

A Québec, Mgr Joussard vit les premières assises de l’auguste assemblée.

Puis, comme Mgr Clut au concile du Vatican, l’ennui le prit de ses

missions.

Il attendit cependant l’heure de jouir d’une consolation que lui avait

promise la vieille et bonne cité française du Canada: la consolation

d’assister à un triomphe du Sacré-Cœur. Les Oblats, qui, depuis le Père

Durocher, avaient dirigé la paroisse Saint-Sauveur, très populeuse, et

si Québecquoise, y avaient fait s’épanouir dans sa splendeur la dévotion

au Sacré-Cœur. Le Père Lelièvre, directeur des hommes et jeunes gens,

prépara aux Pères du concile, invités pour le 21 septembre, une

manifestation générale, simplement semblable à celles qui se sont

renouvelées chaque premier vendredi du mois, depuis 1905 jusqu’à nos

jours, sauf que, ce soir-là, les braves ouvriers, endimanchés, furent

chercher les évêques dans des carrosses de gala, et que leur procession

se déroula dans les décors féeriques des rues du vieux Québec. L’église

Saint-Sauveur débordait, jusqu’aux recoins de la place publique, de ces

milliers d’hommes, amis du Sacré-Cœur. A entendre chanter et prier cette

masse de poitrines, les prélats comprirent que le Règne du Sacré-Cœur

était bien établi sur le peuple canadien, et qu’il n’avait plus qu’à

rayonner de Québec sur l’immense continent. Les comptes rendus de la

cérémonie rappelaient, le lendemain, les paroles d’admiration,

prononcées par les Pères du Concile, à ce spectacle. Mgr Joussard

s’était écrié:

«--Je puis maintenant chanter mon _Nunc dimittis_. Jamais je ne verrai

rien de plus beau sur la terre!»

[Illustration: «BIDET» DE MGR GROUARD (_dans les savanes de la rivière

la Paix_)]

La France invitait alors l’évêque-missionnaire qui n’avait jamais revu

son pays natal. Mais, loin de se rendre à cet appel, ne se donnant même

pas le temps d’assister jusqu’au bout aux séances du Concile, il dit

adieu à une civilisation qu’il avait si bien compté ne plus revoir, et

repartit pour le fort Vermillon, où sa hache l’attendait pour abattre

les sapins d’une nouvelle construction et pour bûcher le bois de

chauffage de l’hiver qui venait. Chemin faisant, de par le vicariat, il

écrit:

Je vous prie de croire qu’à mon arrivée au lac Wabaska, on ne

m’aurait pas pris pour un évêque. Aussi le Père Batie avait peine à

nous reconnaître, tellement nous étions, le Père Jaslier et moi,

dans un état indescriptible. La pluie pendant six jours, des marais

à rester dedans, et la dernière journée dans l’eau jusqu’à la

ceinture, pendant plus d’une heure, appelant, criant qu’on vienne

nous aider à traverser, et, pour bouquet, durant quatre heures de

nuit, à travers des fondrières sans nom, des ponts coupés par le

milieu, où mes chevaux se lançaient pour atteindre l’autre bord et

s’engouffraient dans des tourbillons de vase gluante d’où il

fallait les arracher, presque sans les voir. Plus d’une fois, dans

ce beau voyage, les chevaux nous ont descendus de selle. Parfois

même, ces pauvres bêtes s’anéantissaient tellement sous nous que,

les deux pieds à terre, nous pouvions en reculant, quitter notre

siège sans même toucher à la selle... Jamais, de ma vie de

missionnaire, je n’ai vu pareils bourbiers, si profondes

fondrières. Mais le bien se fait. On s’en donne la peine.

De Mgr Joussard, nous avons retrouvé une perle fraîche--combien plus

précieuse que celle de la prairie!--dans l’amas des correspondances

conservées par Mgr Clut. Nous nous permettons de reprendre cette lettre,

parce qu’elle présente l’une des épreuves du lot commun des

missionnaires, que nous n’avons pas décrite: l’arrêt soudain d’un esquif

dans les glaces.

Le Père Joussard est au fort Smith, l’automne 1884. Les Indiens veulent

le retenir parmi eux. Mais il doit partir pour sa résidence de

Saint-Joseph, avec une barque contenant 112 ballots, qui viennent

d’arriver aux rapides, et qui sont les effets des missions du Mackenzie

pour 1885. L’hiver menace. C’est de ce voyage qu’il rend compte à Mgr

Clut:

«...Il faut que je quitte mes enfants; mais mon cœur se resserre comme

si de nouveau je faisais le sacrifice de la famille. Ah! c’est que je

les aime ardemment mes sauvages. Et ils en sont dignes!

«La terre est déjà couverte de son blanc linceul. Le temps est froid. La

neige tombe abondante. La rivière s’épaissit. Nous sommes le 13 octobre.

Je pars avec trois jeunes gens, non sans me confier de toute mon âme à

notre bonne Mère: car je prévois plus d’un danger... Le lendemain, notre

timonier tombe malade, incapable de tenir la rame. Je prends sa place.

Le temps presse. De gros glaçons, vraies banquises, se promènent déjà

sur la rivière. Jour et nuit, nous nous laissons emporter au courant,

car mes deux rameurs sont insignifiants pour une charge d’environ 11.200

livres, dont notre bateau déborde. Je ne crains qu’une chose: échouer en

plein fleuve, sur quelqu’un des bancs de sable, nombreux à cette époque

de la décroissance des eaux. Le pesant bateau, une fois plaqué sur

l’écueil par le courant, résisterait à tous nos efforts; et la glace ne

tarderait pas à nous y briser. Ce que je craignais, nous arriva dans les

ténèbres de la troisième nuit; et, sans un secours d’en-haut, je ne sais

ce qui fût advenu de nous. Voyez-nous donc au milieu de ce fleuve.

Depuis longtemps nous luttons pour gagner la rive gauche, et avoir

ainsi, en cas de malheur, la ressource de regagner à pied, à travers

bois, notre île lointaine (l’île d’Orignal) du Grand Lac des Esclaves.

Mais, malgré nos efforts, nous ne gagnons rien: le courant et les

banquises nous poussent avec fureur sur la rive droite où nous attend le

désert, la mort. Des glaçons, mordants comme des limes, pressent sans

cesse les flancs de notre embarcation, et vont finir par les ouvrir. La

nuit est profonde, et, dans les ténèbres, on n’entend que des grands

bruits de glaçons qui se concassent, rompent les digues formées par

leurs devanciers, et se précipitent de nouveau par avalanches. Ce fracas

du large nous épouvante, quand tout à coup il retentit autour de nous.

Nous nous croyons dans un vrai rapide. La glace se rue autour du bateau

qui tressaille des secousses: nous sommes échoués. Le courant,

continuant sa course, nous laisse ses glaces, qui s’accumulent et se

dressent bientôt, au-dessus de nos têtes. Ramer est impossible: nous

sommes au milieu d’un glacier. Nous mettre à l’eau serait nous faire

déchirer et emporter. Force nous est donc d’attendre une éclaircie pour

tenter le sauvetage. Dix minutes s’écoulent, dix minutes bien longues,

pendant lesquelles ma prière monte à Marie, la suppliant de nous prendre

en pitié et de venir à notre aide. Encore une tentative: nous voilà à

l’eau, dans un moment que nous croyons favorable, pour dégager la barque

à coups d’épaules. Elle ne remue pas d’une ligne; elle est sur le roc.

Mais voici venir sur nous une banquise plus grande; si elle nous frappe,

c’en est fait; nous sommes perdus! Ma prière et ma confiance en Marie

redoublent avec nos efforts. C’est le succès: le bateau tourne sur

lui-même, comme sur un gond; nous sautons à bord, évitons la banquise,

et gagnons la rive gauche, au prix d’une heure encore de lutte contre la

rivière. Nous constatâmes alors que le danger avait été plus grand que

nous ne l’avions pensé; nos parois étaient usées par le frottement au

point que notre bateau faisait eau de partout et qu’il allait sombrer.

«Après nous être assurés que nous étions solidement amarrés, nous nous

couchons dans le bateau même, tant nous redoutons qu’il soit emporté à

notre insu. Il neige à plein ciel. La glace s’amoncelle, en grinçant,

autour de nous, et nous enserre comme un étau. Dans ce froid et ce

vacarme, il m’est impossible de dormir. Je secoue donc mes couvertures

et je vais à terre. La descente du lit est moelleuse. J’allume un feu,

et j’attends, assis sur quelques branches de sapin, le jour qui ne se

presse pas. A l’aurore, la rivière ne nous apparaît plus que comme une

nappe solide et blanche: elle est prise par l’hiver.

«Après avoir mis en cache les marchandises, nous prenons sur le dos nos

couvertures et nos vivres, et nous nous dirigeons vers le Grand Lac des

Esclaves, sans raquettes, à travers le bois, les marécages et les

savanes aux grandes herbes. Après deux jours de fatigues inouïes, nous

arrivons à la mission Saint-Joseph, surprenant le Père Dupire, qui ne

nous attendait plus.

«Voilà, Monseigneur, le récit de mon voyage du fort Smith, voyage qui

ressemble un peu à ceux dont Votre Grandeur a eu si souvent la triste

expérience, et où notre bonne Mère du Ciel s’est toujours montrée si

fidèle à sauver le missionnaire du Mackenzie.

«Mais, dans ce voyage, et sur le chemin que nous força de prendre notre

mésaventure, Dieu me ménageait la grande consolation de rendre heureux

un pauvre mourant, rencontré au milieu du bois. Il n’espérait plus me

voir ici-bas. Aussi, en me serrant la main, de grosses larmes roulaient

sur ses joues.

«--Pourquoi pleures-tu, lui dit un de mes jeunes gens? Nous ne sommes

pas maîtres de notre vie; elle appartient à Dieu.

«--Oh! c’est de bonheur que je pleure, répondit le malade! J’avais perdu

l’espoir de revoir le père et de pouvoir encore me confesser, et voilà

que le père me serre la main! Que je suis content! Père, écoute ce rêve

que j’ai fait cette nuit. Il me semblait que j’étais tombé dans la

rivière des Esclaves; j’ai voulu saisir une épave qui m’a toujours

échappé: c’est la vie qui s’en va, je le vois bien, et que je ne puis

saisir. Mais que la volonté de Dieu soit faite! Je t’ai vu. Je me suis

confessé. C’est assez!»

«N’est-ce pas là, Monseigneur, une ample compensation aux petites

misères que nous nous imposons pour nos chers Indiens?...»

[Illustration: SUR LE CHEMIN DU FORT RAE

_A l’assaut d’un dos-d’âne de glace barrant le Grand Lac des Esclaves_]

CHAPITRE XIII

LES PLATS-COTÉS-DE-CHIENS

_La légende.--Fort Rae et mission Saint-Michel.--Mgr Grandin chez

les Plats-Côtés-de-Chiens.--Le Père Roure.--Souffrit-il de la

faim?--Quelques histoires.--Célébrités de la science et du sport au

fort Rae.--Superstitions et tabous.--Pauvre femme dénée!--Foi des

Plats-Côtés-de-Chiens.--Pie X les aima._

Ainsi parla, en 1866, un chef Plat-Côté-de-Chien, interrogé par le

missionnaire, sur l’origine de sa tribu:

Une femme Couteau-Jaune habitait seule avec ses frères, car elle

n’avait point encore eu de mari. Un jour il arriva un étranger;

c’était, dit-on, un bel homme. Il passa quelques jours sous la

tente des Couteaux-Jaunes. Alors les frères de la femme dirent à

leur sœur:

--Voici un beau déné qui t’arrive. Que ne te maries-tu avec

lui?--Mariez-vous donc, leur dit-on.

Et ils s’assirent aussitôt l’un à côté de l’autre.

La nuit venue, on se coucha. Mais la femme s’étant réveillée, elle

fut bien étonnée de ne plus voir son mari.

--Où peut-il être allé? se demandait-elle.

Cependant, voilà que tout à coup elle entendit un bruit insolite

dans la loge, après que le feu s’y fût éteint. C’était un bruit tel

que le ferait un chien en grugeant des os dans le foyer.

--Quel peut-être ce chien que j’entends ronger ainsi des os? se

demanda-t-on; car il n’existait point de chien avec ces gens-là.

Vite on se lève, on rallume le feu, on cherche dans tous les

recoins. Mais de chien, point.

Les habitants de la tente s’étant recouchés après cette alerte, le

même bruit se renouvelle dès que l’obscurité se fait de nouveau.

--D’où vient donc ce chien qui rôde dans notre loge? Nous n’avons

point de chien avec nous, se dirent les Dénés.

Alors, l’un des frères lança sa hache de pierre dans le coin d’où

partait le bruit qui les épouvantait. Un cri de douleur retentit au

milieu de la nuit. Vite on se lève, on attise le feu, on produit de

la lumière. Et qu’aperçoit-on? Là, sur les cendres, baigné dans son

sang, est un gros et beau chien noir que la hache a tué. Quant à

l’étranger, il ne reparut plus jamais.

--Ah! c’était donc cet animal qui, homme durant le jour et marié à

notre sœur, se métamorphosait en chien pendant la nuit, se dirent

les frères Dénés! C’est un _ennemi_, un _Eyouné_ (revenant,

fantôme).

Ainsi pensèrent les deux frères. Aussitôt, ils chassèrent leur sœur

de leur compagnie, parce qu’elle avait dormi avec le chien, le

magicien ennemi, l’homme-chien. Ils furent sans pitié pour elle,

afin de ne pas mourir eux-mêmes.

Elle s’installa donc loin du pays de ses pères, pleurant toute

seule, dans le désert, à l’orient du territoire déné. Elle vécut là

tendant des lacets aux blancs lapins des bois, et des hameçons en

os ou en arêtes aux vertes truites des grands lacs.

Cependant la femme Couteau-Jaune mit au monde six petits chiens.

Honteuse de son fruit, mais cependant amoureuse de sa progéniture,

elle cacha ses petits dans une sacoche à coulisse, faite avec des

peaux de jambes de rennes cousues ensemble.

Un jour qu’elle était allée, comme de coutume, visiter ses collets

à lièvre, elle aperçut, à son retour, sur les cendres tièdes du

foyer, des empreintes de petits pieds nus d’enfants.

--D’où viennent ces pistes humaines, se dit la pauvre mère? Il n’y

a dans ma sacoche que mes petits chiens.

Le lendemain, le même phénomène se renouvela.

--Evidemment, ce sont mes petits qui en agissent ainsi, se dit la

Couteau-Jaune. Ils sortent, de jour, pour jouer, et alors ils sont

hommes comme leur père. Mais rentrés dans les ténèbres, ils

redeviennent chiens. Bien! Je sais ce que je vais faire.

La pauvre mère attacha donc une longue lanière de cuir à la

coulisse dont l’orifice de la sacoche était garni, et, la prenant

dans sa main lorsqu’elle partit, le lendemain, pour sa course

ordinaire, elle dit:

--Ah! mes petits, soyez bien sages, voilà que maman s’en va quérir

des lièvres blancs pour votre repas.

Ce disant, elle partit, traînant sa lanière; mais au lieu de s’en

aller, elle se blottit derrière un fourré de buissons et attendit,

tremblante, que les petits chiens sortissent de leur nid sombre et

chaud. Ce moment ne se fit pas attendre. Quelques instants après,

elle entendit les petits chiens qui s’entre-disaient: «Maman est

partie. Sortons et jouons».

[Illustration: UN CHEF PLAT-CÔTÉ-DE-CHIEN]

Alors un petit chien mis le nez à l’air, il huma l’air de tous

côtés; puis, se voyant seul, il bondit hors de la sacoche, et, à

peine sur le foyer, il devint un beau petit garçon. Un autre, puis

un autre, suivirent le premier, et les voilà tous les six, petits

garçons et petites filles, jouant, dansant et se divertissant

autour du feu central de la loge. Le cœur de la femme dénée

palpitait d’émotion.

--Ah! si je puis les empêcher de rentrer de nouveau dans les

ténèbres de la sacoche, se dit-elle, ils seront hommes pour

toujours.

Ce disant, elle tira vivement à elle la lanière qui en fermait la

coulisse; mais, avant que l’ouverture du sac eût le temps de se

resserrer, trois petits enfants y avaient sauté et y étaient

redevenus chiens. Quant aux trois autres, deux petits garçons et

une petite fille, ils essayèrent bien aussi de se dérober à la

lumière; mais ils demeurèrent hors du sac et conservèrent la nature

humaine. La femme accourut alors. Elle s’empara de ses trois

enfants, elle les couvrit de caresses, elle leur donna de petits

vêtements blancs en peaux de lièvres tressées, et les éleva. Quant

aux trois autres, qui s’étaient obstinés à redevenir chiens, elle

les détruisit sans pitié.

Les deux frères devinrent très puissants par la vertu de la magie

paternelle dont ils avaient hérité. Leur tente était constamment

bien pourvue de viande de venaison. Alors ils pensèrent à aller

visiter leurs oncles maternels, et ceux-ci ne les repoussèrent

plus, comme ils avaient fait de leur mère, parce qu’ils étaient de

bons chasseurs et des hommes redoutables par la magie.

Les deux frères épousèrent ensuite leur sœur et eurent un grand

nombre d’enfants. Et ces enfants, c’est nous-mêmes, donc, nous les

Dénés, que nos parents maternels nomment _Lin-tchanrè_, en souvenir

de notre ancêtre, l’Homme-Chien[51].

Telle est leur légende. Elle se diversifie avec les narrateurs et les

époques; mais tous se proclament les fils du chien. Depuis que la

Révélation leur a appris l’histoire de l’humanité, ils conservent, en

chanson de geste, les récits des aïeux, les croyant encore à demi, tant

l’homme est constitué traditionaliste, quoi qu’il en veuille.

Les coureurs-des-bois traduisirent avec exactitude la dénomination

indienne, _Lin-tchanrè_: _Plats-Côtés-de-Chiens_, _Flancs-de-Chiens_,

_Dogribs_. Les plates-côtés sont le morceau de choix dans la boucherie

sauvage; et les Plats-Côtés-de-Chiens ne pouvaient se réclamer d’une

partie plus noble de l’animal que tous les Dénés tiennent pour le plus

ignoble de tous, mais que la fatalité leur infligea pour père. _Chien_,

dans leur estime, c’est encore le vil étranger, le barbare du dernier

étage; _Flanc-de-Chien_, au contraire, c’est le palladium héraldique, le

blason d’orgueil des _hommes_, des Dénés par excellence. Ce

qu’apprenant, Louis Veuillot écrivait aux philosophes du Vieux-Monde,

dans son _Evêque pouilleux_: «Les Plats-Côtés-de-Chiens ont la vanité de

descendre d’un grand chien, comme plusieurs de nos savants ont

l’humilité de remonter à un grand singe.»

Il arriva--faveur inouïe--qu’un missionnaire fut si bien trouvé à leur

image et ressemblance, par le conseil des sages, qu’il reçut

l’estampille de la lignée, et qu’on l’appela le _Yialtri-Lintchanrè_, le

_Priant Plat-Côté-de-Chien_. Au Père Duport cet honneur. Ce qu’il en

ressent de gloire! Lorsqu’il quitta la tribu, pour prendre la direction

de la mission Saint-Joseph, les Plats-Côtés-de-Chiens ne cessaient

d’envoyer des parlementaires au fort Résolution:

Ah! notre Père Plat-Côté-de-Chien, tu étais bien comme nous autres:

tu courais, tu parlais, tu riais, tu avais des poux, tu faisais

pitié, comme nous. Quand reviendras-tu? Reviens donc, reviens: tu

étais un vrai Plat-Côté-de-Chien. Jamais on n’aurait pensé qu’un

Blanc pouvait devenir Plat-Côté-de-Chien, comme tu l’es devenu.

Oui, reviens chez nous. Les vieux de la tribu ont parlé...

Les Flancs-de-Chiens occupent le territoire qui s’étend des

Couteaux-Jaunes aux Esquimaux, c’est-à-dire les rivières et les lacs

échelonnés entre le Grand Lac des Esclaves et le Grand Lac de l’Ours.

Ils passent l’été dans les terres stériles, et l’hiver dans les bois

attenants, comme le renne, qui leur fournit la nourriture et le

vêtement. Lorsqu’ils manquent la passe du renne (caribou), ils meurent

de faim, en grand nombre. Leur tuerie annuelle normale s’évalue à vingt

mille caribous.

La Compagnie de la Baie d’Hudson établit chez eux le fort Rae, fort de

ravitaillement plus que de fourrures, comme celui du Fond-du-Lac

Athabaska[52].

Le premier fort Rae fut bâti au pied d’une montagne entourée d’eau, à 19

kilomètres du fond de la baie du nord, bras du Grand Lac des Esclaves:

paysage solitaire, sauvage et splendide, dont les îles et les havres ne

connaissent que l’animation temporaire des troupeaux de rennes. En 1906,

le fort fut reculé à 28 kilomètres sur le nord, dans le lac Marianne,

qui, en réalité, serait la main immense du grand bras du lac des

Esclaves, bras et main dont le poignet d’union s’est abusivement nommé

la _rivière_ aux Saules.

La mission suivit le fort. Elle fut quarante-sept ans au vieux fort Rae.

Depuis 1906, elle attend, au lac Marianne, l’occasion de retourner au

bras du lac, plus poissonneux et mieux boisé.

Le fondateur fut le Père Grollier, en 1859:

Je partis de Saint-Joseph pour le fort Rae, afin d’y fonder une

nouvelle mission, que je dédiai à saint Michel, ce grand zélateur

de la gloire de Dieu, et général en chef des armées célestes, le

priant de veiller sur les eaux du Grand Lac des Esclaves, par où

passent les amis et les ennemis de la gloire de Dieu... Pour la

première fois le saint sacrifice fut célébré au fort Rae, le 17

avril, dimanche anniversaire du jour où les juifs s’étaient écriés,

en voyant venir à eux le Sauveur: _Benedictus qui venit in nomine

Domini_! Il était de la première importance de nous emparer

aussitôt de ce poste qui compte près de 1.200 sauvages, avant qu’un

ministre y mît les pieds, car Hunter, l’archidiacre, avait dit

qu’il l’occuperait bientôt.

La tribu des Plats-Côtés-de-Chiens est restée dans la simplicité

primitive de ses mœurs et de sa conversion: habits de peau, saleté

prodigieuse, ignorance totale des formes civilisées, mendicité

outre-cuidante, mais foi de Nathanaël.

C’est chez eux que Mgr Grandin disait avoir trouvé la réalisation, sans

ombre, de son rêve sur l’Indien de nature, se donnant tel quel à la

religion divine. De sa tournée apostolique de trois mois, en 1860, au

fort Rae, où il baptisa 164 Flancs-de-Chiens, il aimait à rappeler les

divers incidents, depuis son geste étendu, au _Dominus vobiscum_, pour

abattre la pipe du «grand nigaud» qui venait de l’allumer au cierge de

l’autel et la fumait tranquillement tout à côté, jusqu’à ce trait du

chef, son néophyte, qu’il envoya baptiser un mourant, au loin dans le

bois. Le chef revint, rayonnant:

--J’ai donné un nom à mon jeune homme, dit-il au prélat.

--Et comment l’as-tu nommé?

--Jésus-Christ.

--Assurément, tu ne pouvais lui donner un plus beau nom; mais désormais

ne donne plus celui-là: c’est le nom de Dieu, et non celui d’un homme.

--J’ai fait cela afin que Jésus-Christ se souvienne davantage de lui!

* * * * *

Des missionnaires _visiteurs_, à savoir les Pères Grollier, Eynard,

Gascon, Petitot et Mgr Grandin, le principal fut le Père Gascon. Il alla

sept fois au fort Rae.

* * * * *

Le premier missionnaire résident des Plats-Côtés-de-Chiens fut le Père

Bruno Roure, de 1872 à 1911.

De ces trente-neuf ans, il en passa quatorze absolument seul, sauf les

quelques mois de 1879, où le Frère Boisramé vint lui bâtir une maison,

et le temps des visites «bisannuelles» de Mgr Clut, son confesseur. De

confrère prêtre, il n’eut, pendant 21 ans, que le Père Ladet, qui

demeura au fort Rae de 1886 à 1889. Il lui fallut attendre 1903 pour

obtenir un compagnon assuré. Ce vicaire fut le Père Duport, que remplaça

le Père Bousso. En 1911, le Père Roure laissait sa place au Père

Laperrière, pour aller fonder la ferme Saint-Bruno, au fort Smith. En

1915, enfin, il était donné à la mission de Notre-Dame de la Providence,

comme chapelain des Sœurs Grises et des orphelins. C’est là que, vénéré

de tous, il acheva sa vieillesse, constant dans le calme pieux et la

prudence qui avaient présidé à sa vie, comme dans la fine bonté qui se

répandait de ses yeux, de son sourire, de ses paroles, de son cœur, sur

ceux qui l’approchaient.

[Illustration: R. P. MANSOZ--R. P. LAPERRIÈRE

_Savoyards, cousins de sang et frères d’armes_]

Il retourna doucement à Dieu, le 3 octobre 1920, dans la

cinquante-unième année de son apostolat.

Les Plats-Côtés-de-Chiens le pleurent encore.

Ils se souviennent qu’il endura pour eux les misères des commencements.

Dans son poste sibérien, hors de toute voie de communication, le Père

Roure était condamné à être le dernier servi. Ses provisions lui

arrivaient, _via_ fort Providence. Il racontait que son ballot contenait

ordinairement une chemise. Une manche de cette chemise était pleine de

farine: sa ration pour l’année. L’autre manche renfermait ses articles

de chapelle, de toilette, de cuisine, d’échange commercial. Avec ce qui

restait de ce peu, il trouvait le moyen d’acheter des quartiers de

rennes et de les envoyer aux orphelins du fort Providence. Une seule

privation lui paraissait trop pénible: c’était de ne recevoir son _fil à

rets_ que trop tard pour la pêche de l’automne, et d’être astreint de la

sorte à casser la glace, tout l’hiver, pour prendre le poisson dont il

avait besoin.

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 24 / 40 段