Les Métis semblent posséder naturellement une faculté propre aux

sauvages et que les autres peuples n’acquièrent presque jamais:

c’est la facilité de se guider à travers les forêts et les

prairies, sans aucune autre donnée qu’une connaissance d’ensemble,

qui est insuffisante à tout autre, et dont ils ne savent pas

toujours se rendre compte à eux-mêmes...

On peut ajouter qu’ils sont intelligents. Ceux qui ont eu

l’occasion de s’instruire ont montré en général des talents

distingués; et, dans les différents rangs de la société, on en a vu

remplir avec honneur les emplois qui leur étaient confiés. Ils

apprennent les langues avec une facilité étonnante...

C’est dans les voyages que l’on a lieu d’admirer leur dextérité,

sans laquelle on ne pourrait se tirer des mauvais pas que l’on

rencontre en franchissant nos vastes solitudes. Bien des officiers

du génie, ou même de génie, pourraient prendre ici des leçons

utiles...

Les Métis sont sensibles, hospitaliers, généreux jusqu’à la

prodigalité. Une heureuse disposition encore, c’est leur patience

dans les épreuves. Là où d’autres s’emportent, jurent et

blasphèment, eux rient, s’amusent et prennent le contretemps de la

meilleure grâce du monde...

Le défaut le plus saillant des Métis est, ce me semble, la facilité

de se laisser aller à l’entraînement du plaisir. D’une nature vive,

ardente, enjouée, il leur faut des satisfactions, et, si une

jouissance se présente, tout est sacrifié pour se la procurer. De

là, une perte considérable de temps, un oubli trop facile,

quelquefois, des devoirs importants, une légèreté et une

inconstance de caractère qui sembleraient l’indice naturel de vices

plus grands que ceux qui existent véritablement...

Les métis, dont parle Mgr Taché, étaient plus de 15.000, il y a

cinquante ans. Aujourd’hui, leurs descendants sont lamentablement

clairsemés, parmi les populations blanches du grand Ouest canadien. Mais

leur mission d’intermédiaire entre le prêtre de la religion rédemptrice

et les Indiens fut bien remplie.

Les survivants de Saint-Boniface, groupés en l’Association de l’_Union

nationale métisse_, l’ont rappelé dans une adresse, lue par leur

président, le digne M. Guillaume Charette, à S. G. Mgr Béliveau, le 25

juillet 1918, en la célébration du centenaire de l’arrivée de Mgr

Provencher, à la Rivière-Rouge:

Fondés au sein de la barbarie, les premiers foyers des Bois-Brûlés

(métis français) nourrissaient pourtant une tradition: celle de la

patrie légendaire de leurs pères. Exilés pour la plupart sans

retour, ils ne manquaient jamais d’évoquer, dans leurs courses et

sous le wigwam familial, la pensée du toit paternel, de parler du

pays lointain et mystérieux, et de nourrir l’espoir que leurs

enfants prieraient un jour le Dieu qu’eux-mêmes avaient appris à

invoquer dans leur enfance... Ils avaient conservé l’héritage des

enseignements reçus sur les genoux de leurs mères, là-bas, sur les

bords enchanteurs du majestueux Saint-Laurent, berceau de la

Nouvelle-France... Fidèles à la mission reçue sur la terre

laurentienne, ces avant-coureurs apostoliques ont, à leur insu,

préparé les voies de la Providence, et les prêtres vont trouver en

eux, ainsi qu’en leurs enfants, les Métis, des guides sûrs et

fidèles au milieu des dangers de toutes sortes et au sein des

tribus souvent hostiles, qui se partagent les déserts de l’Ouest...

De descendance française et catholiques, nous devenions les

auxiliaires attitrés des missionnaires, avec la charge et l’honneur

de perpétuer ici la mission de nos pères canadiens...

Canadiens et métis furent bien, en effet, les _auxiliaires_ du

missionnaire, après avoir été ses _précurseurs_, dans l’établissement de

l’Evangile. Ils furent ses guides dans les mystères de la prairie et de

la forêt. Ils furent ses maîtres dans les langues sauvages. Ils furent

parfois les sauveurs de sa vie. A chaque pas, depuis l’origine jusqu’à

nos jours, l’histoire des missions du Nord-Ouest, du Nord et de

l’Extrême-Nord retrouve leurs traces vives dans les chemins de la foi,

comme dans les chemins de neige.

* * * * *

Si M. Thibault alla vers les tribus lointaines du Nord, ce fut à la

demande d’une délégation française envoyée, en 1840, à Saint-Boniface,

par les Indiens du versant est des montagnes Rocheuses, et conduite par

un Piché. De Saint-Boniface à Edmonton, il eut pour guide et serviteur

un Laframboise; et, d’Edmonton aux montagnes Rocheuses, un Gabriel

Dumont. En 1844, lorsqu’il se trouvait chez les Montagnais du lac Froid,

il fut amené à visiter le lac la Biche. Comment? Il va nous le dire:

Un vieux Canadien, Joseph Cardinal, natif de Saint-Laurent, près de

Montréal, vint me prier de me rendre au lac la Biche, où sa

famille était réunie pour m’attendre. Que ne peut le souvenir de

l’enfance! Précieuse impression puisée sur le sein maternel, et

gravée en caractères ineffaçables au cœur de l’homme! Ce bon

vieillard, écrasé sous le poids de ses quatre-vingt-huit années, me

guida à travers les bois et mille embarras difficiles à franchir,

jusqu’au lac la Biche, à dix journées de marche à pied. J’y

rencontrai une quinzaine de familles qui me reçurent avec une

reconnaissance infinie. Tous se confessèrent plusieurs fois et

furent assidus aux exercices de la mission qui durèrent quinze

jours.

Au grand rendez-vous du Portage la Loche, M. Thibault trouva un métis de

la nation dénée, qui, après sa conversion, gagna la reconnaissance de

tous les missionnaires de l’Athabaska-Mackenzie.

C’était un vieillard à barbe longue--frappante exception chez les

métis--et toute blanche depuis longtemps. On le connut sous les noms de

vieux Beaulieu, patriarche Beaulieu, patriarche de la rivière au

Sel.[23]

Les prouesses de ce Beaulieu charpenteraient un roman de réalité, aux

contrastes extrêmes, et qui s’intitulerait admirablement, lui aussi, _Du

Diable à Dieu_.

Il ne sut jamais son âge. Mais il dut dépasser le siècle, car il ne

mourut qu’en 1872, et il se souvenait d’événements bien antérieurs à

l’arrivée de Sir Alexander Mackenzie, que son père, François Beaulieu,

avait conduit aux bouches du Mackenzie, en 1789, et à l’océan Pacifique,

en 1793.

Sa mère, une Montagnaise, l’éleva dans le paganisme.

La force colossale dont il était doué fut mise à prix par les compagnies

rivales, qui lui offraient la présidence de leur escouade de _boulets_

(_bully_), espèce d’_hommes-bœufs_, policiers aux poings de fer,

bretteurs d’attaque et défense dans les assauts qui se livraient aux

fourrures des sauvages.

Beaulieu était le _boulet_ de la Compagnie du Nord-Ouest (les Français),

sur le Grand Lac des Esclaves, en face du poste de la Compagnie de la

Baie d’Hudson (les Anglais), lorsque son _bourgeois_ fut trouvé noyé

dans la baie qui séparait les deux établissements. On crut à un

assassinat, inspiré par la jalousie commerciale, et Beaulieu fut député

pour la vengeance.

Le soir venu, il part en canot d’écorce, seul, avec son fusil à pierre,

et aborde sous la fenêtre de la cabane. A travers le _parchemin_, il

remarque le bourgeois, entouré des _engagés_, et fumant paisiblement sa

pipe, les pieds au feu de l’âtre. D’un coup d’épaule, il fait voler la

porte. L’instant d’après, le bourgeois tombe foudroyé. Beaulieu se met

aussitôt à recharger son fusil; mais tous les bras se jettent sur lui.

Garrotté, il défie encore ses hommes et les insulte.

--Tais-toi, lui dit alors le commis, subalterne de celui qui était

étendu là, dans sa mare de sang. Dis-nous quel salaire il te faut, et

sois notre _bully_! Nous te voulons! Ne retourne pas avec ces chiens du

Nord-Ouest. Allons, vite! Fais ton prix, et nous te délions!

Beaulieu accepta le marché et ne quitta plus la Compagnie de la Baie

d’Hudson. On ne fit plus prestement aucun empereur romain.

Sa qualité de métis, son intelligence, sa force et sa brutalité lui

avaient valu d’être choisi pour chef par les sauvages de la région. Tout

tremblait devant lui. De temps à autre, afin d’entretenir la terreur de

son prestige, il surgissait dans un camp indien; d’un coup de son

coutelas, il fendait la paroi d’une loge afin d’y entrer debout; et, en

quelques secondes, il poignardait l’assemblée, figée d’épouvante. Il en

voulait particulièrement aux Plats-Côtés-de-Chiens, parce qu’ils avaient

tué son frère.

--Tiens, regarde, disait un de ces Indiens au missionnaire du fort Rae,

en se penchant sur l’anfractuosité profonde d’un rocher, regarde, là, au

fond, la forme de ce crâne et de ces épaules, sous la mousse. C’est mon

père. Beaulieu l’emmena à la chasse. Arrivé ici, il l’attacha à cet

arbre que tu vois. La semaine suivante, il repassa. Mon père était mort,

et Beaulieu jeta son corps là, dans le grand trou.

Don Juan du désert, il eut jusqu’à sept femmes en même temps, et jamais

moins de trois. Les Dénés étaient polygames, chacun s’adjugeant autant

d’épouses qu’il en pouvait nourrir.

* * * * *

De Dieu, de la religion, Beaulieu ne savait rien. Il ne se rappelait que

vaguement ce que lui avait dit son père; et ces notions restaient

confondues, en son esprit, avec les superstitions païennes, sans

éveiller sa conscience.

Un printemps, arriva au fort Résolution, pour être placé sous ses

ordres, un jeune Canadien français, de Montréal, nommé Dubreuil, homme

doux, charitable, obéissant, toujours respectueux de ses maîtres. Cela

frappa Beaulieu. Il l’observa. Surpris de le voir s’agenouiller, matin

et soir, auprès de sa couchette, intrigué du grand signe de croix qui

commençait et finissait cette cérémonie, il voulut s’informer. Dubreuil

lui dit qu’il priait le bon Dieu et la sainte Vierge Marie.

--Mais est-ce que moi aussi, je pourrais connaître Dieu et la sainte

Vierge, et les aimer, et les prier, demanda-t-il?

Dubreuil put commencer à instruire sur-le-champ son fougueux

catéchumène, et il vit bientôt se débattre sous les étreintes du

paganisme et de sa nature demi-sauvage une âme droite, avide de la

vérité.

Sur ces entrefaites, on apprit que M. Thibault se disposait à venir au

Portage la Loche.

--C’est lui qui est le prêtre, l’homme de la prière, dit Dubreuil. Va le

rencontrer. Il te dira ce qu’il faut faire pour servir le bon Dieu et

pour sauver ton âme.

Beaulieu équipa le plus long et le plus large de ses canots d’écorce, le

remplit de ses femmes et de ses enfants, et partit pour le Portage la

Loche, emmenant à sa suite tous les Indiens qu’il avait trouvés en état

de faire le voyage.

La conversion de Beaulieu fut complète. Le reste de sa vie fut consacré

à une pénitence et à un apostolat ininterrompus. Il se constitua le

protecteur, le serviteur, et souvent le pourvoyeur des missionnaires du

lac Athabaska et du Grand Lac des Esclaves. La rivière au Sel, sa

résidence depuis son baptême, se trouvait à mi-chemin entre ces lacs. De

chez lui, il allait au-devant du Père. Rien n’était trop beau, ni trop

riche pour le missionnaire devenu son hôte. Il lui gardait un logement,

une chambre-chapelle. Il se faisait sacristain, répétiteur et

commentateur des sermons. Le P. Gascon apprit de lui le montagnais, et

Mgr Grandin alla se perfectionner dans cette langue, à la rivière au

Sel. Beaulieu vénérait spécialement Mgr Grandin, et Mgr Grandin vénérait

Beaulieu. Le prélat lui bénit, en 1861, une grande croix, sur un cap de

la grève. A cette croix, Beaulieu fit son pèlerinage quotidien, jusqu’à

sa mort. Par les froids les plus rigoureux, on l’y voyait agenouillé,

tête nue, récitant son chapelet pour les morts de la tribu, pour sa

famille, pour tous ceux surtout auxquels il avait fait du mal. Il

pleurait tous les jours sur ses fautes passées. Mgr Faraud disait qu’il

avait reçu, avec sa conversion, le don des larmes, qui fut le privilège

de plusieurs saints.

--Ah! que n’ai-je connu plus tôt le bon Dieu, répétait-il! Comme je

l’aurais aimé! Pardon, mon Dieu, pour mes péchés!

Une des pratiques de son expiation fut la charité envers les pauvres. Il

recueillait les orphelins, pour en faire de bons chrétiens et de bons

chasseurs. Une centaine de ces petits lui durent leur salut, avant

l’arrivée des Sœurs Grises.

Sur ses derniers jours, il se fit transporter dans les lieux témoins de

ses anciens désordres, afin de faire _apologie_, comme il disait, pour

ses scandales.

* * * * *

Un des fils du patriarche Beaulieu, Pierre, qui vit encore au Grand-Lac

des Esclaves, nous a raconté la scène du Portage la Loche, à laquelle il

se souvenait d’avoir assisté avec son père, en 1845. Dans une grande

tente en branchages, construite par les Montagnais, M. Thibault avait

prêché, chaque jour, matin, midi et soir. Instruits de leurs devoirs,

les Indiens avaient renvoyé leurs femmes illégitimes, tout en leur

promettant de les nourrir, si elles ne se mariaient pas. Tous

sollicitèrent le baptême; mais le missionnaire ne le donna qu’aux

enfants et aux adultes les mieux préparés. Puis, il promit aux

Montagnais qu’il reviendrait à eux, l’année suivante.

* * * * *

Reparti, en effet, du lac Saint-Anne, le 4 mars 1846, pour le Portage la

Loche, et, il l’espérait même, pour le Grand Lac des Esclaves, M.

Thibault trouva sa route jalonnée d’infortunes. Il «marcha plus de deux

mois pour faire un trajet de douze journées».

Il ne put dépasser l’Ile à la Crosse, où l’attendait le désastre de la

calomnie. Une langue satanique avait dit à ses néophytes:

Vous êtes bêtes, vous, Montagnais, d’écouter M. Thibault, qui

cherche à vous baptiser pour avoir une grosse pièce d’argent à

chaque personne qu’il baptise. La _prière_ n’est pas faite pour

vous qui êtes noirs, mais pour ceux que Dieu a faits avec de la

terre blanche. Vous allez tous faire pitié: les maladies vont vous

prendre; vous allez mourir... M. Thibault se rit de vous et se

vante de vous avoir dupés. Ne l’écoutez plus. Du reste, il a été

assassiné par les Pieds-Noirs...

«Ces noirceurs volent de bouche en bouche, écrit M. Thibault, et ce

pauvre peuple frappé de stupeur est dans un état de trouble et d’anxiété

que je ne puis dissiper, parce que mon arrivée tardive les a fait se

disperser...

«Ainsi je me trouve dans l’obligation pénible d’abandonner le projet que

j’avais formé de me rendre jusqu’au premier fort de la rivière

Mackenzie. Je n’ai point de guide, ni d’interprète. Avec mes chevaux

exténués, qui refusent d’avancer, je n’arriverais pas au rendez-vous

fixé pour rencontrer les sauvages, et je me verrais, comme ici, à chaque

poste intermédiaire, dans une solitude qui dévore le cœur du

missionnaire.»

* * * * *

M. Thibault retourna donc, «pleurant dans son cœur», au lac Sainte-Anne.

Son humilité lui cachait que ses larmes jetaient sur le champ de son

apostolat la rosée qui lui manquait encore, et qu’ainsi s’achevait son

rôle de _planteur de la foi_ dans l’Extrême-Nord.

Il avait semé en 1845, arrosé en 1846. Aussitôt Dieu donna la

croissance.

Cette année même 1846, en effet, l’Eglise catholique prit possession

définitive de la nation _dénée_ par M. l’abbé Laflèche et le Père Taché,

qui arrivèrent de Saint-Boniface à l’Ile à la Crosse, deux mois après le

départ attristé de M. Thibault.

M. Laflèche fut le dernier des prêtres séculiers, et le Père Taché le

premier des Oblats de Marie Immaculée qui eurent l’honneur d’aller

porter si loin la parole de Dieu.

* * * * *

Certes, ils ont valeureusement combattu, les prêtres séculiers

missionnaires. Mais ils étaient trop peu--douze en 26 ans--; et

l’assurance du renfort ne pouvait leur être donnée. Il manquait à leur

phalange les secours et les soldats de réserve que les congrégations

organisées peuvent promettre. C’est pourquoi Mgr Provencher désira des

religieux. Il chargea de cette cause Mgr Bourget, évêque de Montréal.

Tous deux cherchaient des Jésuites. Ils trouvèrent des Oblats.

Les Missionnaires Oblats de Marie Immaculée arrivèrent à Montréal en

1841, et à Saint-Boniface en 1845.

* * * * *

Il ne nous sied pas d’apprécier l’œuvre générale de nos confrères dans

le territoire qui fut longtemps l’unique diocèse du Nord-Ouest. Mais la

voix la plus autorisée, celle de Mgr Béliveau, archevêque actuel de

Saint-Boniface, a daigné le faire, au cours de sa lettre pastorale,

annonçant les fêtes du centenaire de Mgr Provencher (1818-1918). Nous en

remercions Sa Grandeur, et nous nous permettons de retenir, pour nous

encourager à plus de vertus, ses réconfortantes paroles:

«En ce centenaire de la fondation de l’Eglise de Saint-Boniface, il

nous incombe d’envoyer un message de religieuse gratitude au siège

épiscopal de Québec qui nous donna le premier évêque et aux

différents diocèses détachés plus tard de ce centre. C’est de la

Province de Québec que vinrent les ouvriers de la première heure;

c’est d’elle que sont accourus la plupart de ceux et de celles qui

travaillent encore à l’œuvre de Dieu dans nos pays de l’Ouest.

«A Dieu ne plaise que nous voulions reléguer dans l’ombre les

vaillants missionnaires venus de l’ancienne mère patrie. Ici, comme

sur toutes les plages du monde, la noble France resta fidèle à son

esprit apostolique, et c’est vers cette terre classique du

dévouement que le premier évêque de Saint-Boniface tourna les yeux

pour assurer, par de nouvelles recrues de missionnaires, la

conservation et le progrès de son œuvre...

«En 1845, l’objet de ses désirs était réalisé, et le Rév. Père

Aubert, accompagné du Frère Taché, débarquait à Saint-Boniface.

«Le vieil évêque, courbé sous le fardeau des infirmités plus encore

que sous celui des ans, put alors entonner son _Nunc dimittis_.

L’avenir de ses missions était assuré.

«Combien il nous est doux, à nous humble successeur du premier

évêque de Saint-Boniface, de reconnaître hautement le mérite de la

Congrégation des Oblats de Marie Immaculée dans le développement

donné à l’œuvre de Mgr Provencher! Si ce grand évêque fut vraiment

le fondateur de notre église, on peut affirmer, sans crainte, et il

faut le proclamer en toute justice, que les Oblats ont partagé de

la façon la plus glorieuse les honneurs de cette fondation. Sans

eux, qui peut dire ce que serait devenue une œuvre si laborieuse,

et qui avait coûté au premier évêque de Saint-Boniface tant de

sacrifices!

«Les Oblats ont été dans toute la force du terme les missionnaires

de l’Ouest, et les églises florissantes, nées sous leurs pas,

organisées par leurs soins, fécondées par leur dévouement, ne

sauraient le reconnaître trop hautement.

«La devise de leur Congrégation est celle du divin Maître:

_Evangelizare pauperibus misit me. Il m’a envoyé évangéliser les

pauvres._ Par quelle merveilleuse application elle s’est ici

réalisée! Quoi de plus pauvre à tous les points de vue que ces

immenses régions de l’Ouest canadien! Il fallait des apôtres au

cœur de feu pour porter le flambeau de la foi dans les glaces des

grands lacs du Nord-Ouest, et jusqu’au pôle nord...[24]»

[Illustration]

CHAPITRE VII

BERCEAU D’ÉVEQUES

_L’Ile de la Crosse.--«Vive le Nord et ses heureux habitants!»--Mgr

Laflèche, évêque des Trois-Rivières.--Mgr Taché, archevêque de

Saint-Boniface.--Mgr Faraud, vicaire apostolique

d’Athabaska-Mackenzie.--Mgr Grandin, évêque de Saint-Albert._

C’est à Bethléem, dans la nuit la plus froide de l’hiver oriental, dans

l’étable la plus misérable de la Palestine, que naquit au vieux monde le

Pontife des pontifes. C’est à l’Ile à la Crosse, la plus glaciale, la

plus pauvre et la plus lointaine, alors, des missions du Nouveau-Monde,

que naquirent à l’épiscopat quatre grands évêques du Canada, futurs

pasteurs d’églises magnifiques: Mgr Laflèche, Mgr Taché, Mgr Faraud, Mgr

Grandin.

Sur Mgr Laflèche devait reposer l’église des Trois-Rivières; sur Mgr

Taché, l’église de Saint-Boniface; sur Mgr Grandin, l’église de

Saint-Albert; sur Mgr Faraud, l’église d’Athabaska-Mackenzie.

* * * * *

M. Laflèche, prêtre séculier, et le Père Taché, Oblat de Marie

Immaculée, arrivèrent les premiers au Bethléem du Nord.

«--Allez, leur dit Mgr Provencher, répondant aux sollicitations de M.

Thibault, allez vers les tribus nouvelles qui se lèvent à la lumière de

la foi; allez aussi loin que vous le pourrez.»

Ils partirent de Saint-Boniface, le 8 juillet 1846. Ayant remonté, en

barges et canots, les 400 lieues de lacs et de rivières que nous savons,

ils s’arrêtèrent, le 10 septembre, à l’Ile à la Crosse, point de

ralliement d’un district «presque aussi étendu que la France entière, où

erraient des sauvages montagnais et cris, dont le nombre ne s’élevait

pas à deux mille.»

Ils décidèrent que là serait le centre de la première paroisse de

l’Extrême-Nord, et ils dédièrent la mission à saint Jean-Baptiste,

Patron des Canadiens Français.

Aussitôt, ils poursuivirent l’évangélisation entreprise par M. Thibault.

Comme il était trop tard pour bâtir, ils acceptèrent l’invitation du

_bourgeois_, le bon M. Mackenzie, et s’installèrent dans la petite

chambre qu’il leur offrit.

Les voilà, tous deux, sous la conduite d’un Indien aveugle et qui ne

sait pas le français, à l’étude du montagnais et du cris. Le sauteux,

qu’ils avaient appris ensemble, l’hiver précédent, à Saint-Boniface, ne

pouvait leur servir.

«--Le cris n’est pas une langue difficile, observe le Père Taché; mais

le montagnais, quant à la prononciation, surpasse tout ce que j’avais

imaginé de difficulté.»

«--On craint de se déraciner la luette, ajoute M. Laflèche, tant il faut

que la langue fasse de contorsions dans la bouche.»

* * * * *

A l’approche du printemps 1847, avant la fonte des neiges, le Père

Taché, laissant à M. Laflèche, dont la santé était plus frêle, le soin

de garder la résidence, se dirigea sur le lac Vert, à 50 kilomètres au

sud, afin de baptiser un vieux chef cris gravement malade.

Quinze jours après son retour de cette expédition, il reprit les

raquettes et courut au lac Caribou, à 160 kilomètres au nord-est. Il

arriva parmi les Montagnais de ce poste, le 25 mars, jour de

l’Annonciation. Le bonheur qu’il éprouvait à comparer sa mission de

premier messager de la Bonne Nouvelle chez ces païens, avec celle de la

divine Marie, lui fit oublier sa fatigue.

Après trois mois d’absence, il rejoint son «angélique compagnon», ainsi

qu’il appelle M. Laflèche. Il le trouve occupé à construire leur

maisonnette et à défricher le petit jardin.

Le 20 août, il s’embarque «dans un petit canot, avec deux sauvages et un

jeune métis», pour un voyage de 360 kilomètres au nord, jusqu’au lac

Athabaska[25].

De retour, le 5 octobre, à l’Ile à la Crosse, il voit la maisonnette

presque finie et couverte de terre; mais «encore toute ouverte au froid,

à cause des interstices béants entre les troncs d’arbres qui formaient

les murs.»

Tous deux se mirent au _bousillage_.

Mais voilà, écrit le Père Taché, voilà que l’air extérieur,

mécontent de ce que nous lui refusons l’hospitalité, entreprend de

se venger: il se niche dans la cheminée et nous renvoie au nez

toute la fumée. Après quinze jours, nous étions à la veille d’être

métamorphosés en jambons, ce qui nous décida à construire une autre

cheminée... Nous étions chez nous, pauvres et dénués de tout, mais

heureux de notre sort... Le bonheur et la satisfaction qui,

souvent, n’habitent point les palais des grands, règnent dans notre

cabane.

Mais il lui faut ajouter aussitôt:

Comme compensation de ces jouissances, la santé de M. Laflèche se

trouva très compromise. Un travail excessif avait développé un mal

opiniâtre. Le rhumatisme dont il souffrait déjà se changea en

bosses, puis en plaies aussi incommodes que pénibles.

De son côté, M. Laflèche attribuait gaiement son mal «à la paresse qui

l’avait retenu sédentaire, tout l’été, à l’Ile à la Crosse.»

Pour me punir, le bon Dieu m’envoya un rhumatisme qui me tourmenta

longtemps, et pour m’empêcher d’oublier la leçon, il a eu soin, en

le retirant, de me laisser boiteux.

Il boita toujours, et ce fut sa consolation de conserver, jusqu’au seuil

de son éternité, ce stigmate de son apostolat dans les missions

sauvages.

A mesure que M. Laflèche s’affaiblissait, le Père Taché se fortifiait.

C’était déjà le «voyageur infatigable qu’il n’était pas commode de

dépasser sur la route», et pour qui «les raquettes, comme les canots,

semblaient n’avoir que des charmes.»

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 11 / 40 段