De ces seize années, il passa les treize premières dans l’isolement. De

prêtres, il ne vit que le Père Collignon trois fois, et le Père Lacombe

une fois, en de rapides visites qu’ils lui firent, par charité

fraternelle.

* * * * *

Le seul ami qu’on put lui envoyer fut le Frère Thouminet.

Ancien soldat, religieux modèle, le Frère Thouminet était la ponctualité

même, jointe à la bravoure, dans les soins de la mission, comme dans le

soin de la perfection de son âme. Mais ses jours devaient bientôt finir.

Arrivé au fort Dunvégan en 1877, il se noya le 18 août 1880, dans une

anse de la rivière la Paix, en cherchant un instrument qu’il croyait

avoir perdu. Il dut glisser dans l’eau, avec un pan de grève.

* * * * *

Le premier compagnon prêtre du Père Tissier fut le Père Le Doussal. Il

n’y passa que l’année 1880-1881. Mais il souffrit assez pour écrire:

«Ici, c’est l’étable de Bethléem. J’ai vu le fort Providence, le Grand

Lac des Esclaves, le lac Athabaska, le fort Vermillon: rien n’approche

du dénuement que j’ai trouvé à Dunvégan.»

* * * * *

Le Père Tissier quitta ce dénuement en 1883, le laissant aux Pères

Husson et Grouard, ses successeurs. Il était forcé d’aller chercher à

Saint-Boniface, hôpital le plus voisin alors (3.000 kilomètres), le

soulagement d’une infirmité horrible, qu’il avait contractée en

_poussant la traîne_. Il emportait de Dunvégan l’affection et les

regrets de tous les sauvages.

[Illustration: R. P. LE DOUSSAL]

Le Père Tissier n’a point écrit. Il l’aurait pu. Il l’aurait dû. Il

préféra ensevelir dans le silence de son âme et la mémoire de Dieu ses

souffrances avec ses mérites. L’une de ses épreuves, toutefois, est

parvenue à la connaissance de plusieurs. Il nous a permis de la

raconter, après nous l’avoir lui-même redite.

L’hiver 1870-1871 fut universellement rigoureux, en Amérique comme en

Europe; mais le froid éprouvé par les soldats de la guerre

franco-prussienne eût encore semblé un doux printemps, à côté de celui

de notre Extrême-Nord. Quelques jours avant le 25 décembre 1870, le Père

Tissier, qui manquait de vin de messe depuis plusieurs semaines, voulut

échapper à la douleur de passer la fête de Noël avec les sauvages, sans

pouvoir leur célébrer les saints mystères, et se mit en route pour

prendre son approvisionnement _bisannuel_, laissé en panne, ainsi qu’il

en arrivait presque toujours, sur un rivage de la rivière la Paix. Cette

fois, c’était à 600 kilomètres en deçà de Dunvégan, à la pointe

Carcajou, que le convoi de ravitaillement avait rencontré les glaces et

abandonné le transport.

Deux chiens tiraient du collier le traîneau, que le père poussait avec

un bâton. Un employé de la Compagnie et son équipage allaient du même

pas chercher les effets des commerçants, mêlés à ceux de la mission. Le

voyage se fit en douze jours, sans incidents notables.

En déblayant la cache, le compagnon du missionnaire lui écrasa le gros

orteil avec une pièce de bois. Le blessé eut à marcher quand même, en

poussant toujours son traîneau chargé.

Par malheur, une fausse glace se rencontra, formée sur la vieille, à la

suite d’une vague de vent _chinouk_, et céda sous le poids: les

voyageurs tombèrent à l’eau. Les pieds du père se gelèrent. Il restait

trois jours de marche pour rejoindre le premier campement de Cris que

l’on connût, au confluent de la rivière Bataille et de la rivière la

Paix.

Ces Indiens, bons catholiques, accueillirent cordialement le

missionnaire.

L’orteil meurtri était bleu-noir, et la chair des autres commençait à se

décomposer. Le père voulut couper le tout; mais les sauvages l’en

empêchèrent:

--Si tu fais cela avec nos mauvais couteaux, tu es un homme mort, lui

dirent-ils. Nous n’avons rien pour guérir la plaie qui en résulterait,

et bientôt le poison monterait dans ton corps. Laisse-nous te soigner,

comme nous l’entendrons.

Ce disant, ils détachaient la sous-écorce d’un sapin rouge, pour la

faire bouillir. Par les lavages et les compresses répétés de cette

décoction, ils lui sauvèrent les pieds, et probablement la vie.

Réduit à l’impossibilité de se tenir debout pour plusieurs mois, le père

congédia l’_engagé_ de la Compagnie qui s’offrait à l’assister, et

s’installa avec les Cris, dans une tente de famille, à la place que ses

infirmiers lui assignèrent, sur la peau de bête commune.

Il n’était pas là de trois semaines que la famine arriva. Les orignaux

fuyaient, et les lièvres avaient déserté le pays. Pas une bouchée de

réserve dans le camp. Les provisions, amenées de la pointe Carcajou et

destinées à soutenir le missionnaire pendant deux ans, y passèrent

d’abord; puis tout ce qui pouvait se manger des peaux et des vêtements.

Les plus faibles râlaient autour des foyers, que les plus résistants

pouvaient à peine entretenir encore. Une femme en vint à l’extrémité. Le

prêtre lui donna, de son grabat, l’absolution suprême, et la prépara à

paraître devant Dieu, n’ayant guère la force d’articuler les prières

plus que l’agonisante elle-même.

--Père, dirent les Indiens, quand elle sera morte, nous permettras-tu de

la manger?

--Oui, répondit-il.

En lui-même, il ne put se défendre de penser: «Aurai-je le courage d’en

refuser ma part!»

Mais cette résolution de désespoir--que comprendront tous ceux qui ont

eu faim--n’eut pas à s’accomplir. La Providence entendit les

supplications de ses enfants. Le même jour, au moment où les derniers

chasseurs, qui avaient pu avancer encore un peu dans le bois, se

couchaient pour attendre la mort, ils entendirent une lointaine

détonation. Ils rampèrent dans la direction en tirant eux-mêmes des

coups de fusil. Les hôtes invisibles de la forêt répondirent enfin et

s’approchèrent. O bonheur! C’était un groupe de Cris, qui venaient

d’abattre quatre orignaux. L’abondance embrassait la misère.

--Le père est avec nous; il est malade; il se meurt, là-bas, dirent

aussitôt les affamés!

--Le père! Allons vite le chercher, et, avec lui, vos femmes, vos

enfants, vos vieillards!

Les secours furent promptement portés à la rivière Bataille, et tous les

faméliques conduits à même les dépouilles de la chasse.

Remis sur pied, le missionnaire put reprendre la raquette. Il arriva au

fort Dunvégan, le Samedi Saint.

* * * * *

La détresse du Père Tissier, en cet hiver, rappelle celle d’un autre

apôtre des Castors, le Père Husson, en juillet 1880[44].

[Illustration: ORIGNAL TUÉ AU BORD D’UNE RIVIÈRE]

Le Père Husson retournait du lac Athabaska au fort Vermillon, sa

résidence, en compagnie du Frère Reygnier et de deux serviteurs indiens.

Avec bon vent en poupe et fin gibier au bout du fusil, ramant tous

quatre et chantant leur gaieté, ils remontaient la rivière la Paix. A

mi-chemin, comme ils se reposaient sur le rivage, le canot, mal

assujetti, se détacha et partit, sous leurs yeux, emportant les vivres,

les armes, les couvertures, les ustensiles, tout, excepté une hache

qu’ils avaient pris, sans savoir pourquoi, en sautant à terre. Ils

étaient là, naufragés, en chemise, pantalon et mocassins, sans une once

de victuailles, devant 240 kilomètres à parcourir, parmi les nuées de

maringouins, à travers des bois inextricables, où le seul instinct des

sauvages pouvait diriger la marche.

Ils mirent leur confiance en Dieu et en Marie, et s’engagèrent dans les

fourrés.

Le deuxième jour, les mocassins étaient usés, et les pieds se posaient,

au vif, sur les cailloux et les ronces. La faim tiraillait les estomacs.

Les heures de sommeil auxquelles les affamés devaient céder

transportaient leurs rêves en présence de tables chargées de festins et

enivrées de symphonies; mais au moment de toucher à ces viandes et à ces

coupes, ils s’éveillaient.

«--Mes guides blasphémaient Dieu, rapporte le missionnaire, incapables

de comprendre comment Celui que le prêtre invoque avait pu les

abandonner ainsi.»

Une pluie, qui tombe près de trois jours, les oblige à patauger dans des

mares continuelles. Sur les rivières étroites, le Père Husson jette, en

guise de passerelles, des arbres qu’il abat. A une large rivière qu’ils

rencontrent, ils avisent une chaussée de castors: elle s’est brisée. Il

faut d’abord établir un pont, du rivage à cette chaussée, qui est,

elle-même, à deux pieds sous l’eau. Aidés d’un bâton, les voilà passant,

l’un après l’autre, sur cette arête étroite, entre deux précipices où

les vagues s’entrechoquent sourdement. Un soir, ils découvrent des

pistes de chasseurs. Ils les suivent. Déception! Ces Indiens sont

eux-mêmes réduits à la disette. Plusieurs n’ont rien mangé depuis une

semaine. Cependant ils en tirent un grand secours: se faire traverser

sur la rive droite le la rivière la Paix, et s’abréger ainsi la marche

d’une journée.

Enfin, le septième jour, en loques, massacrés des moustiques, «si

amaigris qu’ils se font peur l’un à l’autre», ils tombent au milieu des

bons Indiens du fort Vermillon.

Mon Dieu, combien coûtent les âmes!

* * * * *

De toute l’histoire de la tribu des Castors, la seule relation

entièrement consolante que nous ayons découverte est celle-ci, du Père

Le Treste, qui fut 18 ans missionnaire au fort Dunvégan, d’où il

rayonnait, par monts et par flots, sur tout le bassin de la haute

rivière la Paix:

26 octobre 1894.--J’arrive d’un voyage au fort Saint-Jean. C’est la

première fois que j’ai trouvé une population castor si accueillante

et dans de si bonnes dispositions, et qu’ils m’ont montré qu’ils

savaient qu’ils ne sont pas uniquement sur la terre pour manger de

la viande d’orignal. Tout différemment des autres fois, ils n’ont

fait aucune difficulté pour laisser baptiser leurs enfants. J’ai

baptisé aussi cinq adultes et un vieillard. A peu près tous sont

venus me voir pour me dire qu’ils priaient le grand-prêtre

(l’évêque) de m’envoyer chez eux, non plus pour quelques jours,

mais pour y demeurer. J’ai eu la chance également de trouver à

Saint-Jean la plupart des Castors de Hudson’s Hope, dont les bonnes

dispositions ne le cédaient pas à celles de leurs frères de

Saint-Jean.

En 1866, Mgr Faraud avait aussi trouvé, au même fort, une consolation

apostolique; mais c’était dans le champ de la mort.

Des 1800 Castors de ce poste, écrivait-il, il ne reste pas 800; et

tous sont malades. On m’a assuré qu’il n’y avait pas plus de six ou

sept chasseurs valides. Comme on leur avait mal indiqué l’époque de

ma visite, je n’ai pas eu le chagrin de voir toutes leurs misères.

Ayant appris, cependant, qu’il y en avait une quarantaine qui

avaient passé l’été sur une plate-forme, au flanc des montagnes,

j’escaladai la montée et, après avoir marché fort longtemps, j’en

trouvai trente, couchés à l’ombre d’un saule. Ils n’avaient que la

peau et les os, contraints qu’ils avaient été de disputer aux ours

quelques fruits sauvages. Leurs corps étaient couverts d’ulcères

creux, qui répandaient au loin une infection cadavérique. Je leur

demandai s’ils désiraient le baptême:

«Nous ne vivons, me dirent-ils, que pour cela. Déjà nous serions

morts depuis longtemps; mais nous avons demandé à Dieu de vivre

assez pour te voir et être baptisés.»

Après une courte instruction, je les baptisai.

[Illustration:

Maison-Chapelle Hôpital Ecole

MISSION ACTUELLE SAINT-ISIDORE(FORT SMITH)]

CHAPITRE XII

LES COUTEAUX-JAUNES

_Mission Saint-Joseph du fort Résolution, et le Grand Lac des

Esclaves.--Les Couteaux-Jaunes.--Le Père Dupire.--Le Père Gascon,

le_ PRIANT MAIGRE.--_Mal de neige.--Catéchiste «à la

baguette».--Hospitalité canadienne.--Le Sacré-Cœur au Grand Lac des

Esclaves.--La lampe du sanctuaire.--«Le martyre sans

gloire.»--Mission Saint-Isidore et ferme Saint-Bruno du fort

Smith.--Mission Sainte-Marie du fort Fitzgerald.--Noyade des Pères

Brémond et Brohan.--Mgr Célestin Joussard.--A Saint-Sauveur de

Québec.--Bloqué dans les glaces._

Avec les Couteaux-Jaunes, nous pénétrons dans les régions subarctiques

politiquement inorganisées du Canada, et au sein du vicariat actuel du

Mackenzie.

MISSION SAINT-JOSEPH

(Fort Résolution, Grand Lac des Esclaves)

La mission Saint-Joseph, la principale par son ancienneté, sa position

géographique et le nombre de ses fidèles, se range aux côtés du fort

Résolution, à gauche du delta de la rivière des Esclaves, sur la rive

sud du Grand Lac des Esclaves.

Si, du seuil de la mission, le regard pouvait reculer l’horizon, qui se

confond avec les flots, il parcourrait, en face, droit sur le nord, les

100 kilomètres de la plus grande largeur du Grand Lac des Esclaves. Sur

le nord-ouest, vers le déversoir qui enfante le fleuve Mackenzie, il

franchirait, sans heurter l’obstacle d’un rocher, un espace de 150

kilomètres. Sur le nord-est, en ligne presque directe, il plongerait,

par delà le corps de cette mer intérieure, au fond d’une baie, longue à

elle seule de 130 kilomètres, et tendue comme un bras vers le pôle. A

l’est, l’œil s’arrêterait bientôt contre le changement total des formes

et des décors. Autant les baies de l’ouest étaient régulières, larges et

continues, autant les baies de l’est sont sinueuses, brisées de

détroits, criblées d’îles et de mornes. A l’ouest l’uniformité, la

«vastité», le champ ouvert des tempêtes; à l’est, la variété, le

pittoresque, les ports de refuge.

Vingt-cinq cours d’eau connus alimentent le Grand Lac des Esclaves, sur

ses 500 kilomètres de longueur. A leur débit s’ajoutent les apports

d’innombrables sources sous-jacentes.

Les eaux de l’ouest, fournies surtout par la rivière des Esclaves, sont

ordinairement limoneuses; les eaux de l’est, qui ne reçoivent que des

rivières jaillies du roc de la _Terre Stérile_ conservent une

transparence profonde. Mais le poisson habite librement tout le sein du

Baïkal canadien.

Dans les forêts riveraines de l’ouest résident les orignaux et les ours.

Les savanes et les lichens de l’est revoient chaque hiver les troupeaux

de rennes.

La superficie, incomplètement inexplorée du Grand Lac des Esclaves, mais

estimée à quelque 27.100 kilomètres carrés, le classent cinquième parmi

les bassins d’eau douce des deux Amériques. Il ne serait dépassé que par

les lacs Supérieur (81.549 kmq.), Huron (61.615 kmq.), Michigan (57.731

kmq.), et de l’Ours (29.513 kmq.).

Les bords du Grand Lac des Esclaves, comme ceux de la plupart des grands

lacs de l’Ouest et du Nord américains, sont de toute diversité, du nord

au sud. La rive sud s’allonge en grève douce, plane et abondamment

boisée. La rive nord se dresse en un chaos de roches granitiques

atteignant quelquefois des proportions de montagnes, bubons figés de

l’éruption terrestre, qui empêchèrent ces fonds d’anciennes mers de

retourner aux océans. L’on observe, dans les rochers des rives nord, des

veines de quartz qui annoncent de grandes richesses minières.

Les îles de l’est et du grand bras du Lac des Esclaves sont de même

granit tourmenté. Coiffées de verdoyants sapins et chaussées de l’écume

des flots, elles forment des beautés qui ne lasseront jamais.

Le Grand Lac des Esclaves, _Great Slave Lake_, (Le Grand Lac des

Mamelles, _Ttchou-T’ouè_, pour les Indiens), doit son nom européen à une

tribu que les premiers explorateurs, Hearne en 1772 et Pond en 1780,

trouvèrent sur ses bords, et qui fut refoulée, depuis, vers le nord, à

l’exception d’un petit groupe qui végète encore à l’embouchure de la

rivière au Foin: la tribu des _Esclaves_.

* * * * *

Trois missions à poste fixe occupent le Grand Lac des Esclaves:

_Saint-Joseph du fort Résolution_ pour les Couteaux-Jaunes, _Sainte-Anne

du fort Rivière au Foin_ pour les Esclaves, et _Saint-Michel du fort

Rae_ pour les Plats-Côtés-de-Chiens. Leur situation formerait un

triangle presque isocèle, avec le fort Rae, au fond de la baie du nord,

pour sommet, et le fort Résolution et la rivière au Foin pour extrémités

de base. C’est dire quelles étendues d’eau ou de glace doivent affronter

les missionnaires, pour se visiter. De ces trois missions-mères, ils se

dispersent par toutes les baies et par tous les bois environnants,

jusqu’à l’ancien fort Reliance (mission Saint-Jean-Baptiste), fond du

Grand Lac des Esclaves, à la recherche des âmes.

La _mission Saint-Joseph_ du fort Résolution compte quelques familles

Montagnaises, originaires du lac Athabaska, et quelques

Plats-Côtés-de-Chiens; mais les deux tiers de sa population sont pris à

la tribu des Couteaux-Jaunes.

* * * * *

Les Couteaux-Jaunes (Tratsan-ottinè, Gens du Cuivre) sont issus, dit

leur légende, «du premier homme et d’une gelinotte qui se métamorphosa

en femme pendant son sommeil». «Cette femme conduisit ses enfants dans

une contrée où il y avait un métal jaune, avec lequel elle leur enseigna

à faire des couteaux pour dépecer les rennes». D’où leur nom de

Couteaux-Jaunes[45].

En effet, une rivière et un fleuve voisins, mais au cours opposé,

prennent naissance dans la _Terre Stérile_, sur la ligne de faîte qui

sépare le versant du Grand Lac des Esclaves du versant de l’océan

Glacial; et des gisements de cuivre à fleur de sol se trouvent entre

leurs sources, ainsi qu’en diverses zones de leur parcours. Le fleuve

_Coppermine_ (_Mine de Cuivre_) coule à l’océan Glacial, la rivière

_Couteau-Jaune_ vient tomber sur le coude du grand bras du lac des

Esclaves.

Aux sources du fleuve Coppermine et le long de la rivière Couteau-Jaune,

les «fils de la gelinotte» ont conservé leurs terrains de chasse; et

c’est encore de ces parages qu’ils s’acheminent, deux fois l’année, vers

le fort Résolution, avec leurs fourrures et leur viande de renne.

* * * * *

L’histoire purement religieuse des Couteaux-Jaunes a été celle d’un

triomphe, du jour de 1852, où le Père Faraud l’aborda, au jour de cette

page.

Le Père Faraud fut accueilli au Grand Lac des Esclaves, comme

Notre-Seigneur dans l’hosanna des Rameaux. Un vieillard lui disait:

--Regarde mes cheveux blancs; mes reins affaiblis par les ans m’ont

fait courber vers la terre. Souvent j’ai dit: «Fasse le Ciel que je

vive assez longtemps pour voir son _priant_!» Le voilà. Pendant le

cours de l’hiver qui vient de passer, chaque jour me paraissait un

mois; et chaque soleil levant, je remerciais Dieu de revoir la

lumière. J’étais malade et abattu, et je disais à mon Grand-Père

(Dieu): «Quelques-uns des nôtres ont été voir le prêtre l’an passé,

et le prêtre leur a dit: «Dites à vos vieillards que je leur

défends de mourir, et veux les voir tous. Me laisserez-vous lui

désobéir?» Dieu a écouté mes prières, et avant de me plier pour

toujours, je te vois. Je sais que tu as une eau qui lave le cœur;

tu ne partiras pas d’ici avant de l’avoir versée sur moi; et alors

je mourrai content.

Des heures de tristesse ne manquèrent pas aux successeurs du Père

Faraud; mais elles s’achevèrent toujours par la résurrection des

prodigues à la grâce de leur baptême. Le ministre protestant prêcha plus

de vingt ans, au fort Résolution, sans s’attacher un seul sauvage.

* * * * *

Au temporel, le coup d’œil sur l’étendue mobile du Grand Lac des

Esclaves aura fait pressentir quelle dut être--et quelle est encore--la

vie apostolique menée à Saint-Joseph.

* * * * *

Les missionnaires, dont tous, à l’exception des deux premiers,

résidèrent à ce poste, furent les Pères Faraud, Grandin, Grollier,

Eynard, Gascon, Dupire, Joussard, Brémond, Frapsauce, Mansoz, Laity,

Bousso, Duport, Falaize.

[Illustration: UNE CLASSE A L’HOSPICE SAINT-JOSEPH]

Parmi ces apôtres des Couteaux-Jaunes les travailleurs des années les

plus sombres et les plus longues furent les Pères Gascon et Dupire.

* * * * *

Du Père Dupire, franc Breton de Pontivy, l’heure ne viendra pas si tôt,

espérons-le, de louer les œuvres, tant il reste vivant, aussi vivant

qu’en 1877, date de son arrivée à la mission Saint-Joseph. Il va, court

et vole encore, au bord du Grand Lac des Esclaves, avec l’agilité de

ses vingt-cinq ans. Ses gais yeux noirs, sa voix de stentor artiste,

qu’il chante ou qu’il sermonne, sa barbe ébène de poilu témoignent que

les jeûnes répétés, les marches forcées dans les bois, les nuits égarées

dans les poudreries du large, et les bains glacés dans les crevasses

béantes ne tuent qu’à lente échéance, fussent-ils de moindre taille, les

soldats du Nord.

* * * * *

LE PÈRE ZÉPHYRIN GASCON (1826-1914)

Canadien-Français de naissance, le Père Gascon était vicaire à

Verchères, non loin de Montréal, en 1857, lorsqu’il entendit l’un des

appels de Mgr Taché pour la cause de ses missions. Il suivit

immédiatement l’évêque du Nord-Ouest, qui, le 2 juin 1859, l’envoya de

Saint-Boniface au secours des chrétientés du Grand Lac des Esclaves.

Le Père Grollier, qui était allé l’année précédente à Saint-Joseph, pour

être le compagnon du Père Eynard, avait à peine atteint son poste qu’il

avait vu passer, sur les barges de la Compagnie, l’archidiacre

protestant Hunter, en route pour les forts du fleuve Mackenzie, et que,

sans balancer, il s’était précipité sur les traces du ravisseur, jusqu’à

Good-Hope.

C’était en lieu et place du Père Grollier que le Père Gascon se voyait

soudainement dépêché.

Comme il venait de commencer son noviciat d’Oblat, Mgr Taché nommait le

Père Eynard substitut du maître des novices.

Envoyer un novice à pareille distance (900 lieues), disait-il au

Père Aubert, c’est sans doute un grave inconvénient; mais, comme me

l’ont fait observer mes conseillers, le Père Gascon n’est pas

novice en vertu: on peut compter sur lui mieux que sur certains

profès.

Le Père Gascon arriva le 12 août 1859, au Grand Lac des Esclaves.

Le 6 janvier 1861, ayant enfin trouvé le temps de faire sa retraite

préparatoire, il prononça ses vœux perpétuels, aux pieds du Père Eynard.

Des 512 jours qu’avait duré ce noviciat, dans le Nord, le novice en

avait passé 147 en compagnie de son maître. Le reste des 16 mois, l’un

et l’autre avaient parcouru les missions dépendantes de Saint-Joseph.

Ces missions étaient alors les forts de la rivière au Sel, Grande-Ile,

Rae, Simpson, Liard et Halkett.

Le Père Gascon fut le premier prêtre à porter l’Evangile dans la rivière

des Liards, affluent du Mackenzie. Il se rendit, en 1860, jusqu’au

confluent de ces rivières, au fort Simpson, malgré l’affront de la

Compagnie--ou plutôt de ses officiers locaux--qui lui refusèrent, sur

les barges, un passage qu’ils octroyaient au ministre protestant.

Celui-ci allait donc s’emparer des sauvages du fort des Liards. Mais le

Père Gascon, hélant un canot d’écorce, avec trois hommes, s’aventura sur

le Grand Lac des Esclaves, à la poursuite des barges, qu’il rejoignit au

fort Simpson, le 26 août, à la stupéfaction du _bourgeois_ et à la

consternation du prédicant.

Le Père Grollier était là, venu du fort Good-Hope (960 kilomètres), afin

de rencontrer son confrère et d’organiser avec lui la lutte contre

l’ennemi.

Le Père Grollier était accouru sur le rivage, raconte le Père

Gascon. _Deo gratias, Deo gratias_, me dit-il, pour me saluer; et

aussitôt de se jeter à mon cou, et de m’embrasser. Les sauvages du

fort des Liards sont à nous, ajouta-t-il. Oh! Quel bonheur pour

moi!

Il suffit de regarder un instant le Père Grollier pour se

convaincre qu’en effet il est bien heureux. Son regard qui s’anime,

son front qui s’illumine, tout dit sa joie. Il aime tant les

sauvages!

Le Père Gascon poursuivit aussitôt sa course jusqu’au fort des Liards,

où il arriva le 4 septembre, trois jours avant le ministre: les Indiens

furent donc à lui.

Trois fois, coup sur coup, il refit, afin de soutenir ses néophytes,

cette randonnée de 875 kilomètres, du fort Résolution au fort des

Liards.

Il voulut pousser plus loin son deuxième voyage, en faisant l’assaut du

fort Halkett. Le fort Halkett, abandonné bientôt après par la Compagnie,

à cause de son inaccessibilité même, centralisait les chasses de deux

fragments de tribus des montagnes Rocheuses, les _Sékanais_ et les

_Mauvais-Monde_. Ce n’est qu’à la deuxième tentative que le Père Gascon

atteignit le but. Et encore ne trouva-t-il que quelques âmes. De son

premier échec, il a laissé cet aperçu:

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 22 / 40 段