«--Donne-moi une chemise.

«Je m’en excusai sur ma pauvreté. Il insista; puis, cherchant du doigt

le collet de ma chemise:

«--En voici une, dit-il, qui est presque nette, et tu dois en avoir une

pour la remplacer quand elle sera sale. Donne-moi donc celle que tu as

sur toi.»

* * * * *

Quelque extravagante que soit la demande du sauvage, si le Père n’y fait

droit aussitôt, il peut être assuré de devenir le point de mire de tous

les quolibets d’avarice, de mesquinerie, que la riche langue indienne

pourra inventer.

On raisonnera ainsi sur son refus:

«--Le Père avait ce que je voulais. Je lui ai dit: «Donne-moi cela.» Il

m’a répondu: «--Non. Je le garde pour l’hiver, afin de pouvoir vous

secourir plus tard.» Donc c’est un ladre, le Père. Ah! il ne nous

ressemble pas, nous qui ne gardons jamais rien pour nous!»

Sans vouloir fournir de fausses armes aux niveleurs _bolchevistes_, ou

_cégétistes_, il nous faut reconnaître enfin que le trait foncier du

caractère de notre Indien, c’est le communisme. L’idée de propriété

personnelle se serait-elle développée en sa conscience, laissée à

elle-même?

A peine a-t-il touché le prix de ses fourrures--une vraie fortune

parfois--qu’il convoque tous ses amis, et que la fête bat son plein. En

peu de jours tout est dévoré. Un chasseur a-t-il abattu un ours ou un

orignal? Aussitôt un feu d’appel s’élève dans la forêt; et la tribu, de

toutes parts, accourt au festin. Encore si ces pauvres gens réglaient

leurs appétits, ou du moins s’ils pensaient au lendemain, lorsque leur

faim est assouvie!

[Illustration: UN DÎNER DE VOYAGE, DANS LA FORÊT]

De ce communisme sans réserve, de cette intempérance devant la curée, de

l’imprévoyance congénitale de la race, et surtout de l’insuffisance d’un

gibier disséminé dans les forets boréales, il résulte que le bien-être

et l’apaisement de la faim ne sont que de rares trêves dans la vie de

nos Indiens, et que, si parfois il recevait de ses enfants un peu de sa

subsistance, le missionnaire du Mackenzie, bon saint Vincent de Paul, le

leur rendrait bientôt, ajoutant ce surplus aux aumônes de sa bourse et

aux dévouements de sa tendresse.

* * * * *

Cette autre question était posée aux évêques-missionnaires par la

Congrégation de la Propagande, en 1880:

«--Quelles sont les maladies les plus ordinaires?

«--La maladie la plus commune, répondit encore Mgr Grandin, et je puis

dire la plus dangereuse, est assurément la faim. La disette dans mon

diocèse est comme la persécution dans l’Eglise: elle existe toujours en

quelque point. Je suis certain qu’il n’est pas un enfant sauvage de sept

ans qui n’ait passé plusieurs jours sans manger.[16] Beaucoup, pour ne

pas mourir, mangent des aliments gâtés, des racines et des plantes. Le

sauvage poussé par la faim mange ses vêtements de cuir, sa tente, etc...

Le sauvage infidèle mange sa femme et ses enfants. Ce n’est pas

seulement le sauvage qui souffre de la faim; le missionnaire aussi est

exposé à des jeûnes rigoureux, surtout dans les voyages; lui aussi est

obligé d’en venir aux expédients pour sauver son existence. L’hiver

dernier encore deux pères de la partie sud-ouest du diocèse se sont

trouvés dans la nécessité de manger du loup empoisonné (on tue les loups

avec un poison très actif), du chien et une foule de choses dont on ne

croirait pas que l’homme pût se nourrir...»

La famine est donc, en définitive, la noire souveraine de ces immensités

perdues. C’est dans sa main spectrale qu’il faudrait placer la plume qui

raconte la vie du Nord, pour mettre les descriptions d’accord avec la

vérité. C’est elle qui règle la marche des groupes nomades à travers les

steppes et les bois. C’est elle qui décime les familles, les tribus, la

nation. C’est elle qui extermine des camps entiers, dont on retrouve les

cadavres en débris sur le sol, à la fonte des neiges. C’est elle qui

nous apprendrait sans doute ce que sont devenus tels commerçants, tels

explorateurs, tels serviteurs de ceux-ci, dont les survivants ont

raconté qu’ils s’étaient perdus dans la _poudrerie_, mais dont les

Indiens, reconnaissant un jour les restes sanglants, se disent entre eux

que les plus faibles furent mangés par les plus forts.

Un mot de notre langue française, dont le sens va s’adoucissant de plus

en plus pour nous, se conserve du moins, avec sa rigueur, dans les

langues sauvages du Nord: _jeûner_.

_Jeûner_, c’est n’avoir plus mangé pendant des jours, pendant des

semaines quelquefois.

Lorsque le dernier chasseur est rentré, sans avoir «rien vu», et qu’il

n’y a plus d’espoir, les faméliques, dévorés par la fièvre de leurs

entrailles et par la combustion du froid, s’acheminent, aidés de deux

bâtons, vers le poste de la Compagnie, ou vers la maison du

missionnaire. Plusieurs tombent, au milieu du long voyage, et les loups,

qui suivent par instinct ces tristes caravanes, en font aussitôt leur

proie. Quelques-uns arrivent au fort, ou s’en approchent assez pour

faire «avertir les Blancs».

A ces cadavres qui se traînent, convient littéralement la parole de Job,

que nous redisons à l’office de la Commémoraison des morts: _Pelli meæ,

consumptis carnibus, adhæsit os meum, et derelicta sunt tantummodo labia

circa dentes meos!_ Les yeux dilatés et sans regard dans leur grand

cercle noir, les dents sèches et longues dans leurs gencives exsangues,

les lèvres collées sur leurs mâchoires, la peau mate, terne, plissée

jusqu’aux ongles, ils viennent tomber aux pieds du missionnaire, n’ayant

même plus la force d’exprimer une plainte, une prière...

* * * * *

L’infécondité d’un sol éternellement glacé, l’extrême isolement des

régions arctiques, la misère presque permanente des sauvages: voilà donc

le vrai cadre de vie et d’action où notre sympathie doit voir cinquante

missionnaires, autant de religieuses enseignantes ou hospitalières, et

des centaines de vieillards, d’orphelins et de malades, les yeux levés

au ciel vers le Dieu des pauvres, les bras tendus, par delà leurs neiges

et leurs glaces, vers les pays plus doux, vers la charité, capable de

donner un peu de son or et beaucoup de son cœur.

Eh bien! le Dieu des pauvres et des orphelins a entendu cette prière. La

charité, «vierge, pure et féconde», n’a jamais cessé de sourire, depuis

soixante-quinze ans, sur ce désert de la désolation.

Voici, en tête de la bienfaisance, l’œuvre éminemment catholique de la

_Propagation de la Foi_. On sait quelle patrie fut son berceau et quelle

même nation l’alimente toujours, plus abondamment que toute autre,

quels que soient ses malheurs, et quelles que soient les persécutions

qu’y déchaînent les légions du mal contre ceux qui donnent à la

«propagation de la foi catholique» le meilleur de leur argent, de leurs

travaux et de leur sang.

Sans le secours de la _Propagation de la Foi_ de Paris et de Lyon, les

missions du Nord-Ouest américain, les missions de l’Extrême-Nord, en

particulier, n’eussent jamais été. Les missionnaires, venus plus tard

avec le développement de ces contrées, eussent trouvé tous les Indiens

gagnés au protestantisme ou définitivement enracinés dans le paganisme.

Mgr Taché, premier archevêque de Saint-Boniface, récapitulant les

événements de sa carrière apostolique, s’en exprimait ainsi:

«--Pour se faire une idée juste de la position des nôtres, il faut se

souvenir que la plupart de nos missions ont été commencées dans des

forêts presque inaccessibles et au milieu de sauvages pauvres, grossiers

et alors païens. Les allocations de l’œuvre admirable de la Propagation

de la Foi, aidées plus tard de celles de la Sainte-Enfance, ont été nos

seules ressources pendant de longues années.»

* * * * *

La _Sainte-Enfance_ continue à aider la Propagation de la Foi par des

contributions considérables. Beaucoup d’orphelins lui doivent leur

salut.

* * * * *

L’_Œuvre Apostolique_ se dévoua également. L’année 1873-1874, elle

préserva même de la disette tout le vicariat d’Athabaska-Mackenzie. Elle

soutient et développe encore son précieux concours.

* * * * *

Est-il besoin d’ajouter qu’à la lecture des rapports publiés sur nos

missions glaciales, d’autres âmes généreuses se sont attendries; et que,

de tous les points du monde, des aumônes sont parvenues aux évêques

missionnaires, obole de la veuve le plus souvent, et si agréable à Dieu,

don matériellement plus large quelquefois du riche: toutes offrandes qui

se présentent sous la parure exquise de la reconnaissance surnaturelle,

pour l’honneur d’avoir pu servir le bon Dieu dans ses pauvres. Une des

dernières lettres disait:

«--Merci, Monseigneur, d’avoir bien voulu accepter ma modeste

contribution pour vos chers pauvres.»

* * * * *

Sur ces uniques secours, secours assurés de la Propagation de la Foi et

de la Sainte-Enfance, secours instables de la charité privée, les

missions du Nord, avec leurs deux orphelinats-hôpitaux, vécurent

jusqu’en 1899.

A cette date, le gouvernement canadien offrit aux sauvages de

l’Athabaska, et, l’année suivante, aux tribus voisines du Mackenzie, une

sorte de _traité_, aux clauses duquel les Indiens abandonnaient certains

droits sur leur terrain. Des compensations que proposait le

gouvernement, la principale était une allocation en faveur des écoles,

allocation déterminée pour un nombre d’enfants fixé d’avance.

Ce fut le signal de la grande marche.

Couvents, orphelinats, hôpitaux, pensionnats, écoles rurales se

multiplièrent. Le Mackenzie compte aujourd’hui six de ces

établissements, confiés aux Sœurs Grises; et l’Athabaska huit, confiés

aux Sœurs de la Providence.[17]

[Illustration: UNE TRUITE DU GRAND LAC DE L’OURS]

Mais aussi, comme il en a été depuis la fondation de l’Eglise par

Notre-Seigneur, le zèle des apôtres de l’Extrême-Nord a devancé

démesurément leurs moyens d’action; et voilà comment le problème de la

subsistance des œuvres, loin de se résoudre, s’est compliqué, et que

jamais les missionnaires ne se sont vus chargés de tant de soucis.

Mgr Grouard, ne parlant que de son vicariat d’Athabaska, écrivait, en

1905:

Le nombre des enfants dans nos écoles est de 312, y compris les 18

de l’école du Père Josse. Le gouvernement donne des subsides pour

100 enfants sauvages. C’est la même somme accordée aux écoles du

Manitoba et du Nord-Ouest, sans tenir compte de l’énorme différence

des situations, et, par conséquent, elle est de beaucoup

insuffisante. Cependant nous sommes heureux d’obtenir ce secours,

sans lequel on n’aurait même pas songé à fonder les trois nouveaux

couvents. La Propagation de la Foi, la Sainte-Enfance, quelques

revenus et le travail de tous permettent de soutenir ces œuvres.

_Le travail de tous._

Ces simples mots de l’humble prélat, sur lesquels glisserait si

rapidement la lecture, entr’ouvrent sous nos yeux, la mine profonde qui

recèle le capital foncier des institutions apostoliques de

l’Extrême-Nord.

Le travail de _tous_, c’est-à-dire le travail de l’évêque lui-même, le

travail du simple prêtre, le travail de la Sœur Grise, le travail de la

Sœur de la Providence, et surtout le travail du frère convers Oblat de

Marie Immaculée.

Travail d’économie d’abord.

Il alla si loin que les religieuses se confectionnèrent quelquefois des

robes grises avec des sacs de toile d’emballage hors d’usage, tandis que

les missionnaires se taillaient leurs vêtements dans la peau des animaux

sauvages. Pas un meuble indispensable de nos jours encore, dans ces

résidences ensevelies sous les neiges. Durant les longues soirées de

l’hiver, une seule petite lampe s’allume et se pose sur le milieu de la

table «de famille». A l’heure prescrite par la règle pour le silence et

le recueillement, elle voit la communauté entière lui former couronne,

chacun lui tournant le dos, afin de lui prendre quelques rayons pour son

livre d’étude ou de prières.

* * * * *

Travail d’activité incessante, dans les rudes ouvrages.

Mgr Grouard les racontait de la sorte, 36 ans après l’érection du

vicariat apostolique d’Athabaska-Mackenzie, au chapitre général de

1898[18].

«Les travaux de tous genres s’imposent aux Pères comme aux Frères.

Instruire nos sauvages, et pour cela étudier leurs langues; faire des

livres qu’il nous faut imprimer et relier; confesser, visiter les

malades à des distances parfois considérables, soit en hiver, soit en

été; faire l’école là où la chose est possible: voilà, comme partout

ailleurs, la besogne des missionnaires du Nord. Mais ils sont obligés

aussi de se livrer à une foule d’autres travaux pour se procurer leur

maigre subsistance, ou pour se mettre à l’abri du froid.

«En conséquence, ils aident les Frères à la pêche, aux bâtisses, au

bûchage, etc... et au jardinage, là où le sol peut se cultiver avec

quelque chance de succès.

«C’est dire que les soucis de l’existence matérielle, la lutte pour la

vie prennent une très grande part dans nos occupations. Et qu’on veuille

bien remarquer qu’il ne s’agit pas seulement de se procurer quelque

bien-être ou de vivre plus ou moins confortablement, cela ne vaudrait

pas la peine d’en parler; mais qu’il s’agit réellement de ne pas mourir

de faim et de froid.

«Personne n’est donc dispensé du travail, s’il veut vivre dans nos

missions. Nous ne pouvons pas y manger notre pain à la sueur de notre

front; mais il faut suer pourtant pour nous procurer soit une patate,

soit un poisson, soit un morceau de viande sauvage.

«Cependant, dans les missions où nous avons des établissements de

religieuses avec écoles et orphelinats, les difficultés de

l’approvisionnement sont beaucoup plus grandes que là où un père réside

seul avec un frère. C’est pourquoi nous avons besoin d’y entretenir un

personnel plus nombreux, surtout un fort contingent de frères convers,

sans lesquels ces œuvres seraient impossibles.»

Nous n’insisterons pas ici sur ces dévoués auxiliaires du prêtre

missionnaire, les _frères convers_. Quelques pages ne sauraient faire

connaître leur mérite. Nous leur consacrerons un livre[19]. Indiquons

seulement, dans un bref aperçu, en quoi ils justifient les paroles de

confiance de leurs évêques.

Les ressources, énumérées plus haut, ont permis l’établissement des

missions, il est vrai; elles ont pourvu aux voyages de chaque année;

elle fournissent les vêtements et l’outillage nécessaire; elles assurent

l’acquisition et le transport des articles d’échange qui doivent payer

les services des _engagés_; elles procurent même une réserve de farine

et de conserves alimentaires dont vivraient, durant quelques jours, les

missionnaires et leurs pauvres. Mais point davantage. La réelle

bienfaisance de la charité, mère de ces ressources, aura été de rendre

possible, et de moins en moins pénible, le travail assidu des mains

nourricières, le _travail de tous_.

Or, ce travail ne peut être confié aux Indiens, trop souvent paresseux

et exigeants, si ce n’est au second plan, sous une direction vigilante.

Le prêtre, d’autre part, ne saurait, sans sacrifier l’essentiel de son

saint ministère, assumer les soins de cette direction et de cette

surveillance. A plus forte raison, ne pourrait-il accomplir le principal

de l’ouvrage, dont l’Indien est incapable.

Ici paraît le frère convers.

Fidèle à la vocation sublime que Dieu lui a donnée, il arrive avec sa

bonne volonté, avec ses bras, avec son esprit d’apostolat. Religieux et

missionnaire comme le prêtre, il ne lui manque que l’instruction achevée

et le caractère sacerdotal.

A lui la tâche et l’honneur de loger et de nourrir les serviteurs de

Dieu.

Son chantier est immense comme le vicariat auquel il appartient. Il aura

à cultiver le maigre jardin, à arracher à la forêt les bois de

construction et de chauffage, à amasser le foin nécessaire à quelques

animaux que l’on élève dans les missions les moins glaciales, à aller

chercher les dépouilles des fauves tués par les chasseurs sauvages, à

entretenir les équipages de traîneaux, etc.

Mais le grand travail du frère convers sera la pêche.

* * * * *

Le poisson constitue, en effet, le fond de l’alimentation du Nord. S’il

était constamment assuré, les habitants de ces tristes régions

s’estimeraient tout à fait heureux. C’est que le poisson du versant de

l’Océan Glacial Arctique est délicieux. Il est si gras qu’il se cuit

dans sa propre graisse, et qu’il n’est besoin d’autres condiments pour

le rendre succulent. Il est si varié qu’une espèce semble avoir été

accommodée pour chaque goût par la Providence: ce sont principalement le

brochet, la carpe, la truite, l’_inconnu_ (saumon blanc), le hareng, le

poisson-blanc, le poisson-bleu.

Ces poissons fourmillent dans les eaux septentrionales; mais en des

endroits qu’ils préfèrent, et qu’il s’agit de trouver. Tous migrateurs,

ils vont des lacs aux rivières et des rivières à la mer, par espèces,

par saisons, en des passes gigantesques.

C’est à la passe d’automne qu’il faut les prendre, rapidement, juste au

temps voulu pour qu’ils se conservent gelés, et en grande quantité.

Vingt-cinq mille poissons ne sont pas trop pour nourrir, un hiver

durant, cent cinquante bouches: pères, frères, religieuses, vieillards,

enfants et chiens--qu’on nous pardonne ce rapprochement, la seule

différence entre les personnes et les chiens, au point de vue que nous

traitons, étant que ceux-ci avalent leur ration du jour toute crue, en

une fois, et que les hommes la mangent cuite, s’il se peut, et en trois

fois.

La pêche d’automne requiert une patiente préparation, un agrès

considérable, de longs et dangereux voyages. Peu de missions ont leur

bassin de pêche dans leur voisinage. Ainsi les bassins du fort

Providence sont à 64 kilomètres, ceux du fort Simpson à plus de 240

kilomètres. Entre la mission et le _vivier_ d’occasion, il y a toujours

des lacs houleux à traverser ou des rivières rapides à remonter.

Il est bien rare que ces entreprises finissent au souhait de tous.

Si la migration du poisson s’accomplit au temps calculé, si les vents

ne paralysent pas les barques, si les vagues de fond n’emportent pas les

filets tendus, si les glaces ne viennent pas briser la cargaison, ou

l’immobiliser loin de la mission, si la capture rendue à bon port n’est

point gâtée par quelque chaleur tardive, l’hiver verra la sécurité

joyeuse s’asseoir, à côté de la reconnaissance envers Dieu, à la table

du missionnaire, des religieuses, des malades et des orphelins. Mais que

l’une de ces conditions vienne à faillir, c’en est fini. Il faudra,

selon le cas, établir aussitôt le régime rationné, se résoudre à manger

une chair plus que... faisandée, que refuseraient les chiens d’Europe,

ou encore passer les mois de l’hiver au dur travail de la _pêche sous la

glace_.

Relisons ce fragment d’une lettre adressée à une bienfaitrice de France,

après la pêche de l’automne 1898, par le Père Lecorre, supérieur de la

mission de la Providence, sur le fleuve Mackenzie. Tout y est contenu:

...Je ne sais ce que l’année qui va s’ouvrir nous réserve à nous

dans cette mission. Mais la fin de celle-ci m’apporte bien des

soucis. C’est vite fait, à Bordeaux, de trouver, moyennant quelques

sous, le morceau de pain qui défraiera le repas du jour. Mais ici

il faudrait faire quelque cent lieues avant de nous le procurer.

Notre ressource principale est dans l’eau du lac et des grands

fleuves qui s’en épanchent; et, l’automne, nous mettons nos filets

de pêche dans les bassins propices afin de prendre, dans quelques

semaines, assez de poissons pour passer l’hiver. Généralement la

glace ne vient interrompre cette pêche que vers la fin d’octobre.

Mais cette année, dès la fin de septembre, elle est venue nous

jouer le plus vilain tour du monde. Une violente bourrasque du

Nord, accompagnée de tourbillons de neige, l’a apportée au galop,

la brisant, la reformant à mesure, et finissant par emporter, à la

merci des vagues furieuses et des glaçons, la plus grande partie de

nos filets. Que faire? Outre la perte énorme de ces engins de

pêche, nous n’avions pas encore le tiers du poisson qu’il nous

faut. Nous nous disions, pour nous encourager, que ce froid

prématuré ne persisterait pas et que l’_été indien_, comme on dit

ici, reviendrait nous permettre d’utiliser ce qui nous reste encore

de filets. Hélas! vain espoir! le fleuve a continué de charrier des

glaces; la neige s’est accumulée au lieu de fondre; et nous voilà

réduits à pêcher, presque tout l’hiver, sous la glace.

_La pêche sous la glace_: cela est bien vite dit, et, en France, on

ne conçoit guère ce qu’il y a de fatigues et de souffrances, sous

ces quatre petits mots: _pêcher sous la glace_.

D’abord, il faut aller bien loin; car le poisson, en hiver, se

[Illustration: PÊCHE SOUS LA GLACE]

réfugie dans les profondeurs des grands lacs; et la moindre

distance d’ici, pour l’atteindre, est au moins deux jours de

marche. Voilà donc deux de nos bons Frères obligés d’aller

séjourner durant quatre à cinq mois loin de nous, sous une tente de

peau. S’ils avaient encore du bois à discrétion pour résister, par

un bon feu, à des températures de 35 à 40° de froid! Mais non; ils

vont se rendre dans une île bien dépourvue sous ce rapport. Puis,

quel travail, et même, peut-on dire, souvent quel martyre, de se

tenir, le jour entier, par des froids pareils, sur une plaine de

glace immense et à découvert, exposés à des vents glacés et à des

poudreries de neige aveuglantes; de creuser des bassins dans une

glace de quatre, cinq et six pieds d’épaisseur, bassins qu’il

faudra refaire le lendemain, car le froid de la nuit se chargera

bien de les refermer; d’avoir des heures et des heures, les mains

nues dans l’eau et la glace, tandis que les pieds restent immobiles

dans la neige; ce qui occasionne parfois des douleurs intolérables!

Et puis, ce poisson que l’on prend au prix de tant d’épreuves, il

faut bien le rendre ici. Encore deux frères et deux traîneaux à

chiens continuellement en route à cet effet: quatre jours de marche

à la raquette. Ce ne sont pas des voyages d’agrément dans ces

rigueurs de la saison. Les hommes endurent de grandes fatigues, et

les chiens encore plus: qu’ils gagnent bien la triste pitance qu’on

leur réserve pour chaque soir en voyage! Encore, Dieu soit loué si

la pêche réussit dans ces conditions! Mais parfois le poisson

manque dans ces rudes hivers. Et alors!... Comprenez-vous cet

_alors_ de souci pour le pauvre père de famille? N’avoir rien pour

calmer la terrible faim des siens! Heureusement, nous avons affaire

à la divine Providence, et nous pouvons toujours avoir recours à la

prière, à celle surtout de nos chers petits enfants. Notre bon Père

du ciel ne nous délaissera pas...

Oui, la prière, prière des petits enfants, prière des sœurs de la

Charité, prière du missionnaire, voilà le refuge suprême de la confiance

courageuse et le dernier secret du triomphe de nos missions polaires,

dans la lutte pour leur subsistance.

Elles furent spécialement confiées, ces prières, à saint Joseph, père

nourricier du divin Ouvrier et de tous les pauvres. C’est lui que le

vicaire apostolique du Mackenzie a nommé son _Procureur en Chef_. C’est

en son honneur que sont chantées les messes d’actions de grâces pour

tous les bienfaits.

Et jamais saint Joseph ne trompa la prière de ses enfants du Nord. Il se

fit leur providence. Il apporta sans cesse le nécessaire, et souvent un

peu de superflu. Il lui arriva de se cacher, comme pour laisser mieux

voir que tout était humainement perdu; mais il reparut toujours, à

l’heure critique, ne reculant même pas devant le miracle, s’il fallait

le miracle...

N’est-ce pas un miracle permanent déjà que de tous nos missionnaires, de

nos religieuses et de nos orphelins, nul ne soit mort de faim, en ces

trois quarts de siècle?

Qu’il soit donc béni, le grand Travailleur invisible de nos missions

glaciales!

* * * * *

L’une des dernières interventions merveilleuses du saint Pourvoyeur, au

mois de mars 1917, sauva d’une famine imminente l’orphelinat

Saint-Joseph, du fort Résolution, sur le Grand Lac des Esclaves.

La pêche de l’automne avait été insuffisante, et la chasse à l’orignal,

sur laquelle on compte toujours un peu pour «combler les vides», avait

fait entièrement défaut, tout l’hiver.

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 9 / 40 段