assez grande pour contenir un petit autel, le célébrant et deux
servants. Lorsque la porte en est ouverte, l’unique salle sert de
nef. Cette hutte est éclairée par neuf petites vitres et deux
châssis en _parchemin_. Une alcôve noire sert de chambre au
missionnaire. L’édifice est fait en pièces de bois superposées et
dont les joints sont enduits de boue en guise de mortier. Les murs
ont une hauteur de six pieds. Ils sont maintenus entre eux par des
sablières informes que je touche de la tête. Aussi ne puis-je
porter la mitre que dans les intervalles des solives, ou leur faire
de profondes révérences, plus ou moins liturgiques, quand je passe
sous elles. Point de plafond. Des perches allant des murs au faîte,
et recouvertes d’écorce de sapin et de boue forment la voûte: voûte
pour le nom, car l’eau du dégel et des pluies passe entièrement à
travers. Mais, me dira-t-on, c’est réellement trop pauvre et trop
misérable. Oui, c’est vrai, et cependant j’en suis content, et je
serais heureux d’être si bien partout où je passe, en visitant nos
petites missions, où le missionnaire ne demeure point à poste
fixe.[42]
Le Père Pascal était _à poste fixe_, dans cette _hutte_, qu’il ne
devait remplacer--et par quelle autre hutte!--que deux ans plus tard.
Il écrivit un jour à Mgr Clut:
Est-il sur la terre un pays plus solitaire que ce Fond-du-Lac?
C’est comme le bout du monde. Il n’y a ici aucun écho. Enfermé dans
un misérable château, je coule ici des jours sous toutes les
formes. Heureusement que j’ai avec moi le Très Saint-Sacrement et
l’image bénie de Notre-Dame de Lourdes. Sans cela je me croirais au
rang des prisonniers. Ce n’est pas que je m’ennuie, car le travail
ne manque pas. Je veux seulement vous dire que la solitude sera
toujours ici, ce me semble, la compagne du missionnaire. Je prends
mon sort avec gaieté de cœur et je chante, je chante, si bien que
je crains parfois que le bruit de ma voix ne vienne à disloquer la
toiture de ma maison, déjà pas mal penchée...
Deux fois par an, en raquette l’hiver, en canot l’été, le missionnaire
de Notre-Dame des Sept-Douleurs s’acheminait vers la Nativité, à 280
kilomètres, pour faire sa retraite et sa confession annuelles:
«--J’avais le temps de faire mon examen de conscience en allant,
remarque-t-il, et ma pénitence en revenant.»
Telles furent les seules trêves à sa solitude de sept années.
Mais, seul, l’était-il vraiment? Le missionnaire est-il jamais seul? Le
divin Solitaire ne demeure-t-il pas avec lui? Chacun de ceux qui
s’isolent, pour le salut des âmes, témoignerait que les consolations de
sa vie commune avec Notre-Seigneur suffiraient à prouver la présence de
Jésus dans la Sainte Eucharistie.
Cette impression se grava si fortement dans l’âme du Père Pascal, à
Notre-Dame des Sept-Douleurs, que dans les sermons ou les conférences
qu’il fit ensuite sur les missions du Mackenzie, il omit rarement de
parler de ce cœur-à-cœur de Jésus-Hostie et de son prêtre s’immolant
tous deux sur l’autel du même Gethsémani.
Le bulletin d’une congrégation religieuse rapportait récemment encore
les paroles du prélat, évoquant sa vie de missionnaire:
Un jour, l’isolement dans lequel j’étais plongé se fit sentir d’une
manière écrasante. Tout devint si sombre pour moi, que l’âme pleine
d’angoisses, et n’en pouvant plus, j’allai me prosterner dans la
petite chapelle. Là, la tête appuyée sur l’autel, absolument seul
avec Jésus vivant pour moi dans cette étroite prison, je lui
parlai, comme un ami à son ami; je lui confiai mes troubles, mes
lassitudes, mes tristesses... On dit parfois que le bon Dieu ne
parle pas. Mais si, il parle! Sans doute ses paroles ne se
formulent pas en sons articulés, entendus de nos oreilles; mais
elles s’impriment dans l’âme en lumières, en mouvements, en
convictions, en résolutions d’agir, de se dépenser sans hésitation
et sans calcul. Combien promptes et claires furent, cette fois, les
réponses de l’invisible Conseiller! Aussi je me relevai fort comme
un lion. Le doux Captif m’avait versé ses énergies.
Les premières affections survivent à toutes les autres: loi du cœur
humain, qui attache à jamais le prêtre aux âmes confiées à sa jeunesse
sacerdotale. Si elles sont en même temps les filles de sa douleur, il
les aimera comme sans doute doivent aimer les mères. A ces titres, les
Indiens du Fond-du-Lac restèrent les Benjamins de Mgr Pascal. Ses
souvenirs les revoyaient particulièrement dans cet hiver 1877-1878, où
il souffrit avec eux. Des chasseurs partis à la recherche du renne
tombèrent avant d’avoir pu le rejoindre. Autour de la mission ce fut le
jeûne cruel. Le père voulut _jeûner_ comme ses enfants. Combien
sauva-t-il de vies au risque de la sienne, en distribuant, bouchée par
bouchée, toutes ses provisions! Il fut réduit à ramasser avec le balai
les poussières de viande sèche tombées sur le plancher pour se nourrir
lui-même.
* * * * *
Les Mangeurs de Caribous rendirent bien à leur missionnaire la tendresse
qu’il leur manifesta.
«--Il est vrai qu’on ne voit pas le cœur, observait l’un d’eux; mais
lui, le Père Pascal, quand il nous parlait, on le voyait, son cœur.»
Un vieux métis du Fond-du-Lac, Louison Robillard, qui connut et assista,
l’un après l’autre, tous les missionnaires, nous disait:
Ah, il n’était pas fier le Père Pascal. Il était _pareil comme_
nous autres. Il prêchait si bien qu’il nous faisait aimer le bon
Dieu, malgré nous. Avec ça, il savait tirer les caribous. Ça, c’est
gros pour les sauvages! Des fois, il venait avec nous à la chasse.
Il disait que c’était pour nous faire plaisir. Quand son caribou
était assez proche, il ajustait ses lunettes, et _bloum!_ ça
déboulait! Oui, tout le monde il aimait le Père Pascal.
En 1881, il fut nommé directeur de la mission de la Nativité.
En 1890 il eut à conduire de là, à Saint-Boniface, un frère atteint de
démence. Il s’égayait plus tard à redire que son malade le conduisait
lui-même à l’épiscopat.
Le concile provincial de Saint-Boniface de 1888 avait demandé au
Saint-Siège la division du diocèse de Saint-Albert. La partie détachée
constituait le vicariat de la Saskatchewan. Comme il n’y avait pas de
prêtres séculiers, il fallait choisir un Oblat. Sur la recommandation du
supérieur général, le Père Pascal fut présenté comme _dignissimus_.
Préconisé évêque de Mosinopolis et vicaire apostolique de la
Saskatchewan, il fut sacré à Viviers, le 29 juin 1891, par S. G. Mgr
Bonnet.
* * * * *
Le vicaire apostolique continua sur un champ plus vaste sa vie de
missionnaire.
Le 16 décembre 1907, le vicariat de la Saskatchewan avait atteint un tel
développement qu’il était érigé en diocèse de Prince-Albert, avec Mgr
Pascal comme titulaire.
En 1910, un autre vicariat fut pris à Prince-Albert: le vicariat du
Keewatin, riverain de la baie d’Hudson, et qui s’étend depuis l’Ontario
jusqu’au pôle Nord. On le confia à S. G. Mgr Ovide Charlebois, O. M. I.,
évêque de Bérénice.
* * * * *
Le diocèse de Prince-Albert multiplie ses œuvres avec l’intensité de la
vie qui circule à travers le Nouveau-Monde; et ce fut la suprême
consolation de Mgr Pascal d’aller présenter naguère au Pape, avec l’état
de son Eglise, l’une des resplendissantes moissons de l’apostolat au
Nord-Ouest. La maladie, contractée autrefois dans ses missions de
l’Athabaska, acheva de miner le prélat, durant ce dernier voyage _ad
limina_. Il tomba, en France, le 12 juillet 1920, désolé de n’avoir pu
regagner Prince-Albert, où il désirait mourir. Son corps repose à
Aix-en-Provence, au berceau même de la Congrégation des Missionnaires
Oblats de Marie Immaculée.
Mgr Gabriel BREYNAT (1867)
Mgr Gabriel-Joseph-Elie Breynat naquit à Saint-Valher-sur-Rhône (Drôme),
diocèse de Valence, en 1867, le 6 octobre, dimanche de la fête de
Notre-Dame du Saint-Rosaire.
Ses études classiques faites au petit séminaire de Valence, et les
examens du baccalauréat passés à Lyon et à Aix, il entra au grand
séminaire de Romans. Mais ce ne fut que pour peu de temps. Car il avait
vu Mgr Clut, son compatriote.
Devenu Oblat de Marie Immaculée, il fut ordonné prêtre par Mgr Grouard,
le 21 février 1892, à Liége, en Belgique. C’était les prémices
sacerdotales du nouveau scolasticat des Oblats. L’ordinand devait être
aussi le premier évêque, formé par l’_Alma mater_.
Le Père Breynat s’embarqua, à Liverpool, le 7 avril 1892, avec Mgr
Grouard et les Pères Gouy et Dupé, destinés, comme lui, à
l’Athabaska-Mackenzie.
Le 16 juin, il était à la Nativité, et vers la mi-septembre à la mission
du Fond-du-Lac.
Il ne quitta Notre-Dame des Sept-Douleurs et les Mangeurs de Caribous
que pour prendre les rênes du vicariat du Mackenzie, neuf ans plus tard.
* * * * *
Sans perdre un jour, il s’adonna à l’étude du montagnais, sous la
direction savante du Père de Chambeuil.
* * * * *
Le Père de Chambeuil avait occupé le poste du Fond-du-Lac, seul presque
toujours, depuis le départ du Père Pascal. Durant ces onze années, il
n’avait pas moins souffert que son devancier.
Menu de taille, vif, martial, en dépit de rhumatismes dix fois repris,
le Père de Chambeuil porte, à un demi-pouce au-dessus de sa moustache en
crocs d’argent, la cicatrice valeureuse de ses randonnées sur le lac
Athabaska. Il est peu de missionnaires--il n’en est pas--qui n’aient
perdu la peau du nez à la bataille. Le Père de Chambeuil alla plus loin:
il perdit une portion de narine. Il attribue à une intervention directe
de la Sainte Vierge de ne s’être pas gelé à mort, dans ce voyage de
1888, où ses chiens périrent de froid. Ses mains et ses poignets avaient
semblé d’abord inguérissables.
Dès son deuxième hiver au Fond-du-Lac, il écrivait à Mgr Clut:
J’ai souvent bien faim. C’est la seconde de mes sept douleurs, mais
je n’oublie pas que Marie est ma mère, mon modèle, et que je dois
être une copie.
Avec «un courage plus fort que sa santé», il poursuivit le travail du
Père Pascal. Il s’attacha aux trousses de plusieurs récidivistes et de
quelques _excommuniés_ de vieille date.
[Illustration: S. G. MGR BREYNAT,
_Vicaire apostolique du Mackenzie_]
Parmi les moyens secondaires de sa pieuse invention, une image d’Epinal
de deux sous le servit à merveille. Comme elle représentait les flammes
de l’enfer, et montrait, au milieu des damnés grimaçants, «une face qui
ressemblait justement au plus vilain des revêches», le missionnaire
exposa l’emblème dans la _salle des sauvages_, avec cette inscription
montagnaise:
«Ceux qui vont en enfer font pitié.» A la grand’messe, il annonça que
les noms des _excommuniés_ seraient inscrits à la place d’honneur de ce
tableau d’_horreur_. C’était prendre l’Indien par ses deux touches
ultra-sensibles: la terreur du châtiment et la peur du ridicule. Presque
tous les endurcis se convertirent.
Moins de huit mois suffirent au Père de Chambeuil pour rendre son élève
digne de lui. Le laissant seul en charge des Mangeurs de Caribous, il se
rendit à la Nativité, comme missionnaire de la tribu montagnaise.
* * * * *
Le premier courrier qui arriva de France au Père Breynat lui annonça la
mort de son père, et le courrier suivant la mort de sa mère et de sa
sœur. La sainte madame Breynat, après avoir lutté contre un long
déchirement de l’âme, avait joyeusement embrassé l’épreuve de la
séparation, au départ de Gabriel. Dieu semblait n’avoir attendu que la
perfection de son sacrifice pour la couronner. Il l’appela à Lui, en la
fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs. Sa jeune fille la suivit dans la
tombe, le jour de l’octave. Il ne restait à l’orphelin qu’un frère aîné,
l’abbé Joseph Breynat.
Ayant appris ces deuils qui frappaient leur missionnaire, et le voyant
pleurer, les Mangeurs de Caribous lui apportèrent des peaux de martres,
comme honoraires de plusieurs messes pour ses chers défunts; et l’un des
principaux parla au nom de tous:
--Eh bien! maintenant que tu es orphelin, tu nous aimeras encore
davantage, car nous allons te servir de père et de mère!
Une consolation était arrivée en même temps que les tristes nouvelles:
une lettre de Mgr Grouard, invitant l’Oblat de Notre-Dame des
Sept-Douleurs à venir à la Nativité pour faire, avec la petite
communauté, la retraite régulière, du 10 au 17 février.
Il fallait, pour cela, parcourir les 280 kilomètres du lac Athabaska.
Le Père Breynat fit cette première traversée d’hiver par un froid qui se
tint, durant tout le voyage, entre 45 et 55 degrés centigrades
au-dessous de zéro. Il avait pris pour compagnon un Indien de 18 ans,
Paulazé. Un métis dévoué, Germain Mercredi, voulut cependant le conduire
vingt-quatre heures, afin de lui apprendre la pratique de la raquette au
long cours. Trois pitoyables chiens halaient une charge de quartiers de
renne, destinés aux orphelins de la Nativité.
Dans l’intention de lui épargner le tourment des ampoules, on avait
conseillé au père de s’appliquer sur les pieds une fine peau de
caribou, avant de mettre ses _nippes_ de laine et ses mocassins. Mais,
par les grands froids, la moindre sueur se glace sur la chair, si une
laine spongieuse ne l’absorbe aussitôt.
Dès le premier jour, il sentit comme la piqûre d’une aiguille au pied
droit. Se déchaussant, il trouva le gros orteil blanchi et durci.
Germain le dégela, en le frottant avec de la neige.
Le lendemain, après le départ de Germain, le missionnaire et Paulazé se
relayèrent à courir devant les chiens et derrière le traîneau. Le soir,
ils ne trouvèrent qu’un méchant bois de foyer, que la trop basse
température empêchait de s’allumer. Les chiens dételés hurlaient de
froid. Les efforts violents qu’exige la disposition d’un campement de
nuit dans les neiges profondes firent crever une ampoule qui s’était
formée à l’orteil affaibli, et le membre se gela de nouveau. Paulazé
tâcha d’appliquer, comme l’avait fait Germain, le seul remède qui
vaille: la friction de neige. Mais l’enfant se gelait lui-même les
mains, tandis que le pied du malade se raidissait tout entier. Afin
d’éviter un plus grand malheur, les voyageurs abandonnèrent l’opération
et s’ensevelirent dans leur tranchée de neige. Des élancements
continuels empêchèrent le missionnaire de dormir.
Le jour n’était pas levé qu’ils avaient depuis longtemps repris leur
marche. Vers midi, ils atteignirent une loge sauvage, dressée à la
pointe Caribou. Les Indiens examinèrent la plaie que leur montra le Père
Breynat. Voyant la matière s’en dégager déjà, ils lui dirent qu’il ne
devait plus songer à sauver son orteil. Afin de préserver le reste du
pied, ils le lui enveloppèrent avec des peaux de lièvre.
Le blessé courut encore cinq jours, sentant les os se déboîter et les
nerfs se contracter dans la chaleur de son lourd pansement.
Le septième soir, on parvint à la pointe de Roche, à 60 kilomètres de la
Nativité, distance qui pouvait se couvrir en une seule attelée, à la
condition de partir de grand matin. Mais une _poudrerie_ se leva pendant
la nuit, et il devint impossible de discerner un point de repère vers le
large. Il fallut chercher un abri dans le bois, et y rester les deux
jours que dura la tourmente.
Au moment de reprendre la course, le père tomba sur place: sa jambe se
dérobait, comme si elle eût été arrachée. Dès le second jour du voyage,
il avait déchargé les quartiers de renne, espérant se reposer sur le
traîneau; mais il n’avait jamais pu y tenir au delà de quelques minutes,
tellement le froid était intense. Cette fois, il n’y avait plus
d’alternative. Paulazé enveloppa son infirme de toutes les couvertures,
de branches de sapin, de neige; et, doucement, deux journées durant, il
le _carriola_ vers la mission.
Cependant l’anxiété était grande à la Nativité. Des sauvages, qui
avaient suivi les traces du traîneau en détresse jusqu’à la pointe de
Roche, et là les avaient perdues, avaient bravé la tempête, gagné la
mission, et annoncé à Mgr Grouard la condition du missionnaire, qu’ils
avaient apprise en passant à la pointe Caribou. «--Depuis la pointe de
Roche, assuraient-ils, le père et Paulazé ont perdu leur chemin: ils se
seront gelés dans la poudrerie!»
Il y avait donc trois jours que les Oblats et les Sœurs Grises étaient
en alarmes et en prières, trois jours que les sauvages du fort, à la
supplication de Mgr Grouard, battaient le lac, sans rien découvrir,
lorsque le traîneau-ambulance fut aperçu. A le voir monter, ainsi
couvert, lentement, les chiens abattus, vers le rocher d’où il
l’observait, Monseigneur crut que Paulazé lui ramenait le corps inanimé
de son jeune missionnaire, et déjà il éclatait en sanglots, lorsque,
soulevant ses couvertures, le Père Breynat montra la tête.
--_Deo gratias!_, cria l’évêque.
De joie, il sautait de glaçon en glaçon, au devant du convoi. En deux
temps, ses rudes bras eurent enlevé le père au traîneau et l’eurent
déposé sur le plancher de la chaude maison.
On défit, avec appréhension, le bandage indien. L’orteil apparut,
pendant, noir, gangrené.
--Ta, ta, ta! fit Mgr Grouard. Ce ne sera rien. On n’aura qu’à le
couper. Vite, remercions le bon Dieu!
Et, joignant le geste à la parole, il alluma sa pipe, qu’il n’avait plus
touchée depuis les mauvaises nouvelles.
Le Frère Ancel affila un vieux rasoir, venu là on ne sait comment, et
amputa l’orteil, à la jointure du métatarse. Comme il n’y avait ni
chloroforme pour endormir le patient, ni cocaïne pour lui
insensibiliser le pied, on s’en passa.
Cette aventure ne devait pas empêcher le mutilé de refaire 45 fois, dont
23 à la raquette et à la course, la traversée du lac Athabaska, le temps
qu’il fut le missionnaire du Fond-du-Lac.
Et depuis...?
* * * * *
Le pressant besoin de la mission de Notre-Dame des Sept-Douleurs était
une maison-chapelle, capable de contenir la population et d’abriter
moins misérablement le prêtre. La scierie mécanique de la Nativité
permettait ce qui avait été impossible auparavant.
Le Père Brémond, qui fut trois mois le _socius_ du Père Breynat,
écrivait, au sujet de l’habitation construite par le Père Pascal pour
remplacer la _hutte_ du Père Grollier, et dans laquelle le Père de
Chambeuil avait vécu douze ans, et le Père Breynat lui-même trois ans:
Entrez avec nous. Mais oui, vous avez raison, relevez votre
soutane. Dieu! quelle saleté! Quel tas de boue! Oui, on dirait que
tout le bousillage du toit est descendu! Pauvre maison! On y voit
le jour de toute part. Aussi, si nous voulons être au sec quand il
pleuvra, et au chaud les jours de froid, nous pouvons nous hâter de
restaurer ce délabrement. Pendant trois semaines, nous voilà
devenus maçons bousilleurs. Affublés d’une longue blouse, nous
pétrissons de la boue avec du foin, et, armés de la truelle, nous
bouchons les nombreuses crevasses du toit et des murs. Quel propre
métier, cher ami! Oh, si vous aviez vu comme j’étais beau!
Le Père Breynat, avec l’aide des Frères Hémon et Leroux, bâtit la
maison-chapelle désirée, sur 72 pieds de long et 22 de large. Elle
suffira longtemps. Si le missionnaire continua de s’y réveiller, chaque
matin d’hiver, la barbe collée à ses couvertures par le givre de sa
respiration, ainsi que dans les anciennes bicoques, les sauvages venus
pour Noël furent dans le ravissement. Clovis ne crut pas davantage que
Reims était le vestibule du ciel.
Et la crèche donc!
Elle est faite en papier, raconte le missionnaire, imitant des
rochers dont les crevasses ont reçu un peu de mousse et quelques
petits sapins. L’Enfant Jésus est couché dans la grotte, sur un
peu de paille. La Sainte Vierge et Saint Joseph lui sourient du
haut du ciel. Mes Mangeurs de Caribous, le frère et moi, tenons la
place à la fois des bergers, de l’âne et du bœuf....
Pour compléter le progrès de la maison-chapelle, il était temps de
penser à un jardin.
Afin de procurer un petit secours à la mission, j’ai voulu essayer
de faire un petit jardin. Mais quelle besogne! Nous n’avons ici que
du sable et des roches. Il faut aller gratter dans les fentes des
rochers et ramasser les quelques pouces de terre que le vent y a
jetée, mêler cette terre avec de la glaise et du sable, lui confier
la semence de pommes de terre; ensuite ce sera au bon Dieu de faire
germer et fructifier. L’an passé, j’avais fait un premier essai,
mais peu encourageant: deux fortes gelées, arrivées l’une à la
mi-juin, l’autre vers la mi-août, ne m’avaient permis de récolter
que le double de la semence. La place était mal choisie, me suis-je
dit; prenons-en une mieux abritée du vent du Nord et plus exposée
au soleil... Je vous en donnerai des nouvelles l’année prochaine.
Si le succès est un peu plus heureux, le petit jardin verra grandir
ses proportions chaque année, et peut-être fournira-t-il, comme
dans d’autres missions, quelques choux et quelques navets: ce sera
délicieux, avec le poisson! Mais... attendons.
[Illustration:
F. Vincent P. Riou Louison Robillard
MAISON-CHAPELLE CONSTRUITE PAR LE PÈRE BREYNAT]
Pas plus que ses prédécesseurs, le Père Breynat n’échappa aux famines.
Il écrivait, en mai 1899, à la Sœur supérieure de la Visitation de
Valence:
Vous parlerai-je de mes sauvages? Ces Mangeurs de Caribous sont
d’excellents grands enfants, aimant beaucoup notre sainte religion.
N’ayant presque pas eu de relations avec les Blancs, ils ont
conservé leur bon naturel. Mais quelle vie de misère est la leur!
Vous les auriez pris en pitié, cette année surtout. Ils ont eu tant
à souffrir de la famine depuis l’automne jusqu’aujourd’hui! Le
caribou, qui est leur nourriture habituelle, n’a point suivi son
chemin d’autrefois. Le poisson a manqué. Heureusement qu’ici nous
avions fait une bonne pêche sous la glace. Pour ma part, j’avais
pris plus de 6.000 pièces, c’est-à-dire le double de ce qu’il me
fallait pour la mission. J’ai eu ainsi la consolation de sauver la
vie à plusieurs et de secourir presque tout le monde. C’était pitié
de voir nos sauvages arriver les uns après les autres, fuyant
devant la famine. Ils avaient dû marcher deux, trois jours, et
plus, dans la neige, par un froid très intense, car l’hiver a été
très rigoureux, quelquefois sans avoir une bouchée à se mettre sous
la dent. Tous étaient plus ou moins gelés: pieds, mains, figures en
portaient les marques douloureuses. Mais en arrivant ici ils
oubliaient en quelque sorte leurs souffrances grâces aux _petits_
secours que nous pouvions leur accorder, et ils s’empressaient de
faire leurs dévotions pour remercier le bon Dieu de leur avoir
permis de revoir une fois encore la maison de la prière.
Jusqu’ici nous n’avons connaissance que d’une victime: un pauvre
enfant estropié, qui, s’étant gelé les mains et les pieds, ne
pouvait plus suivre sa bande. Ses compagnons, n’ayant pas de chiens
ni assez de forces pour le traîner jusqu’ici, l’ont abandonné dans
le camp, où il est mort de faim et de froid.
Au cours de la même famine le missionnaire eut le bonheur de ravir à la
mort un autre enfant, abandonné en route, lui aussi. Le petit était
parti avec son oncle, le vieux Gabriel, pour aller demander assistance
au Père, en faveur de toute leur parenté, qui était campée à la baie
Noire du lac Athabaska. Ils avaient entrepris ce trajet de quatre
journées, à pied,--tous les chiens étant morts et mangés,--avec la
moitié d’un brochet pour nourriture. L’oncle arriva seul à la mission,
et n’eut que la force de dire qu’il avait été obligé de laisser son
compagnon, à 50 kilomètres en arrière, au bord d’un bois, sous un abri
de saules, avec quelques branches qu’il lui avait ramassées pour lui
permettre de prolonger son feu.
Aussitôt le Père Breynat attela ses chiens et partit. Une tempête
l’arrêta tout un jour. Lorsque le calme revint, il se trouva dans un
dédale d’îles et de presqu’îles qui se ressemblaient, sous la blancheur
uniforme de leur marteau. Il cherchait de tous côtés l’endroit,
vaguement indiqué par Gabriel. Mais comment le distinguer?... Enfin, au
loin dans le bleu du ciel, il voit des corbeaux monter et descendre,
au-dessus du même taillis. Il en conclut que l’enfant doit être là, mort
ou mourant, et il court sur les sinistres oiseaux.
C’était lui, en effet, blotti tout contre les derniers charbons, les
vêtements en pièces, les dents claquantes. Pauvre petit! Il eut peine à
lever un peu la tête, et à dire, avec un faible sourire de
reconnaissance qui le faisait beau malgré sa maigreur:
--Ah! Je savais bien que le père ne m’aurait pas abandonné!... Oh! Père,
j’ai faim... j’ai faim!
Le père lui fit boire un bouillon léger, préparé d’avance. Rassasier
d’une seule fois un affamé serait le tuer: la recette est bien connue,
dans le Nord. Il réchauffa les membres demi-glacés de l’enfant et le mit
au milieu des fourrures, sur le traîneau. Mais, à tout moment, le petit
disait:
--J’ai faim, mon Père... J’ai encore faim!
Le Père arrêtait les chiens pour faire un petit feu et dégeler le
bouillon de poisson. Ainsi, de petit feu en petit feu, de bouillon en
bouillon, arrivèrent-ils, le lendemain, à Notre-Dame des Sept-Douleurs.
* * * * *