j’avais mis, après Dieu, ma dernière espérance. Malheureusement, il
n’était pas encore arrivé du Portage la Loche. Je l’attendis trois
jours au fort Mac-Murray. Après quoi, impatient de m’entendre avec
lui, afin d’assurer le transport de nos pièces, je résolus d’aller
à sa rencontre. J’équipai un canot d’écorce, et je partis. Il me
fallut ramer comme un galérien du matin au soir pour remonter le
courant rapide de la rivière Eau-Claire. J’arrivai au Portage la
Loche après quatre jours et demi de marche forcée. Je franchis à
pied les 19 kilomètres du portage et je trouvai enfin la brigade
désirée. J’étais à 450 kilomètres des pauvres abandonnés au Grand
Rapide. M. Mac-Murray se montra très complaisant et m’accorda tout
ce que je pouvais désirer, c’est-à-dire une barge qui prendrait les
devants, et me serait prêtée avec l’équipage et un guide pour aller
chercher mon bagage et mes compagnons laissés au Grand Rapide...
Je repartis dans mon canot d’écorce, et j’arrivai au fort
Mac-Murray le 24. Un furoncle malin me causait des souffrances
presque intolérables et une grosse fièvre accompagnée de violents
frissons.
Le lendemain, la barge promise arrive du Portage la Loche. Mais
quelle déception! Le guide est tombé malade et crache le sang, un
homme s’est blessé, et les autres se découragent en voyant l’eau
trop basse. Je presse, j’exhorte, je supplie. Je parle du
dévouement du missionnaire qui a tout sacrifié pour venir leur
donner les moyens de se sauver. Je fais voir nos pères du Nord, les
sœurs et les orphelines dénués de tout et condamnés à passer
l’hiver dans de cruelles privations. C’était comme si j’eusse parlé
à des cœurs de bronze. Ce ne fut qu’après cinq ou six heures de
prières que je décidai ces gens à monter avec moi. Encore dus-je
leur promettre une forte récompense, et «engager» cinq Montagnais
et deux Cris, afin que notre grand nombre d’ouvriers fit paraître
l’ouvrage moins pénible.
Enfin, nous partons, et je verse des larmes de joie en pensant que
je viendrai à bout de mon entreprise.
Le 1er octobre, nous arrivons au pied du Grand Rapide, où nous
laissons notre barge, et nous nous dirigeons à pied vers le camp,
où nos pauvres compagnons nous attendent depuis si longtemps,
désespérant de nous revoir. Aussi quel n’est pas leur bonheur! Le
mien est grand aussi sans doute; mais non pas sans mélange. Je
trouve le Père Roure pâle et défait. Je m’informe s’il souffre de
la faim. Il me répond qu’il a été pris d’un refroidissement, en se
levant, la nuit, pour aller prendre soin de la pauvre sœur malade,
qui dans des accès de délire courait de grands risques. J’entre
dans la tente de la malade et la trouve très souffrante. Elle ne
s’est pas levée depuis le 7 septembre, jour de notre séparation.
Comment supportera-t-elle le voyage et les rigueurs du froid déjà
très piquant? Que lui donner pour la soulager?
Cependant je n’avais pas de temps à perdre. Nos hommes, voyageurs
expérimentés, ont examiné le terrain. Les difficultés sont grandes,
mais pas insurmontables. Tous prennent courage. Nous nous mettons à
transporter nos pièces et notre barge, que nous traînons au milieu
des rochers et de mille embarras. Le lendemain, nous radoubons la
barge, que tant de secousses avaient disloquée.
Nous sommes obligés de porter la sœur malade, sur un brancard, dans
le portage, jusqu’au bout de l’île. Pauvre fille! Qu’elle aura à
souffrir le long du chemin! La rivière, en cette saison surtout, où
l’eau est très basse, n’est qu’une suite de rapides et de cascades.
Souvent la barque heurte violemment les récifs. Alors, les cris et
le tapage des rameurs sont insupportables, même pour une personne
en bonne santé. Et la malade est si faible qu’elle ne peut lever la
tête. Trois fois nous dûmes la débarquer et la transporter le long
du rivage. Au milieu de tant de souffrances, elle ne se plaignait
pas: «Ma seule peine, disait-elle, est de vous donner tant de
trouble!»
Le 5 octobre, nous arrivâmes au fort Mac-Murray, et le 9, à la
mission de la Nativité, du lac Athabaska...
Marie-Marguerite ne débarqua à la Nativité que pour mourir aussitôt,
saintement résignée.
Quant au Père Roure, Mgr Clut dut l’abandonner, au Grand Lac des
Esclaves, et le remettre aux soins du Père Gascon, persuadé qu’il ne le
reverrait plus vivant. La mort du jeune missionnaire fut même annoncée à
sa famille. Sa constitution de franc Ardèchois eut cependant le dernier
mot. En deux mois, le Père Roure perdit irréparablement sa chevelure,
mais il récupéra sa force. De son humeur spirituelle et pacifique, il
n’eut rien à regagner alors, ni jamais.
* * * * *
L’année suivante, 1871, Mgr Clut revint de la mission de la Providence
au lac la Biche, afin de recevoir de Mgr Faraud la cargaison annuelle.
Mais dans quel attirail le vicaire apostolique et son coadjuteur se
rencontrèrent-ils! Il faut le dire.
Mgr Faraud, récemment établi au lac la Biche, et de plus en plus effrayé
des difficultés amoncelées dans la _voie des rapides_, s’était convaincu
que la seule garantie pour l’avenir était de pratiquer un chemin de
charrettes, prenant au lac la Biche et aboutissant au fort
Mac-Murray[35].
Deux cent quarante kilomètres de forêts vierges à démanteler, de
fondrières à combler, de marais et de rivières à ponter, à l’aide de peu
d’ouvriers, d’outils rudimentaires et de bœufs efflanqués, un tel projet
ne pouvait être conçu que comme en désespoir. Ce fut le grand échec
contre lequel la volonté de Mgr Faraud eut à se briser, vaincue. Mais,
avant de rendre les armes, il mit en œuvre tout ce qui fut possible.
En 1869, il avait commencé. En 1871, l’année dont nous parlons, il était
lui-même à la tête des travailleurs, bûchant dans les arbres, pataugeant
dans les bourbiers, poussant les bœufs. Près de 120 kilomètres se
trouvaient ainsi taillés, lorsque Mgr Clut apparut dans la forêt.
Celui-ci avait pour escorte le Père Eynard, et Louis l’Iroquois, depuis
le lac Athabaska. Il racontait de la sorte ce qui reste à savoir de
l’aventure à Mgr Taché:
...Nous arrivâmes au confluent de la rivière des Maisons et de
l’Athabaska, où le _chemin de charrettes_ devait traverser, selon
les plans de Mgr Faraud. Ne voyant ni chemin, ni vestige humain,
nous essayons de remonter la rivière des Maisons; mais nous la
trouvons criblée de rapides. Nous mettons notre canot en cache, et,
prenant nos couvertures et nos provisions sur le dos, nous partons
à travers bois...
Nous marchons ainsi deux journées, sans rencontrer âme qui vive, si
ce n’est une ourse menaçante, avec ses oursons. Là, un _brûlé_
immense commençait. Ses arbres calcinés et entassés pêle-mêle
semblaient nous défier. Louis et moi laissons le Père Eynard près
de nos paquetons; et nous nous engageons à la découverte dans le
_brûlé_. Mais rien, sinon le grand silence du bois désert. Je
craignis que Mgr Faraud n’eût suivi une direction différente. Nous
étions à bout de provisions, et aller plus loin, c’était nous
exposer à nous égarer et à mourir de faim. Je décidai de retourner
au canot et de redescendre au lac Athabaska.
Nous avions fait quelques pas, quand un coup de fusil retentit au
loin. Nous allâmes sur le bruit. C’était des métis qui apportaient
des vivres aux travailleurs, sans savoir au juste où étaient
ceux-ci. Nous joignant à eux, nous marchâmes encore une grosse
journée.
Le 5 juin, à 9 heures du soir, nous arrivions enfin à Mgr Faraud,
aux Pères Collignon et Ladet et au Frère Alexis, qui frappaient
tous à coups de hache dans les liards. Je vous assure que je ne
ressemblais guère alors à un Père du Concile. Pour être plus
_allège_, j’avais laissé ma soutane; et ces trois jours dans le
bois m’avaient mis en haillons. Quelqu’un qui m’eût rencontré ne
m’eût certes pas pris pour un Prince de l’Eglise. D’après mon
rapport et celui de mes compagnons, sur les _bois forts_ et les
_maskegs_ que nous avions traversés, Mgr Faraud se rendit, quoique
bien malgré lui, à la conclusion que le chemin était, pour le
moment, impraticable.
Rendant à la sauvagerie le fruit si coûteux de tant de travail,
nous retournâmes ensemble au lac la Biche...
L’année suivante, 1872, Mgr Clut recevait de M. Mercier, Canadien
Français, et chef du fort Youkon, l’un des postes commerciaux d’une
compagnie de San-Francisco, opérant sur tout le versant du fleuve
Youkon, l’invitation pressante de se rendre là-bas, pour convertir les
sauvages.
Mgr Clut, ne pouvant communiquer avec Mgr Faraud, sans perdre une année,
deux peut-être, prit sur lui de tenter l’évangélisation du Youkon et de
l’Alaska.
S’adjoignant le Père Lecorre, dont il voulait faire le premier
missionnaire de ces territoires, il descendit le fleuve Mackenzie, et,
de la pointe Séparation, tête du delta de ce fleuve, il se dirigea, à
pied, sur les montagnes Rocheuses, par un _portage_ de 130 kilomètres de
marécages et de terrains inconsistants. Dans les replis des montagnes
elles-mêmes, il y avait à passer _à gué_, ce qui veut presque dire à la
nage parfois, beaucoup de torrents et de rivières dévalant des glaciers.
Parvenus au versant du Pacifique, ils mirent leur canot de peau
d’orignal, qu’ils avaient porté jusque-là, sur la rivière Porc-Epic,
affluent tourmenté, autant que pittoresquement beau, du fleuve Youkon.
Ils avaient compté sans la précocité de l’hiver. Le vent du Nord souffla
sans répit. En quelques jours, le canot fut roulé par le courant dans la
débandade des glaçons. Le Père Lecorre, étant tombé malade peu après le
départ, ne pouvait qu’à peine se mouvoir. Le 30 septembre, comme les
voyageurs étaient à mi-chemin des montagnes Rocheuses au fort Youkon, la
barrière redoutée des glaces solides entrava la rivière.
Qu’allaient-ils devenir, sans traîneau, presque sans vivres, sans espoir
de rencontrer un être humain? Seule la Providence pouvait les sauver.
Elle n’y manqua pas. Le même jour, ils rencontrèrent une famille
Loucheuse, arrêtée également par la glace, dans sa navigation vers le
fort Youkon. Ces braves Indiens offrirent aux missionnaires une part de
leurs provisions, un traîneau et un de leurs chiens. Sauvages et
missionnaires repartirent ensemble, le 6 octobre. Pendant sept jours,
Mgr Clut, la hache à la main, fraya le passage aux attelages, tombant
de-ci de-là, parmi les glaçons coupants, défonçant du poids de son corps
les couches trop minces, et plongeant coup sur coup dans les mares
glacées. Le Père Lecorre, un peu remis, suivait, trébuchant et se
relevant sans cesse. Le 13 octobre, au soir, ils arrivèrent au fort
Youkon, chez le tout aimable et fervent catholique M. Mercier. Ils
acceptèrent avec bonheur de passer l’hiver sous son toit.
Ce fut un hiver d’amertume pour l’âme des apôtres.
Aucun Indien ne se laissa toucher, tellement les ministres protestants
avaient implanté les préjugés contre le catholicisme.
A la débâcle de 1873, les prêtres «secouèrent la poussière de leurs
pieds» et descendirent le fleuve Youkon. Ils allèrent jusqu’à l’île du
fort Saint-Michel, située à 64 kilomètres de l’embouchure du Youkon,
dans la mer de Berhing (océan Pacifique).
Ils firent, en chemin, plus de 150 baptêmes d’enfants. Les Indiens de
l’Alaska, ancienne Amérique Russe, se souvenaient des popes orthodoxes,
qu’ils avaient vus autrefois, et semblaient sympathiques au rite
catholique.
A Saint-Michel, grande déception. Mgr Clut comptait trouver des Oblats
et des provisions. Il avait demandé de faire venir ces renforts, _via_
San-Francisco, par le bateau de la Compagnie de Youkon-Alaska. Mais sa
lettre, envoyée depuis plus d’une année, n’était point parvenue, et ne
devait jamais parvenir, à Mgr Faraud.
Les missionnaires remontèrent le Youkon jusqu’à Anvik, lieu qui leur
parut favorable à l’établissement de la mission. Le Père Lecorre
consentit à demeurer seul en Alaska, en attendant le confrère et les
secours espérés pour 1874.
Mgr Clut bénit son cher apôtre, et continua sa route, revenant sur ses
pas de 1872, jusqu’au fort Providence, où il aborda le 10 octobre
1873[36].
* * * * *
Les brèves narrations des grands voyages que nous venons de faire
laisseront-elles entrevoir ce qu’il en fut des quarante ans que durèrent
les courses de Mgr Clut?
Si l’on décompte deux rapides tournées, au Canada et en France, la vie
épiscopale du coadjuteur d’Athabaska-Mackenzie se passa à exécuter les
visites du vicariat, au nom du vicaire apostolique, tant du lac la Biche
au fort Mac-Pherson, que du fond du lac Athabaska aux montagnes
Rocheuses, sur les rivières Athabaska, la Paix, Liard, Nelson, le fleuve
Mackenzie, etc...
Son calcul évaluait à quatre ou cinq ans le temps d’une ronde générale.
On ne montrerait peut-être pas une baie des grands lacs où quelque
tempête ne l’ait fait reculer devant l’abîme des vagues, pas une chaîne
de rapides qui ne lui ait broyé quelque embarcation, pas une berge des
fleuves polaires qu’il n’ait gravie à pied, attelé par un cordeau à sa
barque que les rames étaient impuissantes à pousser à l’encontre des
courants accélérés. Le travail du rameur, remontant ces cours d’eau,
devient, en effet, celui des chevaux de halage de nos rivières et canaux
d’Europe, à la différence que, sous les pieds ferrés de l’animal, le
chemin, préparé par l’homme, se déroule ferme et uni, tandis que sous le
souple mocassin du missionnaire la nature encombre ses rivages de
rochers abrupts, d’éboulis monstrueux, ou bien les étend en tourbières
visqueuses où le haleur s’enlizerait s’il n’était retenu à l’esquif par
son propre attelage. Que de fois aussi, du haut d’une falaise qui
s’effrite sous son effort, ou mêlé au pan de grève que son poids achève
d’entraîner, le malheureux ne tombe-t-il pas au fleuve! Son cordeau
devient encore son salut, s’il ne s’est pas tué dans le trajet même de
la chute.
Au bout de ces longs pèlerinages apostoliques, l’évêque trouvait-il du
moins toujours le rafraîchissement du repos et la joie? Hélas! Plus
d’une fois, l’auguste visiteur put lire sur la figure des missionnaires
qu’il venait revoir et réconforter, au lieu du bonheur attendu, et
qu’ils eussent voulu lui exprimer, l’inquiétude si mal voilée qu’il
comprenait dès l’abord: On _jeûnait_ là; et lui, le pasteur bien-aimé,
qu’on avait supplié de venir, en des lettres écrites au temps de
l’abondance, devenait, en arrivant pour cet hiver, l’indésirable, la
bouche inutile, nuisible même au maintien de la mission. Il le
comprenait et aussitôt s’en retournait, sachant qu’il serait peut-être
isolé par les glaces, et qu’il n’arriverait à une _mission_, qui pût le
nourrir, qu’après des souffrances incroyablement pénibles.
Mgr Clut écrivit, dans son _journal_, le récit courant de ses épreuves.
Près de mille pages s’y pressent, sans marges ni interlignes. «Et tout
n’y est pas», dit-il. La simplicité et la bonhomie de l’allure achèvent
de provoquer l’étonnement et l’admiration. Ces quinze cahiers jaunis
seront-ils organisés un jour en un ouvrage, et publiés? Souhaitons-le
pour la gloire de l’Eglise. Nous les avons lus et relus avec émotion,
savourant, comme en un contact direct, la grande âme d’un missionnaire
des petits, qui pouvait bien dire, en l’appliquant à sa vocation, la
parole de Jeanne d’Arc, demandant qu’on ne l’empêchât point de sauver la
France: «C’est pour cela que je suis née!»
Nous ne prendrons plus à l’épopée du bon évêque que quelques souvenirs
sur les voyages de l’hiver, qui furent les principaux de sa vie, comme
ils le sont de la vie de tous les missionnaires, au pays des neiges.
* * * * *
De même que, comme pagayeur et comme haleur de grève, Mgr Clut ne trouva
jamais son rival, ainsi comme entraîneur de chiens et conducteur de
traîneaux, il n’eut point son pareil.
Il excellait à dompter les chiens de trait. Il leur apprenait notamment
à redouter son fouet. Savoir appliquer à temps le coup de fouet, savoir
surtout stimuler ces grands chiens-loups par le seul geste de leur
montrer la mordante lanière, c’est le comble de l’art et le titre au
brevet du cocher arctique. Mgr Clut frappait rarement; mais, s’il
frappait, la couture s’imprimait sur la peau du paresseux. Traiteurs et
sauvages lui enviaient cette spécialité. Au coup de fouet, il joignait
le coup de voix haut et strident, qui donne à l’attelage le frisson de
vitesse.
«Mais quand les chiens meurent de faim et de fatigue, celui qui les
conduit n’est pas haut», dit le proverbe montagnais.
Un équipage valide aux mains du prélat eût été le champion des courses
de l’Extrême-Nord. Mais le vicariat n’eut que rarement les moyens de lui
procurer des coursiers capables de faire honneur à l’entraînement de
leur maître.
* * * * *
L’une des cinq ou six _chevauchées_ qu’il fit, du fort Providence
(fleuve Mackenzie) au fort Rae (Grand Lac des Esclaves), «afin de
donner au Père Roure la _facilité_ de la confession bisannuelle», comme
il disait, Mgr Clut n’avait trouvé au chenil que quatre vieux chiens
décrépits, dont l’un déserta, la première nuit. Comme l’itinéraire suivi
cette fois était nouveau pour lui, il ne devait pas perdre de vue ses
deux compagnons: le sauvage Grosse-Tête, qui _battait la neige_ devant
les chiens, et le métis Boucher qui trottait à la suite de Grosse-Tête
avec un équipage dispos.
Pendant sept jours l’évêque _poussa la traîne_.
_Pousser la traîne_, consiste à s’arc-bouter continuellement sur les
raquettes de course, afin de faire porter la force et le poids du corps
sur un bâton, dont une extrémité s’applique sur le creux de l’estomac,
et l’autre sur l’arrière du traîneau. Est-il un missionnaire qui n’ait
goûté de ce supplice?
Ce n’est donc pas mes trois coursiers qui me traînaient, dit Mgr
Clut, mais moi qui les aidais à traîner leur charge. Malgré ce
moyen extrême, je n’arrivais généralement que deux ou trois heures
après les autres au rendez-vous du dîner ou au campement de la
nuit. J’avais beau fouetter mes chiens, ils étaient comme
insensibles. J’employai toutes les industries, tantôt les changeant
de place, tantôt en dételant un pour le faire reposer. Toutes ces
manœuvres ne m’avançaient à rien et m’exposaient à me geler les
mains. J’ai eu l’onglée assez forte pour perdre la peau des doigts.
Après maints exercices violents dans la neige molle, où j’enfonçai,
malgré mes raquettes, je m’échauffai tellement que mes habits de
dessous étaient tout trempés, tandis que ceux de dessus, rendus
humides par la transpiration, se gelaient et devenaient roides.
Chaque soir, après mon souper, je devais passer un temps
considérable à me sécher au feu du campement. Mais, tandis que je
rôtissais d’un côté, je gelais de l’autre; de sorte que, bon gré
mal gré, je devais me coucher plus ou moins mouillé. Le froid
d’environ 40 à 43 degrés centigrades me saisissait, et ma chemise
me faisait l’effet d’une barre de glace. Que l’on juge si je
dormais à l’aise!
Les six fois que j’ai campé à la belle étoile, en ce voyage, je
n’ai presque pas fermé l’œil. Il fallait cependant, le lendemain,
marcher dans la neige, aider mes chiens, ou m’exposer à rester en
arrière dans les bois, où je serais mort. Je ramassais donc toute
la force et le courage qui me restaient, et allais de l’avant. Si
encore, pour me soutenir, j’avais eu une bonne nourriture; mais je
n’avais que de la viande sèche...
Le 21 décembre, nous rencontrâmes des sentiers tracés dans tous les
sens...
Comme de coutume, mes chiens allaient toujours plus doucement que
ceux de Boucher. J’étais toujours loin derrière, ce qui me mit
plusieurs fois dans un grand embarras, parmi ces sentiers sans
ordre... Arrivé à une petite montée, mon doute devint plus sérieux:
je vis un lacs tel qu’on en tend pour prendre les lynx, tendu à
travers le sentier que je suivais. Mon chien de devant hésita un
peu, puis avança et se prit par le cou. Je crus m’être égaré et
avoir manqué le vrai sentier d’environ deux kilomètres. Je revins
en courant sur mes pas; et, après un examen attentif, il me fallut
revenir à l’endroit où mon attelage était en détresse. Je poussai
mes chiens dans la même direction. La nuit commençait à se répandre
dans la forêt, ce qui augmentait mes craintes. Mais que faire? me
dis-je. Si je me suis égaré réellement, j’arriverai peut-être à
ceux qui ont frayé cette trace. Enfin, bien tard dans la nuit,
j’aperçus du feu. Je pensais que j’arrivai à un campement d’Indiens
et j’allais leur adresser la parole en leur langue, lorsque je
reconnus Boucher. Je compris alors que c’était lui qui avait tendu
le piège, et je me plaignis de cette espièglerie, qui m’avait
exposé à rebrousser chemin et m’avait plongé dans la plus profonde
incertitude. Il s’excusa, et me dit qu’il avait voulu simplement
faire une farce à mon chien de devant, et qu’il regrettait de
m’avoir causé de l’embarras.
[Illustration: MGR BREYNAT ET LE F. MARC ABATTANT DES ARBRES POUR LE FEU
DU CAMPEMENT]
Le 23, à notre arrêt pour le dîner, Boucher me dit: «Si vos chiens,
Monseigneur, pouvaient aller plus vite, nous pourrions arriver ce
soir».--«Eh bien! lui dis-je, je ferai tout en mon pouvoir pour
réussir; prenez les devants, mais ayez soin d’allumer du feu et de
préparer un peu de thé avant d’arriver au lac qui nous sépare de la
mission. Je serai alors tout en sueur, épuisé, et ne pourrai
m’aventurer sur la baie immense du Grand Lac des Esclaves.»
En effet, mes compagnons firent du feu, à environ sept kilomètres
du lac et me réservèrent une coupe de thé. Je repartis à leur
suite, en leur demandant de m’attendre au Grand Lac des Esclaves,
car je ne connaissais pas la direction.
Lorsque j’arrivai sur le bord du lac, la nuit était déjà complète.
Je n’aperçus personne. Je pressai mes chiens de plus belle, mais
ils n’en pouvaient plus et marchaient au pas de bœufs. Quand je fus
incapable de rien distinguer, je laissai aller mes coursiers à leur
gré. Le premier était excellent pour suivre une piste. Aussi je le
laissai faire et me conduire, tout en répétant souvent la prière à
l’ange gardien (dévotion favorite de Mgr Clut). Vers le milieu de
la traverse, le chien hésita. J’eus grand peur de m’égarer alors et
de me geler; car j’étais mouillé. Dans le bois, je sentais moins le
vent, mais sur le grand lac, l’air était glacial, et c’en était
fait de moi, si je venais à me fourvoyer. Je passai devant
l’attelage et fis quelques pas en avant pensant être sur le
sentier. Le premier chien suivit ma trace jusqu’au bout; mais là,
il se jeta brusquement à gauche, flaira la neige et repartit. Je le
laissai aller, me fiant à son instinct. Ce fut mon salut. Bientôt
j’aperçus des étincelles dans la direction que je suivais. Enfin je
crus entendre crier des chiens. En effet, bientôt je fus rencontré
par le traîneau du principal métis du fort Rae. Le bon petit Père
Roure l’accompagnait, ainsi que plusieurs jeunes gens. Le père se
jeta à genoux sur la neige du lac pour me demander ma bénédiction.
Je le bénis et lui donnai l’accolade fraternelle, malgré ma barbe
chargée de glaçons.
Le lendemain de ce Noël, Mgr Clut repartit, mais en traversant dans sa
largeur le Grand Lac des Esclaves, afin de passer chez le Père Gascon,
au fort Résolution, et de lui rendre le même service qu’au Père Roure.
Il devait arriver le 30 ou le 31.
Le 31 décembre, à dix heures du soir, nous le trouvons campé sur une île
du large, battue par les vents:
...Il faisait horriblement froid, et je ne pouvais fermer l’œil.
Pour en finir, à onze heures et demie je fis l’appel de mon monde.
On ralluma le feu. A minuit, d’après ma montre, nous nous
souhaitâmes la bonne année, et nous fîmes un festin matinal, avec
des langues de caribou, quatre ou cinq biscuits, et un peu de café,
que j’avais conservés en vue du premier de l’an, jour de grande
fête dans le pays...
Nous partîmes à deux heures du matin, neuf heures avant le lever du
soleil...
Les nuits à _la belle étoile_, que Mgr Clut vient de mentionner, ne sont
pas les plus dures qu’il ait passées sous le ciel polaire. Il lui
arriva, comme aux autres missionnaires, d’avoir à se coucher en plein
lac balayé par la poudrerie, entre ses chiens blottis et son traîneau
renversé.
Toutefois, ces campements de déplaisir ne sont pas l’ordinaire.
Le campement d’hiver, dressé selon les souhaits et les règles, ne manque
pas tout à fait de confort, voire de poésie... à quelque distance.
Il coûte deux heures de travail.