Autant la crainte des responsabilités l’avait abattu, autant la

détermination de les porter ranima Mgr Faraud:

«--On me veut évêque. C’est bien. Je le serai, et non pas à demi!»

Immédiatement, il fit voile pour la France, résolu à n’en point revenir

avant d’avoir reçu la consécration épiscopale, d’avoir trouvé ressources

et sujets pour son vicariat, et même d’avoir obtenu du Pape un

auxiliaire.

Tout ce programme était rempli, lorsqu’il reprit la mer pour l’Amérique,

en avril 1865, avec les Pères Génin, Tissier, Leduc, et les Frères

Lalican, Hand et Mooney. Il emportait aussi secrètement les bulles de

son futur auxiliaire, obtenues dans les conditions que nous verrons plus

loin.

Il avait été sacré, le 30 novembre 1863, par Mgr Guibert, O. M. I. sur

le tombeau de saint Martin, l’apôtre des Gaules, dont il avait pris la

devise, devise qu’il devait si admirablement honorer: _Non recuso

laborem. Je ne refuse pas le travail_.

* * * * *

En juillet 1865, vingtième anniversaire exactement de l’arrivée de M.

Thibault, en ce même lieu, pour «l’heure de Dieu», Mgr Faraud atteignait

le Portage la Loche, limite sud de sa juridiction. Sur l’adieu à son

«ami d’enfance apostolique» prenant possession de son héritage, Mgr

Taché voulut achever son livre des _Vingt Années de Missions_:

...Mgr Faraud, arrivé à ces hauteurs du Portage la Loche, salua,

d’un côté, le diocèse de Saint-Boniface, auquel il n’appartenait

plus, mais où il avait, lui aussi, porté le poids de la chaleur et

du jour... De l’autre côté, l’Evêque d’Anemour voyait plus que la

terre promise: c’était la terre donnée, la portion de son héritage

et de son calice: terre de travail; mais le prélat, fidèle à la

devise qu’il a choisie avec tant d’à-propos et de générosité,

répétait volontiers: _Non recuso laborem..._

Un vicariat apostolique auprès du Pôle nord, ce n’est pas l’idéal

de ce que l’homme ambitionne d’ordinaire, mais bien la parfaite

réalisation des vœux de ceux qui ont été appelés à la vie

religieuse par la méditation de la sublime maxime: _Evangelizare

pauperibus misit me_.--_Il m’a envoyé évangéliser les pauvres..._

Depuis que nous sommes entrés dans la lice, tous nos efforts ont

été confondus. En nous séparant aujourd’hui, bien-aimé Seigneur,

nous n’en serons que plus unis, puisque non seulement nous

poursuivrons le même but, mais q’une égale responsabilité va

désormais peser sur chacun de nous.

En vous remettant cette portion de la vigne du Seigneur que le

Souverain Pontife vous a confiée, et que j’administre depuis douze

ans, par moi-même ou par notre commun ami, Mgr Grandin, je ne puis

qu’éprouver une profonde émotion et une vive sympathie. Je ne vous

dissimulerai pas non plus, et l’expérience permet de vous le dire,

que les splendeurs et la pompe qui entourent la dignité épiscopale

n’en écartent ni les soucis ni les douleurs. Vous vous surprendrez

plus d’une fois à regretter les heureux jours que nous avons coulés

ensemble, lorsque nous n’étions que prêtres missionnaires, et que

ni l’un ni l’autre de nous n’avait le plus léger soupçon qu’il pût

un jour échanger la croix de l’Oblat pour celle du Pontife...

Séparons-nous, Monseigneur, pour donner à Dieu et à la partie de

son église qui nous est échue en partage le peu qui nous reste de

force et d’énergie. Voyez avec quelle ardente et légitime

impatience vous êtes attendu par tous nos frères de l’Athabaska et

du Mackenzie. Ils vous appellent de tous leurs vœux. Les tribus

qu’ils évangélisent soupirent après votre arrivée, comme après une

époque de grâce et de sanctification. Allez inaugurer l’ère

nouvelle que le Seigneur, dans son infinie miséricorde, réserve aux

infortunés habitants de ces lointaines et arides régions. Adieu,

cher ami. Oui, soyons à Dieu, pour que les peuples qu’il nous a

confiés soient aussi à lui!

Mgr Faraud reprit sa vie voyageuse, malgré ses infirmités croissantes,

pendant quatre ans.

Sur la rivière la Paix, il alla jusqu’au fort Saint-Jean, au pied des

montagnes Rocheuses. Sur le fleuve Mackenzie, il meubla le pauvre

couvent bâti par Mgr Grandin, le Père Grouard et le Frère Alexis, et qui

devait recevoir les Sœurs Grises. Lui-même se rendit au-devant des

religieuses, afin de les conduire, par les rapides et les grands lacs,

du lac la Biche au fort Providence. Il demeura deux ans à cette mission,

afin de soutenir les premiers efforts des vaillantes ouvrières et de

nourrir leurs premiers orphelins.

A cette date, 1869, remettant le soin des voyages à son auxiliaire, Mgr

Clut, il vint se placer--nous savons pourquoi--au poste fixe de son long

dévouement: le lac la Biche.

Au lac la Biche, il resta vingt ans, luttant par la résignation contre

une souffrance continuelle, et gouvernant ses missions, à la méthode des

évêques du Nord, par la vigilance sur les transports, par les travaux

manuels, par les correspondances avec les missionnaires.

Ce fut durant cette période que Mgr Faraud établit le vicariat sur des

assises, restées intactes jusqu’aujourd’hui.

* * * * *

Comme Mgr Taché, il était né administrateur. Au point de vue temporel,

le principal dans un pays où tout est l’enjeu de la lutte pour la vie,

il ne se départit jamais des seuls principes de la sauvegarde: économie

et ressources assurées avant la dépense. Il ne dormait pas qu’il n’eût

retracé, dans les comptes, jusqu’à l’emploi du dernier sou.

L’incertitude est une triste base d’opération, disait-il. Je n’en veux

pas. Aussi abhorrait-il les dettes et la spéculation. A ceux qui

l’eussent poussé vers les hasards, il répondait par le _prius supputat

sumptus_--_calculer d’avance ce qu’il en coûtera_--de l’Evangile.

Redoutant les catastrophes toujours prêtes à engloutir ses œuvres, il

parvint à constituer la réserve du vicariat.[27]

L’administration apostolique, qui répartit les sujets et dirige leurs

travaux, ne le cédait en rien à l’administration temporelle. Mgr Taché,

à la mort de Mgr Faraud disait:

--Le vicariat d’Athabaska-Mackenzie est le mieux organisé que je

connaisse.

Les directions intimes que donnait Mgr Faraud à ses fils sont affaires

de famille. Retenons qu’elles en firent des religieux et des apôtres

exemplaires. Le secret profond de son succès peut cependant être révélé:

il aimait ses missionnaires. Il les aimait _maternellement_ et

_surnaturellement_, ainsi qu’il le redisait souvent, en soulignant ces

expressions, dans ses lettres. Sur le soir de sa vie, accablé de ses

douleurs, n’en pouvant plus, il écrivait encore:

Ce que je voudrais avant tout faire crier à son de trompe, c’est

que je vous aime tous d’une tendresse maternelle. Cette affection,

entée sur le Cœur de Jésus, foyer ardent et source intarissable de

l’éternelle charité, centuple mes forces. L’homme naturel me crie:

«C’est assez, dépose ton fardeau!» Et le surnaturel: «La mesure de

l’amour c’est d’aimer sans mesure et de se donner sans limites!» En

avant donc, tant qu’il plaira à Dieu![28].

Il possédait excellemment la qualité des supérieurs dans lesquels doit

se réfugier l’amour jaloux des mères. Il savait reprendre ses enfants,

dans le tête-à-tête, s’il en était besoin. Mais devant l’étranger il les

défendait de toute son âme. Du coup, ils étaient tous parfaits, et nul

ne s’avisait deux fois de trouver à redire, en sa présence, sur

quiconque d’entre eux.

Il pratiquait aussi l’art, si utile à ceux qui commandent, de faire

plaisir dans les petites choses. Il eut à demander, aux mauvaises

années, des sacrifices surhumains, des privations très dures sur des

articles nécessaires, qu’il ne pouvait acheter; mais, dans l’envoi,

ainsi tronqué, il glissait une petite friandise, très peu coûteuse,

comme un sachet de sucre pour le thé des jours de fête, un cigare pour

ceux qui fumaient, quelques gouttes de cognac pour ceux «du midi»; et le

destinataire fondait d’attendrissement, en trouvant la douceur

inattendue, dans son pauvre ballot.

* * * * *

Si l’affection «maternelle» de Mgr Faraud eut des préférences, elles

furent pour les humbles missionnaires coadjuteurs, les frères convers.

Chaque fois qu’il les revoyait, il les étreignait «à les étouffer», sur

sa large poitrine.

La plupart de nos vieux frères du Nord reçurent de lui leur formation

spirituelle et professionnelle. On les distingue toujours. Il leur

infusa quelque chose de son ardeur dévouée, se donnant tout entière dans

un ouvrage, dans un exercice de piété, aussi bien que dans une

récréation accordée: _age quod agis_--_fais ce que tu fais_.

La première question qu’il posait à ces jeunes gens, arrivant de France

ou du Canada, était:

--Savez-vous travailler le bois?

Si oui, il les utilisait bientôt. Si non, il se faisait leur professeur

en menuiserie. Avec eux, il défrichait les forêts, cultivait les champs,

prenant toujours pour lui le plus rude de la besogne, car ses douleurs

lui laissaient ordinairement l’usage de sa force athlétique. Il en

initia quelques-uns à la reliure et à l’imprimerie des livres sauvages.

La journée du travail des mains finie, il les réunissait afin de leur

apprendre les principes de la vie spirituelle et de tremper leur âme

pour les combats du Nord.

Le plus grand chagrin de la vie de Mgr Faraud lui vint de la mort

tragique d’un frère convers, le Frère Alexis Reynard. Il s’écriait, en

recevant ses restes:

«--Est-ce bien là, ô mon Dieu, ce compagnon si fidèle et si dévoué de

mes durs labeurs? Ce saint qu’on aimait et qu’on vénérait, en le voyant;

cette âme pure et candide qui attirait votre grâce sur toutes nos

missions et sur nous! S’il fallait du sang pour assurer le succès de

notre œuvre apostolique, vous ne pouviez pas en choisir de plus pur!...»

C’était en juillet 1875. Le Frère Alexis venait du lac Athabaska au lac

la Biche, afin d’y prendre de jeunes missionnaires et de les conduire

dans le Nord. Par des circonstances qu’il serait trop long d’exposer

ici, le frère fut amené à faire, à pied, les 200 kilomètres qui vont du

fort Mac-Murray au lac la Biche. Ils étaient trois: lui-même, une

orpheline, mise par Mgr Clut sous sa protection, et un métis iroquois,

venu autrefois du bas Canada, comme rameur de la Compagnie, et qui avait

capté la confiance des missionnaires. Au confluent de la rivière des

Maisons et de la rivière Athabaska, l’Iroquois tua d’un coup de fusil le

Frère Alexis, et le dévora en partie. Quelques ossements furent

retrouvés là, sous le sable. De l’orpheline, on n’apprit jamais rien.

L’Iroquois fut tué, une nuit, par un camp de Cris, qu’il essayait de

voler.

Les missionnaires considèrent le Frère Alexis comme un martyr de la

chasteté, à l’exemple de saint Jean-Baptiste.

De ce deuil, Mgr Faraud ne se consola jamais:

--La vie du Frère Alexis est assez sainte pour qu’on l’écrive,

disait-il.

* * * * *

Au lac la Biche, le vicaire apostolique continua de se dévouer aux

sauvages et métis, avec le même zèle qu’au temps de sa jeunesse

voyageuse. Les longues conversations que ces _grands enfants_ venaient

lui tenir ne lassaient pas sa patience. Il les soulageait dans leurs

misères corporelles. Le missionnaire du Nord doit se faire médecin pour

ses malades. Médecin, Mgr Faraud le fut par aptitude naturelle comme par

charité. Il tenait, et non sans succès, pour l’homéopathie, qui prône

moins d’encombrants remèdes.

Il soigna surtout les âmes. Ses catéchismes aux enfants et aux néophytes

ne chômaient pas de toute l’année. Le dimanche, il prêchait matin et

soir, en trois langues: montagnais, cris et français. Son grand signe de

croix, lent, recueilli, est resté célèbre.[29]

L’évêque des sauvages, qui se donnait si entièrement à ses missionnaires

et à ses Indiens, trouvait encore le temps d’entretenir, en conteur

charmant, les hommes de la société blanche, _traiteurs_ ou touristes du

lac la Biche, gens de haute culture de Saint-Boniface, de France,

d’Angleterre, qui se présentaient chez lui. En quelques minutes, il se

familiarisait avec son étranger, et la conversation n’avait garde de

languir. Son franc regard s’emparait de l’interlocuteur; et son coup de

poing, moins académique peut-être que convaincu, s’abattait bientôt sur

la table, pour souligner, de concert avec sa grosse et brusque voix, le

point de départ des discussions:

--C’est un fait! disait-il. C’est du fait qu’il nous faut conclure!

La vie de missionnaire est l’école des sciences pratiques,

expérimentales, les seules de ce monde.

* * * * *

De sa réclusion au lac la Biche, Mgr Faraud ne sortit que trois fois: la

première, en 1872-1874, pour aller mendier en Europe la subsistance de

ses missions; la seconde, en 1879-1880, pour une visite générale de son

vicariat; la troisième, en 1889, pour se rendre à Saint-Boniface et y

mourir.

* * * * *

Nous avons marqué le retentissement des malheurs de la France en

1870-1871, sur nos missions de l’Extrême-Nord. La menace d’être

abandonné par le Vieux-Monde décida le vicaire apostolique à oublier de

nouveau ses souffrances physiques et à vaincre, une dernière fois, la

répugnance qu’il avait toujours éprouvée de tendre la main.

Quittant le lac la Biche, à l’automne 1872, avec l’appréhension d’un

échec contre lequel son courage ne pouvait le rassurer, il laissa cet

avis à ses missionnaires:

Que chacun ménage sa soutane et sa chemise. Peut-être serons-nous

trop heureux bientôt de pouvoir nous couvrir d’un lambeau de

caribou... J’ai grand besoin de vos prières, mes enfants... Jamais

je n’avais éprouvé un si grand dégoût à me produire qu’aujourd’hui.

Mon âme est vraiment sur son Golgotha!

Il passa, en France, les années 1873 et 1874: deux années partagées

entre le lit de douleurs et les conférences publiques. Mais, loin de

l’échec redouté, il trouva les solides ressources qui allaient garantir

à son vicariat la vie et la survivance. Il écrivit, sur la fin de sa

tournée, à Mgr Clut:

«Qu’elle est généreuse, notre France!... Et dire que ce sont les régions

les plus éprouvées par la guerre qui emboîtent le pas, dans la charité!

Rien n’approcha les collectes du Nord. Il y a un rayon de villes, dont

Lille est le centre, où je n’ai jamais passé une semaine, ou même un

dimanche, sans recueillir de deux à trois mille francs; telles sont

_Cambrai_[30], Douai, Valenciennes, Roubaix, Hazebrouck, Bergues,

Dunkerque, Calais, Saint-Omer, Arras, Abbeville, Amiens. L’ouest aussi

me donna des recettes inattendues.»

Mgr Faraud rentra au lac la Biche, le printemps 1875.

* * * * *

En 1879, il se mit en route pour les extrémités de son vicariat. Il dut

renoncer à la rivière la Paix. Mais il atteignit la plus lointaine de

ses missions dans le Nord: le fort Good-Hope. Son mal empira, pendant le

retour, et le terrassa tout à fait, au fort Simpson. Il fallut le porter

ensuite du canot à la grève, et de la grève au canot, jusqu’au fort

Providence, où il passa l’hiver.

L’été suivant, 1880, il continua vers le lac la Biche. La crue des eaux

retarda tellement la barque que les vivres allaient manquer, lorsqu’on

n’en était encore qu’au confluent de la rivière des Maisons et de

l’Athabaska, tombeau du Frère Alexis. Monseigneur envoya alors Larocque,

son timonier, au lac la Biche, afin de demander secours au Père Grouard.

Il était entendu que Larocque ne pourrait mettre plus de quatre jours, à

travers le bois qu’il connaissait très bien. Mais l’insouciant métis

s’amusa à chasser. Ayant tué un ours, il festoya sur place, et n’arriva

que le onzième jour au lac la Biche. Le Père Grouard expédia

immédiatement un canot chargé de vivres, au devant de son évêque... Ce

fut par une intervention providentielle qu’on le trouva en vie. Mgr

Faraud, le Frère Boisramé et un petit sauvage, leur compagnon, ayant

continué la remonte de l’Athabaska, avaient rencontré un groupe de Cris,

qui leur avaient cédé quelques morceaux de viande sèche. Ces maigres

provisions étaient épuisées, à leur tour, et rien ne venait encore du

lac la Biche. A bout de forces, les voyageurs s’étendirent sur l’herbe

du rivage. Pendant trois jours, ils ne trouvèrent à manger que des

boutons de roses d’églantiers. Le canot sauveteur les eût même passés,

et laissés ainsi en proie à une mort certaine, si les rameurs n’avaient

aperçu une légère fumée s’élevant d’un petit feu, où le sauvageon

faisait bouillir ses souliers pour les manger.

* * * * *

Neuf ans plus tard, le lac la Biche, devenu inutile aux transports, fut

abandonné par le vicariat d’Athabaska-Mackenzie.

Cette année même, 1889, Mgr Taché convoquait ses suffragants au premier

concile de Saint-Boniface.

Mgr Faraud était tout heureux d’aller revivre quelques semaines, dans

l’intimité de son ami de jeunesse, devenu son métropolitain vénéré.

A repasser la correspondance que les deux prélats échangèrent au cours

de leur vie d’apôtres, on croirait parfois entendre saint Augustin et

Alypius. De la part de Mgr Faraud surtout, les lettres avaient été

nombreuses, longues et d’un cordial abandon. Pour lui, tout ce que

faisait Mgr Taché était bien fait, et devait être admis sans examen. Il

regardait l’évêque de Saint-Boniface comme l’Aaron dont découlait toute

vie, à travers les missions du Nord-Ouest; et, depuis les heures tant

heureuses de 1848-1849, son affection pour lui n’avait fait que grandir,

avec son admiration. Ainsi, pour nous borner à peu de lignes, ces

réflexions écrites, en 1869, au cours d’un voyage dont le but était de

visiter Mgr Grandin, à l’Ile à la Crosse:

--_Monseigneur et bien tendre ami._--J’ai quitté, hier soir, la

mission Saint-Jean-Baptiste, berceau chéri de notre enfance

apostolique, où j’eus le bonheur de vous voir pour la première

fois, vous qui deviez être la tige de tout l’épiscopat du Nord.

C’est là, vous le savez, qu’après avoir sondé toutes les richesses

que Dieu avait mises dans votre cœur sensible, tendre, généreux,

affectueux, je vous livrai le mien, alors ardent, bouillant pour le

salut des pauvres âmes confiées à notre jeunesse. Dès ce moment, je

ne fus plus simplement votre frère, mais votre ami, dans toute la

force du terme, puisque Dieu était le centre de cette amitié, dont

le salut des âmes était le rayonnement. Abstraction faite de la

différence de nos caractères, nous devînmes _cor unum et anima

una_. Vous étiez David, et j’étais Jonathas. J’avais tout à gagner

dans cette union intime, surnaturelle, et vous fort peu de choses,

si ce n’est pourtant la consolation qu’on trouve toujours à savoir

qu’on est aimé avec franchise et sincérité. Bien des hivers ont

passé sur nos têtes depuis ce temps-là; nous sommes aujourd’hui les

vieux du sanctuaire, et je me retrouve à votre égard, tel que j’ai

toujours été, avec ce quelque chose de plus fort et de plus parfait

que l’âge, la réflexion et les épreuves ajoutent aux impressions

d’une verte jeunesse.

Votre tendre amitié s’est parfois enflammée, et vous m’avez servi

des reproches fortement épicés: merci, très cher ami! Tout a

contribué à resserrer les liens déjà si forts dès le principe.

L’ami qui flatte est dangereux, même dans son amitié. Celui qui

égratigne tire le mauvais sang et sauve la vie. Dieu vous a fait

buisson ardent...

Adieu, cher Seigneur et ami. Quand reviendra le beau vieux temps du

Nord? Jamais, parce que pour qu’il revînt, il faudrait être simples

soldats, et nous sommes malheureusement capitaines. Au ciel donc,

et tout sera fini!

Lorsque, l’été 1889, Mgr Faraud descendit de la voiture, appuyé sur le

Frère Boisramé, son vieux serviteur, Mgr Taché le reconnut à peine, tant

il était voûté, délabré, vieilli. Il l’embrassa en pleurant:

--Pauvre ami, lui dit-il, que vous êtes changé!

* * * * *

Le concile de Saint-Boniface fini, et sur les représentations de Mgr

Taché, Mgr Faraud donna sa démission de vicaire apostolique et de

supérieur des missions de l’Athabaska-Mackenzie. Ce lui fut un dur

sacrifice. Il exprima le désir que l’on nommât le Père Grouard pour son

successeur. Sa prière fut exaucée. Mais il ne devait l’apprendre qu’au

ciel.

* * * * *

Espérant cependant rester toujours au service du cher vicariat, il

acheta, à Saint-Boniface, une maison dont il confectionna lui-même les

meubles, et dont il disposa les appartements en vue d’y recueillir les

vétérans du Nord, à mesure qu’ils tomberaient de vieillesse ou

d’infirmités. Il écrivait à Mgr Clut:

La maison dont j’ai fait l’acquisition est moins pour moi que pour

tous les preux, vieux, infirmes, épuisés de fatigue de notre triste

Nord. Je ne serais plus père, le jour où, par manque de prévoyance,

j’aurais exposé mes enfants, les braves des braves, à devenir le

rebut de la terre. Ils ont bien fait leur journée: payons-les

généreusement!

Lui-même comptait écouler dans ce refuge, auprès de Mgr Taché, et «en

les consacrant au salut de son âme, ses dernières années.»

Hélas! l’aube des derniers jours se levait déjà.

Il s’occupa encore, au printemps 1890, de l’expédition des effets du

Mackenzie, sans oublier même les «douceurs maternelles».

--Allez m’acheter une petite balance, dit-il, au Frère Boisramé, et

surtout qu’elle soit exacte!

Sur cette balance, il pesa scrupuleusement les trois livres de sucre par

missionnaire, que les moyens permettaient désormais d’allouer

annuellement.

De sa «maison-palais», ainsi qu’il l’appelait en riant, il ne sortait

que pour visiter Mgr Taché:

--Allons voir Alexandre, disait-il.

Mais, chez lui, tout Saint-Boniface était le bienvenu.

Dans l’oratoire qu’il avait construit et orné de ses mains, il

accomplissait, avec la ponctualité d’un novice, tous les exercices

prescrits ou conseillés par la Règle des Oblats.

Il célébra sa dernière messe, deux semaines avant sa mort. De ce moment,

un prêtre vint chaque matin offrir devant lui le saint sacrifice et lui

donner la sainte communion.

Loin de se plaindre, il se trouvait heureux de souffrir de l’immobilité

de Notre-Seigneur attaché au gibet, et se répétait la parole de Mgr de

Mazenod:

--Quand on est sur la croix, il faut s’y bien tenir!

Mais l’inaction hâta sa fin. La maladie de foie dont il souffrait, et

dont il avait ressenti l’atteinte fatale, au cours d’une ordination

qu’il faisait, le 13 juin, au collège de Saint-Boniface, répandit le

désordre complet dans son robuste organisme. Il devint somnolent, enflé,

incapable de se coucher.

M. l’abbé Messier, curé de la cathédrale et son confesseur, alla pour

l’avertir, sur l’avis du médecin:

--Monseigneur, si j’avais un paroissien dans votre état, je lui dirais

qu’il est temps de...

--Ah! C’est bien! répondit allègrement le malade, coupant la phrase.

Allons-y!

Interpellant aussitôt le Père Pascal (futur Mgr Pascal), qui était

depuis plusieurs mois son infirmier:

--Père Pascal, vite, allez me chercher les Sœurs Grises de l’hôpital,

afin qu’elles prient, pendant que vous m’administrerez. Faisons bien les

choses. On ne part qu’une fois pour l’éternité.

Ayant reçu le saint Viatique et l’Extrême-Onction, il s’absorba dans une

ardente action de grâces. On l’entendit murmurer:

--O bon Jésus, qu’on est heureux de vous avoir quand on souffre! Quelle

force, quel baume, quelle consolation pour mes souffrances!... O bon

Jésus, ce que vous faites est parfait! Je vous consacre le reste de vie

que vous me laissez!...

Puis, comme revenant d’un monde lointain, il regarda autour de lui et

aperçut les prêtres et les religieuses en larmes. Il n’avait jamais pu

voir la peine des autres, sans tout faire pour la dissiper:

--Allons, allons, dit-il, réjouissons-nous! Un chrétien doit mourir

gaiement! Qu’on me donne ma vieille pipe du Nord, et contons des

histoires!

On lui donna la pipe. Mais le dernier effort de sa joviale charité fut

d’en tirer quelques faibles bouffées. Elle tomba, inachevée.

Le lendemain, Mgr Taché, rentrant d’un voyage, trouva son cher ami sans

connaissance.

Durant les cinq jours qui suivirent, Mgr Faraud ne sembla revenir à lui

qu’un très court moment. Ce fut pour exprimer un merci à ses deux

gardes-malades, dont il trouva les mains dans les siennes. Il dit

seulement:

--Pauvre Père!... Cher Curé!...

Et son regard affectueux, allant du Père Pascal à M. Messier, accompagna

les mots.

Il expira, après trente-six heures d’une violente agonie, le 26

septembre 1890.

«Le Frère Boisramé pleura, à n’en plus finir.»[31]

* * * * *

MGR VITAL-JUSTIN GRANDIN (1829-1902)

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 14 / 40 段