Aux _caribous_ (rennes), il ne fallait pas songer. Leurs troupeaux ne

fréquentaient plus, depuis des années, ces parages du Grand Lac. De

plus, c’était l’époque de leur retour à la mer Glaciale. Des sauvages

arrivés de l’est du lac, à 500 kilomètres du fort, avaient dit que les

bois favoris des rennes pour leur hivernement étaient désertés.

La pêche sous la glace n’avait jamais été si misérable. Les frères

Kérautret et Meyer, qui étaient allés se loger sur un îlot lointain,

avaient pris quatre truites en dix jours, avec leurs 70 hameçons tendus

ensemble, sur un long espace, dans l’eau profonde. La visite de ces

hameçons avait même failli être fatale au Frère Meyer. S’avançant, un

matin, dans la brume qu’écrase toujours un froid de plus de 40 degrés

centigrades, il n’aperçut pas une large crevasse qui s’était formée

pendant la nuit et il y tomba. Il ne dut son salut qu’au long manche

d’un outil, destiné à creuser des bassins, qui se posa en travers sur la

glace, et auquel il se trouva suspendu par les mains.

Cependant les réserves achevaient de s’épuiser. Cent orphelins, dix

sœurs et autant de pères et frères ressentaient les premiers

tiraillements de la faim.

Un soir, le Père Duport, supérieur de la mission, n’en pouvant plus

d’inquiétude, alla au réfectoire, où il trouva les enfants attablés

autour de petits morceaux rôtis des derniers poissons. Prenant l’air

mécontent, il dit:

--Mes enfants, si nous sommes dans la misère ce n’est pas la faute de

nos Frères: ils ont tout essayé; ni de vos bonnes Sœurs: elles ont tout

sacrifié pour vous. C’est votre faute, à vous!

Plusieurs crurent qu’on leur reprochait de manger trop et se mirent à

sangloter.

--Ce n’est pas cela, reprit le Père supérieur. Si je suis fâché, très

fâché, c’est que vous ne priez pas saint Joseph avec assez de ferveur.

Voilà ce que je veux dire.

Sur cette explication, tous les petits se lèvent et promettent de prier

«de toutes leurs forces».

La Sœur supérieure, mise en demeure de fixer le nombre des caribous,

répond qu’il en faut cent, _pas un de moins_.

--Eh bien, mes enfants, à genoux!

Une nouvelle neuvaine commence, séance tenante, pour sommer saint Joseph

de procurer les cent caribous.

Le surlendemain, c’était la fin des vivres.

Le Père Duport fit venir les deux chasseurs _engagés_ de la mission:

--Attelez tout de suite vos chiens, et partez.

Les sauvages haussèrent les épaules:

--Mais tu sais bien comme nous, Père, qu’il n’y a rien, plus rien. C’est

impossible.

--Partez, vous dis-je. Allez nous tuer cent caribous, pas un de moins.

Saint Joseph nous les doit, puisqu’il nous les faut et que nous les lui

demandons. Il vous les enverra.

[Illustration: RENNES (CARIBOUS)]

Tout à fait certains qu’ils allaient à un échec, mais payés pour cela,

les deux hommes partirent.

Ils n’avaient pas marché deux jours, courte distance pour nos pays,

qu’une armée innombrable de rennes débouchait sur le lac, devant eux, et

venant de l’est, à l’encontre de toutes les lois suivies, de mémoire

d’Indien, par ces animaux nomades.

Abasourdis de voir si subitement, et en ces lieux, plus de caribous

qu’ils n’en avaient jamais rencontrés à la fois, les chasseurs se

ressaisissent, se mettent en position, et procèdent à l’exécution de la

bande, qui détale sur le flanc. Un renne tombait, et deux parfois, à

chaque balle de leur puissante carabine. Le troupeau dispersé, les

Indiens s’en furent compter les morts.

Il y en avait cent trois.

C’était au moment même où les sœurs et leurs orphelins, réunis à la

chapelle pour la neuvaine, suppliaient saint Joseph, «dans une prière à

fendre l’âme», de donner vite les cent caribous, pas un de moins.

* * * * *

Le Père Duport, qui nous rendit compte lui-même de ce «haut fait» du

cher saint du Mackenzie, finissait par cet avis, auquel c’est notre

bonheur de nous conformer toujours:

«Si vous avez quelquefois un petit mot à adresser à vos auditeurs sur la

puissance et la bonté de saint Joseph, n’oubliez pas de nous citer en

exemple, car je suis persuadé, et ce n’est pas d’aujourd’hui, que c’est

_lui_ qui nous soutient et nous fournit largement tout ce qui est

nécessaire à notre subsistance, dans ce vaste désert glacé. Nous l’avons

prié souvent dans nos différentes entreprises; et, à sa gloire, je dois

dire que nous avons toujours été exaucés.»

[Illustration: LA SAINTE MESSE SOUS LA TENTE]

CHAPITRE VI

L’HEURE DE DIEU

_1845.--Les pionniers de l’apostolat.--Mgr Provencher.--M. Thibault

dans le Nord.--Le rendez-vous du Portage la Loche.--Fondation de la

mission de l’Ile à la Crosse.--La scène du Portage, décrite par M.

Thibault.--Les précurseurs du missionnaire.--Les Métis.--Le

Patriarche Beaulieu.--Du Diable à Dieu.--Larmes de M.

Thibault.--Les Missionnaires Oblats de Marie Immaculée._

L’heure de Dieu pour la conversion de la nation Dénée sonna en 1845. Ce

fut M. l’abbé Jean-Baptiste Thibault qui répondit à son appel.

La rencontre des représentants de toutes les tribus de l’Extrême-Nord

avec le missionnaire eut lieu au Portage la Loche. Elle dura six

semaines.

M. Thibault était l’un des douze prêtres séculiers qui furent les

pionniers de l’apostolat dans le Nord-Ouest, et qui eurent pour champ

d’évangélisation un territoire dix fois plus grand que la France.[20]

Ces douze apôtres, recrutés dans l’Eglise de Québec, de 1818 à 1844, par

Mgr Provencher, premier évêque de Saint-Boniface, méritent d’être

inscrits à la tête de tous les vaillants qui doivent passer sous nos

yeux, avec nos pages: Sévère Dumoulin, Destroismaisons, Harper, Boucher,

Poiré, Demers, Belcourt, Thibault, Mayrand, Darveau, Laflèche,

Bourassa.[21]

En 1891, le Canada célébrait le cinquantième anniversaire de l’arrivée

des Oblats de Marie Immaculée dans le Nouveau-Monde, Mgr Taché, parlant

au milieu des solennités tenues à Montréal, s’écria:

«--Les Oblats ont beaucoup travaillé dans les pays qui se nomment

aujourd’hui Manitoba, Saskatchewan, Alberta, Colombie. Mais ils n’y sont

pas seuls. Ils n’y ont même pas été les premiers. Tous, nous y avons été

devancés par d’admirables ouvriers évangéliques, membres du clergé

séculier, qui ont porté bien haut et bien loin la bannière sacrée du

salut dans ces contrées, alors qu’elles étaient du plus difficile accès

et des plus inhospitalières. Ces nobles pionniers de la foi ont été nos

devanciers, nos modèles; et, je suis heureux de le dire, ils continuent

d’être nos compagnons; ils sont nos amis et nos collaborateurs.»

* * * * *

Mgr Provencher, le premier de ces pionniers de l’Ouest, avait abordé à

la Rivière-Rouge, dans la localité devenue Saint-Boniface et Winnipeg,

le 16 juillet 1818.

Il arrivait, simple prêtre, envoyé par Mgr Plessis, évêque de Québec,

unique diocèse du Canada. M. Dumoulin était son compagnon.

Mgr Plessis répondait à la prière d’un Lord protestant, chef de la

colonie de la Rivière-Rouge: Sir Thomas Douglas, comte de Selkirk.

Le noble Lord, écossais de patrie, avait acheté le plus grand nombre des

actions de la Compagnie de la Baie d’Hudson, dans l’intention de se

faire octroyer par la Compagnie un terrain propice à la fondation d’une

colonie pour ses compatriotes. Il obtint 256 kilomètres carrés

qu’arrosaient la rivière Assiniboine et la rivière Rouge. En 1812 il

installa, au confluent de ces rivières, une vingtaine de familles

écossaises, qu’il vit bientôt débordées par les coureurs-des-bois et par

les _voyageurs_ engagés des deux Compagnies de fourrures, presque tous

d’origine française.

Vinrent les querelles suscitées par la Compagnie du Nord-Ouest, des

incendies, des épidémies, la famine.

La _colonie_ allait sombrer dans le découragement, lorsque Lord Selkirk,

comprenant que la religion catholique seule pouvait la sauver, demanda

des missionnaires à l’évêque de Québec. Il fit son premier appel en

1816. Il le réitéra l’année suivante avec plus d’instances. En 1818, Mgr

Plessis lui donnait M. Provencher.

Le changement souhaité s’accomplit bientôt.

«Toutes les familles, réconciliées et rassurées par la religion,

reprirent le travail avec ardeur. Le pays qui jusqu’alors n’avait offert

que le spectacle de la division, de la haine et de la vengeance, voyait

tout à coup l’union régner entre ses habitants, sans distinction de

croyances ni de races.»

* * * * *

Nous ne pouvons que vénérer au passage Mgr Provencher, ce grand

missionnaire, grand par tous les côtés: par la stature, par la dignité,

par la piété, par la charité, par l’énergie, par la constance, par le

succès final. Disons seulement, pour ne nommer que l’une de ses vertus,

qu’il embrassa d’amour la pauvreté, fondatrice de toutes les œuvres de

Dieu:

Obligé de travailler son champ pour vivre, il portait des soutanes

usées et rapiécées, d’étoffe grossière, dont il eût été difficile

de dire la couleur. Son carrosse épiscopal était une grosse

charrette à laquelle il attelait un bœuf. Plus tard, il remplaça le

bœuf par un cheval. Pour siège, dans cette voiture, il prenait une

chaise qu’il liait solidement avec une corde, et il cheminait ainsi

à travers la prairie, allant d’une mission à l’autre. Pour

chaussures, il avait de gros sabots en bois. Il aimait mieux vivre

dans cette pauvreté et se priver d’une foule de choses que de

retrancher un sou à ses chères missions. Un jour qu’on l’exhortait

à changer sa charrette pour une voiture plus douce, tant il était

vieux et fatigué, il répondit:

«--Je me suis toujours fait une règle de ne rien dépenser pour mon

bien-être personnel; ce n’est pas à la veille de descendre dans la

tombe que je veux renoncer à cette résolution dont j’attends tant

de consolation à l’heure dernière.»

* * * * *

De son pauvre palais de Saint-Boniface, la flamme apostolique du pieux

évêque rayonna jusqu’aux confins de son diocèse. Elle embrasait d’une

ardeur suppliante les appels qu’il faisait au dévouement des prêtres de

Québec.

Mais il avait soin de marquer toujours qu’il ne voulait que «des hommes

de choix», des «sujets d’espérance», des «planteurs de la foi».

* * * * *

M. Thibault fut l’un de ces «sujets d’espérance, planteurs de la foi»,

envoyés par Québec au Nord-Ouest.

Il arriva, jeune sous-diacre, en 1833.

Il devait consacrer aux missions trente-neuf ans de sa vie sacerdotale.

* * * * *

En 1842, rompu au métier apostolique chez les Sauteux et chez les Cris

de la prairie, il se propose lui-même à Mgr Provencher qui demande un

missionnaire pour commencer l’évangélisation des sauvages des bois du

Nord.

Il part à cheval, de Saint-Boniface, le 20 avril. Le 19 juin, il est au

_Fort des Prairies_ (Edmonton), à 375 lieues de Saint-Boniface:

J’ai passé le reste de l’été, écrit-il de là, parmi des nations

bien méchantes qui pourraient bien quelque jour me lever la

chevelure. Je n’ai qu’un homme pour m’accompagner et me guider dans

mes courses. Que Dieu soit béni! S’il me juge digne de plaider sa

cause, il me conservera.

En juillet, il se trouve à 64 kilomètres, à l’ouest d’Edmonton, au bord

d’un lac, appelé le _lac du Diable_ par les Cris qui le fréquentaient.

Substituant à ce nom celui de la Patronne du Canada, il y établit la

première mission du Nord, encore subsistante: la _mission du lac

Sainte-Anne_.

* * * * *

Du lac Sainte-Anne, il pousse immédiatement jusqu’aux montagnes

Rocheuses, où l’attend un autre camp de Cris.

* * * * *

En 1844, il visite un groupe détaché de la tribu Montagnaise dénée, et

cantonné au lac Froid, à 270 kilomètres à l’est du lac Sainte-Anne.

Ce premier contact avec les Dénés le remplit de courage, et il regagne

le lac Sainte-Anne, décidé à entreprendre, l’année suivante, le grand

voyage au Portage la Loche. En attendant, il envoie à la nation dénée un

message, la conviant à ce rendez-vous.

* * * * *

La nouvelle d’un accident déplorable devait lui apprendre bientôt à quel

danger venaient d’échapper les bons Indiens qu’il lui tardait de donner

à Dieu.

Un ministre wesleyen, M. Evans, «homme d’un zèle digne de servir une

meilleure cause», avait, en 1842, et sur l’invitation de la Compagnie de

la Baie d’Hudson, visité rapidement les postes du district, sans plus

faire que de donner «quelques bons conseils» aux Indiens rencontrés. Son

terrain ainsi reconnu, il avait lancé une lettre aux «chefs et

guerriers» du lac Athabaska et de l’Ile à la Crosse, leur promettant

qu’il viendrait les instruire, l’automne 1844. Beaucoup se rendirent à

cette proposition.

Mais le prédicant ne parut pas. Parti en canot léger, à la date voulue,

avec son interprète, Thomas Assell, montagnais lui-même et fort estimé

de ses compatriotes, il n’était plus qu’à trois jours de l’Ile à la

Crosse, lorsque, au détour d’une rivière, il aperçut des canards et

voulut les tirer. Comme il levait son fusil, le coup partit, frappant

dans le dos l’infortuné Assell. M. Evans, craignant la rancune des

sauvages, enterra le corps et rebroussa chemin.

M. Thibault apprenait, en même temps, que les Montagnais, émus de ce

malheur, soupiraient davantage après le ministre de la vérité. Il se

prépara donc avec une ardeur plus grande à la rencontre du Portage la

Loche.

* * * * *

Nous n’avons pas oublié ce qu’était, à cette époque, le célèbre Portage

la Loche, «seuil de l’Extrême-Nord», «point culminant de la séparation

des eaux Hudsoniennes et Arctiques».

Sur ce plateau, tout le commerce du bassin de l’Athabaska-Mackenzie

devait passer. C’était le terminus des caravanes. Celles de la baie

d’Hudson, de Montréal, de Winnipeg y déposaient leurs marchandises, et

revenaient sur leurs pas, avec les fourrures de l’Extrême-Nord. Celles

de l’Extrême-Nord, allégées de leurs fourrures, prenaient les

marchandises, et s’en retournaient les distribuer, sur la Rivière la

Paix jusqu’aux Montagnes Rocheuses, et sur le fleuve Mackenzie jusqu’à

l’Océan Glacial.

Chaque fort-de-traite de l’Athabaska-Mackenzie envoyait au Portage la

Loche deux barges, chargées des _retours_ des pelleteries de l’année. Ce

long voyage--deux mois, depuis Good-Hope--demandait un gros équipage

pour faire la touée des barques, contre le courant, toujours rapide, du

fleuve Mackenzie, de la rivière des Esclaves, de la rivière des Rochers,

de la rivière Athabaska et de la rivière Eau Claire enfin, laquelle

aboutissait au Portage la Loche.

Pendant plus d’un mois, le _Portage_ devenait une Babel fourmillante de

toutes les races et de toutes les tribus. Il y avait des Cris, des

Sauteux, des Maskegons: tous de la nation Algonquine, et venant de l’est

ou du sud. Il y avait des Loucheux, des Peaux-de-Lièvre, des Esclaves,

des Flancs-de-Chiens, des Couteaux-Jaunes, des Castors, des Montagnais,

des Mangeurs de Caribous: tous de la nation Dénée et venant du nord.

Parmi ces Peaux-Rouges, allaient et venaient quelques commerçants

affairés.

* * * * *

En cette année de grâce 1845, la foule du Nord était plus nombreuse que

jamais, car ayant appris que «l’homme de la prière», «la robe noire»,

«le priant Français», le prêtre de la vraie religion, cette fois, serait

là, plusieurs sauvages du lac Athabaska et du Grand Lac des Esclaves

avaient formé une flottille spéciale de canots d’écorce. Tous ces

Indiens, _engagés_ de la Compagnie ou gens libres, avaient poussé barges

et pirogues, avec un entrain inconnu, vers le rendez-vous marqué.

A ce rendez-vous, l’_homme de la prière_, M. Thibault, arriva le

premier.

[Illustration: GUEULE-DE-TRAVERS (1920)

_baptisé, en 1861, «à l’âge d’environ 30 ans», par Mgr Grandin_.]

* * * * *

Parti du lac Sainte-Anne, au lendemain des fêtes de Pâques 1845, il

s’arrêta à l’Ile à la Crosse, à 180 lieues du lac Sainte-Anne «après

beaucoup de fatigues, et jeûnant depuis quatre jours», nous apprend M.

Laflèche.

Quant à M. Thibault, que «son humilité a toujours empêché de faire

connaître ses travaux et ses privations dans ses lointaines missions»,

dit encore M. Laflèche, il se contente de tracer dans le journal de son

itinéraire ces quelques mots:

_Ile à la Crosse, 24 mai 1845._ Il y a quinze jours que je suis

arrivé ici, sur un petit canot, avec un seul compagnon... Je suis à

l’ouvrage, le jour et la nuit. Sans cesse je suis entouré de

quatre-vingts familles montagnaises, dont je ne saurais satisfaire

la faim et la soif de la justice de Dieu. La miséricorde divine

paraît ici avec éclat. Le jour et la nuit, je suis employé aux

saints exercices de la mission, et mes bons sauvages, dévorés d’une

sainte avidité de connaître Dieu et les moyens de le servir,

semblent se reprocher les instants du repos et du sommeil.

«Hâtons-nous, disent-ils, car nous allons peut-être mourir bientôt,

et nous n’aurions pas le bonheur de voir Dieu.» Je leur fais

espérer qu’ils auront, l’an prochain, des missionnaires qui

apprendront facilement leur langue, et qui les instruiront avec

plus de facilité et plus de fruit que je ne puis le faire.

* * * * *

Ainsi fut fondée la mission de l’Ile à la Crosse, chère aux souvenirs de

tant de missionnaires.

L’Ile à la Crosse émerge d’un beau et vaste lac. Son nom, qu’elle a

communiqué au lac même, lui vient de ce qu’elle fut l’arène recherchée

des sauvages pour le jeu de la _crosse_: sorte de longue et forte

raquette, dont le volant n’est pas le morceau de liège empenné que se

renvoient les jeunes filles européennes, mais une balle dure, bourrée de

sable, et lancée par des hommes vers un but déterminé, à l’encontre des

efforts violents d’un camp adverse.

Située à 60 lieues, au sud du Portage la Loche, l’Ile à la Crosse était

sur le passage des barges, du sud et de l’est, qui faisaient route vers

le Portage. M. Thibault ne pouvait donc attendre, en plus favorable

position, le moment d’exécuter son projet apostolique.

Dès qu’il en fut capable, il quitta ses néophytes de l’Ile à la Crosse

et s’embarqua pour le Portage la Loche.

* * * * *

Il y passa les mois de juin et de juillet 1845.

En attendant l’arrivée des brigades de l’Extrême-Nord, il s’y occupa des

Montagnais de la région:

Tous ceux que j’ai vus de cette tribu, écrit-il à Mgr Provencher,

savent prier Dieu plus ou moins bien, et connaissent les

principales vérités de la religion. Ils ont un respect infini pour

le missionnaire, qu’ils regardent comme Jésus-Christ lui-même.

Ils me disent que toutes les tribus, d’ici au Pôle nord, soupirent

après la connaissance du Dieu vivant...

Enfin les «barges du Pôle» arrivèrent, et le missionnaire écrivit encore

à son évêque:

J’ai vu, au Portage la Loche, quelques sauvages de la rivière

Mackenzie, Peaux-de-Lièvres, Loucheux, Esclaves,

Plats-Côtés-de-Chiens, Castors, etc., dont les heureuses

dispositions m’ont singulièrement touché. «Nous désirons, comme les

Montagnais, me disent-ils, apprendre les nouvelles que tu viens

apporter dans ces pays. Nous faisons pitié, car nous ne connaissons

pas Dieu; mais nous désirons le connaître, et nous voudrions aussi,

quand nous mourrons, aller dans le beau pays où Dieu place les bons

vivants. Viens nous voir! Fais nous charité!» Ma réponse

affirmative les remplit de joie...

Cette connaissance de nos prières, trouvée par M. Thibault chez les

Montagnais, ce respect surnaturel professé pour le missionnaire, ces

aspirations de tous les sauvages connus jusqu’aux régions polaires, vers

la religion du Dieu vivant, doivent être attribués, en grande part, à

l’influence religieuse exercée par les Canadiens français catholiques.

Nous savons quel fut le rôle des _coureurs-des-bois_, comme

explorateurs, et quel lot leur revient de la gloire que se sont décernée

les découvreurs nommés par l’histoire. Mais nous n’avons rien dit encore

de leur mérite principal, celui d’avoir préparé les conquêtes de

l’Evangile, parmi les nations sauvages.

Un petit nombre des _voyageurs des Pays d’en Haut_ furent, il est vrai,

des semeurs d’impiété; et Mgr Taché déplora qu’ils eussent rendu très

difficile la conversion de certains groupes qu’ils avaient corrompus,

chez les Sauteux surtout. Mais le grand nombre, presque tous,

respectèrent les lois de Dieu. Si plusieurs se laissèrent aller à des

faiblesses, qui, d’ailleurs, nous scandaliseraient plus qu’elles ne

scandalisèrent les Indiens eux-mêmes, ils ne furent jamais irréligieux.

Ils s’étaient détachés de ces rivages de France, qu’embaumait encore la

foi du pêcheur normand, breton, vendéen, au temps,

Où tous nos monuments et toutes nos croyances

Portaient le blanc manteau de leur virginité.

Au milieu de leurs égarements, ils s’étaient souvenus du catéchisme de

leur enfance. Ils ne blasphémaient pas. Ils baptisaient leurs enfants

mourants. Ils priaient sur le corps de leurs défunts. Ils savaient

redire à ceux qui les sollicitaient à l’injustice le vieux dicton: «Je

suis pauvre, mais, Dieu merci, j’ai de l’honneur!» Et, lorsqu’au feu du

bivouac, les chefs sauvages leur racontaient les chasses d’antan et les

danses des ancêtres, eux, les fils de la France et de Québec,

racontaient, en retour, les histoires qu’ils avaient apprises de leurs

pères, et parlaient du vieux curé qu’ils n’avaient qu’entrevu, mais dont

le souvenir avait laissé au fond de leur âme comme un rayon de Dieu:

«--Oui, ils viendront un jour à vous, les hommes de ce Dieu,

disaient-ils. Vous les reconnaîtrez à leur robe noire. Vous ne pourrez

vous y tromper, car ils n’auront pas de femme. N’écoutez par les

_priants_ mariés. Mais le prêtre, l’_homme de la prière_ véritable,

suivez-le. Il vous conduira au bonheur, dans la terre du Grand Esprit.»

Ainsi firent-ils naître le désir de la foi. Leur prédication fut comme

une imprégnation inconsciente, mais profonde, une germination lente,

mais vivace, que la main du missionnaire n’eut qu’à bénir pour la faire

éclore.[22]

* * * * *

Cependant le pont de passage par excellence, jeté par les voyageurs des

Pays d’en Haut, entre les sauvages païens et le missionnaire catholique,

fut une race moyenne, issue de la blanche et de la rouge: la race

_métisse_.

Mgr Taché comptait, en 1869, dans le Nord-Ouest, les mélanges de

quatorze nations civilisées et de vingt-deux tribus indigènes.

Tous les enfants de ces alliances sont désignés par le nom de _Métis_

(half-breed). La classification populaire les répartit en métis

_anglais_ et en métis _français_, les premiers ordinairement protestants

et les autres catholiques.

Les Métis français--ou _Bois-Brûlés_--furent les plus nombreux, les plus

distingués, les plus beaux. Mgr Taché, qui aima particulièrement cette

intéressante famille de son vaste bercail, disait:

Les Métis sont une race de beaux hommes, grands, forts, bien faits.

Quoique, en général, ils aient le teint basané, cependant un très

grand nombre sont bien blancs et ne portent aucune trace de

provenance sauvage. Les Métis sont d’intrépides et infatigables

voyageurs. Ils étonnent par leur force et leur agilité dans les

voyages d’hiver. Ils courent habituellement, et paraissent rarement

en éprouver même de la fatigue. Les voyages d’été, en barge

surtout, exigent un redoublement de vigueur qui ne leur fait point

défaut.

[Illustration: FAMILLE DE MÉTIS AU FORT PROVIDENCE.

LES QUATRE GÉNÉRATIONS

(_Remarquer le retour au type mongol_)]

Habitués à la chasse du bœuf sauvage (bison, buffalo), les Métis

(de la prairie) forment la cavalerie la plus adroite qu’il y ait au

monde. Les chevaux dressés à cette chasse sont d’une ardeur

étonnante; mais l’habileté des hommes surpasse tout ce que l’on

peut s’imaginer. Les rênes d’une main et le fouet de l’autre, ils

tirent sept coups de fusil (à bourre) par minute, pendant que le

cheval est à la vive course. Il en est même un qui, dans un pari, a

chargé cinq coups à balle pendant que son cheval faisait un arpent,

bride abattue. Plusieurs n’ont tiré le cinquième coup que quelques

pas après avoir dépassé la borne. Puis, il ne tirent pas au hasard,

car chaque coup abat un _buffalo_. Souvent, pour s’amuser en

galopant ainsi, ils logent une balle dans les flancs d’un oiseau

qui passe au-dessus de leur tête. Ce qu’il y a de plus étonnant

encore, c’est qu’ils reconnaissent toujours, ou presque toujours,

les animaux qu’ils ont tirés; et pourtant il y a jusqu’à trois

cents chasseurs qui poursuivent en même temps la même bande de

vaches. De temps en temps, ils mettent deux ou trois grains de

plomb avec leur balle, pour reconnaître plus facilement leur proie.

Un bon chasseur tue jusqu’à cent vaches pendant une chasse.

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 10 / 40 段