«Je m’en excusai sur ma pauvreté. Il insista; puis, cherchant du doigt
le collet de ma chemise:
«--En voici une, dit-il, qui est presque nette, et tu dois en avoir une
pour la remplacer quand elle sera sale. Donne-moi donc celle que tu as
sur toi.»
* * * * *
Quelque extravagante que soit la demande du sauvage, si le Père n’y fait
droit aussitôt, il peut être assuré de devenir le point de mire de tous
les quolibets d’avarice, de mesquinerie, que la riche langue indienne
pourra inventer.
On raisonnera ainsi sur son refus:
«--Le Père avait ce que je voulais. Je lui ai dit: «Donne-moi cela.» Il
m’a répondu: «--Non. Je le garde pour l’hiver, afin de pouvoir vous
secourir plus tard.» Donc c’est un ladre, le Père. Ah! il ne nous
ressemble pas, nous qui ne gardons jamais rien pour nous!»
Sans vouloir fournir de fausses armes aux niveleurs _bolchevistes_, ou
_cégétistes_, il nous faut reconnaître enfin que le trait foncier du
caractère de notre Indien, c’est le communisme. L’idée de propriété
personnelle se serait-elle développée en sa conscience, laissée à
elle-même?
A peine a-t-il touché le prix de ses fourrures--une vraie fortune
parfois--qu’il convoque tous ses amis, et que la fête bat son plein. En
peu de jours tout est dévoré. Un chasseur a-t-il abattu un ours ou un
orignal? Aussitôt un feu d’appel s’élève dans la forêt; et la tribu, de
toutes parts, accourt au festin. Encore si ces pauvres gens réglaient
leurs appétits, ou du moins s’ils pensaient au lendemain, lorsque leur
faim est assouvie!
[Illustration: UN DÎNER DE VOYAGE, DANS LA FORÊT]
De ce communisme sans réserve, de cette intempérance devant la curée, de
l’imprévoyance congénitale de la race, et surtout de l’insuffisance d’un
gibier disséminé dans les forets boréales, il résulte que le bien-être
et l’apaisement de la faim ne sont que de rares trêves dans la vie de
nos Indiens, et que, si parfois il recevait de ses enfants un peu de sa
subsistance, le missionnaire du Mackenzie, bon saint Vincent de Paul, le
leur rendrait bientôt, ajoutant ce surplus aux aumônes de sa bourse et
aux dévouements de sa tendresse.
* * * * *
Cette autre question était posée aux évêques-missionnaires par la
Congrégation de la Propagande, en 1880:
«--Quelles sont les maladies les plus ordinaires?
«--La maladie la plus commune, répondit encore Mgr Grandin, et je puis
dire la plus dangereuse, est assurément la faim. La disette dans mon
diocèse est comme la persécution dans l’Eglise: elle existe toujours en
quelque point. Je suis certain qu’il n’est pas un enfant sauvage de sept
ans qui n’ait passé plusieurs jours sans manger.[16] Beaucoup, pour ne
pas mourir, mangent des aliments gâtés, des racines et des plantes. Le
sauvage poussé par la faim mange ses vêtements de cuir, sa tente, etc...
Le sauvage infidèle mange sa femme et ses enfants. Ce n’est pas
seulement le sauvage qui souffre de la faim; le missionnaire aussi est
exposé à des jeûnes rigoureux, surtout dans les voyages; lui aussi est
obligé d’en venir aux expédients pour sauver son existence. L’hiver
dernier encore deux pères de la partie sud-ouest du diocèse se sont
trouvés dans la nécessité de manger du loup empoisonné (on tue les loups
avec un poison très actif), du chien et une foule de choses dont on ne
croirait pas que l’homme pût se nourrir...»
La famine est donc, en définitive, la noire souveraine de ces immensités
perdues. C’est dans sa main spectrale qu’il faudrait placer la plume qui
raconte la vie du Nord, pour mettre les descriptions d’accord avec la
vérité. C’est elle qui règle la marche des groupes nomades à travers les
steppes et les bois. C’est elle qui décime les familles, les tribus, la
nation. C’est elle qui extermine des camps entiers, dont on retrouve les
cadavres en débris sur le sol, à la fonte des neiges. C’est elle qui
nous apprendrait sans doute ce que sont devenus tels commerçants, tels
explorateurs, tels serviteurs de ceux-ci, dont les survivants ont
raconté qu’ils s’étaient perdus dans la _poudrerie_, mais dont les
Indiens, reconnaissant un jour les restes sanglants, se disent entre eux
que les plus faibles furent mangés par les plus forts.
Un mot de notre langue française, dont le sens va s’adoucissant de plus
en plus pour nous, se conserve du moins, avec sa rigueur, dans les
langues sauvages du Nord: _jeûner_.
_Jeûner_, c’est n’avoir plus mangé pendant des jours, pendant des
semaines quelquefois.
Lorsque le dernier chasseur est rentré, sans avoir «rien vu», et qu’il
n’y a plus d’espoir, les faméliques, dévorés par la fièvre de leurs
entrailles et par la combustion du froid, s’acheminent, aidés de deux
bâtons, vers le poste de la Compagnie, ou vers la maison du
missionnaire. Plusieurs tombent, au milieu du long voyage, et les loups,
qui suivent par instinct ces tristes caravanes, en font aussitôt leur
proie. Quelques-uns arrivent au fort, ou s’en approchent assez pour
faire «avertir les Blancs».
A ces cadavres qui se traînent, convient littéralement la parole de Job,
que nous redisons à l’office de la Commémoraison des morts: _Pelli meæ,
consumptis carnibus, adhæsit os meum, et derelicta sunt tantummodo labia
circa dentes meos!_ Les yeux dilatés et sans regard dans leur grand
cercle noir, les dents sèches et longues dans leurs gencives exsangues,
les lèvres collées sur leurs mâchoires, la peau mate, terne, plissée
jusqu’aux ongles, ils viennent tomber aux pieds du missionnaire, n’ayant
même plus la force d’exprimer une plainte, une prière...
* * * * *
L’infécondité d’un sol éternellement glacé, l’extrême isolement des
régions arctiques, la misère presque permanente des sauvages: voilà donc
le vrai cadre de vie et d’action où notre sympathie doit voir cinquante
missionnaires, autant de religieuses enseignantes ou hospitalières, et
des centaines de vieillards, d’orphelins et de malades, les yeux levés
au ciel vers le Dieu des pauvres, les bras tendus, par delà leurs neiges
et leurs glaces, vers les pays plus doux, vers la charité, capable de
donner un peu de son or et beaucoup de son cœur.
Eh bien! le Dieu des pauvres et des orphelins a entendu cette prière. La
charité, «vierge, pure et féconde», n’a jamais cessé de sourire, depuis
soixante-quinze ans, sur ce désert de la désolation.
Voici, en tête de la bienfaisance, l’œuvre éminemment catholique de la
_Propagation de la Foi_. On sait quelle patrie fut son berceau et quelle
même nation l’alimente toujours, plus abondamment que toute autre,
quels que soient ses malheurs, et quelles que soient les persécutions
qu’y déchaînent les légions du mal contre ceux qui donnent à la
«propagation de la foi catholique» le meilleur de leur argent, de leurs
travaux et de leur sang.
Sans le secours de la _Propagation de la Foi_ de Paris et de Lyon, les
missions du Nord-Ouest américain, les missions de l’Extrême-Nord, en
particulier, n’eussent jamais été. Les missionnaires, venus plus tard
avec le développement de ces contrées, eussent trouvé tous les Indiens
gagnés au protestantisme ou définitivement enracinés dans le paganisme.
Mgr Taché, premier archevêque de Saint-Boniface, récapitulant les
événements de sa carrière apostolique, s’en exprimait ainsi:
«--Pour se faire une idée juste de la position des nôtres, il faut se
souvenir que la plupart de nos missions ont été commencées dans des
forêts presque inaccessibles et au milieu de sauvages pauvres, grossiers
et alors païens. Les allocations de l’œuvre admirable de la Propagation
de la Foi, aidées plus tard de celles de la Sainte-Enfance, ont été nos
seules ressources pendant de longues années.»
* * * * *
La _Sainte-Enfance_ continue à aider la Propagation de la Foi par des
contributions considérables. Beaucoup d’orphelins lui doivent leur
salut.
* * * * *
L’_Œuvre Apostolique_ se dévoua également. L’année 1873-1874, elle
préserva même de la disette tout le vicariat d’Athabaska-Mackenzie. Elle
soutient et développe encore son précieux concours.
* * * * *
Est-il besoin d’ajouter qu’à la lecture des rapports publiés sur nos
missions glaciales, d’autres âmes généreuses se sont attendries; et que,
de tous les points du monde, des aumônes sont parvenues aux évêques
missionnaires, obole de la veuve le plus souvent, et si agréable à Dieu,
don matériellement plus large quelquefois du riche: toutes offrandes qui
se présentent sous la parure exquise de la reconnaissance surnaturelle,
pour l’honneur d’avoir pu servir le bon Dieu dans ses pauvres. Une des
dernières lettres disait:
«--Merci, Monseigneur, d’avoir bien voulu accepter ma modeste
contribution pour vos chers pauvres.»
* * * * *
Sur ces uniques secours, secours assurés de la Propagation de la Foi et
de la Sainte-Enfance, secours instables de la charité privée, les
missions du Nord, avec leurs deux orphelinats-hôpitaux, vécurent
jusqu’en 1899.
A cette date, le gouvernement canadien offrit aux sauvages de
l’Athabaska, et, l’année suivante, aux tribus voisines du Mackenzie, une
sorte de _traité_, aux clauses duquel les Indiens abandonnaient certains
droits sur leur terrain. Des compensations que proposait le
gouvernement, la principale était une allocation en faveur des écoles,
allocation déterminée pour un nombre d’enfants fixé d’avance.
Ce fut le signal de la grande marche.
Couvents, orphelinats, hôpitaux, pensionnats, écoles rurales se
multiplièrent. Le Mackenzie compte aujourd’hui six de ces
établissements, confiés aux Sœurs Grises; et l’Athabaska huit, confiés
aux Sœurs de la Providence.[17]
[Illustration: UNE TRUITE DU GRAND LAC DE L’OURS]
Mais aussi, comme il en a été depuis la fondation de l’Eglise par
Notre-Seigneur, le zèle des apôtres de l’Extrême-Nord a devancé
démesurément leurs moyens d’action; et voilà comment le problème de la
subsistance des œuvres, loin de se résoudre, s’est compliqué, et que
jamais les missionnaires ne se sont vus chargés de tant de soucis.
Mgr Grouard, ne parlant que de son vicariat d’Athabaska, écrivait, en
1905:
Le nombre des enfants dans nos écoles est de 312, y compris les 18
de l’école du Père Josse. Le gouvernement donne des subsides pour
100 enfants sauvages. C’est la même somme accordée aux écoles du
Manitoba et du Nord-Ouest, sans tenir compte de l’énorme différence
des situations, et, par conséquent, elle est de beaucoup
insuffisante. Cependant nous sommes heureux d’obtenir ce secours,
sans lequel on n’aurait même pas songé à fonder les trois nouveaux
couvents. La Propagation de la Foi, la Sainte-Enfance, quelques
revenus et le travail de tous permettent de soutenir ces œuvres.
_Le travail de tous._
Ces simples mots de l’humble prélat, sur lesquels glisserait si
rapidement la lecture, entr’ouvrent sous nos yeux, la mine profonde qui
recèle le capital foncier des institutions apostoliques de
l’Extrême-Nord.
Le travail de _tous_, c’est-à-dire le travail de l’évêque lui-même, le
travail du simple prêtre, le travail de la Sœur Grise, le travail de la
Sœur de la Providence, et surtout le travail du frère convers Oblat de
Marie Immaculée.
Travail d’économie d’abord.
Il alla si loin que les religieuses se confectionnèrent quelquefois des
robes grises avec des sacs de toile d’emballage hors d’usage, tandis que
les missionnaires se taillaient leurs vêtements dans la peau des animaux
sauvages. Pas un meuble indispensable de nos jours encore, dans ces
résidences ensevelies sous les neiges. Durant les longues soirées de
l’hiver, une seule petite lampe s’allume et se pose sur le milieu de la
table «de famille». A l’heure prescrite par la règle pour le silence et
le recueillement, elle voit la communauté entière lui former couronne,
chacun lui tournant le dos, afin de lui prendre quelques rayons pour son
livre d’étude ou de prières.
* * * * *
Travail d’activité incessante, dans les rudes ouvrages.
Mgr Grouard les racontait de la sorte, 36 ans après l’érection du
vicariat apostolique d’Athabaska-Mackenzie, au chapitre général de
1898[18].
«Les travaux de tous genres s’imposent aux Pères comme aux Frères.
Instruire nos sauvages, et pour cela étudier leurs langues; faire des
livres qu’il nous faut imprimer et relier; confesser, visiter les
malades à des distances parfois considérables, soit en hiver, soit en
été; faire l’école là où la chose est possible: voilà, comme partout
ailleurs, la besogne des missionnaires du Nord. Mais ils sont obligés
aussi de se livrer à une foule d’autres travaux pour se procurer leur
maigre subsistance, ou pour se mettre à l’abri du froid.
«En conséquence, ils aident les Frères à la pêche, aux bâtisses, au
bûchage, etc... et au jardinage, là où le sol peut se cultiver avec
quelque chance de succès.
«C’est dire que les soucis de l’existence matérielle, la lutte pour la
vie prennent une très grande part dans nos occupations. Et qu’on veuille
bien remarquer qu’il ne s’agit pas seulement de se procurer quelque
bien-être ou de vivre plus ou moins confortablement, cela ne vaudrait
pas la peine d’en parler; mais qu’il s’agit réellement de ne pas mourir
de faim et de froid.
«Personne n’est donc dispensé du travail, s’il veut vivre dans nos
missions. Nous ne pouvons pas y manger notre pain à la sueur de notre
front; mais il faut suer pourtant pour nous procurer soit une patate,
soit un poisson, soit un morceau de viande sauvage.
«Cependant, dans les missions où nous avons des établissements de
religieuses avec écoles et orphelinats, les difficultés de
l’approvisionnement sont beaucoup plus grandes que là où un père réside
seul avec un frère. C’est pourquoi nous avons besoin d’y entretenir un
personnel plus nombreux, surtout un fort contingent de frères convers,
sans lesquels ces œuvres seraient impossibles.»
Nous n’insisterons pas ici sur ces dévoués auxiliaires du prêtre
missionnaire, les _frères convers_. Quelques pages ne sauraient faire
connaître leur mérite. Nous leur consacrerons un livre[19]. Indiquons
seulement, dans un bref aperçu, en quoi ils justifient les paroles de
confiance de leurs évêques.
Les ressources, énumérées plus haut, ont permis l’établissement des
missions, il est vrai; elles ont pourvu aux voyages de chaque année;
elle fournissent les vêtements et l’outillage nécessaire; elles assurent
l’acquisition et le transport des articles d’échange qui doivent payer
les services des _engagés_; elles procurent même une réserve de farine
et de conserves alimentaires dont vivraient, durant quelques jours, les
missionnaires et leurs pauvres. Mais point davantage. La réelle
bienfaisance de la charité, mère de ces ressources, aura été de rendre
possible, et de moins en moins pénible, le travail assidu des mains
nourricières, le _travail de tous_.
Or, ce travail ne peut être confié aux Indiens, trop souvent paresseux
et exigeants, si ce n’est au second plan, sous une direction vigilante.
Le prêtre, d’autre part, ne saurait, sans sacrifier l’essentiel de son
saint ministère, assumer les soins de cette direction et de cette
surveillance. A plus forte raison, ne pourrait-il accomplir le principal
de l’ouvrage, dont l’Indien est incapable.
Ici paraît le frère convers.
Fidèle à la vocation sublime que Dieu lui a donnée, il arrive avec sa
bonne volonté, avec ses bras, avec son esprit d’apostolat. Religieux et
missionnaire comme le prêtre, il ne lui manque que l’instruction achevée
et le caractère sacerdotal.
A lui la tâche et l’honneur de loger et de nourrir les serviteurs de
Dieu.
Son chantier est immense comme le vicariat auquel il appartient. Il aura
à cultiver le maigre jardin, à arracher à la forêt les bois de
construction et de chauffage, à amasser le foin nécessaire à quelques
animaux que l’on élève dans les missions les moins glaciales, à aller
chercher les dépouilles des fauves tués par les chasseurs sauvages, à
entretenir les équipages de traîneaux, etc.
Mais le grand travail du frère convers sera la pêche.
* * * * *
Le poisson constitue, en effet, le fond de l’alimentation du Nord. S’il
était constamment assuré, les habitants de ces tristes régions
s’estimeraient tout à fait heureux. C’est que le poisson du versant de
l’Océan Glacial Arctique est délicieux. Il est si gras qu’il se cuit
dans sa propre graisse, et qu’il n’est besoin d’autres condiments pour
le rendre succulent. Il est si varié qu’une espèce semble avoir été
accommodée pour chaque goût par la Providence: ce sont principalement le
brochet, la carpe, la truite, l’_inconnu_ (saumon blanc), le hareng, le
poisson-blanc, le poisson-bleu.
Ces poissons fourmillent dans les eaux septentrionales; mais en des
endroits qu’ils préfèrent, et qu’il s’agit de trouver. Tous migrateurs,
ils vont des lacs aux rivières et des rivières à la mer, par espèces,
par saisons, en des passes gigantesques.
C’est à la passe d’automne qu’il faut les prendre, rapidement, juste au
temps voulu pour qu’ils se conservent gelés, et en grande quantité.
Vingt-cinq mille poissons ne sont pas trop pour nourrir, un hiver
durant, cent cinquante bouches: pères, frères, religieuses, vieillards,
enfants et chiens--qu’on nous pardonne ce rapprochement, la seule
différence entre les personnes et les chiens, au point de vue que nous
traitons, étant que ceux-ci avalent leur ration du jour toute crue, en
une fois, et que les hommes la mangent cuite, s’il se peut, et en trois
fois.
La pêche d’automne requiert une patiente préparation, un agrès
considérable, de longs et dangereux voyages. Peu de missions ont leur
bassin de pêche dans leur voisinage. Ainsi les bassins du fort
Providence sont à 64 kilomètres, ceux du fort Simpson à plus de 240
kilomètres. Entre la mission et le _vivier_ d’occasion, il y a toujours
des lacs houleux à traverser ou des rivières rapides à remonter.
Il est bien rare que ces entreprises finissent au souhait de tous.
Si la migration du poisson s’accomplit au temps calculé, si les vents
ne paralysent pas les barques, si les vagues de fond n’emportent pas les
filets tendus, si les glaces ne viennent pas briser la cargaison, ou
l’immobiliser loin de la mission, si la capture rendue à bon port n’est
point gâtée par quelque chaleur tardive, l’hiver verra la sécurité
joyeuse s’asseoir, à côté de la reconnaissance envers Dieu, à la table
du missionnaire, des religieuses, des malades et des orphelins. Mais que
l’une de ces conditions vienne à faillir, c’en est fini. Il faudra,
selon le cas, établir aussitôt le régime rationné, se résoudre à manger
une chair plus que... faisandée, que refuseraient les chiens d’Europe,
ou encore passer les mois de l’hiver au dur travail de la _pêche sous la
glace_.
Relisons ce fragment d’une lettre adressée à une bienfaitrice de France,
après la pêche de l’automne 1898, par le Père Lecorre, supérieur de la
mission de la Providence, sur le fleuve Mackenzie. Tout y est contenu:
...Je ne sais ce que l’année qui va s’ouvrir nous réserve à nous
dans cette mission. Mais la fin de celle-ci m’apporte bien des
soucis. C’est vite fait, à Bordeaux, de trouver, moyennant quelques
sous, le morceau de pain qui défraiera le repas du jour. Mais ici
il faudrait faire quelque cent lieues avant de nous le procurer.
Notre ressource principale est dans l’eau du lac et des grands
fleuves qui s’en épanchent; et, l’automne, nous mettons nos filets
de pêche dans les bassins propices afin de prendre, dans quelques
semaines, assez de poissons pour passer l’hiver. Généralement la
glace ne vient interrompre cette pêche que vers la fin d’octobre.
Mais cette année, dès la fin de septembre, elle est venue nous
jouer le plus vilain tour du monde. Une violente bourrasque du
Nord, accompagnée de tourbillons de neige, l’a apportée au galop,
la brisant, la reformant à mesure, et finissant par emporter, à la
merci des vagues furieuses et des glaçons, la plus grande partie de
nos filets. Que faire? Outre la perte énorme de ces engins de
pêche, nous n’avions pas encore le tiers du poisson qu’il nous
faut. Nous nous disions, pour nous encourager, que ce froid
prématuré ne persisterait pas et que l’_été indien_, comme on dit
ici, reviendrait nous permettre d’utiliser ce qui nous reste encore
de filets. Hélas! vain espoir! le fleuve a continué de charrier des
glaces; la neige s’est accumulée au lieu de fondre; et nous voilà
réduits à pêcher, presque tout l’hiver, sous la glace.
_La pêche sous la glace_: cela est bien vite dit, et, en France, on
ne conçoit guère ce qu’il y a de fatigues et de souffrances, sous
ces quatre petits mots: _pêcher sous la glace_.
D’abord, il faut aller bien loin; car le poisson, en hiver, se
[Illustration: PÊCHE SOUS LA GLACE]
réfugie dans les profondeurs des grands lacs; et la moindre
distance d’ici, pour l’atteindre, est au moins deux jours de
marche. Voilà donc deux de nos bons Frères obligés d’aller
séjourner durant quatre à cinq mois loin de nous, sous une tente de
peau. S’ils avaient encore du bois à discrétion pour résister, par
un bon feu, à des températures de 35 à 40° de froid! Mais non; ils
vont se rendre dans une île bien dépourvue sous ce rapport. Puis,
quel travail, et même, peut-on dire, souvent quel martyre, de se
tenir, le jour entier, par des froids pareils, sur une plaine de
glace immense et à découvert, exposés à des vents glacés et à des
poudreries de neige aveuglantes; de creuser des bassins dans une
glace de quatre, cinq et six pieds d’épaisseur, bassins qu’il
faudra refaire le lendemain, car le froid de la nuit se chargera
bien de les refermer; d’avoir des heures et des heures, les mains
nues dans l’eau et la glace, tandis que les pieds restent immobiles
dans la neige; ce qui occasionne parfois des douleurs intolérables!
Et puis, ce poisson que l’on prend au prix de tant d’épreuves, il
faut bien le rendre ici. Encore deux frères et deux traîneaux à
chiens continuellement en route à cet effet: quatre jours de marche
à la raquette. Ce ne sont pas des voyages d’agrément dans ces
rigueurs de la saison. Les hommes endurent de grandes fatigues, et
les chiens encore plus: qu’ils gagnent bien la triste pitance qu’on
leur réserve pour chaque soir en voyage! Encore, Dieu soit loué si
la pêche réussit dans ces conditions! Mais parfois le poisson
manque dans ces rudes hivers. Et alors!... Comprenez-vous cet
_alors_ de souci pour le pauvre père de famille? N’avoir rien pour
calmer la terrible faim des siens! Heureusement, nous avons affaire
à la divine Providence, et nous pouvons toujours avoir recours à la
prière, à celle surtout de nos chers petits enfants. Notre bon Père
du ciel ne nous délaissera pas...
Oui, la prière, prière des petits enfants, prière des sœurs de la
Charité, prière du missionnaire, voilà le refuge suprême de la confiance
courageuse et le dernier secret du triomphe de nos missions polaires,
dans la lutte pour leur subsistance.
Elles furent spécialement confiées, ces prières, à saint Joseph, père
nourricier du divin Ouvrier et de tous les pauvres. C’est lui que le
vicaire apostolique du Mackenzie a nommé son _Procureur en Chef_. C’est
en son honneur que sont chantées les messes d’actions de grâces pour
tous les bienfaits.
Et jamais saint Joseph ne trompa la prière de ses enfants du Nord. Il se
fit leur providence. Il apporta sans cesse le nécessaire, et souvent un
peu de superflu. Il lui arriva de se cacher, comme pour laisser mieux
voir que tout était humainement perdu; mais il reparut toujours, à
l’heure critique, ne reculant même pas devant le miracle, s’il fallait
le miracle...
N’est-ce pas un miracle permanent déjà que de tous nos missionnaires, de
nos religieuses et de nos orphelins, nul ne soit mort de faim, en ces
trois quarts de siècle?
Qu’il soit donc béni, le grand Travailleur invisible de nos missions
glaciales!
* * * * *
L’une des dernières interventions merveilleuses du saint Pourvoyeur, au
mois de mars 1917, sauva d’une famine imminente l’orphelinat
Saint-Joseph, du fort Résolution, sur le Grand Lac des Esclaves.
La pêche de l’automne avait été insuffisante, et la chasse à l’orignal,
sur laquelle on compte toujours un peu pour «combler les vides», avait
fait entièrement défaut, tout l’hiver.