J’ai trouvé, dit-il, le moyen d’employer une partie de mon temps

d’une manière profitable, en allant prendre des leçons de dessin

chez les Frères des Ecoles Chrétiennes; et je pourrai, j’espère,

faire des peintures moins grotesques que celles que j’ai laissées à

la Providence et au fort des Liards.

Les peintures murales de Mgr Grouard se rencontrent sur presque tous les

maîtres-autels, depuis Saint-Albert jusqu’au fond du Nord.

Au fort Dunvégan, mission trop pauvre pour fournir les vulgaires

guenilles dont il se contentait, il peignit, grandeur naturelle, la

scène de la mort de Notre-Seigneur, avec Marie, Jean et Madeleine, sur

une peau d’orignal.

--Prends ton mousquet, avait dit le missionnaire à un sauvage Castor, et

va me tuer un gros orignal. Choisis-le bien, et surtout ne lui troue pas

la peau avec ta balle. Tire dans la tête.

Ainsi dit, ainsi fait. Le tableau, aussi frais et impressionnant encore

qu’en 1883, a été enlevé, en 1919, à la chapelle abandonnée de Dunvégan

et transporté dans l’église des Oblats de la ville naissante de Peace

River.

* * * * *

Lorsque le Père Grouard revint de France, en 1876, Mgr Faraud le retint

avec lui au lac la Biche. Il en voulait faire son conseiller, son appui,

et le préparer, sans qu’il le soupçonnât, à recevoir son héritage.

Au lac la Biche, il demeura jusqu’en 1888, excepté les trois années, de

1883 à 1886, qu’il passa au fort Dunvégan, sur la rivière la Paix.

A ses occupations de catéchiste, prédicateur, et visiteur des malades,

il joignit celles de compositeur, imprimeur, relieur. Il écrivit et

imprima des livres sur l’Ancien et le Nouveau Testament, des recueils de

prières et de cantiques en cinq langues diverses: montagnais,

peau-de-lièvre, loucheux, castor et cris.

Mais il eut un aide:

Heureusement, un apprenti typographe se présenta et se mit à ma

disposition. Devinez quel était cet apprenti. Quelque jeune

Peau-Rouge sans doute, épris des merveilles de la civilisation,

direz-vous? Eh bien, non. Cet apprenti était bel et bien Mgr Faraud

lui-même, qui se mit à l’œuvre avec une ardeur toute juvénile, sans

se laisser décourager par les _coquilles_, inévitables au début.

En 1888, il fut envoyé, comme supérieur, à la mission de la Nativité.

En 1889, il reçut l’ordre de visiter le vicariat, au nom de Mgr Faraud.

En 1890, il fait connaissance avec les Esquimaux des bouches du

Mackenzie, et il apprend assez de leur langue pour leur composer

quelques cantiques.

Le 18 octobre de la même année (1890) des bulles de la Propagande le

nomment évêque titulaire d’Ibora et vicaire apostolique

d’Athabaska-Mackenzie.

Il les reçoit, en 1891, à la mission de Notre-Dame des Sept-Douleurs, où

il s’est réfugié pour les fuir.

Le 1er août 1891, Mgr Taché lui donne la consécration épiscopale, à

Saint-Boniface.

Nous avons dit, au chapitre quatrième, quelle impulsion Mgr Grouard

imprima au vicariat d’Athabaska-Mackenzie. Institutions de tous genres,

bateaux à vapeur, moulins mécaniques apparurent dans les solitudes

glaciales étonnées. Sans repos, l’évêque voyagea, quêta, construisit.

Des incendies lui dévorèrent des établissements de première importance,

comme la scierie de la Nativité, le couvent-orphelinat du Vermillon: il

les refit. Aucune épreuve ne lassa son courage.

A la fin du dernier siècle, la ruée des mineurs sur le Youkon, à

l’assaut de l’or et de la misère, lui firent trouver que son vicariat

était devenu trop vaste, et il en demanda la division. Elle lui fut

accordée en 1901.

Il cédait le Mackenzie et le Youkon à Mgr Breynat, et gardait

l’Athabaska, avec les plaines fameuses de la rivière la Paix.

* * * * *

Il y a trente ans aujourd’hui que Mgr Grouard est évêque, et soixante

ans qu’il est missionnaire. A-t-il vieilli? Lui-même admet que l’âge

véritable est celui du cœur, et il le dit à son supérieur général:

«--Je n’ai pas roulé tout ce temps dans les neiges du Nord, sans que ma

barbe en prit la teinte. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’en dépit de

l’âge et des glaces du pôle, vous retrouverez le même cœur.»

* * * * *

Qu’il serait captivant de suivre, à leur trace, les voyages d’une telle

carrière, à la poursuite des âmes! _Sed non hic locus._ Quelques

esquisses, cueillies à fleur des récits qu’il fit lui-même aux annales

des missions, nous convaincront que la vie _ambulante_ du vicaire

apostolique est encore en harmonie avec la vie _vagabonde_ de l’ancien

simple soldat.

On l’appelle tout à coup, en 1898, à un chapitre général des Oblats:

Je partis donc, le 5 février, de la Providence, et j’arrivai, le 26

mars, à Saint-Albert. Cela faisait près de 1.500 kilomètres, dont

j’ai parcouru la bonne moitié à la raquette, et le reste en traîne

à chiens, campant presque tout le long du chemin dans la neige, à

la belle étoile.

En 1900, il refait, à pied et en canot alternativement, le voyage de Mgr

Clut au Youkon-Alaska. Seulement, c’est par la rivière au Rat,

meurtrière à tant de mineurs, qu’il escalade les montagnes Rocheuses:

Comment vous en donner une idée? Imaginez-vous un immense escalier,

non pas en ligne droite, mais faisant des milliers de courbes et de

zigzags. De chaque côté, s’élèvent des montagnes dont une masse de

pierres se sont détachées et obstruent le chemin. Or, cet escalier

est le lit de la rivière. Je vous laisse à penser quel courant,

quels rapides, quelles cascades il faut affronter tour à tour. Plus

d’une fois nous avons été en danger de périr. Presque à chaque pas,

je renouvelais mes invocations à nos anges gardiens, car nous

n’étions pas sortis d’un péril que nous tombions dans un autre...

Enfin, après douze jours de fatigues excessives, nous arrivions à

la ligne du partage des eaux, et passions du bassin du Mackenzie

dans celui du Youkon...

En 1906, il accepte une _carriole épiscopale_:

Le frère m’enveloppe de mes couvertures, excepté la tête, car le

froid n’est pas rigoureux aujourd’hui, et j’aime à contempler le

ciel avec ses milliers d’étoiles, tout en récitant force chapelets,

ce qui est le bréviaire du missionnaire en voyage. Cependant les

chiens trottent, trottent, trottent toujours, secouant leurs

grelots argentins; c’est le seul bruit qui se fait entendre... Cela

deviendrait monotone, si quelque petite aventure n’intervenait

parfois. Par exemple, il ne faut pas s’imaginer que la surface du

lac soit unie comme un trottoir de bitume ou de macadam. Il y a

bien, deci delà, quelques aspérités plus ou moins saillantes, un

bordillon, un banc de neige, que sais-je! Et comme la carriole n’a

pas quarante centimètres de large, il suffit de bien peu de chose

pour lui faire perdre l’équilibre. D’où vous comprenez que le

pauvre personnage qui y est étendu est maintes fois renversé, non

le visage contre terre, mais contre la croûte glacée, dont le

baiser vous donne le frisson. Durant le jour, le cher frère qui me

conduit peut m’éviter la plupart des accidents; mais, pendant la

nuit, il doit se contenter de me relever et de me réintégrer dans

ma carriole jusqu’à la prochaine culbute.

Sa prison roulante ne le retiendra pas d’ailleurs plus qu’il ne le

voudra:

Je vous dirai en passant, que j’ai encore fait l’essai de mes

jambes, et que vraiment je n’ai pas trop de raison de m’en

plaindre. Pour ce qui est de courir, non, j’y renonce, je ne le

puis plus. Mais s’il s’agit de faire une _bonne pipe_ à la

raquette, comme on dit, je m’en trouve encore capable[40].

L’hiver suivant, après Noël, il est pris dans l’épaisseur d’une forêt,

entre le lac Wabaska et le Petit Lac des Esclaves:

Les deux premiers jours, nous allons assez bien, les gens qui sont

venus à la fête ayant battu le chemin. Après cela, plus de trace de

personne! Le Frère Poulain, mon compagnon, et moi, nous marchons en

avant à tour de rôle, une hache à la main afin de couper les arbres

renversés par le vent et qui nous ferment le passage. Nous avons à

traverser parfois d’immenses forêts dévastées par l’incendie, et,

tout à coup, nous nous trouvons en face de barricades

infranchissables, formées par des tas de bois calcinés, enchevêtrés

les uns dans les autres. Alors il nous faut faire un détour, ce qui

ne va pas sans peine ni fatigue. Mais, comme le froid est très vif,

la marche et le travail se supportent mieux en nous donnant le

moyen de nous réchauffer; et la facilité de nous procurer du bois

pour les campements nous est un précieux avantage. Aussi, en

avons-nous profité! Et cependant, plusieurs fois, malgré les feux

que nous allumions, je ne pouvais presque fermer l’œil durant la

nuit, tant il faisait froid. Je n’ai jamais vu d’hiver plus

terrible! Le thermomètre n’a cessé de marquer 40, 45, 50 et même 54

degrés centigrades au-dessous de zéro. Deux mois auparavant, je me

trouvais à Rome! Cela faisait un contraste assez piquant, et

peut-être rendait-il le froid plus sensible.

En 1911, un jeune missionnaire de la Nativité croque, avec ce filial

sans-façon, son évêque vénérable:

Mgr Grouard nous arriva, mais en quel accoutrement, grand Dieu! Un

Benoît Labre Nº 2. Pour moi, Sa Grandeur se complétait. J’avais

admiré la majesté du pontife, le jour où il me conférait le

diaconat, à l’ordination du scolasticat de Liége. J’avais

maintenant sous les yeux l’apôtre, le missionnaire qui s’occupe,

sans penser déchoir, des choses les plus matérielles, dès lors

qu’elles rentrent dans l’ordre de l’utile et du nécessaire. Le

_gibus_ surtout se distinguait, entre toutes les pièces de

l’habillement épiscopal, tellement que le Père Le Doussal, qui

n’est pourtant pas un partisan du luxe de toilette, crut devoir,

pour une fois, user d’autorité. Il imposa donc à son supérieur de

porter un couvre-chef plus convenable, et notre vicaire apostolique

se promenait, le lendemain, avec une _sorte_ de huit-reflets.

«D’ailleurs, expliquait-il, quand c’est faisable, je préfère avoir

du fourniment propre; mais allez donc, vous, vous habiller en

_gentleman_ pour passer deux ou trois semaines dans un chaland

plein de sacs de farine, de bœufs, de vaches, etc...»

Voyons enfin Mgr Grouard en un autre équipage que le traîneau, dans le

district de la rivière la Paix, région des chevaux. Il est à cheval sur

le «chemin de charrette raboteux, défoncé, traversant maintes rivières,

maintes fondrières», où gisent encore les épaves des voitures brisées

des missionnaires qui, pendant plus de cinquante ans passèrent par là.

C’était l’unique voie pour aller du Petit Lac des Esclaves au confluent

des rivières Boucane, Cœur et la Paix, endroit appelé maintenant _Peace

River_[41]:

Mon bidet s’était largement repu dans les hautes herbes de la

prairie; et, quand je le sanglai le matin, il avait un ventre

parfaitement arrondi. Bon, me dis-je, il pourra fournir une longue

carrière. Je l’enfourchai et partis... Il y avait plusieurs heures

que je marchais quand je rencontrai le plus vilain des marécages...

J’y dirige ma monture. La malheureuse bête y entre, s’y enfonce,

s’en retire, s’y replonge plus avant, fait des efforts inouïs et

des bonds désordonnés pour s’arracher de la fondrière. Mais le

temps n’était plus où elle avait le ventre si plein. La nature

avait fait son œuvre. La sangle s’était relâchée, sans que je m’en

doutasse. Au milieu de ces secousses répétées pour se tirer du

bourbier, la selle s’ébranle, tourne, et me voilà désarçonné, le

dos dans la vase. Je me relève, un peu abasourdi de cette chute

imprévue sur un sol sans doute assez moelleux, et je me console en

trouvant mon cheval immobile et presque aussi penaud que moi. Je

lui sus bon gré de me faire une mine aussi sympathique, le pris par

la bride, me chargeai de la selle et sortis enfin, non sans

quelques éclaboussures. Me remettre en selle et atteindre une vaste

prairie qui n’était pas loin de là, lâcher ma pauvre bête dans

l’herbe et me sécher moi-même au soleil: voilà toute la suite et la

conclusion de ce récit.

Mgr Grouard réside aujourd’hui, à la mission Saint-Bernard du Petit Lac

des Esclaves.

Au pied de son large coteau boisé, il voit grandir la riante petite

cité, à qui la reconnaissance des colons a confié l’honneur de redire

aux siècles le nom de l’évêque missionnaire et pionnier. C’est de

_Grouard_ que, se reposant de peu sur son coadjuteur, il continue à

nourrir, à soutenir, à gouverner, à visiter ses Sauvages, ses Blancs,

ses religieuses, Sœurs Grises et Sœurs de la Providence, ses Oblats et

ses prêtres séculiers, qui le chérissent à l’envi.

_Dominus conservet eum, et vivificet eum, et beatum faciat!..._

[Illustration: UNE RENCONTRE DANS LA FORÊT]

CHAPITRE X

LES MANGEURS DE CARIBOUS

_Notre-Dame des Sept-Douleurs du Fond-du-Lac.--Le renne de la_

TERRE STÉRILE _et les Mangeurs de Caribous.--Missionnaires_

VISITEURS.--_Mgr Albert Pascal.--Le divin Solitaire.--Evêque de

Prince-Albert.--Mgr Gabriel Breynat.--Prémices de Liége.--Elève du

P. de Chambeuil.--Deuils sur deuil.--Membre gelé.--Construction de

maison-chapelle et fabrication de jardin.--Famine de

1899.--Missions aux camps sauvages.--Bouquets d’adieu.--Vicaire

apostolique du Mackenzie._--THE BISHOP OF THE WIND.

La mission de Notre-Dame des Sept-Douleurs, au Fond-du-Lac Athabaska,

est l’un de nos joyaux apostoliques.

Son nom pris à la Reine des Martyrs, son isolement, la sincérité de ses

sauvages en ont fait la préférée des missionnaires, ses pasteurs. Ils

eurent beau la quitter pour entreprendre des œuvres plus grandes,

devenir même évêques et conduire des diocèses, c’est à Notre-Dame des

Sept-Douleurs que toujours revinrent leurs affections, comme

l’hirondelle au nid de ses printemps.

Le lac Athabaska, dont la largeur principale est de 30 kilomètres,

s’étend, de l’est à l’ouest, sur une longueur de 350 kilomètres. Le

véritable fond du lac est marqué, à l’est, par l’embouchure de la

rivière Noire; mais le Fond-du-Lac, tel que désigné par les commerçants

et les missionnaires, se trouve à 70 kilomètres en deçà de l’extrémité

réelle, et à 280 kilomètres, par conséquent, de la mission de la

Nativité. Les bords du lac, s’y rapprochant plus qu’en tout autre

endroit, forment un détroit de près de deux kilomètres seulement, où le

poisson vient se masser aux époques de la migration, et où le renne, qui

recherche les passages resserrés, vient franchir le lac, soit à la nage,

soit sur la glace. Les trafiquants trouvèrent là le rassemblement des

chasseurs indiens, et ils y fixèrent le fort-de-traite.

Sous un ciel de Monaco, avec ses deux vues sur l’immensité des eaux

bleues, un tel Fond-du-Lac serait de toute magnificence. Mais, au

Fond-du-Lac subarctique, la maison du missionnaire, perchée parmi les

loges indiennes sur des falaises sans rempart, ne saurait perdre une

rafale des tempêtes.

Le charme particulier de la mission de Notre-Dame des Sept-Douleurs lui

vient de ses beaux grands sauvages bronzés, qui n’eurent que peu de

contact avec les Blancs et leurs vices. Ce sont des Montagnais, de même

souche et de même dialecte que ceux de la Nativité, mais d’un sang resté

sans alliage. Le nom qu’ils se donnent, _Etshen Eldeli, Mangeurs de

Caribous_, indique assez leur mode d’existence.

* * * * *

Le _caribou_ n’est autre que le renne de la Laponie et du Labrador. On

n’ignore pas que ce mammifère ruminant constitue une espèce de cervidés

propre à l’hémisphère boréal. Il est caractérisé par un pelage bai-brun

largement pommelé, une crinière couvrant les fanons de la gorge, une

ramure longue et déliée chez les deux sexes, des jambes courtes et

épaisses, de larges sabots fendus et un muffle rappelant celui de l’âne.

Sa taille ne dépasse guère 1 m. 20.

Le renne, par sa chair, sa peau, son poil, ses os, son bois et la corne

de ses pieds, peut fournir à l’Indien toute sa subsistance, tout son

vêtement, tout son logement. Son lait serait gras et délicieux. Quoique

très farouche par nature, il s’apprivoise bientôt et devient

l’incomparable coursier des neiges. Les Lapons l’attellent à leurs

traîneaux. Mais les Peaux-Rouges croient que si l’on capturait l’un de

leurs caribous, son esprit irait raconter aux autres caribous que la

liberté de la race a été odieusement violée, et que tous déserteraient

le pays déné. Aussi, le gouvernement canadien s’est-il buté à un échec

aussi total que coûteux, il y a quelques années, dans une tentative

d’importer au Mackenzie des rennes domptés de Terre-Neuve et d’enseigner

aux Indiens l’art de s’en servir.

Le domaine privilégié du renne est la _Terre Stérile_ (_Barren Land_),

_qui borde l’océan Glacial_.

La _Terre Stérile_, dépourvue de toute végétation forestière, est

couverte d’une mousse blanchâtre, épaisse et tendre, qui ne semble tirer

sa sève que des rochers qu’elle tapisse. Cette mousse est la nourriture

recherchée du renne. Il la broute, tout l’été polaire, dans les steppes

de la Terre Stérile, sous le soleil sans nuit. Aux approches du froid,

il se met en marche vers le sud ou le sud-ouest, afin d’hiverner dans

les forêts limitrophes de la Terre Stérile. Il ira, dans ces forêts qui

rejoignent le Grand Lac de l’Ours, le Grand Lac des Esclaves et le lac

Athabaska, aussi loin qu’il y rencontrera l’abondance des mousses

arctiques.

C’est ainsi que le Fond-du-Lac Athabaska se trouve sur le passage du

renne nomade.

Autrefois les Mangeurs de Caribous suivaient constamment le renne,

l’hiver et l’été; mais, depuis l’établissement du commerce des

fourrures, ils ne dépassent plus guère les abords de la Terre Stérile.

C’est généralement vers le 1er novembre que le renne paraît au

Fond-du-Lac, s’il doit venir. Il arrive en immenses troupeaux. Pas plus

que des oies sauvages de l’ouest du lac, on ne pourrait calculer le

nombre des caribous de l’est. Ceux qui ont vu défiler, sur les lacs

gelés, ces forêts de ramures et entendu le galop sonnant des sabots sur

la glace, renoncent à décrire l’impression de vie que leur a donnée le

spectacle. Les camps indiens se forment alors en tirailleurs, au bord

des bois vers lesquels se dirigent, allant d’elles-mêmes ou menées par

la ruse des chasseurs, ces paisibles légions. Au signal convenu, la

fusillade éclate. C’est l’hallali. Les bêtes effarées détalent dans tous

les sens, semant des cadavres sur la neige cramoisie de sang.

L’abondance règne, cet hiver-là, dans la patrie des Mangeurs de Caribous

et de leurs missionnaires.

Mais si le renne ne vient pas; ou bien si, imprudemment traqué par des

chasseurs inhabiles, il porte à cent lieues de là ses pénates

vagabondes; ou encore si le vent, sur lequel il règle sa marche,

s’obstine à souffler de l’est à l’ouest et l’entraîne à des distances

que l’homme ne peut plus franchir, qu’arrivera-t-il?

C’était autrefois la famine pour les Mangeurs de Caribous. Les

malheureux mouraient, à côté de leurs lacs pleins de poissons, n’ayant

point d’instruments de pêche. Habitués à la venaison, ne pouvant croire

que le gibier ne viendrait pas à son heure, ils n’avaient cure de

s’approvisionner d’un poisson qu’ils dédaignaient. Les missionnaires

leur apprirent à se servir de l’hameçon et du filet.

* * * * *

Sur la fin du XVIIIe siècle, la Compagnie du Nord-Ouest bâtit un

fort-de-traite au Fond-du-Lac. Le fort fut dévalisé et tout le personnel

massacré par les sauvages. Personne ne s’aventura plus dans ces parages,

jusqu’à l’époque des missionnaires.

En 1853, la Compagnie de la Baie d’Hudson recommença l’entreprise. Mais

elle était assurée d’un accueil sympathique, car depuis que quelques

indigènes du Fond-du-Lac étaient venus au fort Chipewyan apprendre du

Père Taché et du Père Faraud que le vrai Dieu a dit: «Tu ne tueras

point. Tu ne voleras point», les Mangeurs de Caribous respectaient la

vie et le bien d’autrui.

* * * * *

Sur la barge qui fit le premier voyage du fort Chipewyan au Fond-du-Lac,

prit place le Père Grollier, premier missionnaire des Mangeurs de

Caribous.

Il passa, parmi les 600 Indiens, l’hiver et le printemps 1853-1854.

Forcé de retourner à la Nativité, pour permettre au Père Faraud

d’évangéliser les régions du Grand Lac des Esclaves et de la rivière la

Paix, il revint à ses Mangeurs de Caribous, chaque printemps jusqu’en

1858.

Les missionnaires des années suivantes furent les Pères Clut, Séguin,

Eynard et Faraud.

Le principal de ces _visiteurs_ a été Mgr Clut. Il retourna neuf fois au

Fond-du-Lac.

En 1862, comme il croyait n’avoir plus que peu d’efforts à faire pour

achever sa conquête, il trouva à Notre-Dame des Sept-Douleurs, au lieu

de la présence promise de toute la tribu, le désert presque complet et

la nouvelle que son bercail s’était laissé reconduire au paganisme par

deux faux prophètes. Un grand nombre de Mangeurs de Caribous avaient

appris à blasphémer. Quelques-uns avaient transformé leurs chapelets en

chaînes de calumet. Beaucoup d’hommes s’étaient replongés dans les

hontes de la polygamie.

Le résultat de ma tournée de 1862, dit le prélat, fut de me

convaincre davantage que des visites passagères ne produisent que

peu ou point de fruit, et que les sauvages ne viendraient plus en

nombre et n’amèneraient plus leurs familles du fond des bois aussi

longtemps qu’ils ne pourraient compter sur plus de soins.

Dans l’espoir de reprendre le terrain perdu, les missionnaires tâchèrent

à se dépenser encore davantage lors de leur voyage annuel; mais l’ivraie

reprenait le dessus, pendant les mois d’absence du semeur de la vérité.

Enfin, en 1875, Mgr Faraud fut en mesure de donner à Notre-Dame des

Sept-Douleurs des missionnaires _résidents_. La conversion définitive de

la tribu fut ainsi assurée.

Les Mangeurs de Caribous se glorifient d’avoir donné à l’Eglise deux

_grands chefs de la prière_--_Yaltri Néthé_--Mgr Pascal et Mgr Breynat.

* * * * *

Mgr Albert PASCAL (1848-1920)

Enfant du Vivarais, Mgr Pascal est né à Saint-Genest-de-Beauzon

(Ardèche), le 3 août 1848.

Nous avons dit comment Mgr Clut vint le prendre, simple tonsuré, au

grand séminaire de Viviers, en 1870. Il suivit immédiatement, sans

revoir son foyer, _relictis retibus et patre_, l’évêque du Mackenzie.

Vingt et un ans plus tard, lorsqu’il revint à Viviers pour recevoir la

consécration épiscopale, M. Desmartin, son ancien professeur, répéta, à

la table du banquet, les paroles que lui avait dites, en s’embarquant,

l’aspirant missionnaire:

J’ai considéré qu’il y a beaucoup de prêtres en France, et qu’il y

a des peuples sans nombre qui ne connaissent point Jésus-Christ. Il

serait dur pour mon cœur de ne pas contribuer pour ma part à

étendre le règne du divin Maître. Je sais que je vais causer un

chagrin mortel à ma mère, mais elle a la foi; elle sait que nous

nous reverrons au ciel: mon sacrifice est fait; je ne la reverrai

plus ici-bas. Je pars en prenant Dieu pour père, la Très Sainte

Vierge pour mère, Mgr Clut pour directeur, et les sauvages pour mes

frères.

De 1870 à 1873, l’abbé Pascal fit son cours théologique à Montréal. Il y

fut ordonné prêtre, le 1er novembre 1873.

En juillet suivant, il débarqua à la Nativité.

De 1875 à 1881, il fut le missionnaire de Notre-Dame des Sept-Douleurs.

[Illustration: MGR PASCAL

_1er Evêque de Prince-Albert_]

Mgr Clut, qui remettait au Père Pascal sauvages et logis, nous dit ce

que trouva, au Fond-du-Lac, le jeune apôtre:

Bien des désordres régnaient parmi les Mangeurs de Caribous:

séparation d’époux, concubinages, négligence à s’approcher des

sacrements, abandon de la prière, mariages non bénits, excommuniés

incorrigibles, païens obstinés, etc...

Le logis était le «semblant de maison-chapelle» bâtie, en 1855, par le

Père Grollier, et qui avait abrité tous les missionnaires passagers:

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 19 / 40 段