Si l’on priait Mgr Breynat de dire quelle fut son œuvre de prédilection,

lorsqu’il n’était que simple missionnaire, nous sommes assuré qu’il

répondrait: «Les visites aux camps sauvages, dans les bois.»

L’Indien ne se livre _entièrement_ au prêtre, et par le prêtre à Dieu,

que chez lui, loin du fort-de-traite. Car, au fort, il se laisse

distraire par la vente de ses pelleteries, par ses achats, par les airs

civilisés qu’il s’étudie à montrer, et par une ombre de respect humain

qui n’épargne même pas ces pays si inconnus de l’humanité. Aux camps des

bois, se trouvent aussi des âmes qui ne verraient jamais l’_homme de la

prière_, si l’homme de la prière ne les allait voir.

Dans le cahier-journal du Fond-du-Lac, il y a ce petit compte rendu, qui

en dira aussi long que l’on voudra:

Au lendemain de la Toussaint (1895), le père partait pour une

visite dans les camps sauvages, situés au nord de la mission. Il ne

faisait que répondre au désir de ses enfants et tenir sa promesse.

Son voyage lui prit 35 jours; et s’il eut à souffrir beaucoup du

mauvais temps pour aller, il eut la consolation de faire plaisir

aux pauvres sauvages, d’entendre un grand nombre de confessions,

parmi lesquelles celles de bonnes vieilles qui n’avaient pu voir le

père depuis longtemps, à cause de la distance, quelques premières

confessions et celles de vieux retardataires qui se donnèrent au

bon Dieu quand ils se virent poursuivis si loin.

Ces _missions des camps_ sont, comme vient de l’indiquer le Père

Breynat, si consolantes que le missionnaire ne regrette pas les grandes

fatigues qu’elles entraînent toujours.

Une fois parmi les familles groupées pour le recevoir, il en est

constitué comme le roi. Il est juge de paix, scribe, médecin. Il est

prêtre surtout.

Dès son arrivée, il organise une retraite générale, dont voici le

programme ordinaire: choix de la maisonnette la moins sale--si

maisonnette il y a--, pour servir de chapelle; expulsion des chiens,

attelages, hardes, tas de viande sèche et d’ordures. Tout l’appartement

sera au bon Dieu, sauf un recoin où l’on dispose les couvertures de nuit

de _l’homme de la prière_.

Lorsque l’autel est dressé, le tam-tam convoque le peuple à l’ouverture

de la mission. _Office du soir_: cantique, chapelet, sermon, prière du

soir et baptêmes s’il y a lieu. _Office du matin_: prière du matin,

sainte messe, cantiques et sermon. _A midi_: instruction aux enfants et

catéchisme pour tout le monde.

Certain jour, les exercices sont suspendus pour permettre au père

d’aller voir les malades.

Tous les temps libres sont employés à entendre les confessions et à

écouter les doléances.

Après quelques jours, communion quotidienne de tous ceux qui en sont

jugés dignes. La plantation d’une grande croix couronne souvent le

travail apostolique. Lorsque les Indiens repasseront là, ils verront

cette croix, et se souviendront des instructions du père. Chaque fois

ils iront prier près d’elle.

C’est presque toujours la disette de vivres qui clôt la _retraite des

camps_. Les provisions apportées par le père ont été mangées les

premières, à la table commune. Celle des sauvages épuisées à leur tour,

il faut se disperser. Les chasseurs reprennent le bois, à la poursuite

du gibier, et le missionnaire rentre chez lui, en jeûnant.

Parfois cette mission tant désirée et préparée depuis longtemps n’est

qu’une course vaine. Le Père se met en route à l’époque convenue, et, au

bout de trois jours, six jours de voyage, il trouve le camp déserté. Il

comprend: la famine est arrivée, et le camp a été forcé de continuer sa

marche dans la forêt, sans savoir où il s’arrêterait. La vie du

missionnaire peut alors courir les plus grands dangers...

* * * * *

Les successeurs du Père Breynat, particulièrement les Pères Laffont,

Bocquené et Riou, continuèrent cet apostolat nomade. Grâce à leurs

efforts, il n’est plus un des 500 Mangeurs de Caribous du Fond-du-Lac

qui ne soit fervent chrétien.

Le Père Riou, directeur actuel de la mission, trouva même le moyen de

faire bénéficier ses sauvages, grands et petits, du décret libéral de

Pie X sur la communion fréquente.

* * * * *

Les Mangeurs de Caribous savent lire l’écriture en caractères

syllabiques, et cette connaissance contribue beaucoup à l’entretien de

la foi éclairée. L’évêque-missionnaire dont nous parlons, comme ses

devanciers, se fit leur maître d’école. Le succès dépassa son attente.

Il ne trouva qu’un récalcitrant qui lui donna, du reste, ses motifs:

--Je ne veux pas apprendre à lire, moi. J’ai de l’esprit, vois-tu. Si je

savais lire, on dirait que j’ai pris dans les livres ce que je raconte;

tandis qu’autrement tout le monde sait que ça vient de là (montrant son

front).

* * * * *

Pour son bouquet d’adieu, le Père Breynat reçut de ses enfants des

témoignages qui lui dirent hautement les qualités de leur cœur. Nous

l’avons entendu raconter, avec un plaisir touchant, la conversion de

Michel le sorcier et la visite de la vieille Petite-Flèche.

Michel était un scandaleux près duquel avaient échoué tous les efforts

des missionnaires. La dernière fois qu’il l’avait rencontré dans les

bois, le Père Breynat avait refusé de lui toucher la main,--ce qui est

le plus grand affront prévu dans l’étiquette sauvage;--et lui avait dit,

en présence de tous:

--Je ne te verrai plus, puisque je vais partir pour toujours. Mais tu

pourras penser que personne ne m’a fait autant de peine que toi. Tu as

fait _pleurer le cœur de ton père_.

[Illustration: MANGEUSE-DE-CARIBOU]

Quelque temps après, Michel entre à la mission, lui qui, de dédain, n’y

avait jamais mis les pieds, lorsqu’il venait au fort. Il semblait tout

attristé.

--Qu’y a-t-il donc, Michel? Quelqu’un est-il malade chez toi?

--C’est moi qui suis malade, Père, et qui ai le cœur pas à son aise.

Depuis que je t’ai vu dans le camp, et que tu ne m’as pas touché la

main, j’ai toujours devant moi tes dernières paroles. J’avais honte de

moi-même. Comment! le père a été si bon pour moi, et voilà qu’il va

partir avec toute sa peine! Je suis devenu comme un homme qui n’a plus

d’esprit. Je n’avais plus de goût pour rien. Mes yeux se remplissaient

d’eau. Quand je partais à la chasse, je pensais moins aux caribous qu’au

chagrin que je t’avais fait, et je disais mon chapelet en rôdant dans

les bois, pour demander à Dieu ce que je pourrais bien faire pour te

faire oublier ma faute. J’étais ainsi pendant plusieurs jours, quand

tout à coup il me vint à l’esprit que je ne pourrais rien faire de mieux

que de me convertir et de céder enfin à toutes tes instances. Alors je

partis, et me voilà. Je veux me confesser.

--Que le bon Dieu et la sainte Vierge soient loués, mon Michel: c’est

bien la plus grande joie que tu pouvais me donner!

Le sorcier se confessa, avec des larmes abondantes--fait aussi rare chez

les hommes que fréquent chez les femmes sauvages--; et il ajouta:

--J’ai encore quelque chose à te demander. Tu connais ma conduite; je ne

mérite pas de recevoir le _pain du bon Dieu_; mais je vais m’appliquer à

bien vivre. Laisse un petit papier pour le père qui va te remplacer,

afin qu’il me permette de communier à Pâques, si je persévère jusque-là.

--En effet, mon brave, tu ne mérites pas de communier; mais tu en as

besoin pour te soutenir; et je veux avoir moi-même le bonheur de te

donner le pain du bon Dieu, pour la première fois. Tu vois comme j’ai

confiance en toi. J’espère que je ne le regretterai pas.

Le converti protesta encore de son repentir et de ses résolutions:

--Oui, Père, c’est fini. Toutes les fois qu’on emportera les lettres

d’ici, l’homme de la prière, en t’écrivant, te redira toujours: «Michel

vit bien».

Le lendemain, communion fervente, longue action de grâces.

Sortant de la chapelle, il trouva son garçon de 15 ans, qui l’attendait

dans la _salle_.

--Mon fils, lui dit-il, jusqu’ici je t’ai toujours donné le mauvais

exemple; j’ai fait ceci, cela (toute la confession y repassa). Tu m’as

toujours imité fidèlement. Tu vois ce que j’ai fait hier et ce matin. A

ton tour, tu vas te confesser; et, à partir d’aujourd’hui, si tu ne

changes pas de vie, ta chair malade je ferai (tu auras la volée).

Maintenant, va chercher la viande que nous avons apportée.

Quelques instants après, le garçon arrivait avec un traîneau chargé de

viande sèche de caribou.

--Tiens, prends cela, dit Michel au missionnaire. Je te le donne pour te

prouver que _tu m’as fait content_.

* * * * *

La _Petite-Flèche_ (_Kkaazé_) était peut-être centenaire. Comment le

savoir? Elle avait recommandé à son fils de _toucher la main au père_,

en son nom, en lui disant combien elle était désolée de ne pouvoir

venir elle-même. Elle lui envoyait aussi un petit sac de _viande pilée_

pour son voyage.

La commission fut faite ponctuellement.

Le surlendemain, surprise du missionnaire: c’est la vieille, en

personne, qui pousse la porte, et qui entre, énorme, courbée sur son

gourdin.

--D’où viens-tu, ma grand’mère? On m’avait dit que tu n’étais pas

capable de te remuer. Et te voilà!

Elle se mit à rire, d’un rire franc, enfantin, qui épanouissait toutes

les rides de son visage.

--Ah! mon petit-fils! c’est que je t’aimais beaucoup. Ça me coûtait de

te laisser partir, sans te toucher la main moi-même!

--Mais, dis-moi donc comment tu t’y es prise pour venir de si loin:

trois jours de grosse marche. Avais-tu des chiens?

--C’est bon, c’est bon, je vais te le raconter, dit-elle, en s’affalant

d’un bloc sur le plancher, selon la mode des dames dénées, et s’appuyant

sur le coude, qui lui passait à travers la manche. Quand les enfants

furent partis, je restai seule avec ma fille: la Louise, tu sais. L’eau

est venue à mes yeux, en pensant que je ne te reverrais plus. Ma fille,

voyant combien je faisais pitié, me dit: «Mère, te voir ainsi faire

pitié met mon cœur mal à l’aise. Si tu veux, nous allons essayer d’aller

à la mission. Nous n’avons que deux chiens qui sont vieux et malades, et

tu es bien lourde. Mais moi je suis forte: je m’attellerai avec eux, et

je pense que nous pourrons nous rendre. Moi aussi je tiens fort à donner

la main au _petit priant_, une dernière fois.» Je dis à ma fille: «C’est

bon». La Louise fabrique un attelage, pendant que j’arrange les

provisions. Nous voilà parties, ma fille et les chiens attelés, et moi

sur le traîneau. Quand c’était difficile pour les chiens et pour ma

fille, je m’aidais avec deux bâtons. Maintenant, nous voilà.

Et riant aux éclats:

--Tu vois comme je t’aime!... Mais, tu sais, moi je ne suis pas venue au

fort pour voir les commerçants. Je veux me confesser. Demain tu me

donneras encore le pain du bon Dieu. Et puis je m’en irai contente.

Les bulles du Père Breynat, en date du 31 juillet 1901, le nommaient

évêque titulaire d’Adramyte et vicaire apostolique du Mackenzie et du

Youkon.

Elles arrivèrent à Notre-Dame des Sept-Douleurs, au temps de la passe

des caribous.

[Illustration: EN VOYAGE]

Après la fête de l’Epiphanie, l’évêque élu partait, à la raquette, avec

son traîneau à chiens, pour Saint-Albert (1.120 kilomètres), où il

arriva «comme le dernier des chrétiens», dit la chronique.

Il fut sacré à Saint-Albert, le 6 avril 1902, par Mgr Grouard, désormais

vicaire apostolique de l’Athabaska, avec l’assistance de Mgr Pascal et

de Mgr Clut.

La juridiction de Mgr Breynat fut démembrée, en 1908. La Mackenzie lui

restait, et le Youkon devenait préfecture apostolique[43].

* * * * *

Le vicaire apostolique du Mackenzie n’a rien perdu de son activité de

missionnaire. _Acquirit vires eundo._ Il voyage, selon sa devise

d’évêque: _Peregrinari pro Christo, voyager pour le Christ_. Il

évangélise les pauvres, selon sa devise d’Oblat de Marie Immaculée.

Quant à sa résidence épiscopale, il n’a pu la désigner encore, depuis 21

ans (1901-1922). A plus forte raison ignore--t-il dans laquelle de ses

_missions_ il établira peut-être un jour son trône.

En attendant, il marche. Et son honneur de pèlerin du Christ est d’être

le plus souvent rencontré, en ses chemins, par les mauvais temps. C’est

ce qu’on l’entend parfois appeler «les bénédictions de l’enfer».

Un ministre protestant l’a baptisé _The Bishop of the Wind, l’Evêque du

Vent_. L’expression fit fortune. Comme naturellement, les missionnaires

disséminés dans le vicariat, lorsqu’ils voient la poudrerie d’hiver ou

les orages d’été déchaîner les grands lacs et les forêts, se disent:

--Monseigneur doit être en route... quelque part... Mais il arrivera...

Bien sûr!

* * * * *

Il nous convient moins qu’à personne d’exposer les méthodes et les

résultats de l’administration du vénéré prélat. Contentons-nous du petit

mot de Louison Robillard, le métis du Fond-du-Lac:

--Il paraît que c’est bien arrangé, par là-bas, sur la _grand_ rivière

Mackenzie. Les _voyageurs_, ça dit _toutes_ ça!

* * * * *

L’une des présentes consolations de Sa Grandeur est de recevoir les

abjurations des protestants, commerçants et officiers du gouvernement,

qui, touchés de l’esprit d’abnégation des missionnaires du Mackenzie,

reconnaissent enfin que la religion, inspiratrice de tels sacrifices et

mère de telles œuvres, possède les paroles de la Vie éternelle.

[Illustration: LA RIVIÈRE LA PAIX, SORTIE DES MONTAGNES ROCHEUSES]

CHAPITRE XI

LES CASTORS

_La rivière la Paix.--Les Castors.--Ravages du vandalisme et du_

JEU A LA MAIN.--_Un sacrifié.--Le Père Tissier au fort

Dunvégan.--Noyade du Frère Thouminet.--Episode de l’hiver

1870-71.--Le Père Husson naufragé.--Une relation du Père Le

Treste._

La rivière la Paix, le plus large et le plus long des tributaires du

fleuve Athabaska-Mackenzie, se jette dans le lac Athabaska par l’une de

ses bouches, et par l’autre dans la rivière des Esclaves, suite de la

rivière Athabaska. Elle est formée, à l’ouest des montagnes Rocheuses,

par le confluent des rivières Parsnip et Finlay. De sa source à son

embouchure, doublant par ses replis les distances géographiques, elle

parcourt environ 1.440 kilomètres. Comme les fleuves de l’océan

Pacifique, ses fougueux jumeaux, la rivière la Paix roule vers l’océan

Glacial avec une rapidité sans trêve. Débouchant des montagnes en

tourbillons bleus et écumants, par des portes qu’elle a défoncées à pic,

elle tournoie d’abord aux pieds escarpés du fort Hudson’s Hope. De là,

se creusant un lit profond, elle arrose le fort Saint-Jean, le fort

Dunvégan, Peace River, le fort Vermillon. A Peace River, elle reçoit, du

sud, les rivières Boucane et Cœur, formant avec elles un colossal damier

de méandres, d’îles et de collines. A 400 kilomètres de son embouchure,

elle se brise et tombe, en cataractes, dans les chutes du Vermillon.

Trois missions résidentes: _Saint-Henri_ du fort Vermillon,

_Saint-Augustin_ de Peace River, _Saint-Charles_ du fort Dunvégan, et

deux dessertes: _Saint-Pierre_ du fort Saint Jean, _Notre-Dame des

Neiges_ du fort Hudson’s Hope, furent les centres apostoliques

principaux de la rivière la Paix. De ces postes, le missionnaire

visitait les divers groupes indiens.

* * * * *

Bien que la rivière la Paix ressortisse aux conditions climatériques

subarctiques, et que les hivers y soient d’une grande rigueur, les

saisons tempérées y sont plus durables qu’en toute autre partie des

vicariats Athabaska-Mackenzie. Plus les terres gagnent vers les

montagnes Rocheuses, plus les grasses prairies alternent avec les riches

forêts. Le _chinouk_, vent chaud de l’océan Pacifique, qui souffle

périodiquement durant l’hiver, retarde la formation des glaces et hâte

le dégel. Les vents du nord, d’autre part, se coupent aux montagnes, qui

s’infléchissent vers le nord-est.

Aujourd’hui, tant sur les plaines de la rivière la Paix que dans les

bois défrichés, de vastes colonies blanches ont bâti leurs demeures et

exploitent leurs fermes. Le chemin de fer longe les deux rives de la

rivière, depuis Peace River, et jette ses réseaux sur l’étendue de

l’ancienne sauvagerie. Le régime des privations est fini pour ces

régions. Mais il est du devoir de l’histoire de ne pas oublier la vie

désolée des planteurs apostoliques.

* * * * *

Trois nations de la race peau-rouge étaient représentées sur la rivière

la Paix: la nation algonquine par des bandes de Cris, la nation

huronne-iroquoise par quelques individus de Caughnawaga, venus comme

_engagés_ de la Compagnie de la Baie d’Hudson, et surtout la nation

_dénée_ par les Castors.

La tribu des Castors, dont nous nous occupons exclusivement ici, tenait

plutôt la haute partie de la rivière la Paix. Il s’en trouvait au fort

Vermillon; mais le grand centre de ralliement était le fort Dunvégan.

C’est pourquoi la Compagnie fit de Dunvégan le chef-lieu de son district

de fourrures, et l’Eglise le chef-lieu de son district d’évangélisation,

dans la rivière la Paix.

Les Castors furent de nombreux et sans doute de fiers sauvages, aux

temps préhistoriques. Rois du grandiose cours d’eau qui porta d’abord

leur nom, ils luttèrent victorieusement, sur ses bords et sur ses ondes,

contre les Montagnais de l’est et contre les Cris du sud. De guerre

lasse, les chefs belligérants se réunirent, et signèrent, en échangeant

le calumet, le pacte de réconciliation. L’endroit du traité fut appelé

la Pointe la Paix, et la rivière _des Castors_ devint la rivière _la

Paix_.

Les missionnaires trouvèrent la tribu des Castors sur le versant de sa

dégradation. De 6.000 qu’ils avaient été, au dire des anciens, ils

s’étaient réduits à moins de 2.000. De nos jours, il ne reste des

Castors que de rares vieillards et des métis, beaucoup plus cris,

iroquois ou blancs que dénés.

Les causes de cette décadence sont multiples. La principale serait la

pratique des unions consanguines. Les maladies honteusement apportées

par des Blancs à ces tempéraments en ruine ne tardèrent pas à les livrer

à la scrofule, au rachitisme, à la phtisie. Pour finir l’œuvre de ces

ravages dans le sang, la destruction inepte du castor amena les famines.

Le castor, animal rongeur, dont les sauvages prirent le nom et le signe

héraldique, fut jadis le pourvoyeur de la rivière la Paix. Il s’y

multipliait par nations. Un quart d’heure d’affût, au bord de n’importe

quel étang, de n’importe quel ruisseau, procurait à la famille du

chasseur tous les repas du jour. Aussi longtemps que les Indiens Castors

furent les seuls en ces lieux, avec ces bêtes, ils ne connurent pas la

faim. Ils avaient la sagesse prévoyante de laisser dans chaque _loge_ le

couple qui suffisait à la repeupler. Mais de rapaces commerçants

arrivèrent, et, avec eux, les Cris, les Iroquois, leurs serviteurs.

Qu’importait à ces vandales de passage de ménager la race nourricière?

Ils exterminaient tout animal dont la fourrure valait leur plomb. Ainsi

diminuèrent et disparurent peu à peu les castors.

Restaient, et restent encore, les orignaux et les ours que l’on voit

gambader sur les côtes des rivières, de juin à septembre. Mais les ours

s’engourdissent, l’hiver, en des retraites presque introuvables; et les

loups dispersent souvent les orignaux. Par ailleurs, il n’y a pas de

poissons dans la rivière la Paix, ni dans ses affluents.

* * * * *

Les missionnaires rapportent aussi à la frénisie du _jeu à la main_, la

déchéance de la tribu des Castors.

Le _jeu à la main_ est la grande, l’universelle passion sportive des

Indiens du Nord, passion tellement invétérée que les missionnaires,

après l’avoir longtemps attaquée, ont renoncé à l’extirper jamais. Ils

se bornent à obtenir de leurs fidèles qu’ils n’y attachent plus les

superstitions dont le _jeu à la main_ était le rite social, qu’ils se

contentent de séances modérées, et qu’ils ne mettent que des bagatelles

à l’enjeu.

Autrefois, les sauvages jouaient, dans ce Monte-Carlo, tout leur avoir,

jusqu’à leurs femmes et leurs enfants. Un Cris et un Sauteux jouèrent

leur propre scalpe. Ayant perdu tour à tour, ils se coupèrent l’un à

l’autre le vivant trophée. Mgr Grouard ne fut pas peu surpris, un jour,

de voir son fusil saisi par un Montagnais, qui l’avais mis en gage,

après avoir perdu sa chemise.

La mourre, _la morra_, donnerait quelque idée du _jeu à la main_.

Les joueurs se placent, en lignes adverses et face à face, à genoux,

assis sur leurs talons, corps contre corps, les mains dissimulées et

communiquant derrière les dos, ou sous une peau étendue devant eux. Au

signal, l’agitation commence. Des tambourins, maniés par des assistants,

frappent en coups rythmés et de plus en plus accélérés. L’un des camps

détient un osselet. L’osselet se trouve dans l’une des mains. Au chef de

file des adversaires de deviner laquelle. Dans le but de dérouter

l’inquisition, toutes les mains, tous les bras, tous les bustes du camp

opérateur sont entrés en mouvement. Tout cela se croise, se lève,

s’abaisse, se penche, se redresse, se renverse, en spasmes et saccades

si rapides qu’un centième de seconde ne fixerait pas le groupe sur la

plaque photographique. Des hurlements, vocalisés sur les airs de guerre

que battent les tambourins, se précipitent en sauvage crescendo, de

concert avec les trépidations des membres, des torses, des têtes. Dardés

sur l’adversaire, comme pour le méduser, on dirait que les yeux de

chacun vont éclater dans leurs orbites. La sueur inonde les habits et

détrempe la terre. Les spectateurs, pris dans l’exaltation commune,

dansent, gesticulent, grimacent, vocifèrent, à l’unisson des lutteurs et

des tambourins. Incroyable la promptitude avec laquelle le _devineur_

arrête la sarabande, en désignant d’un geste convenu, imperceptible aux

profanes, celle de ces dix, vingt, trente mains qui étreint l’osselet,

et les force à s’ouvrir toutes ensemble, en preuve qu’on ne l’a point

dupé. S’il a dit juste, les arrhes et le jeu changent de côté. S’il

s’est trompé, les vainqueurs recommencent dans le vacarme redoublé. Le

spectacle est affreux. Il devait être diabolique, au temps du paganisme.

Les Castors passaient, à leur rage furieuse du _jeu à la main_, des

jours, des nuits, sur la neige comme sous la pluie. La partie achevée,

ils tombaient, exténués. De tente pour s’abriter, de vêtements pour se

défendre contre le froid, ils étaient presque dépourvus, car les femmes,

aussi passionnées que les hommes pour la _morra_ indienne, avaient

assisté à la joute, n’ayant garde de coudre les peaux de la loge, ni de

raccommoder les hardes du ménage. Comme leurs hommes, elles

s’endormaient, insouciantes, à la belle étoile. La grippe, la pneumonie

n’avaient qu’à prendre.

* * * * *

Le Père Faraud fut le premier des Oblats à visiter les Castors. Il

écrivit ses impressions à Mgr Taché, dès son troisième voyage, en 1860:

...Les Castors m’avaient fait demander à maintes reprises. Ils

disaient mourir de chagrin d’être sans cesse privés de la présence

du prêtre qui devait les instruire et leur ouvrir la porte du ciel.

Je m’étais donc figuré qu’il n’y avait qu’à se présenter et que

tout était fait. Il en a été, certes, bien autrement. Le Castor a

un caractère double et lâche. Dès la première semaine, il faut leur

rendre justice, ils se sont montrés zélés pour apprendre leurs

prières; pourtant, cela ne les empêchait pas de _jouer à la main_

et de faire de la sorcellerie, toute la nuit... Je les avertis

d’apporter leurs enfants au baptême. Ils me répondirent qu’ils ne

le voulaient pas, parce que, leurs enfants une fois baptisés, ils

ne pourraient plus faire de la _médecine_ sur eux, et qu’ils

mourraient tous. Ainsi, voilà une tribu entière qui dit vouloir

être chrétienne et qui refuse de passer par la porte du

christianisme, le baptême... L’œuvre de la conversion de ce peuple

sera donc un long travail. Que de tristes nuits cette pensée m’a

apportées! Les Castors sont si peu nombreux, leur bonne volonté est

si faible, nos ressources sont si bornées... Pourrons-nous jamais

nous fixer parmi eux? Ne faudra-t-il pas abandonner cette tribu à

son sens réprouvé?...

Malgré le peu d’espoir de recueillir une moisson, le Père Faraud, devenu

vicaire apostolique d’Athabaska-Mackenzie, sacrifia aux Castors la vie

d’un missionnaire plein de jeunesse, de zèle et de santé: le Père

Tissier. Il fut l’installer lui-même, au fort Dunvégan, en 1866. Tous

deux retournèrent à la Nativité, pour attendre le sacre de Mgr Clut, en

1867.

L’automne même de 1867, le Père Tissier se rendit à son poste de la

mission Saint-Charles. Il y demeura jusqu’en 1883.

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 21 / 40 段