manifesta, tout enfant, une piété de prédilection envers la Reine des
Apôtres.
[Illustration: MGR GRANDIN
_1er Evêque de Saint-Albert_]
Un jour, l’un de ses condisciples, le Père Fouquet, lui annonça qu’il
partait pour le noviciat des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée. Ce
titre le fascina. _Missionnaire_, et, en même temps, le
_dévoué_--_oblatus_--de Marie Immaculée, n’était-ce pas l’idéal réalisé
de tous ses rêves!
Au moment de cette révélation, il se trouvait au séminaire des Missions
Etrangères de Paris, la seule institution fondée pour l’évangélisation
des infidèles, qu’il eût encore connue; et il s’y préparait à
l’apostolat des Chinois, avec le Vénérable Théophane Vénard, le
Bienheureux Chapdelaine et d’autres futurs martyrs. De lui-même, il
n’eût point quitté le séminaire. Mais ses supérieurs, tout contristés de
perdre un tel sujet, lui conseillèrent de retourner au diocèse de Laval,
à cause d’un défaut naturel, jugé incompatible avec l’usage des langues
orientales. Ce défaut était un léger zézaiement, lequel, d’autre part,
uni à la simplicité de ses manières, achevait de le rendre sympathique.
Le chagrin du pauvre «expulsé» tomba, devant le conseil que lui donna,
le même jour, son directeur de conscience «d’essayer les Oblats».
Il était au noviciat de Notre-Dame de l’Osier, en 1852, lorsque passa
Mgr Taché, nouvellement sacré. Les récits du jeune évêque missionnaire
l’enthousiasmèrent:
«Je vous assure, écrivit-il à ses parents, je vous assure que si
j’allais dans cette mission, je ne regretterais ni la Chine, ni le
Tonkin».
* * * * *
Il fut, selon ses vœux, donné à Mgr Taché, malgré une bien chétive
santé, et malgré le médecin assurant qu’il ne «supporterait peut-être
même pas l’épreuve de la traversée.»
Le Père Grandin demeura, l’hiver, à Saint-Boniface, et partit, en juin
1855, pour la mission de la Nativité (lac Athabaska) comme assistant du
Père Faraud.
De la Nativité, il alla passer quelques mois à la rivière au Sel, chez
le patriarche Beaulieu, son professeur de montagnais, et quelques
semaines à Notre-Dame des Sept Douleurs (fond du lac Athabaska).
Mais au bout de deux années seulement, 1857, il reçût l’ordre de se
rendre à l’Ile à la Crosse, pour prendre charge de la mission
Saint-Jean-Baptiste.
C’est là, lui aussi, que l’année suivante, en juillet 1858, il vit
tomber soudain sur ses épaules l’honneur de l’épiscopat. Ses bulles le
préconisaient évêque de Satala, et coadjuteur de Mgr Taché, évêque de
Saint-Boniface.
Ses protestations, qu’il croyait invincibles auprès de Mgr de Mazenod,
lui attirèrent cette réponse:
«--Je n’approuve pas vos observations, et je vous interdis d’en faire
de nouvelles. Venez de suite, et n’attendez pas que je sois mort pour
obéir à mes ordres.»
Mgr Taché ajoutait à la lettre du Fondateur des Oblats:
«--Hâtez-vous. Votre préconisation datera bientôt de deux ans. Le Pape
vous regarde déjà comme un vieil évêque, et, s’il vous écrivait, il vous
donnerait le titre de _vénérable frère_.»
Le soir du 30 novembre 1859, Mgr de Mazenod écrivait:
Voici encore un des beaux jours de ma vie. Je viens de consacrer
évêque notre bon, notre vertueux, notre excellent Père Grandin. Il
avait été faire son noviciat pour l’épiscopat, dans l’horriblement
pénible mission des immenses régions glaciales renfermées dans le
diocèse de Saint-Boniface, et cela pendant cinq ans d’un travail
surhumain. Elu depuis deux ans évêque de Satala, _in partibus_, et
coadjuteur de Saint-Boniface, j’ai dû attendre qu’il eût le temps
d’arriver jusqu’à moi pour que je lui impose les mains. C’est un
privilège que je me suis réservé, et que ne m’a pas contesté notre
cher Mgr Taché, évêque de Saint-Boniface. J’ai déjà exprimé la joie
que m’a fait éprouver la venue de ce bon fils qui tenait de moi la
tonsure, les ordres mineurs, le sous-diaconat, le diaconat et la
prêtrise... Je renonce à exprimer ce que j’ai éprouvé de bonheur,
en sacrant un tel évêque.
Le 17 avril suivant, Mgr de Mazenod traçait à Mgr Taché, sur le nouvel
évêque, qu’il connaissait encore mieux, ces remarques, restées inédites:
Oh, cet excellent Mgr Grandin! Voilà un missionnaire achevé. Quelle
bonne inspiration nous avons eue de le choisir pour être votre
coadjuteur! A lui seul, il vaut dix missionnaires. Il a déployé un
bon sens rare, dès son apparition ici. On n’a jamais vu un homme
exciter une sympathie plus universelle. C’est prodigieux. Il n’a eu
qu’à paraître, et tout le monde s’est mis à l’aimer et à le
révérer... Ce cher évêque a l’esprit si juste; il a tant de vrai
zèle pour la gloire de Dieu, le salut des âmes, l’honneur et les
avantages de sa mission qui est essentiellement nôtre; il vous rend
tant de justice; il met si bien chacun à sa place, que c’est un
vrai plaisir de s’entretenir avec lui sur tous les objets.
Il fut convenu que désormais Mgr Taché resterait à Saint-Boniface,
_porte du Nord-Ouest_, et que son coadjuteur s’installerait--comme
s’installent les missionnaires,--à l’Ile à la Crosse, _porte de
l’Extrême-Nord_.
L’Ile à la Crosse avait déjà les affections de Mgr Grandin. Il l’aima
davantage de 1860 à 1869. Il l’aima peut-être plus que ne l’aimèrent les
autres évêques dont elle avait été aussi le Bethléem, parce qu’il y
travailla plus que personne, et surtout parce que, l’ayant lui-même
développée, embellie, il eut à la voir disparaître dans les horreurs
d’un incendie. En deux heures de la froide nuit du 1er mars 1867,
sous les yeux de l’évêque, des religieuses, des orphelins, qui étaient
là, à peine vêtus, les pieds nus dans la neige, et impuissants à rien
sauver, évêché, couvent, orphelinat, remises, provisions de réserve,
tout fut brûlé[32].
En 1869, le Saint-Siège détacha de Saint-Boniface le diocèse de
Saint-Albert, nommant Mgr Grandin titulaire du nouvel évêché.
* * * * *
Cinq années seulement de Mgr Grandin appartiennent à l’histoire du
vicariat d’Athabaska-Mackenzie: les deux années du lac Athabaska, où il
fut comme simple prêtre, et trois années (de juin 1861 à juillet 1864)
qu’il employa à visiter et à gouverner le vicariat arctique, depuis le
lac Athabaska jusqu’au Cercle Polaire, en attendant la nomination, la
consécration et le retour de Mgr Faraud.
A suivre le maladif et doux prélat dans les phases de cette longue
pérégrination, par le récit qu’il en fit lui-même; à réfléchir sur les
aveux qu’il confiait à Mgr Taché, en des communications intimes, dont
les archives de Saint-Boniface gardent le secret, avec tant d’autres
semblables sur les tortures les plus crucifiantes, les plus humiliantes,
et donc les plus sanctifiantes, des missionnaires, mais que la
délicatesse de nos usages défend de mettre au jour, on reste interdit,
et l’on se demande quelles autres souffrances morales et physiques
pourraient bien s’ajouter à celles-là, pour tuer leur victime... Mais
Dieu soutient ses missionnaires; et, comme se plaisait à le redire Mgr
Faraud, avec saint Paul, c’est lorsqu’ils sont les plus faibles qu’ils
deviennent les plus forts, parce qu’ils peuvent tout en celui qui les
fortifie.
Mgr Grandin regardait son voyage du Mackenzie comme l’étape culminante
de sa vie de missionnaire des sauvages. C’est aux peines et aux
consolations éprouvées, dans ce champ de glace, parmi les Montagnais,
les Plats-Côtés-de-Chiens, les Peaux-de-Lièvres, les Esclaves, qu’il
prenait les traits de choix des conférences et des sermons qu’il fut
appelé à prononcer dans tant d’institutions, d’églises et de
cathédrales, pour l’œuvre de la Propagation de la Foi.
C’est une conversation sur le même sujet qui lui gagna l’admiration de
Louis Veuillot. Le publiciste catholique le présentait, le lendemain, à
la France et à l’univers, dans l’un des meilleurs articles de sa
carrière: _L’évêque pouilleux_. Il se servait de l’abjection forcée,
mais chrétiennement acceptée, du prélat, pour venger l’Eglise, «la
grande faiseuse d’hommes», qui, à l’encontre de la risée des mondains,
s’occupait alors de béatifier le miséreux volontaire, Benoît-Joseph
Labre. Louis Veuillot conserva toute sa vie cette vénération pour Mgr
Grandin:
--Quel bel évêque vous avez dans les glaces, disait-il à l’un des
nôtres. C’est bien lui qui fait comprendre que le froid brûle!
La _Vie de Mgr Grandin_ a été écrite d’une plume de maître, en 1903,
année qui suivit sa mort, par le R. P. Jonquet, O. M. I.[33]. Nous y
renvoyons le lecteur, lui promettant, avec le charme d’un drame vécu,
historique, les impressions qui élèvent et vivifient les âmes.
Ce que le lecteur ne trouvera pas cependant, dans le livre du Père
Jonquet, c’est que l’Eglise a entrepris de placer Mgr Grandin sur les
autels. La cause de canonisation du _serviteur de Dieu_ fut commencée en
1914.
Elle se poursuit, à Rome, de concert avec la cause introduite du Père
Albini, O. M. I., l’apôtre et le thaumaturge de la Corse.
[Illustration: REMORQUANT UNE BARGE A LA CORDE, SUR LA RIVIÈRE
ATHABASKA]
CHAPITRE VIII
L’ÉVÊQUE DE PEINE
_Mgr Isidore Clut.--Les bulles blanches et le sacre.--Egaré dans
les bois.--Au concile du Vatican.--Recruteur.--Episode du Grand
Rapide.--Une rencontre de Mgr Clut et de Mgr Faraud.--Aux
territoires du Youkon et de l’Alaska.--Les visites du
vicariat.--L’indésirable bien-aimé.--Dompteur de chiens et meneur
de traîneaux.--Campement à la belle étoile.--Vermine.--Le son du
glas.--Au petit Lac des Esclaves.--«Notre joie et notre
récompense»._
Dans quelle administration, dans quelle entreprise n’a-t-on pas trouvé,
à côté du maître qui paraît, l’artisan ignoré; sous le chef qui
commande, l’humble manœuvre; près de l’homme des honneurs, celui qui
les gagne: l’homme de peine?
L’évêque de peine, dans les missions du Mackenzie, s’il était possible
que tous ne l’eussent pas été pareillement, serait Mgr Clut.
Toujours à la tâche obscure, partout éclipsé dans sa timidité et dans sa
modestie, il marcha, il travailla, il peina, sans dire jamais: «C’est
assez». Le regard fixé sur son vicaire apostolique, comme celui du
matelot sur son capitaine, il n’eut jamais à faire que la volonté des
autres. Il avait inscrit sur son blason, aux pieds de saint Isidore
labourant, la parole du divin Maître: _Jugum meum suave est et onus
leve_. _Mon joug est doux et mon fardeau léger._ Il eut en effet la paix
surnaturelle des bons serviteurs de Dieu.
Quant à la consolation humaine, cette heure de repos, si rare mais si
douce, qu’il est permis au courageux ouvrier de goûter, en se disant:
«C’est mon ouvrage!», on la chercherait en vain dans cette vie des
solitudes sauvages, où l’évêque se fit semblable au plus laborieux de
ses frères convers, au plus misérable de ses Indiens. Si, pourtant. Il
dut éprouver, un jour, une joie d’ici-bas. Ce fut le 3 août 1889, à la
mission de la Providence, en son jubilé épiscopal, lorsqu’il entendit le
Père Grouard lui dire, dans une courte adresse qu’avaient signée les
missionnaires, pères et frères, de l’Athabaska-Mackenzie:
...Si ces pauvres pays ont un jour leur histoire, et que cette
histoire soit fidèle à retracer, avant tout, le règne de Dieu, vous
aurez droit, Monseigneur, à une belle page. Bonté, dévouement sans
bornes et courage à toute épreuve brilleront à chaque ligne de
cette page. Vos exemples et vos leçons de générosité et de
vaillance nous piqueront d’une sainte émulation, soyez-en sûr,
Monseigneur, pour cheminer au milieu de ces tribus sauvages qui
bénissent votre nom et recueillir en grande partie le fruit de vos
labeurs.
Né à Saint-Rambert-sur-Rhône, diocèse de Valence, le 11 février 1832,
Isidore Clut grandit dans la piété et l’attrait du ministère des autels.
Le 8 décembre 1854, jour de la proclamation du dogme de l’Immaculée
Conception, il prononçait ses vœux perpétuels d’Oblat de Marie
Immaculée, au scolasticat de Marseille.
Le 20 décembre 1857, il était fait prêtre par Mgr Taché, à
Saint-Boniface.
Le 7 octobre 1858, il arrivait à la mission de la Nativité, lac
Athabaska, comme vicaire du Père Faraud et son élève en montagnais. Le
professeur profita bientôt de la présence de son pupille pour lui
confier la mission et reprendre ses voyages.
C’est là que, neuf ans après, sans avoir quitté son poste d’isolement,
de famine, et presque de mort--car une maladie de poitrine l’avait
conduit à l’extrémité, en 1862,--c’est là que, le 15 août 1867, le Père
Clut reçut l’onction des pontifes.
* * * * *
A peine Mgr Faraud avait-il été sacré, en 1864, qu’il se présentait au
Vatican, pour demander un auxiliaire «aux jambes valides», et capable de
parcourir le vicariat, que le vicaire apostolique administrerait de
loin. Il redoutait des difficultés. Mais «comme si l’Ange de nos
missions eût parlé à l’oreille de l’auguste Pontife, raconte Mgr Faraud,
Pie IX me répondit aussitôt, en me prenant affectueusement les mains:
«--Je connais toutes vos affaires et vos missionnaires, et j’en suis
très édifié. Je vous accorde tous les pouvoirs que vous demandez.
«Je suis ensuite entré dans les détails propres à réjouir son cœur de
père, et à chaque instant il essuyait une larme et disait avec une
ineffable expression de bonté et de sainteté: «--_Mirabilia quæ fecit
Dominus cum apostolis suis!_--_O merveilles accomplies par le Seigneur,
avec ses apôtres!_»
* * * * *
Les bulles du coadjuteur, bulles _blanches_, sans nom exprimé--n’en
serait-ce pas l’unique exemple dans les _Actes_ de l’Eglise?--furent
émises le 3 août 1864, stipulant que Mgr Faraud consulterait les
missionnaires de son vicariat; qu’il choisirait ensuite l’un d’eux;
qu’il le consacrerait, sous le titre d’Evêque d’Arindèle, _in partibus
infidelium_, et d’auxiliaire sans aucun droit de succession; et
qu’enfin il enverrait le nom du prélat au Saint-Siège.
Tous les votes du vicariat, recueillis séparément et en secret,
désignèrent le Père Clut.
La nouvelle fut intimée à l’élu, le 3 janvier 1866, et il fut décidé
qu’il serait sacré, l’année suivante, au lac la Biche, par les trois
évêques du Nord-Ouest. Mais l’époque arrivée, l’on apprit que Mgr Taché
et Mgr Grandin s’embarquaient pour se rendre au chapitre des Oblats.
Mgr Faraud venait d’en être averti, quand il passa au lac Athabaska, en
route pour rencontrer, au lac la Biche, les Sœurs Grises, fondatrices de
l’hôpital de l’Extrême-Nord:
--Nous n’attendrons plus, dit-il au Père Clut. Voilà trois ans que vous
êtes évêque! Préparez-vous. Invitez les sauvages. A la mi-juillet, _au
plus tard_, lorsque je repasserai, avec les sœurs, je vous consacrerai.
* * * * *
La mi-juillet ne ramena point la caravane. Les religieuses avaient été
retardées par divers contretemps dans la prairie, et du lac la Biche au
lac Athabaska les eaux étaient devenues difficiles. Chaque jour, le Père
Clut et les Indiens sondaient l’horizon du lac, mais en vain. Si bien
qu’au crépuscule du mardi 13 août 1867, lorsque la barge, avec son
drapeau déployé, fut aperçue au bout des flots, il ne restait sur le
rivage que cinq ou six familles montagnaises, résolues à _jeûner_
jusqu’à l’impossible, «pour voir la fête». Tous les autres sauvages,
chassés par la faim, avaient repris les bois.
Il restait une seule journée entière avant le sacre.
Mgr Clut raconte à Mgr Taché comment elle se passa:
Après avoir entendu les péripéties du long voyage des Sœurs Grises,
on mit la question du jour de mon sacre aux avis. Il s’agissait de
décider si on donnerait lieu à la cérémonie le 15 août (jeudi),
fête de l’Assomption de notre glorieuse Mère, ou si on attendrait
le dimanche suivant. D’après le pontifical, nous ne pouvions
prendre que le jour d’une fête d’apôtre ou un dimanche. Cependant
une raison grave nous fit nous décider pour le 15 août: la _disette
de vivres_. Malgré mes précautions, je me trouvais dans la plus
profonde pénurie pour recevoir mes hôtes nombreux, et je n’aurais
pu les nourrir jusqu’au dimanche. Nous argumentâmes de la sorte: Si
le Souverain Pontife a donné le pouvoir extraordinaire à Mgr
Faraud de se créer un auxiliaire, il a dû lui donner les moyens
d’arriver à cette fin. En écrivant au cardinal Barnabo, pour lui
apprendre ma consécration, je fais connaître à Son Eminence ce qui
en est, lui demandant pardon si nous avions encouru des censures
sans le savoir...
Il eût été naturel que j’employasse le 14 à la retraite et au
silence. Ce fut tout le contraire. Je dus m’occuper toute la
journée de choses matérielles, payant les rameurs de Mgr Faraud, ou
faisant les préparatifs pour la fête. Une bonne partie de la nuit
dut être employée à ces ouvrages. Ayant reçu l’ordre d’aller
prendre un peu de repos, c’est sur ma paillasse que je pus méditer
aux grâces qui m’attendaient. La matinée même du 15, je fus pris
encore de tous les côtés, et c’est à peine si je pus me réserver un
quart d’heure de recueillement. Heureusement que j’avais fait une
retraite de quatre jours, au temps présumé de l’arrivée probable de
Mgr Faraud...
La cérémonie se déroula dans la pompe de la pauvreté.
[Illustration: Mgr CLUT.
_Auxiliaire du Vicariat apostolique d’Athabaska-Mackenzie_]
L’évêque consécrateur avait le Frère Salasse pour suite pontificale, et
Mgr Clut avait les Pères Eynard et Tissier pour évêques assistants. Les
Sœurs Grises s’improvisèrent sacristains et choristes. La petite
chapelle était à moitié vide. L’on croyait avoir apporté, de
Saint-Boniface, les ornements épiscopaux; mais, au déballage, il manqua
les deux tunicelles, la mitre et la crosse; et l’on ne trouva que les
uniques gants et l’anneau de Mgr Taché. Des tunicelles et de la mitre il
fallut faire le deuil. Mgr Faraud pourvut à la crosse. Avisant un petit
sapin, il l’abattit, l’écorcha et le passa au tour. Avec son couteau de
poche, il découpa la volute dans un bout de planche. Avant de se mettre
au lit, Mgr Clut badigeonna le tout en jaune argile. La crosse se
trouva presque sèche pour la cérémonie[34].
Le sacre accompli, et les agapes «à la viande sèche et au poisson sec»
finies, il importait d’éloigner, au plus tôt, Mgr Faraud, les Sœurs
Grises et leurs nautoniers. L’après-midi du 15, la nuit entière et le
lendemain virent Mgr Clut à l’œuvre d’expédier la besogne, dont on ne
sort plus, des appareillages du Nord. Le soir même du vendredi, 16, la
barge démarra, laissant l’Evêque d’Arindèle à sa solitude et à ses
dernières provisions de bouche.
* * * * *
Les deux printemps qui suivirent, 1868 et 1869, Mgr Clut alla, à la
raquette, au fort Vermillon, sur la rivière la Paix, à 500 kilomètres du
lac Athabaska, afin d’y sauver les Castors des mains du prédicant
Bompas. Au deuxième de ces voyages, il s’égara dans les bois, avec son
compagnon, Louis Lafrance--l’Iroquois qui devait être le meurtrier du
Frère Alexis.--Il marcha «onze jours, du matin au soir, aussi vite qu’il
le pouvait, par des chemins affreux, des neiges qui ne cessaient de
tomber.»
Chaque soir, mes pieds en avaient assez, dit-il. Ils étaient très
enflés et très sensibles. C’est à peine s’ils pouvaient supporter
les cordes des raquettes. Cependant, je crois que la Providence,
tout en voulant me préparer par la souffrance à la mission que
j’allais donner, ne permit pas que mes jambes s’enflassent comme
elles l’auraient dû faire, avec un pareil mal de raquettes.
L’épreuve rend fervent. Que de prières et d’actes d’amour de Dieu
n’ai-je pas fait pour implorer la grâce d’une heureuse arrivée!
A son retour à la Nativité, il trouva la bulle d’indiction du Concile du
Vatican, ainsi que l’ordre de Mgr Faraud de se rendre aux grandes
assises de l’Eglise, et d’en profiter pour faire la conquête de quelques
jeunes missionnaires français.
De vieux évêques, consacrés longtemps avant le prélat missionnaire,
mais dont les bulles étaient plus récentes que les siennes, se
trouvèrent surpris d’avoir à lui céder le pas, dans l’auguste assemblée.
Cependant, tout heureux qu’il fût d’avoir pris part au concile
œcuménique, il ne vota point l’infaillibilité pontificale. Car il dut
quitter Rome, en décembre, trois semaines après l’ouverture des séances,
afin de ne point manquer le départ des barges du Nord, au dégel de 1870.
En traversant la France, il s’occupa des «conquêtes».
Mgr Clut fut l’un des recruteurs de nos missions glaciales. Homme de
cœur, comme l’est essentiellement tout missionnaire, il faisait passer
dans ses conférences, peu châtiées dans la forme, mais d’une sincérité
d’autant plus avenante, toutes ses visions de la misère des sauvages et
des ouvriers de l’Evangile. Sa voix, aisément caverneuse, sépulcrale
s’il le voulait, aidait sa description à charger de noir des tableaux
que les réalités, d’ailleurs, eussent encore trouvés trop pâles.
Son accent apostolique fit une telle impression, au grand séminaire de
Viviers, que, sur-le-champ, trois jeunes gens se donnèrent à lui, pour
les missions du Mackenzie, et que, sans même dire adieu à leurs
familles, ils le suivirent en Amérique. Ces trois missionnaires étaient
les abbés Roure, diacre, Ladet, sous-diacre, et Pascal (futur Mgr
Pascal), minoré.
A ces recrues s’ajoutèrent, au port du départ, l’abbé Lecorre,
sous-diacre du diocèse de Vannes, gagné lui aussi par Mgr Clut, le Père
Collignon et le Frère Reygnier.
* * * * *
De passage au lac la Biche, l’évêque auxiliaire aida Mgr Faraud à couper
l’avoine et le foin d’hivernage pour les bœufs de la mission; et, sitôt
les rameurs trouvés, il repartit en barge pour le Nord, avec M. Lecorre,
le Père Roure qu’il venait d’ordonner prêtre, trois aspirants frères
convers, une jeune tertiaire Franciscaine, Marie-Marguerite, envoyée à
l’aide des Sœurs Grises du fort Providence, et Geneviève, sa compagne,
orpheline de neuf ans.
A la tête du _Grand Rapide_ de la rivière Athabaska, les métis _engagés_
se mirent en grève. Sourds aux raisons et aux supplications des
missionnaires, ils retournèrent, à travers bois, au lac la Biche, «afin
de se faire payer par Mgr Faraud», disaient-ils cyniquement.
Se lancer, sans guide, dans la chaîne des rapides, c’était la perte
presque assurée de l’approvisionnement des missions que portait la
barque, et peut-être la mort de tous. On était au 7 septembre. La neige
tombait déjà.
Nous halons notre barge pour la mettre en sûreté, raconte Mgr Clut,
et je laisse un frère et un serviteur de la mission à la garde du
bagage. La Sœur converse était tombée gravement malade et ne
pouvait faire un pas. Elle reste donc aussi avec sa petite fille.
La crainte de voir cette malade mourir sans sacrements me fait
laisser là le Père Roure, qui se dévoue pour remplir ce devoir de
charité. Puis, suivi du Père Lecorre, et de deux frères, je pars
dans le but de me rendre jusqu’au fort Mac-Murray. Chacun prend ses
couvertures et ses provisions pour cinq jours, et nous nous mettons
en route le long de la rivière. Nous voilà donc marchant tantôt sur
des pierres aiguës et coupantes, tantôt dans la boue jusqu’aux
genoux, tantôt dans d’épais fourrés, tantôt sur le bord des
précipices, tantôt sur le flanc des rochers ou des côtes escarpées.
Vers le coucher du soleil, nous étions épuisés de fatigue, nos
pieds étaient meurtris et ensanglantés; nous songions à camper,
quand nous aperçûmes la fumée d’un camp de Montagnais sur le bord
opposé. Le Père Lecorre tire du fusil. Plusieurs décharges lui
répondent. Bientôt un canot se dirige vers nous et nous traverse.
Nous sommes au milieu de sept familles chrétiennes, qui reçoivent
avec joie le grand Chef de la Prière et ses compagnons.
Ils nous procurèrent deux canots, dans lesquels nous descendîmes au
fort Mac-Murray. Sans le secours providentiel de ces embarcations
sauvages, nous aurions eu une peine incroyable à atteindre ce
poste...