condamné à l’immobilité dans son palais, pendant que Mgr Laflèche,
l’ancien infirme, parcourra les continents et traversera les mers sans
fatigue.»
L’hiver 1847-1848 n’améliora pas l’état du malade. Les plaies
s’agrandissaient. Mais le Père Taché versait sur les souffrances de son
frère bien-aimé tous les soins de sa tendresse.
Plus tard, lorsque l’évêque des Trois-Rivières, rendu à la santé du
corps, saignera par les innombrables entailles de son âme, sous les
coups d’une infortune qu’il comparera à celle de Job, l’archevêque de
Saint-Boniface arrivera, fidèle, auprès de son ami, se prévalant de son
titre d’_infirmier_, acquis à l’Ile à la Crosse, pour répandre de
nouveau sur chaque plaie ravivée le vin et l’huile de sa charité.
Mais, à l’Ile à la Crosse, M. Laflèche ne souffrait que dans son corps.
Son âme rayonnait d’une joie paisible, qui imprégnait jusqu’à la
remuante gaieté de son confrère.
Ni l’un ni l’autre n’eussent échangé leur misère contre les lambris des
rois.
* * * * *
Au mois de juillet 1848, une voix vint s’adjoindre à ce concert
fraternel et former le «trio bienheureux»: le Père Faraud:
«--Le Père Faraud, qui nous arrive, plein de jeunesse, de force et de
bon vouloir!»
Le Père Taché «se croit au paradis de voir enfin un Oblat», et M.
Laflèche jouit du bonheur mutuel de ses compagnons religieux. Ceux-ci
proclament M. Laflèche leur supérieur régulier, et rivalisent
d’affection pour l’aimer, comme de dévouement pour le soigner.
Sauf une absence du Père Taché qui retourna au lac Athabaska, les mois
qui allèrent de juillet 1848 au printemps 1849 furent les plus heureux
de toute la vie des trois futurs évêques.
Plus ils se voyaient pauvres et sevrés du monde, dans leur «baraque»,
plus les cœurs s’unissaient dans l’indivisible charité. Le service de
Dieu et des âmes fini, les prescriptions de la règle des Oblats
observées, c’était le tour «des histoires, des rires et des chansons».
Le refrain revenait, toujours le même:
«--Vive le Nord et ses heureux habitants!»
On le chantait en toutes mesures et démesures, en lavant les écuelles de
fer blanc, en rôtissant le poisson à la broche, en croquant la viande
_sèche_, en attisant le foyer ouvert où pétillait la bûche ancestrale.
On le chantait de toutes voix: M. Laflèche en virtuose, le Père Taché
assez bien, le Père Faraud très mal. Mais tous trois du même cœur
chantaient: «Vive le Nord, et ses heureux habitants!»
Septuagénaires, les trois évêques rechanteront encore, en se revoyant,
cet _allegro_ de leur jeunesse; mais la mélancolie voilera leur accent;
et, lorsque dans leur carrière de labeur, ils s’arrêteront un instant
pour s’écrire, ils se rediront l’un à l’autre:
«--Vous souvenez-vous, cher Seigneur et ami, du temps où nous chantions:
Vive le Nord et ses heureux habitants?... Oh! qu’il est donc passé, ce
temps! _Mais c’était le bon temps!..._»
* * * * *
Brusquement, le courrier de 1849 vint briser la fête de l’Ile à la
Crosse. Deux lettres de la Rivière-Rouge: l’une du Père Aubert,
supérieur des Oblats de l’Ouest, pour les Pères Taché et Faraud; l’autre
de Mgr Provencher, pour M. Laflèche.
* * * * *
La lettre du Père Aubert disait:
La Révolution (1848) survenue en France tarira peut-être les
ressources de la Propagation de la Foi; peut-être aussi serons-nous
obligés de laisser l’œuvre commencée. Ne poussez donc pas plus
avant; mais bornez à l’Ile à la Crosse vos soins et vos travaux.
Les deux jeunes Oblats restèrent d’abord consternés. Puis, ils ouvrirent
la pauvre alcôve, que M. Laflèche avait disposée pour conserver le Divin
Compagnon de l’exil, et firent une prière. Se relevant, ils écrivirent
au Père Aubert:
La nouvelle que contient votre lettre nous afflige, mais ne nous
décourage pas. Nous savons que vous avez à cœur nos missions; et
nous, nous ne pouvons supporter l’idée d’abandonner nos chers
néophytes et nos nombreux catéchumènes. Nous espérons qu’il vous
sera toujours possible de fournir du pain d’autel et du vin pour le
Saint Sacrifice. A part cette source de consolation et de force,
nous ne vous demandons qu’une chose, la permission de continuer nos
missions. Les poissons du lac suffiront à notre existence et les
dépouilles des bêtes fauves à notre vêtement. De grâce, ne nous
rappelez pas.
La lettre de Mgr Provencher mandait M. Laflèche à Saint-Boniface, pour
«affaires très importantes».
Les Pères Faraud et Taché ne s’y méprirent pas: l’affaire importante,
c’était l’épiscopat; et ils s’en fussent réjouis pour leur ami commun,
s’ils ne l’avaient vu si triste de les quitter.
M. Laflèche partit, en juin 1849. Il ne devait jamais revoir l’Ile à la
Crosse.
«Il emportait avec lui les regrets de tous ceux qui l’avaient connu.
Estimé, respecté, chéri de tous, il put voir, aux larmes abondantes
versées à son départ, qu’il n’avait pas travaillé pour des ingrats. Ses
compagnons, plus que tous les autres, avaient été à même d’apprécier ses
aimables qualités.»
* * * * *
Dès l’automne, le Père Faraud s’en fut établir la mission inaugurée par
le Père Taché, au lac Athabaska.
Le Père Taché reprit ses voyages aux extrémités de sa paroisse de l’Ile
à la Crosse, jusqu’en 1851, date où il fut rappelé, à son tour, à
Saint-Boniface.
L’été 1849 marqua donc la séparation des trois amis. Ils se revirent,
ils s’écrivirent; mais ils n’habitèrent plus jamais ni la même cabane,
ni le même palais.
Nous devons à ces chefs des «planteurs de la foi» de redire les grandes
dates de leur vie apostolique.
* * * * *
MGR LOUIS-FRANÇOIS LAFLÈCHE (1818-1898)
Il naquit à Sainte-Anne-de-la-Pérade, province de Québec, le 4 septembre
1818.
Il enseignait la rhétorique, au collège de Nicolet, quand Mgr Provencher
le gagna à la cause de ses missions sauvages.
L’abbé Laflèche dit adieu au séduisant avenir que lui promettait sa
patrie, se fit ordonner prêtre, et partit, en canot d’écorce, le 27
avril 1844, pour la Rivière-Rouge.
Il fut douze ans missionnaire au Nord-Ouest.
Jusqu’à son départ pour l’Ile à la Crosse, il s’occupa des Sauteux.
Lorsqu’il revint de l’Ile à la Crosse, il trouva Mgr Provencher très
avancé dans ses démarches pour le faire nommer son coadjuteur.
Le vieil évêque du Nord-Ouest avait écrit à ses collègues de Québec et
de Montréal:
Celui-que je voudrais avoir, c’est M. Laflèche, que j’ai emmené
dans cette intention... C’est lui que je demanderai... Je sais
qu’il n’acceptera pas volontiers; il fera comme bien d’autres, il
pliera beaucoup pour accepter le fardeau, plus réel ici qu’en bien
d’autres places. Il passera trente ans avant que la destinée qu’on
lui prépare s’accomplisse. Il est bien instruit dans les sciences
de collège, il est studieux, il est initié dans trois langues
sauvages, parle passablement l’anglais, est doué d’un riche
caractère. Ce qu’il y a de beau en lui, c’est qu’il ne sait pas ce
qu’il est.
La demande officielle, envoyée à Rome en 1848, fut agréée; et les bulles
de M. Laflèche arrivèrent à l’évêché métropolitain de Québec.
L’élu protesta, faisant valoir ses infirmités:
Vous voulez un coadjuteur vigoureux, et je suis infirme, dit-il à
son évêque. Vous avez besoin d’un coadjuteur qui puisse parcourir à
votre place ces immenses régions, et je suis plus incapable de
voyager que vous. Durant les trois années que je viens de passer à
l’Ile à la Crosse, il m’a fallu garder la maison et laisser les
courses à mon compagnon, le Père Taché.
Voyant qu’il devait céder, Mgr Provencher garda néanmoins près de lui M.
Laflèche, et lui conféra le titre de vicaire général.
M. Laflèche se jeta dans son nouveau travail. Il devint le _factotum_ de
Saint-Boniface, sur tous les théâtres accessibles à ses forces.
En 1851, pendant l’un des voyages qu’il entreprit pour accompagner les
Métis à la chasse aux bisons, son escouade, qui comptait moins de 80
tireurs, se trouva tout à coup en face d’un camp formidable de Sioux.
Que faire contre ces 2.000 guerriers? M. Laflèche absout en hâte ses
enfants, comme s’ils allaient mourir; mais il organise également la
défense, revêt le surplis et l’étole, et, se plaçant sur une butte
dominante, il enflamme les courages et bénit sans relâche. Les Métis
reçoivent sans fléchir les bordées des balles et des flèches, et,
ripostant de leur tir rapide et précis, ils font rouler leurs ennemis
dans l’herbe, comme des buffalos abattus. A la fin, les Sioux
regardèrent «l’homme habillé de blanc sur le côteau» comme un _manitou_
immunisant ses soldats et dirigeant leurs balles, et prirent la fuite,
emportant leurs nombreux morts. Les Métis n’avaient que trois blessés.
* * * * *
Le 7 juin 1853, M. Laflèche ferma les yeux à Mgr Provencher. Il resta
encore à Saint-Boniface, jusqu’en 1856.
C’est alors que paraissant, à 38 ans, un «invalide de l’apostolat», il
dut abandonner les missions du Nord-Ouest.
Mais l’air du pays natal lui rendit la santé.
Le séminaire de Nicolet le revit comme professeur, et bientôt comme
supérieur.
A ce dernier poste, Mgr Cooke vint le prendre, en 1861, pour lui confier
les intérêts matériels du diocèse des Trois-Rivières.
Le 25 février 1867, forcé cette fois de répondre à la voix du Pape, il
fut consacré sous le titre d’évêque d’Anthédon, _in partibus
infidelium_, et de coadjuteur, avec future succession, de Mgr Cooke.
Les 31 ans d’épiscopat de Mgr Laflèche couvrirent le diocèse des
Trois-Rivières et le Canada d’une gloire impérissable.
Cet évêque fut un saint et un lutteur de la taille des Pères et des
Docteurs. Il mérita d’être appelé le Chrysostome du Canada.
Mortifié, il n’eut même pas une voiture à lui, et ses héritiers ne
trouvèrent pas cent francs à se partager. Charitable, il n’y avait pour
le rendre heureux qu’à lui annoncer qu’un infortuné se trouvait dans un
réduit de la ville, attendant du secours: il y volait. Pieux et
recueilli, on venait à sa cathédrale pour le voir prier. Eloquent, sa
voix vibrante passait du ton de l’homélie, sa prédication préférée, aux
envolées des discours d’apparat et à ces appels guerriers qui gagnèrent
à Pie IX tant de zouaves Canadiens Français. Combatif, il s’attaquait de
front à toute erreur. Educateur, il dota son diocèse de collèges et de
séminaires d’où sortirent des hommes éminents pour l’Eglise et la
société civile. De culture universelle, sa parole et sa plume couraient
avec une égale facilité à travers tous les sujets; il conversait, comme
s’il eût été de leur profession, avec un géomètre, un astronome, un
chimiste, un mathématicien, un médecin, un légiste, un agriculteur, un
politicien. Sa langue, naturellement châtiée, élégante, logique, de
belle eau française, toujours accommodée à son thème et à son auditoire,
semblait ne pouvoir tarir. La patrie Canadienne Française n’eut pas de
meilleur serviteur que lui: «Plus on est prêtre, plus on est patriote»,
disait-il.
L’âme des vertus de Mgr Laflèche fut la conviction absolue, née d’une
science profonde, et surtout d’une foi qu’il avait puisée au pays des
neiges, comme à la source voisine de l’intuition divine, parmi les
petits, les simples, les ignorants, auxquels Dieu se plaît à révéler des
clartés qu’il dérobe aux sages de ce monde.
Evêque, il composa ses armes de deux emblèmes: un canot, pour rappeler
les douze ans de vie de missionnaire, qu’il ne cessa de regretter, et
une flèche, qui voulait dire «droit au but!»
Il tomba, à l’âge de 80 ans, le 14 juillet 1898, au cours d’une tournée
pastorale, les armes à la main, comme il lui convenait. Regardant son
éternité en face, ainsi qu’il avait regardé les hommes, il s’écria:
--Quel bonheur de croire en face de la mort!
* * * * *
MGR ALEXANDRE-ANTONIN TACHÉ (1823-1894)
Les contemporains de Mgr Taché et de Mgr Laflèche s’accordent à
reconnaître que le plus brillamment doué de ces deux évêques Canadiens,
si grands et si semblables, fut Mgr Taché.
Voulant marquer par une considération frappante la force de conception
et d’action de ce prélat, Mgr Ireland s’écriait, dans son sermon de la
bénédiction de la cathédrale de Saint-Boniface, en 1908:
«--C’est grâce à l’influence de Mgr Taché que l’Ouest canadien a été
conservé à la couronne britannique. Si Mgr Taché avait voulu, le drapeau
américain aurait remplacé le drapeau anglais dans cette partie du
Canada.»
Dans la conversation, l’illustre archevêque de Saint-Paul allait jusqu’à
dire:
«--J’ai connu, en ce XIXe siècle, trois génies: Léon XIII, Gladstone
et Mgr Taché.»
[Illustration: MGR TACHÉ
_1er Evêque de Saint-Boniface_]
Le don spécial fait par Dieu à l’intelligence de Mgr Taché semble avoir
été la puissance, si rare à notre condition mortelle, de la
compréhension et de l’analyse simultanées. Son premier coup d’œil
embrassait l’ensemble d’une question abordée, tandis que sa vive
méditation en fouillait jusqu’aux derniers replis. Il avouait s’être
délibérément exercé à la «manœuvre de creuser et d’approfondir», durant
ses longues courses à la raquette, dans les déserts du Nord. Esprit
simplificateur, il dégageait rapidement son sujet des complications et
des accessoires, afin de ne régler que sur les considérations
essentielles son premier jugement, qui, d’ordinaire, était le définitif.
Merveilleusement assisté de sa mémoire, «il n’oubliait jamais ce qu’il
avait lu ou entendu; et il citait avec une exactitude étonnante les
dates et les circonstances des événements. «Ses écrits, à la phrase
transparente, à la verve variée, sagace, mordante au besoin, ses études
scientifiques, comme l’«_Esquisse sur le Nord-Ouest de l’Amérique_», ses
«_Mémoires sur l’Amnistie_», ses «_Brochures sur la Question scolaire_»,
ses discours, prononcés dans toutes les chaires du Canada et en Europe,
sa causerie enjouée, spirituelle, affable, quoique toujours réservée et
polie, tout en lui imposait et plaisait, parce que tout était mesuré, et
comme dicté «par l’éternel bon sens, lequel est né Français.»
* * * * *
Cependant la prérogative la plus riche et la plus attrayante de son âme
n’était pas la clairvoyance. C’était la bonté, la bonté qui savait
comprendre, pardonner, aimer sans égoïsme, parce qu’elle découlait d’une
sensibilité très pure. Mgr Faraud, ayant à le consoler d’un vif chagrin
qu’il avait ressenti d’une ingratitude, lui écrivait:
«Rien n’est petit chez vous, parce que tout prend sa source dans une
exquise sensibilité et une extrême générosité.»
* * * * *
Ainsi doué, Mgr Taché devait être éloquent. Il le fut. Si la clarté de
son esprit lui fournissait les raisons qui illuminent, sa sensibilité
généreuse lui inspirait les élans qui entraînent. _Pectus est quod
disertos facit._ Il était de ceux qui professent, avec Bossuet, que «la
chaleur pénètre plus avant que la lumière» et que le Dieu qui «ne
regarde que le fond du cœur» attend du prêtre qu’il n’en éclaire les
avenues que pour aller saisir la faculté d’aimer et de se dévouer dont
le cœur est le maître, et qui, mise en action dans la volonté, servante
du cœur lui-même, accomplit la donation méritoire de l’âme. Là, fut le
secret de tant de conversions opérées par son ministère, aussi bien que
le secret de ses succès auprès des foules, pour le soutien des missions.
Les anciens de Montréal se rappellent l’impression qu’il fit, jeune
évoque de l’Ouest, lorsqu’en 1861 il parut dans la chaire de Notre-Dame,
afin de plaider la cause de sa cathédrale brûlée et de sa colonie de
Saint-Boniface, ravagée elle-même, tour à tour, par deux incendies et
par l’inondation:
J’étais alors élève des Sulpiciens, dit l’un des témoins,
l’honorable juge Dubuc, j’avais hâte de voir cet évêque
missionnaire dont la réputation était déjà si grande. Il monta en
chaire. Nous étions tout oreilles. Son texte seul valait un long
sermon. Tout le monde connaissait ses malheurs. Il commença:
«_Transivimus per ignem et aquam, et eduxisti nos in
refrigerium.--Nous avons passé par le feu et par l’eau, et vous
nous avez amenés dans un lieu de consolation._» Ce texte électrisa
son auditoire à un degré que je n’ai jamais vu depuis. Dans son
langage éloquent, soutenu par une voix des plus sympathiques, il
parla de ses chères ouailles, les métis et les sauvages, disséminés
sur un vaste territoire, de ses courses apostoliques pour porter la
bonne parole à ces tribus nomades, des rudes travaux des
missionnaires, des calamités qui venaient d’affliger son diocèse.
Puis, il dit qu’ayant reçu déjà tant d’aumônes et de services de la
population charitable de Montréal, il n’avait pas eu l’intention de
solliciter de nouveaux secours; mais que des collègues et des amis
l’avaient engagé à ne pas craindre de faire un nouvel appel à sa
générosité. Et alors, avec cet accent ému qui lui était propre et
qui allait au cœur, il ajouta: «Ah! mes frères, si Dieu vous
inspire de faire quelque chose pour nos missions, donnez de bon
cœur: vous ne sauriez croire combien il m’en coûte de venir encore
une fois vous tendre la main.» Il fit cet appel dans des termes
bien plus touchants que je ne puis le rapporter. Tous les
assistants étaient saisis par l’émotion, tous donnèrent
abondamment.
La «_Vie de Mgr Taché_» a été écrite, en deux vastes volumes (1546 pages
en tout), par Dom Benoît. Rien n’y est omis. On s’y reportera. On y
verra comment l’évêque de Saint-Boniface érigea, développa et soutint sa
grande église de l’Ouest, contre tous les orages suscités par le
fanatisme sectaire et la perfidie politique; comment sa sensibilité et
sa perspicacité de pasteur l’armèrent d’une implacable énergie d’action,
de parole et de plume, contre les loups ravisseurs; comment, en dépit
des entraves, il créa les diocèses, les vicariats apostoliques, et
multiplia les paroisses, les couvents, les collèges, les hôpitaux;
comment, patriote ardent, il ouvrit à l’immigration Canadienne française
l’immensité de l’Ouest; comment, lors du transfert des Pays d’en Haut à
la Puissance du Canada, il devint, à la prière du gouvernement canadien,
le pacificateur des troubles de 1869-1870, parmi les Métis _légitimement
soulevés_ contre les spoliateurs; comment, à cette occasion, «sa
merveilleuse habileté, sa sagesse consommée et son heureuse influence»
sauvegardèrent la race française et catholique, et épargnèrent au Canada
les horreurs de la guerre civile; comment, à cette époque encore, «la
stabilité même des gouvernements semblait dépendre du poids de sa
parole»; comment il travailla, le calme rétabli, à l’organisation de
l’Université du Manitoba et du système scolaire, qui fut, grâce à lui,
«aussi parfait qu’on pouvait le désirer en un pays neutre», et qui
fonctionna de 1870 à 1890; comment ensuite il se dressa dans toute la
force de sa vieillesse, lorsqu’une loi scolaire injuste et traîtresse,
qu’on n’a pas encore rapportée, «vint détruire, en un jour, l’œuvre de
cinquante ans»; comment enfin la mort le frappa, en plein champ de
bataille, lui aussi, au lendemain du jour, où il avait écrit les
plaidoyers les plus vigoureux de sa vie, chefs-d’œuvre de dialectique et
d’éloquence, admirés et signés bientôt par l’épiscopat canadien entier,
pour le droit, pour la justice et pour la liberté.
Quant à nous, nous ne pouvons que glaner, sur le champ de neige et
d’années, remué par l’activité sans repos de Mgr Taché, quelques dates
et quelques faits appartenant à l’Athabaska-Mackenzie, dont il fut le
missionnaire d’abord, et le métropolitain ensuite jusqu’à sa mort.
* * * * *
Alexandre-Antonin Taché, descendant de Joliette, le découvreur du
Mississipi, et arrière-neveu de Varennes de La Vérandrye, le découvreur
de l’Ouest canadien, naquit le 23 juillet 1823, au manoir familial de la
Rivière-du-Loup (aujourd’hui Fraserville), en aval de Québec, sur la
rive droite du Saint-Laurent.
Ses études classiques et philosophiques faites au collège de
Saint-Hyacinthe, il entra au séminaire de Montréal, dans l’intention de
se donner au clergé séculier, le 1er septembre 1841.
Deux mois après, le 3 décembre, jour de la fête de saint
François-Xavier, sa vocation religieuse et apostolique s’alluma par un
regard.
Les missionnaires Oblats de Marie Immaculée étaient arrivés la veille de
France, à Montréal. Passant par l’évêché, pour se rendre à la
cathédrale, Alexandre les vit pour la première fois. Ses yeux
s’attachèrent sur la figure et sur la croix des missionnaires. Il était
conquis.
«--Il est de ces regards, s’écria-t-il cinquante ans après, il est de
ces regards qui ont une influence marquée sur toute une existence. Celui
que j’arrêtai alors sur les Pères Honorat et Telmon n’a pas peu
contribué à toute la direction de ma vie.»
En octobre 1844, il se présenta au noviciat des Oblats, à Longueil.
Mais une année sans se mouvoir, quoique prescrite par le droit canon,
c’était trop long pour son ardeur. A force d’instances, il obtint d’être
envoyé avec le premier Père Oblat aux missions sauvages.
Le 25 août 1845, fête de saint Louis, après «62 jours de pagayage et de
portages», le Père Aubert et le Frère Taché débarquèrent à la
Rivière-Rouge.
A la première vue du visage frais et candide, plus jeune que l’âge même
du novice, Mgr Provencher eut un mouvement de déception:
«--On m’envoie des enfants, et ce sont des hommes qu’il nous faut»,
murmura-t-il.
Le vieil évêque ne tarda pas à constater que des dehors de faiblesse et
d’enfance peuvent contenir des âmes de feu; et le mois n’était pas
écoulé, qu’il écrivait à Québec:
«--Des Taché et des Laflèche, vous pouvez m’en envoyer sans crainte!»
Le Frère Taché, sous-diacre, n’avait pas l’âge requis pour le diaconat,
lorsqu’il partit de Montréal. Il l’avait, en arrivant à Saint-Boniface.
Il fut donc ordonné diacre, le dimanche qui suivit, 31 août.
Le 12 octobre, à 22 ans et 2 mois, il était prêtre.
Cependant le noviciat, commencé à Longueil, continué, par dispense, en
canot d’écorce, s’achevait le lendemain de l’ordination sacerdotale. Le
Père Taché prononça ses vœux perpétuels, le 13 octobre, quelques
instants avant de célébrer sa première messe:
«--Je fis à Dieu le sacrifice entier de moi-même; je m’enrôlai sous la
bannière de Marie, et je promis à cette tendre mère d’être son serviteur
tout dévoué.»
Le Père Taché fut donc le premier religieux engendré à l’Eglise
catholique, dans les Pays d’en Haut.
* * * * *
Nous savons la suite de sa vie, jusqu’à 1849. M. Laflèche retourné à
Saint-Boniface, le Père Faraud envoyé au lac Athabaska, il restait seul
des «heureux habitants du Nord» de la première heure, à l’Ile à la
Crosse.
Qu’il était loin de se douter qu’il touchait déjà aux dernières heures
du «bonheur» chanté par le joyeux _trio_, dans le paradis de la neige et
de la pauvreté!
L’impossibilité de promouvoir M. Laflèche à l’épiscopat désemparait Mgr
Provencher. Il ne savait comment sortir de sa perplexité:
«--J’ai bien, disait-il, le Père Taché, qui est celui qui a _le plus de
talents_; mais il ne fait que de naître!»
La Providence, qui avait besoin de M. Laflèche pour être le Chrysostome
des Trois-Rivières, et du Père Taché pour être le saint Paul du
Nord-Ouest, ayant bouleversé les plans d’avenir de Mgr Provencher, lui
révéla, sans plus différer, ses divines dispositions.
«Bientôt il est plus frappé du mérite que de la jeunesse». «C’est un
homme de grand talent, écrit-il, connaissant le pays, les missions et
les langues.»
Puis, il est Oblat. C’est sur les Oblats qu’il faut compter pour
l’évangélisation du Nord-Ouest: n’est-il pas convenable que le chef soit
pris parmi ces religieux? Si l’évêque est Oblat, la congrégation tout
entière ne sera-t-elle pas plus étroitement liée à la grande œuvre? Il y
a une objection, une seule, les 27 ans du jeune missionnaire. Mais
«c’est un défaut dont le Saint-Siège dispense, et dont l’élu se
corrigera, même trop rapidement.»
Se convaincant de plus en plus, il en vient à cette réflexion:
«--Je pense que le Père Taché sera le plus propre à l’épiscopat: il aura
plus de détail, l’autre est un peu oublieux.»
En même temps qu’il priait les évêques du Canada d’obtenir du
Saint-Siège la substitution du nom de Taché à celui de Laflèche, Mgr
Provencher écrivait à Mgr de Mazenod, évêque de Marseille, Fondateur et
Supérieur Général des Oblats: