Athabaska et débitait les planches destinées à devenir la coque du
_steamer Saint-Joseph_.
Le _Saint-Joseph_ pouvait desservir le lac Athabaska, la rivière la Paix
jusqu’aux chutes du Vermillon, et la rivière Athabaska du fort
Mac-Murray au fort Smith.
Au fort Smith rugissaient les infranchissables rapides; mais par delà
ces rapides s’ouvrait la navigation de 2.500 kilomètres, jusqu’à l’océan
Glacial, comme nous l’avons dit.
Il fallait donc un deuxième _steamer_.
[Illustration: LE SAINT-ALPHONSE]
Mgr Grouard reprit la besace; et, en 1915, le fier petit
_Saint-Alphonse_ fit son «Voyage de noces» du fort Smith aux bouches du
Mackenzie.[14]
* * * * *
La division du vicariat d’Athabaska-Mackenzie s’étant opérée en 1901,
l’œuvre de progrès fut poursuivie dans l’Athabaska par Mgr Grouard, et
dans le Mackenzie par Mgr Breynat.
Les deux vicaires, comme par une apostolique émulation, fondèrent de
nouveaux postes, de nouveaux couvents, et mirent au service de ces
développements des ressources nouvelles. Tandis que Mgr Grouard donnait
à la rivière la Paix le _Saint-Charles_, premier vapeur à paraître en
ces régions, Mgr Breynat lançait, sur la rivière des Esclaves, le Grand
Lac des Esclaves et le fleuve Mackenzie, le _Sainte-Marie_, le mieux
construit et le plus rapide des _steamers_ qui aient encore parcouru les
fleuves et les lacs de l’Extrême-Nord.
* * * * *
Cependant les _rapides_ continuèrent à revoir, chaque printemps, la
flotte des missionnaires. Elle partait d’Athabaska-Landing, depuis
l’abandon du lac la Biche, se grossissant chaque année pour répondre au
«tonnage» des petits vapeurs, qui l’attendaient au fort Mac-Murray et au
fort Smith.
Les deux vieilles barges «courtes et ventrues» avaient fait place à des
barges longues, larges, plates et rectangulaires, simplement recourbées
à l’avant et à l’arrière, munies de rames énormes (des sapins entiers),
et fabriquées, à l’embarcadère même, avec de rudes madriers, condamnés
eux-mêmes à devenir pièces de bâtisses, au terme du voyage.
La capacité de cette barge était de huit à dix tonnes. Il y en eut deux
d’abord, puis trois, puis quatre, et de plus en plus. En 1915, année du
dernier convoi d’Athabaska-Landing à Mac-Murray, douze barges sautèrent
ensemble les _rapides_.
* * * * *
Il serait long de raconter les déceptions éprouvées par les
missionnaires, depuis 1848 jusqu’à la fin du siècle, à l’arrivée des
lents bateaux aux rustres équipages. Si encore ces _pièces_, coûtant si
cher, étaient toujours parvenues, et parvenues intactes! Mais combien se
perdirent en route, ou se mutilèrent, se brisèrent, lancées par des
mains brutales, à chacun des portages! Quelquefois, si c’était des
vivres que le ballot contenait, les bateliers s’en régalaient, en riant
du missionnaire «qui serait bien attrapé», disaient-ils.
La plus dure épreuve, dans la vie des missionnaires anciens, et,
proportion gardée, dans la vie d’aujourd’hui encore, a été l’attente, la
longue attente des objets dont ils avaient besoin.
L’est et l’ouest du Canada, admirablement développés maintenant, peuvent
fournir le matériel des missions et le confier aux chemins de fer qui
vont rejoindre la rivière Athabaska et la rivière la Paix. Mais, à
l’époque du lac la Biche, laquelle marquait cependant une avance sur
celle du Portage la Loche, époque où les achats se faisaient en
Angleterre, parce que le Canada n’y pouvait pourvoir, et que la
métropole réduisait considérablement les taux d’importation pour ses
colonies, il s’écoulait quelque trois ans, entre la demande faite par le
missionnaire et l’arrivée de la chose désirée, fût-elle de première
nécessité.
Supposons-nous en 1870. Le missionnaire du fort Simpson ou du fort
Norman écrit, par l’unique courrier d’hiver. Sa lettre atteindra le lac
la Biche, au printemps 1871. Mgr Faraud la visera et la fera parvenir,
pour l’automne, à Saint-Boniface. Mgr Taché, ainsi averti, enverra
l’ordre immédiatement en Angleterre, et recevra le colis, au printemps
1872. Il le confiera aux _charrettes_ de la _prairie_, qui le déposeront
au fort Pitt, trop tard, bien entendu, pour l’expédition de la même
année. Mgr Faraud ira l’y chercher, l’automne, le gardera durant
l’hiver, et le tiendra prêt à prendre les premières eaux de 1873. De
sorte que, tout allant au mieux, le missionnaire touchera son article
l’été, ou l’automne 1873. Il avait écrit en 1870.
Le moindre retard de la lettre, ou du colis, pouvait ajouter à ces
années une quatrième, et quelque malentendu une cinquième.
Certains des _ballots_, spécialement recommandés, restèrent en détresse,
dans la prairie, ou sur une grève inconnue de la forêt sauvage, jusqu’à
six ans. Heureux si, retrouvés enfin, ils n’étaient pas bonnement
saisis, adjugés au premier venu, ou vendus comme _bonum derelictum_.
Pour la première fois, notait Mgr Faraud, en novembre 1877, pour la
première fois, le bagage de toutes les missions est en bon ordre
ici (au lac la Biche, à mi-chemin de sa destination).
Un exemple de ces lenteurs et de ces déceptions, qui nous laissera
deviner ce qu’il en devait être lorsqu’il s’agissait de choses
indispensables, comme outils de travail, vin du saint sacrifice, etc...,
nous a été rapporté, les derniers jours de sa vie, par le vénéré Père
Ducot, à qui nous avions demandé de vouloir bien nous écrire ses
«souvenirs». Nous résumons ses pages. L’exemple pourrait s’intituler:
_les vitres du Père Séguin_.
Le pieux et doux Père Séguin fut le premier compagnon du Père Grollier,
fondateur de la mission Notre-Dame de Bonne-Espérance, au fort
Good-Hope, sous le Cercle polaire. Le Père Grollier mourut bientôt, et
le Père Séguin resta le chef de la mission, seul le plus souvent avec le
bon Frère Kearney, parmi ses Indiens Peaux-de-Lièvres, pendant 41 ans.
En 1901, comme il était presque aveugle, Mgr Grouard le fit conduire en
France, son pays natal, qu’il n’avait jamais revu, dans l’espoir que les
spécialistes lui rendraient un peu de lumière. Mais ce fut en vain. Le
malade, tué par la «nostalgie de ses missions», mourut l’année suivante.
Cette cécité, graduellement venue, avait pour cause lointaine et
principale la triste condition des moyens d’éclairage, en ces contrées
de nuits si longues: la lampe à l’huile de poisson pour l’intérieur, et
surtout le _parchemin_ des misérables fenêtres pour les heures du jour.
Toutes nos missions du Nord ne connurent d’abord que ces carreaux de
_parchemin_. C’étaient des morceaux de peaux de renne ou d’orignal,
grossièrement raclés, et laissant passer à travers leur spongieuse
épaisseur fort peu de clarté et beaucoup de froid. Peu à peu, des
carreaux en vitres de petites dimensions les remplacèrent.
La maisonnette et l’église de Good-Hope ne connurent, durant dix-sept
ans, que les parchemins.
Ce fut cependant la cinquième année de ce régime que le Père Séguin
demanda qu’on lui achetât des vitres. Mais trois ans se passèrent, et
rien n’arriva: ou la lettre, ou l’envoi s’étaient donc égarés. Il
renouvela sa démarche, et attendit encore trois ans. Cette fois point de
délai: la caisse fut débarquée, solidement clouée et en bon état
apparent. On l’ouvrit, pour y trouver toutes les vitres «en miettes».
Pas un fragment de verre ne pouvait servir. L’année suivante, le père
n’osa plus écrire, attendu que le coût des vitres cassées avait fait un
trop grand vide dans son _allocation_, et qu’il avait des articles plus
importants à demander. Heureusement, Mgr Clut vint à passer, en route
pour l’Alaska; et, touché de la misère du missionnaire, il lui promit
qu’il lui apporterait, à son retour, des vitres qu’il comptait obtenir
d’un brave Canadien-Français, M. Mercier, commis du fort Youkon. Mgr
Clut repassa par Good-Hope, le printemps suivant, avec la nouvelle que
les vitres, données en effet par M. Mercier, avaient été emportées très
loin dans les montagnes Rocheuses, mais qu’un matin, au lever précipité
du campement, on les avait oubliées, et que l’on n’avait remarqué leur
absence que l’après-midi, après avoir _sauté_ un grand nombre de rapides
qu’il était impossible de remonter. Mgr Clut voulut réparer cette
déconvenue en envoyant un ordre pressant au lac la Biche. Il gagna une
année, car, deux ans après, Mgr Faraud remettait les vitres au Père
Ducot, qui se rendait à Good-Hope, avec la prescription très appuyée de
ne pas les perdre de vue une seule minute, et de les porter lui-même, de
ses propres mains, à tous les lieux de déchargement et de rechargement.
La nuit du 14 septembre 1875, la brigade atterrissait au fort Good-Hope.
Les 300 sauvages, éveillés par les coups de fusil de l’équipage,
rallument les feux des bivouacs et donnent la fusillade de bon accueil.
Le Père Ducot, tout au bonheur de toucher enfin le rivage de son
apostolat, bondit à terre et court, au milieu de cette foule qui acclame
le «nouveau petit _priant_», vers la maison du missionnaire.
Malade, le Père Séguin n’avait pu sortir, mais il s’était levé. N’ayant
point vu de prêtre depuis plus d’une année, il couvrit de larmes, en
l’embrassant, son jeune confrère. Puis, aussitôt:
«--Et les vitres! Les avez-vous?
--Mais oui, mon Père; et j’ai veillé sur elles comme sur un trésor.
--Où sont-elles? Les avez-vous apportées ici?
--Oh! Je les ai laissées dans la barge.
«Pauvre Père Séguin, continue le Père Ducot que nous citons maintenant
mot à mot, il en devint blême! Puis, après quelques instants: «C’est
fini! C’est perdu! Ils les auront encore cassées, en les jetant sur la
grève!...» Il en était désolé. Rien ne put le rassurer. J’étais
stupéfait moi-même de sa désolation, presque scandalisé. Pour quelques
vitres de cinq sous pièce, me disais-je! Je ne comprenais rien à sa
tristesse, _alors_. Mais, après quarante années de mécomptes de ce genre
mille fois renouvelés, je sais ce que c’est que pareilles déceptions.
Elles sont pires que la privation elle-même. Celui qui n’a pas passé par
là ne le comprendra jamais... Cette fois, Dieu merci, tout ne fut pas
perdu. Le lendemain de bon matin, la caisse arriva parfaitement intacte.
Le Père Séguin en était tout radieux de joie.»
Et le Père Ducot complète sa narration de 1916 par cette note marginale:
«_Ceux qui n’ont jamais été obligés d’habiter des maisons n’ayant
d’autres fenêtres que des châssis couverts de_ parchemin, _dans un
pays froid comme le nôtre, n’ont pas une idée de ce que l’on
souffre d’être privé de vitres. Mais les missionnaires du
Nord-Ouest, et du Mackenzie en particulier, le savent par
expérience. Ils savent apprécier les nombreux avantages de châssis
garnis de verre, dans une maison. Elle est mieux éclairée en tous
temps, le soleil y pénètre à ses heures, elle est plus chaude en
hiver et on y est à l’abri du vent, il faut moins d’huile pour s’y
éclairer, moins de bois pour s’y chauffer, il y gèle moins la nuit,
et quelquefois pas du tout, on y peut éviter les courants d’air,
chose impossible avec des châssis en parchemin. La solitude y est
aussi moins triste, le travail plus aisé, la dévotion plus facile,
et l’âme plus joyeuse._»
Le bon père, qui excellait, comme on le voit, à énumérer les détails
d’une situation, aurait pu ajouter que le missionnaire de l’âge de
parchemin trouva plus d’une fois, en rentrant de ses voyages d’hiver,
ses fenêtres dévorées par les loups, et sa cabane bourrée de neige par
la tempête.
[Illustration: MGR GROUARD ET LE P. HUSSON TRAVAILLANT À LA SCIE
PASSE-PARTOUT]
CHAPITRE V
LA LUTTE POUR LA VIE
_«Le grand obstacle».--De Mgr Clut à Mgr Breynat.--Nul secours du
pays, ni des sauvages.--Qu’est-ce que jeûner?--Le sourire de la
charité.--La Propagation de la Foi.--«Le travail de tous».--Pour
«ne pas mourir de faim et de froid».--Les frères coadjuteurs
Oblats.--Pêches d’automne et d’hiver.--Le Travailleur invisible._
«--Quels sont les principaux obstacles au progrès de la foi?»
A cette question, posée par S. E. le Cardinal Préfet de la Propagande,
en 1880, dans une enquête générale sur l’état de leurs églises, aux
évêques missionnaires, Mgr Grandin, évêque de Saint-Albert, répondit:
«--Le grand obstacle au bien, que nous ne surmonterons jamais
suffisamment, c’est la pauvreté. C’est toujours elle qui paralyse notre
zèle et nous arrête dans une foule d’œuvres qu’il nous faudrait
entreprendre... Un autre grand obstacle, c’est la mauvaise santé des
missionnaires. Bien que le pays soit sain, les missionnaires ont tant à
souffrir, dans leurs longs voyages surtout, de leur nourriture
repoussante et parfois insuffisante, ainsi que de travaux manuels
au-dessus de leurs forces, qu’après avoir passé dix ans dans le pays,
ils sont, bien que jeunes encore, accablés de douleurs et d’infirmités,
et dans l’impossibilité de rendre les services auxquels leur expérience
les rendrait propres...»
Le diocèse de Mgr Grandin se trouvait alors le plus voisin des
commodités de la civilisation.
* * * * *
Que répondit à la même question le vicaire apostolique
d’Athabaska-Mackenzie, dont le territoire ne commençait qu’au nord de
Saint-Albert?
Nous l’ignorons. Mais, à défaut du document qui nous eût été si
précieux, c’est à foison que l’on citerait les lettres adressées par les
missionnaires de l’Extrême-Nord à leurs supérieurs pour les renseigner
simplement sur la condition de leurs chrétientés. Nous les laisserons
dans l’ombre, peut-être dans l’oubli, d’accord certainement avec le
souhait de leurs auteurs, qui mirent plus de prix aux conquêtes qu’ils
eurent le bonheur de faire au Royaume de Dieu, et qu’il nous faut
raconter, qu’à la somme des souffrances que ces conquêtes leur ont
coûté.
Bornons-nous, pour les temps passés, au témoignage particulier de Mgr
Clut, l’évêque auxiliaire d’Athabaska-Mackenzie. Il écrit de la mission
de la Nativité, sur le lac Athabaska, mission la plus méridionale du
vicariat:
...11 mars 1874... Les lettres d’Europe et du lac la Biche sont
enfin arrivées. On les attendait avec une vive impatience depuis le
20 février, leur époque ordinaire. Partout, on ne parle que de
progrès. Ici, dans notre pauvre Nord, nous allons en sens
inverse...
En somme, les nouvelles étaient bonnes. Il n’y a qu’une chose qui
m’a bien contrarié: c’est que je puis conclure que nos missions
vont être dépourvues de tout, au moins durant une année, et que, de
plus, elles ne recevront peut-être pas un sac de farine entre elles
toutes. Déjà, l’année dernière, nous n’avions reçu que bien peu de
marchandises et point du tout de farine. Nous étions donc déjà en
profonde disette, et nous le serons bien plus cette année. La
raison en est que nous ne recevons que maintenant les commandes
faites lors de la guerre. Nous redoutions alors de manquer de fonds
nécessaires, et nous les avions réduites de moitié. L’année 1874
même, nous n’avions rien commandé, de sorte que le peu qui devait
nous arriver en 1873 a été réparti en deux ans. C’est ce qui fait
comprendre le dénuement dans lequel nous allons nous trouver. Quant
à la farine, je crains bien que nous n’en ayons pas même cette
année pour faire des hosties.
Tout cela m’afflige beaucoup, non pour moi, mais pour nos pères,
nos frères et nos sœurs de Charité. Que c’est dur pour un père
comme moi de voir souffrir les siens, et de ne pouvoir leur donner
un simple morceau de pain, cet aliment si commun en pays civilisé,
pour les soulager!
L’année suivante, 1875, Mgr Clut se trouvait à la mission de la
Providence, au nord du Grand Lac des Esclaves, lorsque le courrier
d’hiver lui parvint. C’était le Frère Boisramé qui l’apportait du lac
Athabaska, où Mgr Clut l’avait envoyé chercher quelques provisions.
De fait, le bon frère n’apportait rien que les lettres et son extrême
fatigue, après quarante jours de marche à la raquette.
Mgr Clut écrivit alors dans son même cahier intime:
21 février.--Les nouvelles d’Athabaska sont bien mauvaises. Il y a
disette. Cette disette nous fait grandement craindre que faute de
provisions de bouche pour équiper les barges de la Compagnie, nous
ne soyons encore menacés de ne rien recevoir. Alors, que
deviendraient nos pères et nos frères presque tous malades déjà!
Dans quel état de privations serions-nous réduits tous ensemble!
Rien pour nous couvrir, rien pour acheter de la viande, pas une
livre de farine: telles sont les privations dont nous sommes
menacés. Que deviendraient nos missions? Que deviendraient nos
orphelins, à la Providence et à Athabaska? Que deviendraient nos
écoles? Espérons que la Providence viendra encore à notre secours
de quelque manière imprévue. Depuis environ sept ans, nous sommes
toujours dans la plus grande incertitude et la plus grande anxiété.
Pourrons-nous encore tenir l’année prochaine? N’allons-nous pas
manquer de tout?
Sur ce cri de détresse poussé au fond du Mackenzie, et comme prolongeant
celui de Mgr Grandin, laissons passer quarante-trois ans.
Nous sommes en 1918.
Le 9 juillet de cette année, les journaux catholiques du Canada publient
cette lettre, écrite par Mgr Breynat, débarquant à Montréal, au retour
d’un voyage accompli dans les intérêts de son vicariat apostolique:
En arrivant de Rome, j’apprends qu’un grand malheur, un vrai
désastre vient de frapper nos missions du Mackenzie.
Nous nous réjouissions de ce que la construction de la nouvelle
voie ferrée des _Great Waterways_ nous avait permis de transporter
notre approvisionnement annuel au fort Mac-Murray. Nous avions
ainsi évité les 130 kilomètres de _rapides_ de la rivière Athabaska
qui, chaque année, engloutissaient ou endommageaient une quantité
plus ou moins grande de nos marchandises. Du même coup, nous avions
assez économisé pour faire face à la hausse des prix, sans trop
avoir à retrancher du peu de confort heureusement introduit dans
nos missions, au cours des dernières années. Nos marchandises se
trouvaient au pied des rapides, dans un bon hangar. A la débâcle,
ce n’eût été qu’un jeu de les expédier à destination.
La débâcle se produisit au mois dernier, mais une digue se forma, à
5 kilomètres environ en aval du fort Mac-Murray. L’eau, ne trouvant
aucune issue, envahit les deux rives, couvrit le plateau sur lequel
est construite la petite ville, et atteignit huit pieds de haut
dans notre hangar, qui fut déplacé, malgré sa charge, et faillit
être emporté par la glace. Le sauvetage fut pénible et très lent à
cause de l’amoncellement de la glace. Ce fut une perte de quinze à
dix-huit mille piastres (de soixante-quinze à quatre-vingt-dix
mille francs).
Un accident analogue, arrivé, il y a trois ans, sur la rivière la
Paix, nous contraignit à avoir recours aux petites réserves que
chaque mission, à force d’économies, avait pu mettre de côté. Pour
comble, nos pêches de l’automne dernier ont été très malheureuses.
Ce n’est pas que le poisson ait fait défaut, mais le froid et le
vent nous ont empêché de le rendre à destination. Quatre bateaux
furent pris dans les glaces et plus ou moins brisés, à une distance
variant de 30 à 50 kilomètres de la mission. Le poisson qu’on put
sauver dût être transporté à grands frais sur la glace avec des
chiens. D’où des dépenses considérables qu’il nous faut maintenant
solder, en même temps que celles encourues pour réparer ou
renouveler les bateaux.
Il y eut, évidemment, l’hiver dernier, un surcroît de privations
chez nos missionnaires, nos religieuses, etc. Je n’ai pas reçu une
seule plainte. «Nous nous sommes tirés d’affaire du mieux que nous
avons pu», se contente-t-on de me dire.
Mais comment ferons-nous l’hiver prochain, si nous ne recevons
promptement du secours? Trois cents personnes environ dépendent du
vicaire apostolique pour la nourriture, le vêtement et le logement.
Les besoins sont actuellement si nombreux partout et les appels à
la charité si fréquents que j’ai bien hésité à tendre la main. Mais
la faim fait sortir le loup du bois, et elle donne aux plus timides
le courage de devenir mendiants.
* * * * *
Trouvera-t-on mauvais que je vienne en toute simplicité exposer
notre situation, et soulever un peu le voile qui cache les
dévouements de ces vaillants et de ces vaillantes qui font de plus
en plus l’admiration de ceux qui les voient à l’œuvre?
Coûte que coûte, je le sais, nos missionnaires tiendront bon, nos
religieuses garderont leurs orphelins et leurs vieillards; chacun
«fera comme il pourra», avec ce qu’il aura à sa disposition. On ne
regarde pas à une privation de plus dans le Mackenzie. Mais n’y
aura-t-il pas quelques lecteurs qui se laisseront toucher et
trouveront le moyen, fût-ce au prix d’un nouveau sacrifice, de
m’aider à diminuer leurs privations?...
Quelques jours après, Mgr Breynat pouvait écrire, tout à l’honneur de la
charité canadienne:
Les aumônes reçues dépassent de beaucoup ce que j’avais osé
espérer. Nous n’arriverons pas sans doute, loin de là, à couvrir
toutes nos pertes. Mais si le courant de la charité publique envers
nous continue encore quelque temps avec la même générosité,
j’entrevois la possibilité de nous procurer, avant l’hiver, les
articles les plus indispensables. Et que pouvons-nous désirer de
plus en ces temps difficiles! Nos missionnaires, qui n’ont pas
perdu l’habitude des privations, sauront se contenter de peu. C’est
ce qui a fait leur force dans le passé; c’est ce qui la fera dans
l’avenir...
Une conclusion s’échappe de ces témoignages des évêques du Nord. La
profonde, l’incurable souffrance du missionnaire ne lui vint jamais de
sa propre misère. Il s’y attendait. Ses maîtres du noviciat et du
scolasticat l’y avaient préparé. Et même cette ressemblance privilégiée
avec le divin Pauvre, entrevue par le rêve généreux de son enfance,
n’avait-elle pas été l’aimant séducteur de sa vie sacerdotale et
apostolique? De bonne heure, et avec la sincérité de saint Paul, il a
donc pu dire: _scio esurire et penuriam pati, je sais souffrir la faim
et le dénuement_. L’objet de son inquiétude, de ses labeurs, c’est
l’établissement de la foi dans les âmes, son maintien, son progrès, en
face des obstacles accumulés contre l’œuvre de Dieu par toutes les
forces du pays le plus inhospitalier du monde. Ce n’est pas pour sa
propre vie qu’il a lutté et qu’il lutte encore, c’est pour la vie de ses
chères missions.
On vient d’entendre le chiffre des pertes du désastre du fort
Mac-Murray: si nous ajoutons la valeur de ce qui ne fut perdu, nous
atteindrons 200.000 francs. Et cette somme doit être trouvée, chaque
année, pour le seul vicariat du Mackenzie.[15]
D’où viendront les ressources?
* * * * *
D’abord, nullement du pays lui-même, presque inexploité encore. Ses
forêts, son pétrole, sa houille, son goudron, son cuivre, son argent,
son or seront mis en valeur... Mais dans combien d’années?
Quelques indigènes avoisinant la mission commencent à entrevoir que le
missionnaire a le droit de compter sur eux. Ils lui portent certains
secours. Mais dans tout le passé, dont nous écrivons l’histoire,
l’Indien du Nord «travaillant pour le Père», n’a manifesté qu’une âpre
exigence à se faire payer, nourrir et habiller, ainsi que sa famille
entière, tant que durait son ouvrage.
Etait-ce inintelligence, ou dureté sauvage? Non. Il se trouve en
Colombie Britannique trois grandes tribus de la même nation _dénée_, que
Mgr Durieu, «ce missionnaire des missionnaires», est parvenu à instruire
du devoir chrétien de soutenir le ministre de l’Autel, et qui donnent de
bonne grâce, aussi généreusement que les meilleurs fidèles de race
blanche. Les Dénés qui fréquentent l’Ile à la Crosse, mission voisine de
l’Athabaska-Mackenzie, sont pareillement dévoués au soutien de leurs
pasteurs.
Les fondateurs des missions de l’Extrême-Nord ne jugèrent pas opportun
de prêcher à leurs néophytes la doctrine du _support du prêtre_.
La manie de mendier, que trouvèrent d’ailleurs les missionnaires parmi
les sauvages, ne suffisait-elle pas à les décourager dans l’entreprise
de faire appel à leur libéralité? Certaines tribus triomphent dans ce
métier de _quêteurs_:
«--Un Montagnais peut vous demander jusqu’à votre dernière chemise,
avait-on dit au Père Taché, lorsqu’il partit pour sa première mission.»
«Et, en effet, écrit-il, à peine installé parmi ses Indiens, l’un d’eux
m’aborde un jour, et me dit: