«--Que fais-tu là? Tu parles inutilement avec ce petit chef, tandis

qu’il y a un grand nombre de Montagnais qui t’attendent dans la chambre.

Tu ferais mieux de les rejoindre et de les instruire.»

En cette première visite, 194 infidèles furent baptisés, et tous les

polygames abandonnèrent leurs femmes illégitimes.

L’année suivante, 1848, le Père Taché retrouva ses néophytes fidèles à

leurs engagements, quoique moins expansifs dans les manifestations de

leur piété.

* * * * *

En 1849, le Père Faraud vint résider au lac Athabaska, et planta sa

tente près du «marais à dessécher»[38].

Le 8 septembre 1851, il dédiait à la Très Sainte Vierge la première

cabane-presbytère et la première chapelle: le tout bâti de ses mains. En

mémoire de cette dédicace, la mission prit le nom de la _Nativité_.

* * * * *

A voir la prospérité actuelle de la mission de la Nativité, sa maison

digne des missionnaires, son couvent assez vaste pour abriter 12

religieuses et 150 orphelins, sa joyeuse église romane, sa scierie

mécanique, son bateau à vapeur, nul ne s’imaginerait les années de

misère qui engendrèrent cette splendeur.

Tout ce que nous avons dit des souffrances des missionnaires dans

l’Extrême-Nord peut être réuni sur Athabaska. Les grandes déconvenues

vinrent des pêches de l’automne, qui nulle part ne furent en butte à

tant d’incertitudes, de tempêtes et de désastres. Qu’on en juge par ce

seul détail, relevé dans le _codex historicus_, que rédigeait le Père

Pascal:

20 octobre 1889: La barge est revenue hier de l’île aux Outardes,

apportant la triste nouvelle de la perte de presque tous les rets

de l’île Brûlée, dix grands filets. Nos gens, campés à l’île, les

avaient tendus dans le détroit qui sépare l’île de la pointe au

Sable; l’eau avait trois brasses de profondeur; tout s’annonçait au

mieux; le poisson fourmillait; dans une visite, le Frère Hémon

avait démaillé près de cinq cents pièces. Mais voici venir le vent

d’ouest qui refoulait l’eau dans le lac avec furie. Après que le

vent eut cessé, le courant s’établit en sens inverse, et si

puissant qu’il a emporté roches, rets et poisson, sans laisser

aucune trace. Deux jours après, tout essai de rien trouver était

inutile, car la glace couvrait les baies.

La famine épargna moins que toute autre la mission de la Nativité.

L’hiver 1887-1888 vit l’une de ces impasses, où plusieurs fois les pères

et les religieuses crurent qu’il n’y aurait plus de lendemain pour leurs

orphelins. Tout avait fui: les poissons, les orignaux, les rennes, même

les lièvres. Tous les sauvages _jeûnaient_. Plusieurs ne sauvèrent leur

vie qu’en se repaissant de cadavres.

Un camp de Cris qui, jusque-là, s’était obstiné dans l’infidélité, fut

dévasté, durant cette famine, par deux jeunes filles qui s’étaient

fortifiées, alors que les autres s’affaiblissaient, en mangeant le

premier qui avait succombé. Elles assommèrent ensuite, pour les dévorer

à mesure, 29 de leurs parents et voisins. Le camp terrorisé se décida à

chercher refuge auprès des missionnaires, qu’ils avaient toujours

méprisés. Ils trouvèrent dans le cœur des prêtres tant de charité qu’ils

voulurent _prier_ avec eux. Le chef renonça à la sorcellerie, abandonna

ses femmes illégitimes et devint un chrétien modèle.

* * * * *

Les missionnaires des Montagnais, à la Nativité, furent, de 1847 à 1920,

les Pères Taché, Faraud, Grollier, Grandin, Clut, Grouard, Eynard,

Tissier, Laity, Pascal, de Chambeuil, Croisé, Laffont, Bocquené, Riou,

Le Treste et Mgr Joussard.

Le missionnaire des Cris a été, depuis 1875, le Père Le Doussal.

Du _journal_ que ce dernier rédigeait, comme supérieur de la mission, en

1908, nous citerons un passage à l’honneur de Notre-Dame de Lourdes, que

les Oblats de la Nativité ont toujours regardée comme «la divine

missionnaire» priant et travaillant avec eux:

18 juin: Incendie de la vieille maison, qui servait de hangar, par

suite de l’imprudence d’un _engagé_ qui y était allé la nuit, et

avait jeté l’allumette qui l’avait éclairé. Au bout d’une heure

toute la bâtisse n’était qu’un vaste bûcher. Pour comble d’alarme,

la grande maison que nous habitons ne tarda pas à être atteinte et

à flamber, en haut du pignon ouest et du toit. Tout semblait perdu,

parce que les moyens de sauvetage ne permettaient pas d’arriver

jusque-là. Au milieu de l’épouvante générale, on fit à Notre-Dame

de Lourdes un vœu par lequel on s’engageait à célébrer en son

honneur une neuvaine de messes et à faire autant de communions

qu’il y avait de frères et de religieuses à la mission; et chose

inexplicable, moins de deux minutes plus tard, le feu s’arrêtait

et, un quart d’heure après, tous les dangers étaient conjurés. Les

pertes ont été sans doute assez considérables. Malgré cela, elles

n’ont été rien en comparaison du désastre qui menaçait notre

maison, l’église et le couvent.

Deux des missionnaires de l’Athabaska-Mackenzie doivent trouver leur

place d’humble relief en ce chapitre des Montagnais: l’un, le Père

Eynard, parce qu’il repose au cimetière du lac Athabaska; l’autre, S. G.

Mgr Grouard, parce que la Nativité fut le berceau de sa vie religieuse,

et que, devenu évêque, ce fut à cette mission qu’il donna les premières

et peut-être les plus tendres sollicitudes de son âme.

* * * * *

LE PÈRE EYNARD (1824-1873)

Germain Eynard, né à Gênes, en 1824, était un converti. Si sa foi

n’avait pas sombré, elle avait du moins subi une entière éclipse,

pendant ses études à l’Université et à l’Ecole polytechnique. Ses

examens lui valurent des diplômes de haute distinction et un grade élevé

dans l’administration gouvernementale des eaux et forêts. Absorbé par

son application au travail, il avait passé au-dessus des fanges, sans se

souiller. Mais son cœur s’était éloigné de Dieu.

Le premier instrument de la grâce fut la servante de son domicile de

Longuyon.

Un dimanche qu’il lui avait prescrit de préparer un dîner d’apparat pour

ses amis, elle lui répliqua qu’elle n’en ferait rien, attendu que «cette

œuvre servile et inutile l’empêcherait d’entendre la messe».

L’ingénieur, frappé, commença à réfléchir. Bientôt il pria. Les _Etudes

philosophiques sur le Christianisme_ d’Auguste Nicolas achevèrent de

déblayer le terrain à la lumière divine. Brisant sa brillante carrière

mondaine, M. Eynard entra au grand séminaire de Metz, d’où il passa, en

1853, chez les Oblats de Marie Immaculée, afin d’être missionnaire des

pauvres. Il fut envoyé, selon son désir, aux missions les plus dures.

En 1858, il arrivait au fort Résolution.

Pendant quinze ans, il desservît toutes les missions du Grand Lac des

Esclaves, du fleuve Mackenzie jusqu’au fort Providence, et du lac

Athabaska. Lui, le savant, se fit le catéchiste assidu des derniers

Indiens. Sans égard pour sa pauvre santé, il franchissait, à cette fin,

sur la neige, des distances qui eussent effrayé les coureurs-des-bois.

L’amabilité enjouée avec ses confrères, le dévouement aux petits,

l’humilité et la mortification envers lui-même: tel fut le Père Eynard.

Son esprit de pénitence se porta à des austérités que Mgr Grandin

désapprouva:

Le Jeudi saint, le 19 avril 1862, rapportait l’évêque au supérieur

général, le Père Eynard nous arriva de voyage. Il avait les

oreilles, les joues et le nez gelés. D’où vient qu’en cette saison

il se soit gelé ainsi, tandis que, par les plus grands froids, j’ai

voyagé sans perdre autre chose que la première peau de mon nez et

de ma figure? La raison, la voici: c’est que le Père Eynard est

beaucoup plus mortifié que moi. En voyage d’hiver, il ne faut pas

songer à se mortifier, en se privant de nourriture. Pour ma part,

je fais trois repas et j’ai dans ma poche un morceau de _pâte

gelée_ pour m’en servir en cas de fatigue. C’est ce que le Père

Eynard n’a pas osé se permettre pendant la Semaine Sainte. J’en ai

été édifié, mais non satisfait, et je vous prie instamment

d’obliger vous-même vos enfants à se contenter, dans ce pays

rigoureux, lorsqu’il voyagent, des mortifications que la Providence

leur envoie. Elles sont, je puis le dire, bien suffisantes.

Les trouvant soumis à trop de jeûnes inévitables, et voulant leur

conserver la vie, Mgr Taché avait porté aux premiers missionnaires du

Mackenzie l’interdiction du jeûne ecclésiastique. Le Père Eynard se

soumettait; mais avec quel regret! Et combien de fois n’implora-t-il pas

de son évêque «l’exemption de la dispense».

Le lecteur comptera les vertus qui fleurissent sur ces simples petites

lignes, adressées encore à Mgr Taché:

Je vous demande du papier à dessin, pour faire un chemin de croix

d’un demi-pied environ de grandeur. J’ai pensé que ces petits

dessins sur de tels sujets seraient propres à ranimer un peu ma

ferveur. Vous savez en outre combien un chemin de croix est utile.

Si vous craignez cependant que je perde trop de temps à ce travail,

vous supprimerez cet article. Je dois vous dire que j’ai appris,

pendant deux ans et demi, à dessiner. (Allusion à ses études de

Polytechnique.)

Et ce passage d’un compte rendu qu’il eut à faire, par obéissance:

...J’allais régulièrement assister le pauvre Cayen (un ancien

persécuteur des missionnaires) au fort Résolution. Les autres

sauvages que j’ai exhortés à la mort me paraissaient mourir, ou

plutôt voir venir la mort, je dirai avec trop de confiance, à mon

avis. Celui-ci s’est montré, au contraire, au commencement de sa

maladie, bien effrayé. Il n’avait certes pas grand’chose à

regretter dans la vie. Sans parents, ne marchant qu’avec des

béquilles, depuis plusieurs années, il était réduit l’hiver à une

espèce d’immobilité. Cette fois, le _mauvais mal_ lui ôta peu à peu

l’usage de ses membres et même de ses doigts. Enfin, une semaine

avant sa mort, il me parut se résigner plus résolument. Son corps

était devenu comme un cadavre qu’il fallait retourner et remonter à

chaque instant, dans son lit, ou, à vrai dire, sur les haillons

pourris et puants sur lesquels il reposait. La seule femme

sauvagesse qui se trouvait au fort se dégoûta bien vite d’une

pareille besogne, de sorte que toutes les fois que je venais,

c’est-à-dire tous les jours (dix kilomètres de marche), je lui

rendais ce service peu agréable, mais qui ne me répugnait pas trop,

ayant si rarement la bonne aubaine de pouvoir soigner de mes mains

les membres souffrants de Notre-Seigneur. Je fus même obligé de lui

rendre des services encore plus bas, tellement la vie avait

abandonné ce corps.

Le Père Eynard mourut, le 6 août 1873, dans le lac Athabaska, au pied de

la chapelle de la Nativité.

Des bains froids lui faisaient du bien. Il était excellent nageur. Myope

et délicat, il voulait prendre l’assurance que les sauvages

n’apercevraient pas ses mouvements. C’est pourquoi il se levait avant le

jour. Il faisait sa prière, sa demi-heure de méditation, et passait au

lac. Ses ébats finis, il continuait à prier jusqu’à cinq heures, temps

de sonner le réveil de la mission.

Le matin du 6 août, le Père Laity, étonné de ne pas entendre la cloche,

s’en fut à l’église. Le livre de méditation du Père Eynard était là,

ouvert à la page de la Transfiguration. Sa croix était posée sur le bord

du gros bénitier, taillé jadis par Mgr Faraud dans un _bois de grève_.

Le Père Laity courut au lac. Il ne trouva que les habits dans un pli de

rocher. Avec l’aide du commis du fort, on fouilla la baie, et l’on

trouva, tout près du rivage, sous quatre pieds d’eau seulement, le corps

du missionnaire, les bras presque croisés, la figure sereine. Il avait

dû mourir subitement.

Le deuil fut général à Athabaska. Protestants et catholiques pleurèrent

le missionnaire tout aimable.

«--Je n’ai point connu de religieux plus parfait que lui», disait Mgr

Grandin.

Mgr Faraud, perdant le premier de ses collaborateurs, s’écriait:

«--C’était le modèle du religieux et du prêtre, que rien ne pouvait

distraire de l’accomplissement de ses devoirs. C’était l’homme du

dévouement et du bon conseil. Quel vide dans le vicariat!»

* * * * *

MGR EMILE GROUARD[39] (1840)

Mgr Grouard naquit à Brûlon, diocèse du Mans, le 2 février 1840. Petit

cousin de Mgr Grandin, il entendit de bonne heure parler de la

Congrégation des Oblats de Marie Immaculée et des missions sauvages.

Il s’embarqua en 1860, avec Mgr Grandin lui-même, qui venait d’être

sacré.

Il devait finir sa théologie au grand séminaire de Québec, passer dans

l’ombre et le silence son année de noviciat et être dirigé ensuite sur

l’Extrême-Nord.

Mais une lettre d’alarme, lancée du lac Athabaska par Mgr Grandin à Mgr

Taché, vint défaire tous les plans, dès 1861:

Il faut de toute nécessité un compagnon au Père Clut, qui est

malade et ne peut rester seul, ici, à la Nativité. Déjà il crie

famine. Ne pourriez-vous pas lui faire venir le jeune abbé Grouard,

que j’ai laissé à Québec? Il pourrait faire son noviciat sous lui.

Le Révérendissime supérieur général m’avait cependant dit qu’il

fallait qu’il le fît avec vous ou avec moi. Mais, vu notre

embarras, je suis certain qu’il passerait là-dessus, d’autant plus

que je pourrais l’installer moi-même, et même l’ordonner, si vous

n’aviez pu le faire; et, dans ce cas, il ne devrait pas oublier de

m’apporter mon pontifical de l’Ile à la Crosse.

Mgr Taché manda immédiatement l’abbé Grouard à Boucherville

(Bas-Canada), où il l’ordonna prêtre, le 3 mai 1862. Il le conduisit

aussitôt jusqu’à Saint-Boniface, où il lui donna l’habit religieux. Le

lendemain 8 juin, jour de la Pentecôte, il le fit partir pour le lac

Athabaska.

Le Père Grouard arriva, à la Nativité, le 2 août 1862.

Le Père Clut fut son maître de noviciat et son professeur de langue

montagnaise.

Le novice se mit, dès qu’il fut capable de se faire comprendre--et ce

fut bientôt--au ministère des âmes.

[Illustration: S. G. MGR GROUARD

_Vicaire apostolique d’Athabaska (à l’époque de son sacre, 1891)_]

La première impression que lui firent les Indiens fut assez heureuse:

Le caractère des Montagnais me plaît, moins leur manie de vouloir

tout ce que nous possédons. Je les trouve gais, plaisants et même

spirituels dans leur genre. Il ne me serait jamais venu à l’esprit

que je trouverais par ici les femmes si loquaces et si rieuses. On

voit bien que c’est partout la même farine. La croûte ou

l’enveloppe est moins soignée qu’ailleurs, quoique le _vernis_ ne

manque pas.

Quant à l’élève en montagnais, il devait démontrer à son professeur,

l’année 1865, que ses leçons n’avaient pas été vaines. Le Père Clut,

redevenu solitaire à la Nativité, n’espérait pour longtemps de visite

fraternelle. Le Père Grouard, cependant, ayant eu l’occasion de venir de

la Providence au Grand Lac des Esclaves, continua jusqu’au lac

Athabaska. Il entra, accoutré comme un Montagnais, couvert de frimas, et

tenant ses raquettes sous le bras. Il soutint la conversation, prenant

si bien le style des Montagnais et faisant si pareillement claquer les

gutturales et siffler les dentales, que le Père Clut pensa avoir affaire

à un authentique sauvage. La mystification finit par l’explosion plus

forte de l’affection. Laissant tomber son capuchon de caribou, le

visiteur se jeta au cou de son _Père maître_ qu’il n’avait plus revu

depuis le noviciat, et lui procura ainsi l’une des joies inoubliables de

sa vie.

Sitôt l’année de noviciat terminée, le Père Grouard fut appelé de la

Nativité à la Providence, où il arriva le 18 août 1863.

Le 21 novembre, il fit sa profession perpétuelle, devant Mgr Grandin.

Cinquante ans après, Oblat jubilaire, il écrivait à son supérieur

général:

Le bon Dieu et la Sainte Vierge m’ont fait une très grande grâce,

dont Mgr Grandin a été l’instrument, en me faisant entrer dans la

Congrégation des Oblats de Marie Immaculée.

Comme il se trouvait en ce moment à Saint-Albert, il ajoutait:

Je suis allé au tombeau de Mgr Grandin. Je l’ai prié, lui disant:

«Votre corps est ici; votre âme est au ciel. Il y a cinquante ans,

vous avez reçu mes vœux de religieux oblat, veuillez en recevoir

aujourd’hui la rénovation, que je prononce à vos pieds.» Cela m’a

fait du bien.

Entre son arrivée au fort Providence et son _oblation_, le Père Grouard

avait fait sa première tournée apostolique au fort Simpson sur le fleuve

Mackenzie et au fort des Liards sur la rivière du même nom, affluent du

Mackenzie. Nous le retrouverons plus tard en ces parages.

Disons tout de suite que les années qu’il appelle «les meilleures de sa

vie» furent dépensées à l’évangélisation de la grande tribu des

Esclaves, soit au fort Providence, soit au fort Simpson, soit au fort

des Liards, soit au fort Nelson, soit dans les camps disséminés de l’un

à l’autre de ces forts.

Il demeura le missionnaire des Esclaves jusqu’à l’automne 1874.

Comme exemple, que l’on devra généraliser et reporter au tableau

d’honneur de tous les missionnaires de cette époque, Sa Grandeur ne nous

en voudra pas de publier ici une courte lettre--un _communiqué_--qu’elle

a peut-être perdue de vue, mais que Mgr Taché, son destinataire, eut

soin de conserver. Nous ajouterons, à chaque relais, le chiffre des

distances que représentera l’étape parcourue:

Mission de la Nativité, 27 décembre 1869.

Monseigneur et très cher Père.--J’espère répondre au bienveillant

désir que m’exprime Votre Grandeur, en venant lui faire simplement

l’exposé stratégique et laconique de la vie de juif errant que j’ai

continué à mener depuis ma lettre de 1868.

Le 12 mars de l’année dernière (1868), au passage du courrier

d’hiver au fort Providence, je menai un traîneau et des chiens

jusqu’au fort Simpson (255 kilomètres), car il y avait fort mauvais

temps, beaucoup de neige, beaucoup de bordillons, et l’express

n’aurait pu emmener mon _petit train_. Du fort Simpson, je renvoyai

ma traîne et mes chiens à la Providence et je m’acheminai vers le

fort des Liards (350 kilomètres) et le fort Nelson (240). Cependant

je dus laisser tout mon bagage et me contenter d’une couverture. Je

pus toutefois obtenir d’embarquer sur le traîneau du _bourgeois_ ce

qu’il y a de plus indispensable pour la sainte messe. J’arrivai le

5 avril au fort Nelson, après avoir marché tantôt la nuit, tantôt

le jour, suivant le temps qu’il faisait, mais presque toujours dans

la neige fondante et dans l’eau.

Du fort Nelson, je descendis au fort des Liards (240), en canot

d’écorce d’_épinette_ (espèce de sapin). Ces canots sont employés,

je crois, rien que dans la rivière des Liards, et, dit-on, dans la

rivière la Paix. C’est une très fragile embarcation, faite d’une

seule écorce, repliée et tendue par de petites baguettes, grosses

comme le doigt, placées d’environ six pouces en six pouces, et

retenues à chacune de leurs extrémités par une plus large baguette

qui court tout le long du canot et sert de _maître_. Les sauvages,

qui vivent tous au large, dans les terres, viennent chaque

printemps sur le bord de la rivière, lèvent les plus belles écorces

dont chacune fait un assez grand canot, descendent le courant

jusqu’au fort, et, arrivés là, ils jettent leurs canots ou les

laissent sur la grève, et s’en retournent à pied, à travers le

bois. C’est ainsi que le canot avec lequel je descendis ne me coûta

que la peine de le prendre. A mon tour, je le laissai en arrivant.

On en rencontre souvent sur le bord de la rivière. Ces canots

peuvent se faire en une demi-journée; mais ils durent fort peu de

temps...

Du fort des Liards à Simpson (350) et à la Providence (255), je

retournai avec les barges...

Je repartis de la Providence au commencement de décembre pour

reconduire le Père Gascon à Saint-Joseph, Grand Lac des Esclaves

(270). Je n’y restai qu’un jour, voulant être de retour pour Noël à

la Providence (270). A la Providence, un voyage aux malades et

trois voyages pour chercher des orignaux tués par nos chasseurs

(pas moins de 200 kilomètres en tout). Vers la fin de février,

revenu à Saint-Joseph avec Mgr Faraud (270). De retour à la

Providence (270), reparti pour le fort Simpson (255), puis pour le

fort des Liards (350). Passé là le printemps; descendu au fort

Simpson (350); resté là une semaine; remonté à la Providence (255);

continué jusqu’à la rivière au Foin, dans le Grand Lac des Esclaves

(130); de retour à la Providence (130), attendant les barges du

Portage la Loche. A leur arrivée, embarqué pour le fort Simpson

(255); puis pour le fort des Liards (350), puis pour le fort Nelson

(240). Revenu au fort des Liards, vers la mi-octobre (240); vivant

là en ermite jusqu’au 18 novembre; parti ce jour pour descendre au

fort Simpson (350), où j’arrivai le 25; reparti le 30, et arrivé le

4 décembre à la Providence (255), ayant fait en cinq jours ce qui

prend ordinairement sept jours; reparti le 6 décembre au soir, et

arrivé le 10 au Grand Lac des Esclaves (270), ce qui demande

régulièrement six jours; reparti le 13, et arrivé ici, au lac

Athabaska (490), faisant en six le trajet de dix jours. Je

repartirai après le jour de l’an pour le fort des Liards (1.365).

(Total: 8.345 kilomètres).

J’ai fait tous ces voyages d’hiver sur mes jambes, et, les trois

quarts du temps, battant la neige devant les chiens. J’ai eu la

satisfaction de chanter successivement la grand’messe au fort

Simpson, au fort Providence, au fort Résolution, au fort Chipewyan,

les premier, deuxième, troisième et quatrième dimanches de l’Avent.

Vous demanderez peut-être pourquoi je suis venu au lac Athabaska.

Pour faire visite à mon ancien et bien-aimé compagnon, le Père

Eynard, faire connaissance avec le Père Laity, et revoir la

Nativité, le berceau de ma vie de missionnaire. Le bonheur que

l’on goûte en revoyant quelque ami ne compense et ne surpasse-t-il

pas infiniment les petites misères du voyage?

L’année suivante, d’un ton moins allègre, le Père Grouard écrira à Mgr

Taché:

Mission de la Providence, 5 décembre.--... Je ne suis plus

missionnaire ambulant du fort Simpson, du fort des Liards et du

fort Nelson. On m’a rogné les ailes, et l’on m’a confiné dans une

belle cage... Je dois confesser, sans humilité, que je n’ai pas les

qualités requises pour les fonctions qui me sont imposées. Je suis

de nature un peu sauvage et d’humeur aventureuse et vagabonde. En

outre, je me crois juste assez de religion pour pouvoir honnêtement

enseigner le catéchisme aux pauvres Indiens; et c’est pourquoi je

m’estimais, avec présomption peut-être, capable de remplir les

devoirs de missionnaire ambulant. Mais il y a loin de là au métier

de maître des novices que je fais maintenant, et de directeur de

religieuses, que je dois subir aussi! Ce qui me console c’est que

la responsabilité du choix de ma personne pour la charge que l’on

m’a confiée repose sur mes supérieurs. Je me considère comme une

cheville entre leurs mains, et ils peuvent me planter dans

n’importe quel trou qu’ils voudront. Je ne pousse cependant pas la

perfection jusqu’à n’avoir point de préférences pour mon ancienne

vie. Qui me rendra la solitude, la liberté, le dégagement des

affaires, l’attention à moi seul et à mes sauvages? Donner des

ordres, surveiller autrui, pourvoir aux besoins de tout le monde,

au temporel surtout, sont des choses pour lesquelles j’ai une

antipathie invincible...

[Illustration: APOSTOLIQUES SCIEURS DE LONG]

En revanche, j’ai fait un progrès notable, et que je vous

communique avec une certaine fierté. C’est que le Frère Boisramé

m’a dompté à la scie, cet hiver, et que nous sommes devenus, lui et

moi, de fameux scieurs de long. Pour commencer, nous avons scié

1.300 planches, ou madriers, et nous nous proposons d’en scier

bien davantage, l’année prochaine, pour notre future chapelle...

L’année 1873 réduisit à l’état de ruine la forte constitution du Père

Grouard. On le crut perdu pour les missions. L’une des conséquences, et

non la plus grave, de son délabrement était une extinction de voix si

complète qu’il ne lui était plus possible de célébrer la sainte messe,

ni même de parcourir autrement que des yeux les pages de son bréviaire.

Mgr Faraud l’envoya chercher en Europe les soins des spécialistes.

Le missionnaire quitta le fort Providence, où il avait tenu jusqu’au

bout, l’automne 1874.

Deux ans de l’air natal et du traitement des médecins de France lui

rendirent la santé.

Entre temps, il s’outilla davantage pour le bien des missions, apprenant

la typographie, la reliure, et se perfectionnant dans la peinture:

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 18 / 40 段