boisé. Pendant que le plus digne (l’évêque, s’il s’y trouve), déblaye à
l’aide de sa raquette, convertie en pelle, l’espace d’une fosse de dix à
vingt pieds carrés, dans la neige profonde, les autres abattent des
sapins, dont les branches vertes tapisseront la moitié de la fosse, et
dont les troncs, jetés par-dessus l’autre hémicycle, serviront de
bûcher. On allume. La flamme jaillit, grésillante de résine, lançant
dans le noir ses longues gerbes de feu d’artifice, et faisant éclater en
détonations de mitraille les arbres calcinés.
A ce foyer sauvage, on présente d’abord le _poisson des chiens_ pour le
faire dégeler. Les coursiers repus, on amollit au même feu le _poisson
des hommes_, la viande cuite d’avance, ou le pemmican. En deux minutes,
la chaudière remplie de neige, et retenue par une perche, bout sur le
brasier. On y jette la poignée de thé. Le thé est l’ambroisie et la
panacée du Nord, le tonique rafraîchissant et reposant dont personne ne
se passe. Tout manquera, mais point le thé. Si c’est l’_année aux
lièvres_, il flottera dans la théière des _matons_ révélateurs, que
recèlera toujours la neige la mieux choisie. Mais qu’importe, depuis que
l’on sait que l’ébullition stérilise tout!
Le souper est apprêté. A table, convives, sur le sapinage, à moins que,
«rôtissant d’un côté et gelant de l’autre», vous ne préfériez
_girouetter_ devant le feu, tout le temps du repas!
Une remarque pour les nouveaux venus, s’il fait extrêmement froid: ne
porter à la bouche ni couteau, ni fourchette, ni tranchant de hache. Le
fer s’y collerait mieux qu’à la glu. Plusieurs perdirent, à cette
imprudence, des lambeaux de leurs lèvres.
Là-dessus, une pipe, si c’est le goût; un bon rire fraternel sur les
drôles aventures de la journée; la prière du soir en famille sous le
regard des étoiles, si avivées dans la nuit bleue arctique qu’on les
dirait fixées comme des yeux d’anges à la hauteur d’une échelle de
Jacob, parmi les évolutions indescriptiblement animées des aurores
boréales; et, le cœur remis au Dieu qui dans «l’envers des cieux, si
doucement rayonne», bonsoir à la terre! Grand silence.
Le lit est à bon marché. Sur le sapin, une toile commune a été jetée, si
l’on est riche. Les pieds vers le feu, le chef vers les parois de la
fosse, chacun s’enveloppe dans sa couverture, ne laissant à son haleine
que l’indispensable passage. Plus on se serrera, plus s’accumulera la
chaleur. Les chiens, s’allongeant contre leur maître, seront les
bienvenus; mais ils préfèrent ordinairement s’arrondir, à l’écart, sur
la neige nue... Les crépitements diminués du foyer et les hurlements
rapprochés des loups occuperont le reste de la nuit.
Et les dormeurs?
Qu’ils dorment, s’ils le peuvent. La lassitude, bonne berceuse, assoupit
presque toujours. Heureux qui possède l’habileté ou l’instinct de se
façonner, dans le mince sommier qui le sépare du sol glacé, un nid assez
uniforme. Les maigres et les nerveux connaissent le gril de torture que
ressentent les os, lorsque, les premiers instants de bien-être passés,
les brindilles de sapin s’affaissent dans la neige, et que le corps ne
porte plus que sur des bâtons coupants.
Cependant le dortoir de repos peut se changer en une arène d’horreur.
Que la température descende sous les 45 degrés centigrades, la fumée
s’écrasera sur place, étouffante. A 60, 70 degrés de froid, le feu
lui-même refusera de prendre. Si le vent, à l’opposé duquel on a eu soin
de mettre le foyer, change de côté, les dormeurs seront en péril d’être
brûlés. S’il neige, et c’est le moins redouté des contretemps, la
brigade s’éveillera sous un ouateux et chaud linceul.
* * * * *
L’ennemi des campements dans les bois est le cyclone, qui saisit tout à
coup la forêt, la disloque, arrache les vieux troncs à leurs racines
vermoulues et les fracasse contre le sol. Mgr Clut parle ainsi de la
cinquante-deuxième nuit anniversaire de sa naissance:
Le Frère Rousset, mon compagnon de voyage, voulut faire de l’extra
pour le souper. Outre les mets habituels, c’est-à-dire un peu de
viande de renne, il me servit du riz aux pommes. Après le souper,
nous commençâmes une petite causerie que la tourmente vint bientôt
interrompre. Le vent et les tourbillons de neige nous avertirent
qu’il était temps de nous glisser sous nos couvertures et de nous y
tenir enveloppés de notre mieux. Le vent devint si furieux que les
arbres craquaient autour de nous, et menaçaient de nous écraser
dans leur chute. J’eus l’idée toute la nuit que le
cinquante-deuxième anniversaire de ma naissance pourrait bien être
le dernier. Changer de place, il n’y avait pas à y penser par le
temps qu’il faisait. Ma ressource était de me confier à mon ange
gardien. Je lui adressai bien souvent la prière _Angele Dei_.
Aurions-nous dit vraiment ce qu’endura Mgr Clut pour l’Evangile, si nous
taisions la principale, sans doute, de ses souffrances, celle de la
vermine?
La vermine habite l’Indien, de sa chevelure à ses mocassins. De lui au
Blanc de son voisinage, il n’y a souvent pour elle qu’un pas à franchir.
Mgr Clut ne pouvait revenir de la placidité d’une réponse qu’il reçut un
jour du Père Roure, missionnaire des Plats-Côtés-de-Chiens, ces
pouilleux sans pareils.
--Comment pouvez-vous tenir, lui disait le prélat, ainsi mangé vif, et
toujours souriant quand même, vous surtout qui êtes né et fûtes élevé
dans toutes les délicatesses?
--Bah! On s’y habitue, Monseigneur.
Lui, l’évêque d’Arindèle, fut pouilleux toute sa vie sauvage. Mais s’y
habituer, il ne le put jamais.
Les maringouins de l’été faisaient déjà sa terreur, et il s’entourait
partout de _boucanières_ pour les éloigner. Mais les poux! Les poux de
l’été et les poux de l’hiver! Son tempérament sanguin s’exaspérait à les
sentir circuler sur sa personne et à les voir sur autrui. Il ne
comprenait pas surtout qu’on pût se régaler des grouillants parasites.
Ses réflexions, à ces divers sujets, sont toujours piquantes.
Il est au fort Rae, en 1872:
J’ai confessé pendant trois heures aujourd’hui. Mes chers pénitents
et pénitentes, tout en se débarrassant de leurs péchés, se
défaisaient un peu de leur vermine, que je voyais se promener sur
leurs habits. Ma soutane en ramassait tant qu’il fallait pour me
faire souffrir un vrai martyre. Et rien pour me changer...
Pendant que nous dînions, le Père Roure et moi, le grand chef des
Plats-Côtés-de-Chiens, tout à fait distingué et considéré dans la
tribu, vint se pencher sur moi, pour me proposer un cas de
conscience. Il voulait savoir si la manducation des poux rompait le
jeûne eucharistique. Qu’eussiez-vous répondu? Après avoir résolu le
cas à ma façon, j’eus beau lui faire entendre que les Blancs
n’aimaient pas à s’entretenir sur un sujet de ce genre pendant le
repas, il nous tint «mordicus» là-dessus jusqu’à la fin...
Assis sur mon paqueton, je faisais tout à l’heure le catéchisme. Un
moment, j’aperçois une jeune fille passant la main sur sa poitrine
et en retirant un gros parasite, qu’elle dépose sans gêne sur ma
couverture. Je lui fais reprendre aussitôt l’insecte. Elle le porte
à sa bouche pour le croquer.
--Oh! lui-dis-je, ne mange pas cela devant moi!
Alors une femme octogénaire, à l’humeur enjouée, me dit:
--Mais pourquoi défends-tu de manger les poux?
--Parce que ces animaux sont sales et dégoûtants!
--Eh, eh! Ma fille ne pense pas comme toi, Grand Chef de la Prière.
Elle en fait ses délices. Si tu savais comme c’est bon!»
Vieilli, il s’amuse à noter l’étonnement d’un missionnaire débutant,
devant ces spectacles, et il écrit, non sans songer--peut-être--à
insinuer, du même coup, à bon entendeur la morale abstraite du _cuique
suum_--_à chacun ce qui lui revient_--principe de la paix, dans les
ménages comme dans les nations:
Le Père Ducot est arrivé de sa mission du fort Norman... Il nous
raconte bien des choses dont j’ai été témoin bien souvent moi-même;
mais qui lui font plus d’impression, parce qu’il est plus nouveau
dans nos pays sauvages. Il nous dit qu’étant allé instruire les
Indiens dans leurs camps, çà et là, sur leurs terrains de chasse,
il a été bien édifié de leur désir de s’instruire et de l’ardeur
avec laquelle ils priaient. Mais dans ses visites à domicile, et
couchant dans les huttes sauvages, il a eu souvent sous les yeux
les habitudes peu propres des Indiens. Les loges de peaux ou de
branches sont bien petites et mal commodes, et leurs habitants
bien misérables. Aussi, soit pauvreté ou malpropreté, les
Peaux-de-Lièvres sont couverts de vermine. Il est vrai qu’ils ne la
redoutent pas et qu’elle les incommode fort peu. Ils la croquent à
belles dents. Le Père Ducot a vu des enfants se disputer, se
battre, pour avoir le fruit de la chasse qui se trouvait sur le
peigne. Un jour il vit une femme _dépouillant_ son mari; mais comme
elle le dépouillait à son profit, le mari réclama et fit observer à
sa compagne que ce qu’elle trouvait dans ses habits et sur sa tête,
et qu’elle mangeait de si bon cœur, lui appartenait à lui-même.
Alors la dame, au lieu de porter les poux à sa propre bouche, les
présentait avec une certaine gentillesse à celle du mari qui les
dégustait.
Le prélat ajoute aussitôt:
Tous nos Indiens du vicariat avaient cette détestable habitude,
lorsque nous arrivâmes, et la conservent encore plus ou moins.
Cependant, grâce à la civilisation que nous tâchons de leur
communiquer, grâce à nos écoles, dans quelques localités, un grand
nombre ont renoncé, ostensiblement du moins, à cette pratique.
Mais Louis Veuillot disait de son «évêque pouilleux»:
Il prend la vermine comme le reste de son lourd attirail de voyage,
puisqu’il n’arrivera qu’à cette condition. Cette vermine pourra
pulluler sur sa chair; elle ne rongera pas la joie de son âme, ni
les trésors qu’il sait répandre; il l’entretiendrait avec un soin
jaloux, comme une souffrance de plus, s’il pensait que cette
souffrance, ajoutée aux autres, attirera la bénédiction de Dieu sur
son labeur.
La bénédiction de Dieu tomba sur le _labeur_ de Mgr Clut, le
missionnaire de peine. Sur ses lèvres, comme sur les lèvres de Mgr
Grandin, Louis Veuillot aurait pu mettre:
Voilà un bon feu, nous quittons une bonne table, la soupe était
excellente; elle m’a rappelé la soupe de mon pays de _Valence_. Que
de fois je n’ai pu me défendre de désirer une bonne soupe de mon
pays! Enfin, vous êtes chrétiens, mes amis et mes frères, et votre
hospitalité m’est très douce. Toutefois, je voudrais être loin, je
voudrais être là-bas, dans mon désert de glace, sous mes
couvertures de neige, à jeun depuis la veille, couché entre mes
chiens et mes sauvages pouilleux. C’est que je n’ignore pas à quoi
ma vie de là-bas est bonne. Dans cette nuit, je porte la lumière;
dans ces glaces, je porte l’amour; dans cette mort, je porte la
vie.
Mgr Clut porta la vie, la vie surnaturelle; et c’est à la porter qu’il
usa la vie de son corps.
Le premier son de glas retentit à ses oreilles, en 1885, comme il se
trouvait à la mission Notre-Dame de Bonne-Espérance du fort Good-Hope.
Se relevant, il écrit:
Moi qui étais très fort, très robuste, et qui croyais que rien
n’était à mon épreuve, je m’en étais peut-être trop donné, durant
trente ans de ma vie de missions, de voyages très longs, très
pénibles, malgré un mauvais régime alimentaire habituel. Mes
forces, à la fin, m’ont manqué. Il y a eu appauvrissement de sang,
puis épuisement; enfin, un œdème des jambes et des pieds qui vient
de me tenir sept mois au lit.
La seconde attaque le terrassa, à Good-Hope encore, où il était
retourné, en 1892-1893.
Mgr Grouard, devenu son supérieur, lui fit entendre qu’il devait dire
adieu au Nord polaire, et lui assigna, pour résidence, la mission
Saint-Bernard, du Petit Lac des Esclaves, au sud de la rivière la Paix.
[Illustration: MISSION SAINT-BERNARD ACTUELLE
PETIT LAC DES ESCLAVES]
Le Petit Lac des Esclaves et Mgr Clut étaient connaissances de vieille
date.
Il était venu échouer sur ses bords, l’hiver 1881-1882, chassé par la
mission _jeûnante_ du fort Dunvégan, et n’ayant pas trouvé le temps de
regagner le lac Athabaska. Il se souvenait d’avoir, cet hiver-là,
parcouru les 130 kilomètres de sa longueur, en compagnie du Père Husson,
pour aller voir Mgr Faraud, au lac la Biche:
Nous mîmes deux jours, écrivit-il alors, pour traverser le Petit
Lac des Esclaves. La glace était épaisse et formait un magnifique
miroir sur lequel nous glissions et tombions à chaque instant. Pour
ma part, je tombai plus de soixante fois. A la fin, j’étais tout
endolori, et mes pauvres coudes surtout, qui, avec les mains, se
portaient en avant pour atténuer les chutes, étaient tout meurtris.
Le voilà donc au port de ses dernières années. Il se gardera bien de
l’oisiveté, ce travailleur; et, presque à l’extrémité, lorsque sa
mémoire défaillante ne lui permettra plus de s’occuper directement des
âmes, il défrichera, dans la forêt touffue, le vaste emplacement destiné
à recevoir la belle mission Saint-Bernard d’aujourd’hui.
Au cours de ces neuf ans, il reprit même la raquette, et, sous la
tutelle du Père Falher, «le voyageur de la rivière la Paix», il porta à
plusieurs nouvelles chrétientés lointaines, la bénédiction du _Grand
Chef de la Prière_ et le sacrement _qui fait le cœur fort_.
* * * * *
Mgr Clut mourut, frappé d’apoplexie, le 31 juillet 1903.
Il repose, au pied d’une petite croix de bois, dans l’enclos sacré des
missionnaires du Petit Lac des Esclaves, près du Père Collignon, son
fils dans le sacerdoce.
* * * * *
Sur les restes de cet humble vaillant, si l’on voulait placer une
épitaphe, l’on n’en trouverait pas de plus digne de lui, nous
semble-t-il, que ces lignes, tombées de sa plume, tristement--mais si
chrétiennement!--un jour de 1871, lorsqu’au bout d’un voyage de 260
kilomètres dans les glaces, après avoir dépensé ses forces à instruire
un camp de la tribu des Esclaves et à les préparer, les uns à leur
première communion, tous à la confirmation, il les vit lever soudain
leurs tentes et, sourds à ses prières, s’éloigner de lui, la veille même
de la cérémonie, à la folle nouvelle jetée par un Indien passant, qu’à
deux jours de marche de là on croyait avoir vu rôder un certain gibier:
«Le résultat de ce voyage semble se résumer en bien peu de chose...
Mais il en est ainsi dans ces déserts dépeuplés du Nord. Nous
passons une grande partie de notre temps à courir après quelques
âmes, abandonnées, disséminées çà et là, et que l’hérésie cherche à
nous ravir. J’espère que le bon Dieu tiendra compte aux
missionnaires, qui se dévouent dans ce pays, de tous leurs
sacrifices, de leurs privations sans nombre et de toutes leurs
peines de cœur, en présence de l’ingratitude de leurs ouailles.
Notre joie et notre récompense assurément ne sont pas de ce monde.
Nous les espérons dans l’autre!»
[Illustration: MISSION DE LA NATIVITÉ (REGARDANT LE LAC ATHABASKA)]
CHAPITRE IX
LES MONTAGNAIS
_Le fort Chipewyan et la Nativité.--Les oies
sauvages.--Evangélisation des Montagnais.--L’une des
famines.--Notre-Dame de Lourdes.--Le Père Eynard.--Mgr Emile
Grouard.--Son noviciat.--Un communiqué.--«Qui me rendra la
liberté?»--Maître des novices et scieur de long.--De la maladie
grave (1874) à l’épiscopat (1891).--A-t-il vieilli?--Quelques
esquisses._--DOMINUS CONSERVET EUM.
«Voyez-vous, en face de vous, cette chaîne d’îles à formes fantastiques,
et, plus loin en arrière, cette ligne de rochers granitiques qui bornent
l’horizon? Dénudés à leur base, ils portent à leur tête une frange
d’arbres verts, de maigre venue. A votre droite s’étend, vers l’orient,
une immense nappe d’eau. C’est le lac Athabaska, à l’extrémité sud-ouest
duquel se jette la rivière Athabaska, que nous avons suivie. A force de
rames, nous atteignons les îles. Puis, les doublant, nous voyons devant
nous le fort Chipewyan avec ses dépendances, magasins et maisons
d’engagés, échelonnés sur une seule ligne que termine le temple
protestant. Toutes ces constructions, blanchies à la chaux, se dessinent
nettement sur un promontoire de granit, dénué de toute végétation, et
nous donnent l’idée d’un joli village de pêcheurs.
«Là-bas, un peu plus à l’ouest, nous voyons la mission de la Nativité,
modestement assise au fond d’une petite baie, dans une basse vallée
entourée de rochers massifs, ici nus, là légèrement boisés. Sur le plus
élevé, se dresse une grande croix dont les bras, revêtus de fer-blanc,
reflètent les dernières lueurs du jour. Cette vue nous réjouit l’âme, et
de notre cœur s’échappe l’invocation: _O Crux, ave, spes unica!_ Puis,
abaissant nos regards, nous distinguons, au milieu des ombres du
crépuscule, la chapelle, à droite de laquelle se dresse notre maison;
et, à gauche, le couvent des Sœurs Grises. Nous approchons du but de
notre voyage. Des coups de fusil répétés, partant de la mission, nous
apprennent que nous avons été signalés... Nous abordons enfin au rivage,
où des Frères dévoués nous accueillent avec une joie que nous
partageons. C’était le 2 août, sur les dix heures du soir. Je me
rappelai que, précisément le même jour, il y avait de cela vingt-six
ans, je débarquais pour la première fois sur le rivage du lac
Athabaska.»
A cette description faite en 1888, par le Père Grouard, arrivant du sud
et regardant vers le nord, répond celle du Père Taché, debout, quarante
ans auparavant, sur le «promontoire» du fort, et regardant vers le sud:
Le fort Chipewyan, bâti sur les hauteurs qui bordent au nord le lac
Athabaska, commande une vue magnifique. A l’est, c’est l’immensité
de la mer; au sud, l’agréable variété d’îlots nombreux qui se
dessinent sur le fond toujours verdoyant d’une épaisse forêt de
sapins. Le nord déroule les plis sinueux de sa solide ceinture de
granit, et le soleil couchant éclaire les petits lacs, les cours
d’eau, les hauts-fonds de sable, les prairies qui terminent le
grand lac. La scène est aussi variée qu’imposante, pendant la belle
saison. Pourquoi faut-il qu’un hiver de plus de sept mois en
confonde tous les points dans une glaçante monotonie?
L’emplacement de la mission de la Nativité, située à près de deux
kilomètres à l’ouest du fort, fut choisi par le Père Faraud, en
considération d’un marais, incrusté dans les roches granitiques, et
qu’il suffirait de dessécher pour mettre à nu quelques arpents de terre
arable, les seuls accessibles de la région continentale.
* * * * *
Le fort Chipewyan, établi au commencement du XIXe siècle par la
Compagnie du Nord-Ouest, pour être la capitale des fourrures de
l’Extrême-Nord, était le centre de ralliement du principal contingent de
la tribu montagnaise[37].
Nous avons rencontré les Montagnais au lac Froid, à l’Ile à la Crosse,
au Portage la Loche. Nous les reverrons en des zones plus
septentrionales. Mais le fort Chipewyan fut, de mémoire de Blanc, la
citadelle de cette grande famille indienne.
La raison en est que, outre les pelleteries et les fauves communs à
toutes les régions hyperboréennes, le lac Athabaska et ses épanchements
occidentaux, qui forment les lacs Brochet, Clair, Mammawi, etc.,
entretiennent, aux bonnes années, d’abondantes réserves de poissons et
d’oiseaux.
Tandis que dans les eaux passent et repassent les légions poissonneuses,
des flottes de palmipèdes viennent se balancer sur les vagues.
Ces oiseaux aquatiques sauvages: oies impériales, oies blanches, oies
grises, cygnes, grues, sans parler des canards de toutes espèces,
s’abattent, chaque printemps et chaque automne, à l’ouest du lac
Athabaska, dans les grands relais annuels de leurs migrations des pays
chauds à l’océan Glacial, et de l’océan Glacial aux pays chauds. Des
pays chauds, ils arrivent avec le mois de mai, se reposent deux ou trois
semaines, et repartent d’un seul vol pour les bords mousseux de l’océan
polaire. Durant les trois mois de soleil sans nuit de ces parages, ils
auront élevé leurs petits et refait leur plumage. Ainsi multipliée, la
bande reviendra au lac Athabaska, où, de la fin du mois d’août aux
derniers jours d’octobre, elle séjournera pour s’engraisser.
C’est un plaisir, payé souvent de rudes contributions de patience et de
santé, il est vrai, mais digne de tenter les _robustes Nemrods_, que la
chasse aux oies sauvages du lac Athabaska. Certains missionnaires, Mgr
Pascal en particulier, ont laissé parmi les Montagnais une enviable
réputation de hardiesse et de succès cynégétiques.
Le chasseur qui s’avance voit les oies couvrir les bancs de sable et les
hauts-fonds vaseux, qui émergent du lac et des prairies inondées, en un
tel nombre que l’espace en apparaît gris et blanc sans intervalles.
Laissée en paix, cette population mange et digère, côte à côte, tout en
poussant à pleins gosiers ses cris aigus. Mais, à l’alerte donnée par
les _guetteurs_ de l’armée pacifique et farouche, qui ne regarde que
l’homme pour son ennemi, le discordant concert s’arrête, et tout le lac
se lève d’un seul coup. L’élan simultané de ces lourdes légions fait
littéralement trembler la terre, et le bruit des ailes battant la levée
générale ressemble au roulement d’un train dans les gorges des
montagnes. Les oies tourbillonnent d’abord dans l’air, en désordre, pour
se réorganiser bientôt en herses solennelles et retomber ensemble sur
d’autres bancs, loin du danger.
Si les eaux, trop basses, découvrent trop au large les hauts-fonds et
les prairies, bien pauvre sera la chasse. A deux kilomètres de lui, le
chasseur verra les oies s’enfuir, narguant toutes ses ruses. Si, au
contraire, l’eau submerge la contrée, la bande s’acculera jusqu’aux
abords des rivages et des îles; et le chasseur, rampant d’un
imperceptible mouvement, parmi la brousse ou les rochers, s’approchera,
à la portée de son arme, des oies les plus voisines.
Que deux ou trois d’entre elles tombent sous les premiers coups de feu,
c’en est assez. Leurs cadavres sont aussitôt _plantés_ sur la grève, la
tête étançonnée par un bâtonnet, comme si le regard du mort invitait à
redescendre ses frères envolés. Tenant compte de la direction du vent et
du relief du paysage, l’homme s’aménage un affût de franc-tireur, à
quelques mètres de l’embûche. Le Blanc, inhabile à imiter le cri de
l’oie, fait lancer des appels par quelque enfant sauvage. L’attention de
la troupe effarée se reporte du ciel sur l’endroit du carnage. Les oies
reconnaissent leurs pareilles, qu’elles croient entendre. Les voilà
formant leurs grands cercles au diamètre si large d’abord qu’elles
semblent fuir davantage. Mais le cri et les appâts de continuer le
charme perfide, et les orbes de se rétrécir peu à peu. Les voici,
tournoyant à 300 mètres, à 200. Déjà l’on distingue les longs cous
penchés et les yeux noirs scrutant la terre. Un dernier demi-cercle...
Le chasseur, immobile comme les pierres contre lesquelles il s’est tapi,
le doigt sur la détente, retient son souffle. Un instant, un seul, il le
sait, peut être propice: l’instant où les oies, descendues assez près
pour reconnaître qu’on les a trompées, les ailes planantes, les pattes
ballantes, vont reprendre leur bond vers l’espace. Les deux coups de
fusil frappent dans la masse, et les victimes nouvelles sont alignées,
debout, à côté des premières. L’expérience, qui n’instruit pas toujours
les hommes, ne sauvera point les oies. Toute la matinée, tout le jour,
toute la semaine peut-être, elles reviendront sur la sirène criante et
sur l’appât de mort.
[Illustration: UN HEUREUX COUPLE MONTAGNAIS]
Avec le tribut prélevé sur les oies sauvages, l’hiver sera doux au
fort-de-traite et à la mission, comme sous la loge indienne, surtout si
le poisson, de son côté, répond aux vœux du pêcheur.
* * * * *
Le Père Taché débarqua au fort Chipewyan, le 2 septembre 1847, comme la
chasse aux oies battait son plein.
Les 200 chasseurs montagnais et les 15 chasseurs cris, qui se trouvaient
au lac Athabaska, avec leurs familles, abandonnèrent leurs mousquets,
afin de livrer leurs âmes à l’_homme de la prière_, pendant les quatre
semaines qu’il venait passer parmi eux.
Tous étaient à ses pieds, le 5 septembre, pour assister à la première
messe célébrée sur le versant de l’océan Glacial.
Le missionnaire travailla, jour et nuit, au milieu d’un enthousiasme
pour la foi, qui ne pouvait être dépassé.
«--Voilà, disaient les mères à leurs enfants, voilà le père des
Montagnais, celui qui vient de loin, pour nous rendre bons et nous
enseigner la loi de Celui qui a fait la terre.»
«--Voilà notre frère, répétaient les sauvages. Depuis longtemps nous le
désirions. Prends-nous en pitié, et enseigne-nous à devenir bons.»
Un midi, qu’il prenait une courte récréation avec le bourgeois de la
Compagnie, un Montagnais entra brusquement dans l’appartement: