des Liards, nous nous engageâmes dans la rivière du fort Halkett,
appelée à bon droit _rivière du Courant fort_[46]. Elle est très
étroite, très dangereuse, pleine de rapides. Les serviteurs de la
Compagnie y montent les barges à l’aide du câble. Un de nos hommes
faillit s’y noyer. Il y a là certain endroit où l’on se trouve
enfermé entre quatre rochers énormes, puis un passage que l’on
désigne sous le nom de _Porte de l’Enfer_, et non loin se trouve le
_Portage du Diable_. Tout cela est sinistre. Chaque coup de rame
produit un bruit qui, s’en allant de rocher en rocher, répercuté
par des échos, fait vraiment frissonner. Arrivé au Portage du
Diable, j’appris avec chagrin que les sauvages n’étaient point au
fort Halkett. Il fallait rebrousser chemin. Jugez de ma douleur et
de mes craintes; mais il n’y avait point à hésiter sur le parti à
prendre. Il fallut que chacun commençât par faire de ses bagages un
paquet qu’il pût porter sur ses épaules; puis, nous nous mîmes en
route par terre. Nous avions d’abord à gravir les pentes roides de
la montagne, puis à descendre des précipices affreux. Impossible de
vous dire les dangers de cette route. Plusieurs fois, les cheveux
se dressèrent d’épouvante sur ma tête. Je faillis tomber plusieurs
fois; et toute chute eût été mortelle. Je ne vous parle pas des
crampes qui me saisirent aux jambes et me firent tant souffrir.
Arrivons au bord de la rivière, à un endroit où elle paraît moins
dangereuse. Nous prendrons le canot, tout ira mieux. Nous y étions
à peine installés tous les sept qu’un faux mouvement de nos hommes
nous exposa au plus grand danger de nous noyer. Mais non, nous
arriverons sains et saufs, car Dieu nous protège manifestement.
Après de grandes fatigues et de nouveaux dangers, nous rentrâmes au
fort des Liards.
A son retour du fort Halkett, en septembre 1862, le Père Gascon prend le
fleuve Mackenzie, au fort Simpson, et le descend vers le fort Good-Hope
(960 kilomètres), où l’appelle le Père Grollier. Le 7 octobre, son canot
est arrêté par la glace. Il marche cinq jours, bagages sur le dos, le
long des grèves. L’année suivante, il revient à Saint-Joseph.
* * * * *
L’endurance du Père Gascon dans les voyages, comme dans ses habitudes
régulières, fit voir la somme d’efforts que peut arracher à la
faiblesse d’un corps l’énergie d’une âme.
Long, délabré, semblant n’avoir que la charpente osseuse, les sauvages
le qualifièrent tout de suite: le _Priant maigre_, _Yialtri-gon_. Sa
digestion ne souffrait que peu de nourriture. Cinq minutes suffisaient à
ses trois repas mis ensemble. Il n’avait pas souvenance que les crampes
d’estomac l’eussent laissé dormir plus d’une heure par nuit. Couché vers
minuit, il était debout à deux heures. De son grabat il passait à la
chapelle pour «tenir compagnie à Notre-Seigneur».
Prier, travailler, souffrir sans murmurer furent toute sa vie.
Aux voyages de l’hiver, il allait invariablement à pied. Il courait,
courait, sur ses raquettes, et les jours et les nuits. La mauvaise place
du campement était la sienne. Astreint par sa pauvreté, autant que par
la nécessité, à ne se charger que de l’indispensable, il partait souvent
sans linge de rechange. Un jour qu’il n’en pouvait plus de vermine, il
emprunta une vieille chemise d’un employé de la Compagnie. Il vit la
sienne, en la déposant, noire, remuante. Il ne cessa cependant de se
reprocher cette action comme «une faiblesse et une immortification».
Comme si le démon se fût acharné contre ce François-Xavier des Dénés, il
ne rencontrait partout que mauvais pas et aventures enguignonnées; ce
qui lui valut son autre nom indien: _Yialtri-Douyé_, Le _Priant de
misère_.
Mais ces souffrances, les souffrances énumérées jusqu’ici dans ce livre,
qui furent le compte du Père Gascon, en tant que missionnaire arctique,
ne lui semblaient que douceurs, comparées à un mal dont nous n’avons
encore rien dit, et qui l’épargna moins que tout autre: l’ophtalmie des
neiges, le _mal de neige_.
Le _mal de neige_ ne fait grâce qu’aux myopes: meilleure est la vue,
plus cuisante est la blessure, chez ceux qui ne lui sont pas
naturellement réfractaires. C’est le cruel présent du printemps boréal.
Dès avril, le soleil se venge de sa longue nuit, en répandant les feux
de ses longues journées sur la plaine des grands lacs et des larges
rivières. La réverbération des rayons contre la blancheur polie,
miroitante, transforme bientôt la peau européenne en peau rouge, et la
peau rouge en peau noire: l’épiderme se cuit, se sèche et tombe par
écailles. Les mêmes flots de lumière envahissent les yeux; et moins d’un
jour de marche à travers la fournaise glacée suffit à les enflammer
comme des charbons. L’organe s’injecte de sang, sous les premières
sensations de coups de lancettes. Des pustules caustiques couvrent
ensuite la sclérotique, la cornée. Sur le globe, les paupières passent
et repassent comme des râpes ensablées. Les muscles moteurs de l’œil
communiquent leur brûlure aux muscles de la tête; et le cerveau semble
se comprimer sous la torsion de tentacules féroces. On voit des sauvages
se rouler de douleur sur la glace, et plusieurs rester aveugles pour la
vie. Afin de se protéger, les Dénés se placent une toile sombre devant
la figure, les Esquimaux s’adaptent une visière d’écorce fendue d’une
ligne médiane, les Blancs recourent aux lunettes vertes; mais rien n’est
entièrement à l’épreuve du mal de neige, surtout si le soleil se voile
d’un nuage, qui, sans la réduire beaucoup, diffuse sa lumière, et force
le regard à scruter davantage l’uniformité blanche, sans ombre ni
relief, pour découvrir les chemins.
Le Père Gascon, voué par sa faiblesse générale, en même temps que par sa
vue perçante et ses fréquents voyages, à l’ophtalmie des neiges, n’avait
même pas les moyens de se procurer les lunettes soi-disant
préservatrices, et chaque année lui ramenait la cuisante torture. Un
printemps, il écrit du fort Rae:
Une heure avant mon arrivée, ma vue me refusa son service. Je fus
obligé de me coucher dans le traîneau et de me résigner à souffrir.
Après avoir touché la main aux sauvages, je dus faire le baptême
d’un enfant en danger de mort: mais la lumière de la chandelle
acheva de m’enflammer la vue. Dès lors, il fallut dire adieu à la
lumière, fermer les yeux pendant deux jours et trois nuits, et me
résigner au martyre. Les sauvages, souffrant de me voir souffrir,
me conseillèrent de des faire suer sur de l’eau chaude dans
laquelle on aurait infusé une poignée de thé. Je suivis à la lettre
ce conseil.
La troisième soirée, mes yeux étaient tellement enflammés et me
causaient de si grandes douleurs que je crus réellement perdre la
vue. Le moindre mouvement dans la maison, le moindre courant d’air
suffisait pour me causer de vives douleurs. Ne sachant que faire
de mes yeux, je les fis suer une troisième fois, et ce fut avec
succès. Je souffris moins les jours suivants. Ma plus grande peine
a été de ne pouvoir lire l’office divin, ni offrir le saint
sacrifice de la messe. Pendant plus d’un mois, j’éprouvai des
élancements dans les yeux. La crainte de devenir aveugle et
incapable de travailler au salut de tant d’âmes délaissées
m’affecta beaucoup.
Entre ses grands voyages, le Père Gascon faisait régulièrement dix
kilomètres par jour, sur le fond de baie qui séparait la mission
Saint-Joseph, située alors sur l’île d’Orignal, du fort Résolution situé
sur la terre ferme[47].
Emmitouflé de son cache-nez, il allait, oscillant, mais rapide, sur ses
raquettes, comme à une fête. La fête était de faire le catéchisme aux
enfants des _engagés_ du fort, et aux quelques Indiens de l’endroit.
Catéchiser fut la passion du Père Gascon. Toute sa vie, il catéchisa. Il
se tenait des heures au milieu des petits, avec son livre et ses images,
leur triturant la doctrine chrétienne. Doué d’une voix juste et forte,
il agrémentait les explications par des cantiques montagnais, dont il
improvisait les airs, sur des mélopées sauvages.
Aux temps des rassemblements indiens, le printemps, l’automne et à Noël,
le zèle apostolique, dont il était l’incarnation, comme le Père
Grollier, se donnait plein essor. C’était, dit-on, une chose à voir.
Trois fois par jour, sinon quatre, il appelait son troupeau à la
maison-chapelle. Armé d’une clochette et du bâton qui ne le quittait
pas, il circulait à grande allure, dans le camp, et vidait les loges.
Sus aux traînards, malheur aux retardataires! Sur les échines,
martin-bâton ne chômait pas.
La paroisse réunie, tout continuait «à la baguette»: chants, prédication
et cher catéchisme. Il avait l’éloquence de Notre-Seigneur et de
Saint-Paul, la seule vraie et habile, l’éloquence du droit au but par
l’affirmation: _sit sermo vester_: _est, est_; _non, non_. Sa main,
assistant sa parole, dispersait les distractions; et les gifles
claquaient en plein sermon, comme des éclairs, sur les faces mignonnes
ou flétries des coupables.
Avec cela, et pour cela, cœur d’or. La sensibilité qui le transformait
en ardeur pour la gloire de Dieu, et qui l’aidait à la tâche, difficile
pour un nerveux inflammable à tout choc, d’adoucir le _fortiter_ par le
_suaviter_, le faisait de cire devant une indigence à soulager. Les
pauvres étaient ses privilégiés. Combien d’entre eux ont emporté à leurs
petits enfants sa dernière bouchée de poisson ou de caribou! A l’égard
de ses confrères et des voyageurs du Nord qui frappaient à sa hutte, il
étalait les trésors de cette hospitalité canadienne-française, avenante,
riante, unique au monde, et dont la serre chaude, transplantée de
Normandie et de Vendée, s’entretient sur les bords du Saint-Laurent.
L’étranger, quel qu’il soit, retrouve sa maison, sous le toit canadien.
On le lui déclare sans arrière-pensée, sans fade obséquiosité: «Faites
comme chez vous». La formule est invariable; elle dit tout. Le Père
Gascon recevait de la sorte. Pour les «visiteurs», il y avait toujours,
en petite cache, une menue grillade de vieux lard, quelques fèves,
importées de longtemps, longtemps; il y avait, pour épicer le tout, la
spirituelle et joyeuse humeur du pays de Québec.
* * * * *
En 1880, le Père Gascon, qui n’était plus qu’infirmités, dut dire adieu
au Grand Lac des Esclaves et au Mackenzie.
Des trente-quatre ans qui lui restaient à vivre, il se tint encore
debout et agissant pendant vingt-sept, aux missions du Manitoba. Puis
son corps tomba tout entier.
Les sept dernières années se passèrent au juniorat de la Sainte Famille,
à Saint-Boniface, au milieu des jeunes étudiants Oblats de Marie
Immaculée. Heureux les disciples formés à l’apostolat, en présence d’un
pareil modèle!
Pendant ces sept années, le vieillard missionnaire ne se coucha pas une
fois: c’est dire ses souffrances. Jamais cependant on ne distingua une
plainte dans les gémissements que lui arrachaient les crises
multipliées. Son énergie parvenait encore à porter à l’autel ses membres
paralysés. Jusqu’à deux mois avant la fin, il se leva presque chaque
jour de sa chaise de douleur pour célébrer le divin sacrifice. Revenu à
sa chaise, il passait le reste de la journée et de la nuit à prier et
travailler. Combien précieuses devant Dieu ces prières d’un saint,
blanchi au service de Lui Seul! Ses travaux étaient toujours de
l’apostolat: collaboration au charmant _Ami du Foyer_, revue des
junioristes, et lettres enflammées lancées sur le Canada et les
Etats-Unis pour appeler ressources et jeunes gens à nos collèges
apostoliques, noviciats, scolasticats. Il cultivait spécialement ses
neveux et arrière-neveux, (sa parenté vivante se comptait à plus de
trois centaines), qu’il espérait conduire au sacerdoce.
Ce n’est que la veille de sa mort que la plume, le bréviaire et le
chapelet tombèrent ensemble des mains du Père Gascon.
Il partit pour le Ciel, dans la matinée du 3 janvier 1914, à l’âge de 87
ans, et, selon ses vœux, le samedi, jour de la Sainte Vierge, qu’il
avait finalement servie.
* * * * *
Les mérites du Père Gascon et les vertus de ses continuateurs, tombant
sur le terrain de la sympathique tribu des Couteaux-Jaunes, firent lever
une consolante prospérité à la mission Saint-Joseph.
Depuis 1909, deux grands édifices, aux dispositions modernes, mirent
leurs façades au bord des eaux du Grand Lac des Esclaves: une résidence
pour les missionnaires,--bel évêché de passage de S. G. Mgr Breynat,--et
un orphelinat des Sœurs Grises de la Charité. Une scierie mécanique et
de petits bateaux rapides, fruit des aumônes mises en œuvre par le
vicaire apostolique du Mackenzie, permettent l’exploitation des forêts
et du lac. Il n’y a plus à redouter que la famine. Nous avons dit
pourquoi. Mais saint Joseph, nautonier fidèle, veille à la barre.
* * * * *
Mission et orphelinat sont le théâtre de spectacles qui raviraient
Montmartre et Paray-le-Monial. La dévotion au Sacré-Cœur, reine et
centre de toutes les autres, a été l’aboutissant de tous les efforts,
comme de tous les désirs. Des mains du Père Gascon, qui la convertit,
la tribu des Couteaux-Jaunes passa aux mains du Père Dupire, qui
l’affermit dans la foi. Le Père Mansoz, arrivé avec le nouveau siècle,
prêcha le Sacré-Cœur. Le Père Duport continua. Le Père Falaize acheva.
Et le Père Dupire, revenu à Saint-Joseph après huit ans de dévouement à
d’autres ouailles, soutient de son ancienne autorité la dévotion au Roi
d’Amour. Tous les sauvages se sont affiliés, par des confréries
spéciales, aux grands foyers du Vieux-Monde, d’où rayonne le Cœur de
Jésus. Ils n’omettraient pas pour un trésor, s’ils se trouvent au
voisinage de leur église, la communion du premier vendredi du mois. Des
trappeurs s’imposent des journées de marche afin d’être présents à la
fête mensuelle du Sacré-Cœur. Plusieurs ont sacrifié des chasses et des
pêches nécessaires à leur vie, confiants en la parole de Celui qui est
riche envers ceux qui l’invoquent, et qui a promis de bénir toutes les
entreprises. La plupart de ceux que retiennent trop souvent les
distances ou la disette se sont imposé, en dédommagement, la dévotion à
tous les vendredis de l’année. Chaque vendredi qu’ils passent à la
mission, ils s’approchent des sacrements. Retournés au fond des bois,
ils s’unissent par la communion spirituelle à Notre-Seigneur présent
dans l’Eucharistie et aux heureux fidèles des _grands pays_ dont la vie
est assurée, et qu’ils se représentent allant, pleins de reconnaissance,
à la Sainte Table de la chaude église, voisine de leurs maisons... Le
grand nombre des bons Indiens, séduits par la divine industrie du
Sacré-Cœur, qui par ses promesses en faveur des neuf premiers vendredis
n’a voulu que donner à ses enfants la faim de son Corps et de son
Sang--_qui edunt me, adhuc esurient_,--font la sainte communion
fréquente ou quotidienne.
Un Montagnais du fort Résolution disait, en mourant, à sa femme:
--Je te donnerai seulement comme dernière recommandation de bien aimer
le Sacré-Cœur de Jésus, et de le faire aimer par nos enfants. Ne leur
apprends pas autre chose. Il n’y a pas longtemps que j’ai appris cela;
mais j’ai fait ce qu’a dit le père, et j’ai vu que c’était bien vrai.
* * * * *
Le cahier-journal du Grand Lac des Esclaves contient cette petite note,
qui, sous son humble apparence, marquerait à elle seule l’immensité de
tous les progrès accomplis:
12 avril 1912.--Pour la première fois, depuis la fondation de la
mission, une lampe brûle dans le sanctuaire. Cette mystérieuse
lumière fait du bien au cœur. Elle nous sera l’étoile qui conduisit
les Mages à la Crèche de Bethléem. Grand merci à l’âme généreuse
qui nous fait ce précieux présent!
Cela veut dire que pendant soixante ans les missionnaires du Mackenzie
n’eurent même pas la douceur d’offrir à Jésus sa petite lampe gardienne:
l’huile eût coûté trop cher, et sa propre flamme ne l’eût pas défendue
de la gelée, en ces maisons-chapelles, que les nuits transformaient en
glacières, à mesure que s’éteignait le foyer de l’âtre. Cela veut dire
qu’il est devenu possible de vivre assez confortablement, en des abris
mieux aménagés. Cela veut dire que le missionnaire a la consolation de
savoir moins seul son divin Compagnon de l’exil.
En 1864, Mgr Grandin, arrivant de sa longue visite aux missions
polaires, s’agenouillait aux pieds de Pie IX, avec une supplique
demandant l’autorisation de conserver le Saint-Sacrement sans lampe.
Le Pape lut attentivement toutes les raisons exposées:
--Mais, dit-il, je ne puis accorder pareille chose que dans les cas de
persécution; et, grâce à Dieu, vous n’en êtes pas encore là.
--Très Saint-Père, repartit Mgr Grandin, nous ne sommes pas persécutés,
c’est vrai; mais nous avons tant à souffrir! Il nous arrive souvent de
ne pouvoir célébrer la messe qu’avec une seule lumière... Si vous nous
enlevez le bon Dieu, que deviendrons-nous?
--Gardez le bon Dieu, répondit Pie IX, tout ému. Oui, gardez le bon
Dieu.... Vous avez tant besoin de Notre-Seigneur! Mon cher évêque, dans
votre vie, toute de sacrifice et de privation, vous avez le mérite du
martyre, sans en avoir la gloire!
* * * * *
Aujourd’hui, après soixante-dix ans du «martyre sans gloire», tous les
sanctuaires du Mackenzie, à l’exemple de la mission Saint-Joseph,
possèdent et entretiennent leur petite lampe consolatrice.
MISSION SAINT-ISIDORE (Fort Smith)[48]
La mission Saint-Isidore du fort Smith est ensevelie sous l’éternel
grondement des rapides, qui brisent la rivière des Esclaves, à mi-chemin
entre le lac Athabaska et le Grand Lac des Esclaves.
Ces rapides viennent mourir brusquement au pied de la côte sablonneuse,
couronnée du fort et de la mission. Ils sont les dernières entraves à la
navigation, du 60° degré de latitude au pôle nord.
Comme pour profiter de la suprême liberté que la nature sauvage lui
accorde, la rivière se précipite, sur 35 kilomètres d’engorgement, en
trois avalanches de cascades, que l’hiver n’immobilisera jamais, et qui
défieront longtemps l’ambition conçue par l’homme de les dompter.
Sur les rochers enclavés dans les précipices, on voit des pélicans,
confondus avec l’écume, happer les poissons qui dévalent. C’est aussi
l’aire de leurs couvées, les seules connues de la région arctique. Par
les beaux jours, ils s’élèvent du sein des embruns en volées solennelles
et viennent planer de leurs grandes ailes blanches frangées de soleil,
sur les bois et les maisons d’alentour. Le bruit des cataractes couvre
leurs cris jusque dans les hauteurs de leur vol.
Les forces hydrauliques du fort Smith mettraient en action un nombre
incalculable d’usines et de fabriques. Elles seront partiellement
saisies par l’industrie, à n’en point douter; elles broieront le minerai
du Mackenzie; elles alimenteront de mouvement, de chaleur et de lumière
une ville, des villes peut-être. Cet avenir, prévu par Mgr Breynat, le
détermina à établir sur ce terrain des positions de choix: un hôpital,
une école, une vaste maison pour les missionnaires.
* * * * *
A 32 kilomètres au nord-ouest du fort Smith, dans les prairies aux
herbes salines, arrosées par la rivière au Sel, à l’abri des montagnes
du Buffalo, refuge des derniers bisons libres du Canada, Monseigneur a
entrepris, en 1911, au prix d’énormes sacrifices, la _Ferme
Saint-Bruno_, dont il espère tirer plus tard une partie des ressources
assurées de son vicariat.
* * * * *
A la tête des rapides, se trouve un petit poste qui ne fut d’abord
qu’une succursale de Saint-Isidore: la mission _Sainte-Marie_ du fort
Fitzgerald[49].
[Illustration:
P. Gourdon F. Le Barbier
A LA FERME SAINT-BRUNO (_La troisième habitation_)]
La mission Sainte-Marie, la dernière en latitude nord du vicariat
d’Athabaska, reçoit tous les effets du Mackenzie, et les remet à la
mission Saint-Isidore, la première en latitude sud de ce vicariat. Un
_portage_ de 25 kilomètres, aménagé dans le bois, sur la gauche des
rapides, relie Sainte-Marie et Saint-Isidore. Les chevaux de Mgr Breynat
pourvoient au transport des barques et de leur contenu[50].
* * * * *
Les rapides du fort Smith engloutirent plusieurs cargaisons de nos
ravitaillements, attirées par la succion du courant, plus forte que les
bras qui les poussaient vers le petit port du fort Fitzgerald; et,
hélas! deux jeunes missionnaires: les Pères Brémond et Brohan.
Le Père Brémond était en charge de la mission Sainte-Marie, à la tête
des rapides, depuis dix ans. Dévoué, aimable, prêchant à ravir, les
sauvages le chérissaient. Le Père Brohan, nouveau prêtre, arrivait du
scolasticat de Liége, en route pour sa destination du Mackenzie; bâti en
«homme du Nord», remarquable de savoir-faire, il promettait une belle
carrière. Le dimanche 14 juin 1908, après le salut du Saint-Sacrement,
sur les quatre heures, le Père Brémond, canotier très adroit, se rendit
au désir de son hôte qui se disait amateur d’une expédition en pirogue
d’écorce, et lui proposa de traverser la rivière des Esclaves jusqu’à un
endroit de la rive droite, d’où il est possible de voir bouillonner le
premier rapide. Nos touristes revenaient en chantant. Comme ils
atteignaient le remous qui constitue le port, le contre-courant empoigna
la proue. Le contre-coup de pagaie du Père Brémond suffisait à empêcher
le canot de pivoter sur lui-même et à le relancer dans le remous; mais
un mouvement nerveux du Père Brohan qui se souleva un peu fit chavirer
l’esquif. Tout disparut, en un instant, sous les yeux consternés du Père
Lefebvre et des Indiens. Des jeunes gens jetèrent les barques à l’eau
pour le sauvetage; mais ni du canot, ni des missionnaires, on ne revit
jamais une épave.
* * * * *
Malgré la vigilance et les travaux du Père Mansoz, son directeur actuel,
la mission Saint-Isidore n’est pas encore sortie des langes de sa
pauvreté. Avec ses œuvres et ses édifices, elle multiplie sa gêne. Elle
n’a, pour attendre le secours des chemins de fer et des exploitations
minières, forestières, que sa pêche du pied des rapides, qui est la plus
précaire de tout le Nord, sa chasse aux rares orignaux, et ses
_patates_, qu’il faut disputer aux gelées particulièrement traîtresses
de la région.
La première messe du fort Smith fut célébrée par le Père Gascon, le 3
août 1876.
Le premier missionnaire résident, après en avoir été le _visiteur_, à la
suite du Père Gascon, celui qui en connut, par conséquent, tout le pain
noir, fut le Père Joussard.
* * * * *
MGR CÉLESTIN JOUSSARD (1851)
Il naquit, le 2 octobre 1851, à Saint-Michel-de-Geoirs, diocèse de
Grenoble.
Mgr Clut l’ordonna prêtre, au scolasticat d’Autun, le 21 avril 1880, et
l’emmena aussitôt.
Le jeune missionnaire passa l’hiver à la Nativité. Le printemps 1881, il
savait le montagnais au point de prêcher seul la mission du fort Smith.
De là, il se rendit au Grand Lac des Esclaves, où il fut l’assistant du
Père Dupire, pendant huit ans.
Du lac des Esclaves, il revenait presque chaque année au fort Smith.
En 1888-1889, il y résida.
Du fort Smith, il fut envoyé au fort Vermillon, sur la rivière la Paix,
où il ajouta à son montagnais le cris et le castor.
C’est à ce poste que, vingt ans après, le 11 mai 1909, l’Eglise le
trouva pour l’investir de l’épiscopat, sous le titre d’évêque titulaire
d’Arcadiopolis et de coadjuteur, avec future succession, de S. G. Mgr
Grouard, vicaire apostolique d’Athabaska.
[Illustration: GROUPE DE MÉTIS CRIS ET DE MISSIONNAIRES DU FORT
VERMILLON, EN 1908
(_A la droite de Mgr Grouard, Mgr Joussard, son coadjuteur_)]
La nouvelle lui parvint au temps de la fenaison. Il se hâta de rentrer
sa récolte, afin de se rendre à Vancouver, où, à une date qui ne pouvait
aisément se reculer, le Révérendissime Monseigneur A. Dontenwill,
supérieur général des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée,
l’attendait pour le consacrer. Il arriva presque en retard.
La cérémonie eut lieu, le 5 octobre, dans l’église du Saint-Rosaire.
Comme le pauvre élu n’avait rien d’épiscopal dans son havresac, S. G.
Mgr Dontenwill lui donna l’une de ses soutanes, qui se trouva presque
une fois trop large, et son plus bel anneau.
Au lendemain de la fête, Mgr Joussard partit pour le concile de Québec.