J’ai jeté les yeux sur un de vos enfants, pour être mon coadjuteur

et mon successeur: c’est le R. P. Alexandre Taché, que votre

Grandeur n’a jamais vu, et qui est depuis 1846 à l’Ile à la Crosse.

Il a fait d’excellentes études classiques et théologiques, et,

depuis qu’il est employé dans les missions, il a appris deux

langues, avec la connaissance desquelles il peut évangéliser les

nations sauvages presque jusqu’au pôle. Outre cela, il sait

passablement l’anglais, langue nécessaire partout dans ce pays. Il

a réussi, au delà de mes espérances, à faire connaître Dieu aux

nations des Cris et des Montagnais.

Mgr Provencher signant cette lettre, signait, si l’on peut ainsi parler,

l’acte du baptême et du salut de toutes les nations sauvages du

Nord-Ouest. Il sauvait ses chères missions d’un naufrage, probablement

irrémédiable, que quelqu’un--qui? ami ou ennemi, inintelligent ou

malveillant? il n’importe de le savoir;--mais que quelqu’un complotait,

dans l’ombre.

Le Souverain Pontife, avisé avant le Supérieur Général des Oblats,

accédait immédiatement à la supplique; et, le 24 juin 1850, il émettait

les bulles instituant Alexandre-Antonin Taché, évêque d’Arath, _in

partibus infidelium_, et coadjuteur de Mgr Provencher, avec future

succession.

Un évêque de vingt-six ans et onze mois...

Mgr de Mazenod apprit la nouvelle, au moment où, d’accord avec son

conseil, il venait de décider le rappel de tous ses fils, des missions

du Nord-Ouest, que le _quelqu’un_ avait représentées comme un tombeau

sans retour pour sa congrégation. Aussitôt, il suspendit l’envoi du

décret, et manda le Père Taché, afin de l’entendre et de le consacrer

lui-même.

Mgr Taché écrivit plus tard, dans son livre «_Vingt Années de Missions

dans le Nord-Ouest de l’Amérique_ (1845-1865)», livre qu’il ne serait

pas indigne d’appeler _Suite des Actes des Apôtres_, une page que

l’Eglise enchâssera parmi les joyaux de sa primitive histoire:

«...Je ne parlerai pas des émotions de mon âme, lorsque je me présentai

devant notre Supérieur Général; mais laissez-moi rapporter à la

Congrégation un des entretiens dont il m’honora:

--Tu seras évêque.[26]

--Mais, Monseigneur, mon âge, mes défauts, telle et telle raison...

--Le Souverain Pontife t’a nommé, et quand le Pape parle, c’est Dieu qui

parle.

--Monseigneur, je veux rester Oblat.

--Certes, c’est bien ainsi que je l’entends.

--Mais la dignité épiscopale semble incompatible avec la vie religieuse!

--Comment! la plénitude du sacerdoce exclurait la perfection à laquelle

doit tendre un religieux!

«Puis, se redressant avec la noble fierté et la religieuse grandeur qui

le caractérisaient, il ajouta:

--Personne n’est plus évêque que moi, et, bien sûr, personne n’est plus

Oblat non plus. Est-ce que je ne connais pas l’esprit que j’ai voulu

inspirer à ma Congrégation? Tu seras évêque, je le veux. Ne m’oblige pas

d’en écrire au Pape. Et tu n’en seras que plus Oblat pour tout cela,

puisque, dès aujourd’hui, je te nomme supérieur régulier de tous ceux

des nôtres qui sont dans les missions de la Rivière-Rouge.

«Des larmes abondantes coulaient de mes yeux, les battements de mon cœur

voulaient briser ma poitrine.

--Console-toi, mon fils, me dit encore ce bon Père, en m’embrassant avec

tendresse; ton élection, il est vrai, s’est faite à mon insu, mais elle

paraît toute providentielle, et sauve les missions dans lesquelles vous

avez déjà tant travaillé. Des lettres m’avaient représenté ces missions

sous un jour si défavorable, que j’étais déterminé à les abandonner et à

vous rappeler tous; la décision était prise en conseil, lorsque j’ai

appris ta nomination à l’épiscopat. Je veux que tu obéisses au Pape, et

moi aussi je veux lui obéir. Puisque le vicaire de Jésus-Christ a choisi

l’un des nôtres pour conduire cette Eglise naissante, nous ne

l’abandonnerons pas. Je me donnerai la consolation de te sacrer

moi-même, et Mgr Guibert, qui est aussi Oblat, partagera mon bonheur.»

La consécration eut lieu, le 23 novembre 1851, dans la cathédrale de

Viviers.

* * * * *

_Sauveur des missions... Oblat toujours_: tels sont les deux titres que

nous, missionnaires religieux, ses frères, chérissons entre tous dans

l’auréole de Mgr Taché.

* * * * *

_Sauveur des missions_, il le fut, malgré lui, de par son élection. Il

le demeura, de par la mise en œuvre de ses talents et de ses vertus,

dans sa carrière épiscopale.

Avant tout, il fut l’exemple entraînant, sur le front même du combat.

Qui sait si, la vaillance de leur chef venant à leur manquer, les

premiers soldats, jetés sans y être aguerris au fort de «la lutte pour

la vie», n’eussent pas défailli!

A peine consacré, et béni par le Pape, Mgr Taché repasse l’océan pour se

rendre à l’Ile à la Crosse. Cinq hivers consécutifs le voient s’élancer

de là, à la raquette toujours, sur les 450 lieues qui relient les

missions du lac Caribou au lac Sainte-Anne, et poursuivre, de l’une ou

de l’autre de ces extrémités, jusqu’au lac Athabaska. En un seul de ces

voyages, il compte 63 nuits à _la belle étoile_. Un matin de mars, comme

il se rapproche, avec le P. Végreville, de l’Ile à la Crosse, abattu de

faim et de fatigue, il s’évanouit. Revenu à lui, il reprend la marche.

Une nouvelle défaillance se produit, dont il revient encore:

«--Vous n’avez qu’un moyen de me sauver, dit-il alors au Père

Végreville, son jeune compagnon, si je retombe: faites un trou dans la

neige et m’y ensevelissez; allez à la mission aussi vite que vous

pourrez et envoyez un homme avec des chiens pour me chercher.»

Mgr Taché s’étant évanoui bientôt pour la troisième fois, le Père

Végreville l’ensevelit, sans prendre garde qu’il était tout en sueur, et

s’en fut chercher du secours.

La sueur, en se glaçant, ranima l’évêque assez tôt pour l’avertir que

son tombeau de neige n’allait pas le défendre de la mort. Il se releva

donc afin de se réchauffer un peu en marchant.

Il allait retomber sur la glace vive qu’il atteignait, lorsqu’il aperçut

au loin l’homme et les chiens accourant vers lui.

Lors de cet incident, il y avait plus d’une année que Mgr Taché était

devenu l’évêque titulaire de Saint-Boniface. Mais il se souvenait de la

consigne de Mgr Provencher, que d’ailleurs il avait lui-même voulue:

«--Restez dans les missions du Nord, jusqu’à ce que les nouveaux

missionnaires soient au courant des affaires et de la langue... Et ce,

quand même il me prendrait envie de mourir!»

Mgr Provencher mourut en 1853, et Mgr Taché ne vint prendre possession

de sa résidence qu’en 1857.

Et encore retourna-t-il deux fois visiter à la raquette l’Ile à la

Crosse, le lac Sainte-Anne et le lac la Biche.

A Saint-Boniface, Mgr Taché continua son rôle de sauveur des missions du

Nord, en élisant Mgr Grandin pour son coadjuteur, Mgr Faraud pour

vicaire apostolique de l’Athabaska-Mackenzie, et en veillant, comme s’il

eût toujours été à lui, sur le troupeau lointain, enlevé à son bercail.

Que ne dirait-on pas du prestige qu’il exerça sur la Compagnie de la

Baie d’Hudson, et des diplomaties auxquelles il se plia, pour la garder

tolérante à l’égard des missionnaires, malgré les inhabiletés de l’un ou

l’autre de ceux-ci?

Nous avons signalé la vraiment _géniale_ conception des transports, par

le lac la Biche.

Mgr Faraud s’étant placé lui-même à cette _porte du Nord sauvage_, Mgr

Taché se fit son serviteur, son chargé d’affaires, à Saint-Boniface,

_porte de la civilisation_. Ainsi furent assurées les expéditions

annuelles. Il s’en remit, il est vrai, lorsqu’il put les trouver, à des

hommes de grande capacité et d’inlassable dévouement, tels les Pères

Bermond, Maisonneuve et Poitras; mais sans abandonner la direction

générale des entreprises. Et même, durant près de vingt ans, de la mort

du Père Bermond à la nomination du Père Maisonneuve, il fut, en

personne, le seul _procureur_ de «toutes les missions du Nord-Ouest, non

seulement de celles de son diocèse, mais de celles des vicariats qui en

avaient été démembrés.» Rien n’était assez petit pour être négligeable,

à ses yeux. Il commandait les articles, les recevait, les étiquetait,

les classait par vicariat, par mission, par missionnaire, en attendant

les charrettes à bœufs, dont il surveillait encore le chargement

jusqu’aux minimes objets.

Le dernier prodige de sa vigilance et de sa mémoire, en faveur de

l’Athabaska-Mackenzie, fut de liquider la succession de Mgr Faraud. Mgr

Faraud, doté lui-même d’une mémoire «qui n’oubliait jamais», et ne

croyant pas sa fin prochaine, s’était borné à léguer ses ressources à

son vicariat et à nommer Mgr Taché l’exécuteur de ses volontés. Il avait

remis à plus tard le soin, inutile pour lui-même, de rédiger une liste

indiquant le lieu et l’emploi des économies d’où dépendait la

subsistance de ses missions. Le rétablissement de cet état de compte fut

le tour de force de Mgr Taché. Il parvint, au prix des journées et des

nuits de plus d’un mois, à se rappeler toutes les conversations,

démarches, projets, indications dont il avait pu être le confident de la

part de Mgr Faraud, depuis 25 ans: tout fut sauvé!

«--Jamais, dit un témoin des heures partagées entre cette tâche et les

douleurs d’une maladie qui le tenaillait sans répit, jamais le

successeur de Mgr Faraud n’aurait pu venir à bout de découvrir ce qui

appartenait à ses missions. Mgr Taché mit le tout tellement au clair,

qu’en deux heures Mgr Grouard put parfaitement se rendre compte de son

vicariat...»

* * * * *

«_Tu seras Oblat_», avait dit le vénéré Fondateur!

_Oblat_, Mgr Taché le fut chaque jour plus que la veille.

Il le fut comme dignitaire de l’Eglise et chef de son diocèse, à la

manière de Salomon, donnant à sa mère Bethsabée les honneurs de sa

droite, sur le trône qu’il lui devait.

Oblat, il le fut comme évêque: «Bien des événements se sont succédé,

écrivait-il à son Supérieur Général, bien des choses ont changé autour

de moi; une chose est demeurée inaltérable dans mon cœur, c’est mon

attachement pour ma Congrégation... J’ai souffert beaucoup, mais j’ai

toujours eu la même affection pour ma mère... Vous n’avez pas de fils

plus dévoués que ceux des vôtres qui ont reçu la plénitude du

sacerdoce.»

Pour lui, la vie religieuse, qui est «la perfection de la charité par la

perfection du sacrifice», ne pouvait trouver d’épanouissement plus large

que dans cette grâce plénière du sacerdoce, qui doit clouer le pontife,

sa victime, en la place même de Notre-Seigneur, sur la croix,

symboliquement nue, de sa consécration épiscopale.

A sa croix d’évêque, il s’attacha par la sainteté grandissante de sa

vie; mais c’est sur sa croix d’Oblat qu’il contemplait le divin Modèle

de la crucifixion.

Deux fois l’année, à la fin de la retraite générale et le 17 février,

anniversaire de l’approbation de la Congrégation des Oblats de Marie

Immaculée par Léon XII, chaque profès renouvelle solennellement ses vœux

de pauvreté, chasteté, obéissance et persévérance dans l’Institut. Ces

jours-là, Mgr Taché reprenait le costume du simple religieux. En soutane

noire, et portant la croix reçue à son _oblation_, il venait parmi ses

frères, au pied de l’autel, son humble cierge à la main, redire la

formule de ses engagements perpétuels.

A l’exemple du Cardinal Guibert, de Mgr Balaïn, ce n’est pas sur sa

croix d’évêque qu’il voulut rendre le dernier soupir, mais sur sa croix

d’Oblat missionnaire. Cette croix, qui reçut le baiser suprême du grand

archevêque, missionnaire des pauvres, est vénérée à l’égal d’une

relique, au juniorat des Oblats, à Saint-Boniface.

* * * * *

Mgr Taché résista plus de vingt ans aux attaques répétées d’un mal,

douloureux parmi les douloureux, contracté dans les courses trop longues

sur les neiges du Nord, et dans les privations trop continuelles. En

1873, les médecins ne lui accordaient plus deux ans de vie: il mourut,

le 22 juin 1894. Quel fut donc son calvaire!

* * * * *

L’une de ses dernières lettres félicitait «cet ami que tout le monde

aimait», mais qu’il réclamait «le privilège d’aimer plus que tout

autre», Mgr Laflèche, à l’occasion de ses cinquante ans de sacerdoce:

«...La main qui trace ces lignes est celle qui, pendant des mois et

des mois, a pansé vos plaies et tâché d’adoucir vos souffrances. Le

cœur qui dicte ces réflexions est celui qui, depuis bientôt un

demi-siècle, remercie Dieu de vous avoir connu, d’avoir été votre

compagnon, le témoin de la vie précieuse qu’il a admirée en vous.

Vous avez été mon maître dans notre commune carrière de

missionnaires...»

La réponse de Mgr Laflèche fut de venir lui-même, un mois après, à

Saint-Boniface, prononcer, dans un flot de larmes, l’oraison funèbre de

son _ami_ de l’Ile à la Crosse.

* * * * *

MGR HENRI-JOSEPH FARAUD (1823-1890)

Mgr Faraud naquit à Gigondas (Vaucluse), diocèse d’Avignon, le 17 juin

1823.

Du sang de martyr coulait dans ses veines. Sa tante maternelle,

Henriette Faurye, religieuse du Saint-Sacrement de Bollène, avait été

guillotinée par la révolution française. En mémoire d’elle, Mgr Faraud

fut appelé Henri.

A peine l’eut-on placé à l’école de la bourgade, qu’Henri s’attirait ce

bulletin: «Brillant élève et franc tapageur.»

C’était déjà, en entier, le futur missionnaire des Dénés.

_Brillant élève_, il deviendra l’étoile des régions polaires, que ses

fils et ses successeurs n’auront qu’à suivre pour mener leur troupeau

vers le Ciel.

[Illustration: MGR FARAUD

_1er Vicaire apostolique d’Athabaska-Mackenzie_]

_Franc tapageur_, il remuera le Nouveau-Monde et l’Europe, sans ménager

le bruit, afin d’annoncer ses missions sauvages et d’établir leur

prospérité.

Comme Chicard, comme Puginier, comme mille autres, prédestinés,

dirait-on, par l’exubérance même de leur vitalité, à l’aventureux et

périlleux apostolat des missions lointaines, le jeune Henri était un

dissipé. Un jour, sa mère, femme d’énergie et de foi, lui jeta cette

parole:

--Tu ne feras jamais rien de bon!

L’impression fut celle d’un trait de feu. Madame Faraud, le remarquant,

prit son fils par le bras, l’agenouilla aux pieds de la Sainte Vierge et

le consacra à la divine Mère. Instantanément, le changement s’accomplit,

et la résolution du petit «converti» se détermina: il serait prêtre, et

il entrerait dans une congrégation dévouée à la Très Sainte Vierge.

Henri devait être toute sa vie, et jusque dans sa manière de mourir, un

de ces caractères sans partage, à l’emporte-pièce, auxquels est innée

l’horreur des demi-mesures, des «à peu près», comme de la ruse et de

l’imprécision; une âme ouverte, pensant tout haut, et se laissant

toucher jusqu’au fond, au premier abord. Elevé dans l’indifférence, il

eût fait un Paul de Tarse redoutable. Donné à Dieu, il ne pouvait que

devenir un «Apôtre des nations», un passionné de la vérité, de la vertu,

du salut des âmes.

Dans les premiers siècles de l’Eglise, les évêques de sa trempe étaient

canonisés par la voix du peuple, qui est l’une des voix de Dieu.

* * * * *

Il se livra, de toute son ardeur, à ses études, sur les bancs de l’école

apostolique (_juniorat_ des Oblats), qui s’ouvrait alors à Notre-Dame

des Lumières, et, de là, au travail spécial de sa perfection, au

noviciat de Notre-Dame de l’Osier.

* * * * *

Le 8 novembre 1846, il arrivait à Saint-Boniface, n’étant encore promu

qu’aux ordres mineurs. Mgr de Mazenod n’avait pu le retenir davantage au

scolasticat de Marseille, tant son impatience était vive d’aller «aux

missions sauvages.»

Le 8 mai 1847, il recevait l’onction sacerdotale des mains de Mgr

Provencher.

Le Père Faraud débuta par des courses dans la prairie. Mais la prairie

était trop bornée pour lui.

Ainsi arriva-t-il, en 1848, à l’Ile à la Crosse, chez M. Laflèche et le

Père Taché.

L’Extrême-Nord était devant ses pas, l’appelant de son immensité.

Il s’y élança, en 1849, pionnier de son futur vicariat

d’Athabaska-Mackenzie.

Rien ne semblait manquer au Père Faraud pour aller établir les

chrétientés nouvelles. En un hiver et un printemps, il avait appris le

cris et le montagnais. Il aimait les sauvages des bois, dont il avait

rapidement compris les mœurs et les dispositions natives; et les

sauvages le lui rendaient en affectueuse confiance. Sa culture, sa

distinction, son tact l’accréditaient auprès de l’omnipotente Compagnie

de la Baie d’Hudson. Tout était à construire par le travail manuel,

presque sans outils, sous des températures effroyables; mais il était

d’une force herculéenne, et son habileté à manier le bois et à défricher

les forêts n’avait point d’égale dans le pays. En présence d’un abatis à

équarrir, d’une maison à dresser, d’un champ à retourner, tel fut

toujours son calcul: «Cet ouvrage occuperait un homme quatre jours, donc

je le ferai en deux.» Il le faisait quelquefois en moins de temps.

Il construisit les premières bâtisses de toutes les missions du lac

Athabaska, du Grand Lac des Esclaves et de la rivière la Paix.

Pendant les quinze ans qu’il fut simple prêtre, il parcourut ces

régions, soit en canot, soit en raquettes, fondant coup sur coup les

missions de la Nativité, de Saint-Joseph, du Fort Vermillon, de

Dunvégan, et visitant dans les bois les divers camps indiens.

Sa résidence, durant cette période,--_résidence_, en langage de

missionnaire du Nord, prêtre ou évêque, veut dire: pied-à-terre, base de

voyages, lieu où l’on est censé demeurer; mais où l’on demeure moins,

parfois, que partout au dehors, à cent lieues à la ronde--la résidence

principale du Père Faraud, avant son élévation à l’épiscopat, fut le lac

Athabaska. Il écrivait, en 1859:

Depuis dix ans que je suis à Athabaska, j’ai vu mon rêve de progrès

matériel presque réalisé. La première année, je construisis une

maison et une chapelle. La deuxième, je transformai les marais en

champs et jardins. La troisième, je bâtis une nouvelle église, une

nouvelle maison, une cuisine, une étable, une autre maison pour les

_engagés_ de la mission. J’entrepris enfin une grande église, qui,

sur cette plage, peut passer pour un véritable monument, et que

j’avais terminée après quatre ans de travail.

Mais ces années de voyages, travaux et misères avaient eu raison de la

santé du Père Faraud. Lui, si indomptable jadis, le voici réduit à ne

plus se soutenir que par la résignation chrétienne. Les peines de l’âme,

s’ajoutant aux souffrances du corps, le portent à reprendre le projet,

qu’il avait autrefois conçu, de ne s’occuper que de sa propre

sanctification dans quelque solitude. Du fort Vermillon, rivière la

Paix, 15 mai 1860, il ouvre son âme à Mgr Taché:

Le moment n’est-il pas venu aujourd’hui de dire adieu au Nord? Ce

n’est plus seulement une jambe qui me fait mal (il avait contracté

une sciatique dont il devait souffrir toujours); mais les deux

jambes, les deux bras, la poitrine, les reins et la tête. _A planta

pedis usque ad verticem capilis_, je ne suis plus que rhumatisme.

Ces douleurs ont augmenté progressivement, et tendent à s’aggraver

davantage.

...Je vous dirai maintenant un secret qui vous expliquera bien des

singularités apparentes de ma conduite. Un dégoût universel naquit

chez moi, il y a longtemps, pour tout ce qui n’est pas Dieu, et ne

tend directement à sa gloire. J’avais pris la résolution de

m’enfermer à tout jamais dans un cloître, et de me retirer dans un

désert, où je n’aurais qu’à m’entretenir avec Dieu et où il serait

le témoin unique de mes actions. Je me préparai par la prière, par

le jeûne, par la mortification, à cet acte d’où devait dépendre mon

éternité. Or, un jour, en lisant les psaumes, je fus frappé de ces

paroles: _zelus domus tuæ comedit me_--le zèle de votre maison me

dévore.--J’en tirai incontinent la conclusion qu’il serait

peut-être plus dans les desseins de Dieu que je consacre les

premières années de ma vie religieuse à un ministère public, pour y

travailler au salut des autres, et que je me retire plus tard dans

un monastère. Ce fut la résolution que je pris dès le moment, me

proposant de travailler au salut de mon prochain, sans négliger ma

propre perfection. Mais je me connaissais moi-même. Je savais que

je n’étais pas homme à faire deux choses à la fois. Jusqu’à mon

arrivée à Athabaska, j’avais tenu bon. Mais là, occupé de mille

choses extérieures, n’ayant jamais assez de temps pour me

recueillir, je me trouvai, malgré moi, de plus en plus éloigné de

la piété; mon cœur devint sec et aride; j’étais si étranger à

moi-même, j’avais si peu de goût pour les choses de Dieu que j’en

tirai la conclusion que je devais être bien éloigné de Dieu, et

comme je faisais de vains efforts pour m’en rapprocher, de là

naquit une profonde tristesse qui a duré pendant huit ans

consécutifs. Pour vous dire le tout, j’avais entretenu, jusqu’à il

y a quelques semaines, le dessein de retourner en France pour me

faire trappiste ou chartreux, comme c’est notre droit. Or, il

arriva qu’un soir, tandis que je renouvelais mes vœux d’Oblat de

Marie Immaculée, une bonne petite Mère que j’avais là, sur la table

de ma pauvre maisonnette, sembla me reprocher de vouloir quitter la

société qui lui était spécialement dévouée, après avoir promis,

tous les jours, pendant dix-neuf ans, d’y persévérer jusqu’à la

mort. Je fus si frappé de cette réflexion, qu’après avoir pleuré

abondamment, aux pieds de ma petite statue, je renonçai franchement

au projet que je nourrissais dans mon esprit depuis si longtemps...

Pendant que le Père Faraud se désolait ainsi, à la manière des saints,

de ses infirmités et aridités, soupirant après le repos de son âme en

Dieu, un projet bien différent s’ourdissait entre Mgr Taché et Mgr

Grandin, son coadjuteur, réunis à l’Ile à la Crosse, en 1860.

[Illustration: MISSIONNAIRE BATISSANT SA DEUXIÈME MAISON]

Les deux évêques jugeaient le temps venu de scinder le diocèse de

Saint-Boniface, en constituant le vicariat d’Athabaska-Mackenzie. L’un

et l’autre connaissaient l’état de ruine où se lamentait le Père Faraud;

et tout, de ce côté, devait les détourner de songer à lui. Ils

s’accordèrent cependant à le proposer au Souverain Pontife.

Cela fait, Mgr Grandin partit pour l’Extrême-Nord, avec l’ordre de Mgr

Taché d’envoyer le Père Faraud du lac Athabaska à l’Ile à la Crosse,

sous le prétexte de lui procurer de meilleurs soins, mais en réalité

pour qu’il se trouvât à la portée du coup qui le menaçait.

Le Père Faraud revint donc «au cher nid de son enfance apostolique»,

quoique plus désolé que jamais de sa «décrépitude prématurée», comme il

s’en exprimait.

Il était là depuis dix-huit mois, travaillant et souffrant toujours,

lorsqu’il reçut de Mgr Taché ces lignes, datées du 4 mars 1863:

«On vient de détacher de mon diocèse les districts d’Athabaska et de la

rivière Mackenzie, pour en faire un vicariat apostolique à part. Notre

Saint-Père le Pape Pie IX connaît votre état et veut que vous en soyez

le premier évêque. Sa conviction est--et la mienne aussi--que Dieu fera

un miracle pour vous guérir, afin que vous puissiez mener à bonne fin

dans le Nord une œuvre à laquelle vous avez mis la première main, et que

vous avez continuée avec tant de courage. Soumettez donc votre tête

altière au joug, et ne me gardez pas de rancune, si j’ai contribué pour

ma part à votre promotion. Plus que tout autre, je suis convaincu que

vous êtes l’homme choisi de Dieu pour cette œuvre. Faites taire vos

appréhensions et mettez-vous sur l’autel du sacrifice.»

Les bulles de Mgr Faraud (13 mai 1862) lui conféraient le titre d’évêque

d’Anemour et de vicaire apostolique d’Athabaska-Mackenzie.

La «tête altière» faillit ne pas se courber. Il se persuadait que l’on

avait commis une erreur capable de compromettre à jamais les missions du

Nord. Il partit pour Saint-Boniface, décidé à secouer le joug. Mgr Taché

ne réussit pas à lui faire prononcer son _fiat_. Il ne put que le

décider à se rendre à Montréal afin de consulter Mgr Bourget, dont le

renom de sainteté était universel.

De Montréal, l’élu écrit à Mgr Taché:

«J’exposai naïvement et simplement mes peines, mes craintes et mes

alarmes au saint Evêque, qui me dit: «Tout le monde est convaincu que

vous seul, pour le moment, pouvez faire marcher les affaires dans ces

difficiles missions; n’accepteriez-vous que pour trois ou quatre ans,

mon avis est que vous le devriez.» J’avoue que, sans ces paroles, jamais

je n’aurais ployé la tête. Les paroles des saints ont une autorité, une

onction qui opère des prodiges.»

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 13 / 40 段