(_aviron_), eut longtemps les préférences des voyageurs indiens et
blancs, à cause de son avantage de n’exiger qu’une eau peu profonde et
de se laisser facilement porter dans les _portages_.
[Illustration: EN CANOT D’ÉCORCE DE BOULEAU]
La structure en est de toute simplicité. Des écorces de bouleau, cousues
ensemble à l’aide de racines ténues de sapin (_watap_), se plaquent sur
une mince carcasse de lattes de sapin ployées en demi-cerceaux et fixées
dans les mortaises de deux verges longitudinales (les _maîtres_) qui se
rejoignent en proue et en poupe. Une application de résine de sapin
(_gomme_) bouche les fissures et couvre les coutures. Si l’écorce se
déchire, une pièce d’étoffe ou d’écorce, sommairement _gommée_, répare
l’avarie. Ces pirogues ont pour défauts d’être très frêles, instables et
versantes. Elles demandent de continuelles vigilances. Beaucoup
disparurent, avec leurs rameurs, dans les eaux démontées des lacs et des
rapides.
C’est dans ces canots d’écorce que les premiers missionnaires, Jésuites
au dix-huitième siècle, Séculiers et Oblats de Marie Immaculée au
dix-neuvième, ainsi que les premières Sœurs Grises de l’Ouest, du
Nord-Ouest et de l’Extrême-Nord, arrivèrent de Montréal à la
Rivière-Rouge: voyage qui ne durait guère moins de deux mois.
En 1868, le chemin de fer alla de Montréal à Saint-Paul-Minnéapolis
(Etats-Unis), qui fut le terminus, pour le Nord, jusqu’en 1880.
En 1880, le chemin de fer _Pacifique Canadien_ atteignit Winnipeg.
* * * * *
A la Rivière-Rouge (Saint-Boniface-Winnipeg) s’ouvrait, droit sur le
Nord, la seconde étape vers le Portage la Loche. C’était une route de
2.125 kilomètres par rivières, lacs et portages, que nous nous
contenterons de rappeler par ces lignes du Père Petitot, écrites en
1875:
Au fort Garry (ancien nom de Winnipeg), on dit adieu à notre
brillante civilisation. Plus de chemins de fer, plus de bateaux à
vapeur. On s’installe comme l’on peut dans une barque de 30 pieds
de quille, lourde, massive, ventrue, parce qu’elle doit résister à
plus d’un choc, lutter contre plus d’un rapide; et là, exposé au
soleil, au vent ou à la pluie, assis parmi les ballots de
marchandises, le voyageur remonte lentement et au prix des efforts
souvent désespérés d’un vaillant équipage, les cours d’eau
entrecoupés de cataractes ou de lacs qui vont le conduire au grand
Portage La Loche. Entre le lac Winnipeg et le plateau culminant, on
ne compte pas moins de 36 portages. Qu’on juge par là des
difficultés et des lenteurs d’un tel voyage. Aussi, en partant de
Saint-Boniface à la fin de mai, on ne peut arriver au lac Athabaska
qu’au mois d’août...[10].
Ces interminables détours contre le courant des eaux jusqu’au Portage la
Loche furent les seuls à conduire dans l’Extrême-Nord, pendant 23 ans,
nos missionnaires et leurs approvisionnements.
Et tout ce qui passait par là, hommes et choses, relevait du bon plaisir
des directeurs de la Compagnie des fourrures, sans appel comme sans
merci. La Compagnie réglait la date et le mode des départs, le nombre
des passagers, la quantité des objets à transporter, les frais à
couvrir. Elle déclarait n’assumer aucune responsabilité, au sujet des
accidents de corps ou de biens, et rejeter d’avance toute plainte
concernant les articles détériorés ou perdus. Il ne restait aux
missionnaires que la ressource des humbles prières et des silencieuses
patiences.
[Illustration: SUR UN AFFLUENT DU MACKENZIE]
Une seule des douze _barges_ annuelles de la Compagnie était affectée au
service de toutes les missions: deux tiers de sa capacité pour les trois
ou quatre ministres protestants et leur famille, le reste pour les
missionnaires catholiques, leurs frères coadjuteurs et les Sœurs Grises.
Comment faire tenir, en ce «tiers de barge», le nécessaire d’une année
d’apostolat, si l’on considère que l’argent n’a point cours en ces pays,
et que l’on achète le gibier et le travail de l’Indien, non pas avec des
_piastres_ dont il n’aurait que faire, mais avec l’équivalent en
espèces: thé, tabac, poudre, plomb, linge, outils, etc...! Décompte fait
des besoins de toutes les missions, quelle place pouvait-il rester, en
ce coin de barge, pour les denrées d’échange? A plus forte raison,
comment, avec si peu, espérer développer les œuvres, bâtir des
orphelinats, des hôpitaux, des églises?
* * * * *
Eh bien! même ce _si peu_, le temps vint où la Compagnie dut refuser de
le transporter. Son monopole ayant expiré en 1859, elle voyait s’élever
le prix des fourrures, sous la pression commencée des concurrences. Il
lui fallut donc augmenter le volume de ses propres effets. Ne voulant
pas, d’autre part, multiplier ses barges, elle eut à se débarrasser du
service étranger. L’automne 1868, le gouverneur Mac Tavish écrivit à Mgr
Faraud:
La Compagnie ne peut plus se charger du transport des pièces de vos
missions. Prenez donc les arrangements convenables pour assurer vos
transports vous-mêmes.
Ce coup était de force à tuer les missions arctiques, incapables, dans
leur pauvreté, de pourvoir elles-mêmes au voyage du Portage la Loche.
* * * * *
Mais un homme au clair regard avait prévu la catastrophe; et, de longue
main, par l’une des entreprises les plus hardies, les plus osées, dont
l’histoire du Nord ait été le témoin, son énergie en avait préparé le
remède. C’était Mgr Taché, archevêque de Saint-Boniface. A ce titre,
comme à plusieurs autres que nous dirons, il mérite d’être proclamé le
sauveur des missions du Nord. Mgr Faraud, qui se laissa entraîner dans
le plan de Mgr Taché, bien plus par sa confiance en son métropolitain
que par conviction personnelle, qualifiait ensuite ce plan de «génial»;
et ses lettres sont encore aux archives de Saint-Boniface, pour attester
que ce fut à l’exécution de ce plan que la foi catholique dût d’avoir
subsisté dans son vicariat d’Athabaska-Mackenzie, et de s’être étendue
aux confins de la terre.
* * * * *
Comme il s’agissait d’atteindre le fort Mac-Murray, d’où les convois
n’avaient plus qu’à se laisser descendre sur des eaux faciles; et où,
par conséquent, la Compagnie consentirait toujours à reprendre les
transports des missions, Mgr Taché avait tout simplement songé à
prendre la route directe des _rapides de l’Athabaska_.
Pour se mettre à la portée de ces _rapides_, il était nécessaire de
créer un entrepôt distinct de celui de Saint-Boniface, celui-ci étant
par trop éloigné de l’Athabaska-Mackenzie. A ce nouvel entrepôt, les
_pièces_ destinées à l’Extrême-Nord se rendraient d’avance, et ainsi
pourrait-on tenir la cargaison prête à être lancée, au moment propice,
sur les rapides, vers Mac-Murray.
Le choix de Mgr Taché tomba sur le lac la Biche, situé à l’intersection
du 55e degré de latitude avec le 113e de longitude, méridien de
Greenwich.
Le double avantage du lac la Biche était qu’on le rejoignait, de
Saint-Boniface, par la _prairie_, en deux mois de marche seulement, et
qu’il conduisait directement à la rivière Athabaska, dont il est le
tributaire, au moyen de sa propre décharge, la petite rivière la Biche.
Mgr Taché conçut ce projet, en 1855, alors qu’il était l’unique évêque
du Nord-Ouest, et qu’il n’était pas encore question des vicariats de
Saint-Albert et de l’Athabaska-Mackenzie.
Il travailla immédiatement à le mettre en œuvre, en envoyant, à la place
du Père Rémas, qui végétait depuis deux ans au lac la Biche, deux hommes
parfaitement doués pour mener à bien l’entreprise: les Pères Tissot et
Maisonneuve.
L’année suivante, 1856, Mgr Taché lui-même arriva sur l’emplacement à
peine défriché de la future mission Notre-Dame des Victoires du lac la
Biche; et, résolu à dénouer en personne le mystère des _rapides_, il
s’engagea, en canot d’écorce, dans l’exploration de cet itinéraire
redouté, où son expérience allait entraîner tant de convois: la
traversée du lac la Biche, la descente de la petite rivière la Biche, et
le _saut_ des _rapides_ de l’Athabaska.
Il a laissé quelques phrases sur son audacieux essai:
Cette partie du fleuve géant était décrite comme pleine de dangers
et d’une navigation presque impossible. L’évêque de Saint-Boniface,
devant se rendre au lac Athabaska, choisit cette route inconnue et
réputée si dangereuse. Il eut le plaisir de constater qu’il y avait
beaucoup d’exagération dans tous ces récits effrayants, et que
cette rivière ressemble à tant d’autres sur lesquelles on navigue
tous les jours. Après sept jours et deux nuits d’une marche
heureuse, il arrivait à 2 heures du matin, pour donner le
_Benedicamus Domino_ aux missionnaires du lac Athabaska. C’était le
2 juillet, joli jour pour une visite! Les Pères Grollier et
Grandin, et le Frère Alexis, réveillés en sursaut à la voix de leur
évêque, versèrent des larmes de joie, en voyant leur supérieur plus
tôt qu’ils ne l’attendaient, et échappé heureusement aux dangers
prétendus, mais supposés réels, de cette navigation.
Mgr Taché parlait donc des plus grands «dangers» du Nord avec
l’indifférence que mettent nos poilus à raconter leurs batailles. Il s’y
était habitué. Puis, c’était un modeste. Enfin, il écrivait en 1865,
date où il importait de ne pas décourager ses missionnaires.
Pendant onze ans, de 1856 à 1867, les _rapides_ furent rendus à leur
solitude et aux ébats des Peaux-Rouges, tandis que la mission de
Notre-Dame des Victoires se développait dans le sens de son importance à
venir.
* * * * *
En 1867, la première caravane blanche des _rapides_ s’organisa. Elle
comptait Mgr Faraud, devenu vicaire apostolique d’Athabaska-Mackenzie
depuis quatre ans, et cinq Sœurs de la Charité, dites Sœurs Grises de
Montréal, qui allaient fonder leur premier établissement arctique, au
fort Providence, sur le fleuve Mackenzie. Cette odyssée d’aventures et
de bravoure, aussi gaiement et simplement racontée par les religieuses
elles-mêmes qu’elle avait été accomplie, fut publiée cinquante ans plus
tard, pour la première fois, au cours d’un livre qui tâche de résumer
les travaux des Sœurs Grises dans l’Extrême-Nord, et que S. G. Mgr
Breynat, vicaire apostolique du Mackenzie, a dédié, en «hommage
jubilaire», _à celles qui travaillèrent avec nous dans la diffusion de
l’Evangile_.[11]
Le lendemain de Noël 1869, après avoir veillé à l’installation des Sœurs
Grises, au fort Providence, et pourvu aux premiers besoins de leur
orphelinat-hôpital, Mgr Faraud «chaussa les raquettes» et s’achemina de
nouveau vers le lac la Biche.
Il y arriva, en février 1870, et n’eut que le temps d’aviser aussitôt à
l’expédition des colis que Mgr Taché, prévenu de la décision de la
Compagnie, avait dirigés, dès 1869, de Saint-Boniface sur le lac la
Biche.
* * * * *
Mgr Faraud demeura vingt ans au poste du lac la Biche. Ce fut le champ
principal de sa vie d’évêque.
Vingt ans de calculs, de soucis, de correspondances, de travaux manuels
exigés par l’arrivée, la mise en ordre et l’envoi des _pièces_, malgré
les continuelles souffrances d’un organisme ruiné par la fatigue et les
privations. Vingt ans de labeur qui suffirent à établir son vicariat sur
des bases qui le supportent encore aujourd’hui, tout dédoublé qu’il soit
en Athabaska et en Mackenzie.
Il eut pour l’assister, pendant ces vingt ans, des auxiliaires de tout
dévouement, parmi lesquels les Pères Maisonneuve, Tissot, Grouard,
Collignon, Leduc, Henri Grandin.
La première expédition, faite du lac la Biche pour Mac-Murray,
consistait en une _barge_, contenant 80 _pièces_ de 100 livres chacune.
C’était peu; mais c’était beaucoup plus déjà que n’en avait jamais
permis la route du Portage la Loche.
Bientôt le convoi se doubla, et les missions purent se doubler aussi.
Les deux barges étaient frétées régulièrement, à la débâcle de mai, et
partaient, poussées par 17 rameurs, sur les premières eaux.
Plusieurs fois elles échouèrent dans _les rapides_. Elles s’y brisèrent.
L’une ou l’autre y laissa, en tout ou en partie, son précieux
chargement. Il y eut des retards, des déceptions. Il arriva à des guides
sans pitié d’y abandonner les voyageurs. Plusieurs y furent blessés.
D’aucuns y furent réduits aux extrémités de la misère. Mgr Faraud
lui-même faillit y mourir de faim. Mais, comme si la bénédiction de Mgr
Taché eût lié les maléfices de ces rapides de l’Athabaska, nul
missionnaire n’y périt, pas plus durant les vingt ans de Mgr Faraud, que
durant les vingt-huit qui suivirent, sous Mgr Grouard et sous Mgr
Breynat, tandis que des commerçants, explorateurs et touristes y
trouvèrent la mort.
Tout en veillant à la marche ordinaire des affaires, Mgr Faraud tenta,
dès 1870, la réalisation d’un projet, consistant à tailler en plein
bois, du lac la Biche à Mac-Murray, un chemin continu et direct de
voitures, qui brûlerait l’étape des rapides. Il y travailla à plusieurs
reprises, mais en pure perte, car les moyens d’action trahirent sa
volonté; et les 120 kilomètres apprêtés durent être abandonnés, sans
avoir jamais servi.
Non découragé par cet échec, il tourna ses efforts contre la petite
rivière la Biche, qu’il fallait descendre pour parvenir à la rivière
Athabaska, et dont les propres _rapides_, quoique moins périlleux que
ceux de l’Athabaska, ne laissaient pas d’être très incommodes par leurs
crues capricieuses, leurs eaux souvent trop basses et les retards qui
s’ensuivaient. Il envoya le Père Collignon et quelques ouvriers
pratiquer dans la forêt une «trouée de 80 kilomètres de long sur 4
mètres de large». Ce chemin fut en usage de 1878 à 1889.
Voulez-vous avoir une idée du premier voyage effectué sur cette
nouvelle voie? dit Mgr Grouard, qui conduisit les premières
voitures. Le sol, que n’a encore pressé aucune roue, se défonce
bientôt, et les mille souches des arbres abattus relèvent leurs
têtes contre lesquelles, bon gré mal gré, conducteurs, bœufs et
véhicules vont se heurter à chaque pas. Puis, se présente une
lisière de terrain bas et marécageux. Le premier bœuf y laisse une
profonde empreinte, le second enfonce jusqu’aux genoux, le
troisième jusqu’au poitrail, et les charrettes à l’avenant. Le
quatrième bœuf en aurait par-dessus les cornes, si l’on ne prenait
la précaution de joncher le sol de branches et de fascines, à
l’aide desquelles le passage peut s’effectuer. Or, cette succession
de souches et de fondrières est presque ininterrompue. Aussi,
mainte voiture se disloque ou se renverse, ou même reste hors de
combat. Mais, peu nous importe, puisque nous arrivons enfin sur les
bords de la rivière Athabaska, et que nos missionnaires recevront
encore leurs approvisionnements.
Nous avons dit que le lac la Biche communiquait avec la Rivière-Rouge
(Saint-Boniface) par la _prairie_. Ce n’était pas directement toutefois.
Il y avait encore, au sud du lac, plus de 160 kilomètres boisés à
ouvrir. Le Père Maisonneuve, durant les années de «préparation»,
défricha ce chemin, qu’il poursuivit jusqu’au fort Pitt, situé à 225
kilomètres au sud-est du lac la Biche, sur la branche nord de la rivière
Saskatchewan et sur la grande route de la _prairie_.
* * * * *
_La prairie_, que de souvenirs évoque ce mot!
La prairie ne connaissait jadis que la voie tortueuse et très dure à la
touée de la Saskatchewan[12]. Les barques de la Compagnie la
remontaient, chaque printemps, pour alimenter les forts-de-traite du
Nord-Ouest.
[Illustration: LE PÈRE LACOMBE]
Le premier blanc, qui eut la hardiesse de s’engager à travers la prairie
elle-même, fut le Père Albert Lacombe. C’est en 1860 qu’il partit du lac
Sainte-Anne, à 64 kilomètres à l’ouest d’Edmonton, pour cette
exploration. Il dirigea sa marche sur Saint-Boniface. Rien ne le
déconcerta dans cette «traversée» de 1.500 kilomètres: ni les accidents
de terrain qui coupaient en tous sens la grande plaine sauvage, ni les
bandes de Cris, d’Assiniboines et de Sauteux qui la terrorisaient.
C’est sur ce chemin du large, découvert et jalonné par le Père Lacombe;
c’est à sa suite et à la faveur de son prestige sur les brigands
indiens--détails singulièrement oubliés par nombre d’auteurs qui se
targuent d’exactitude et de justice--que toutes les caravanes du Nord,
commerçantes, exploratrices et apostoliques, passèrent pendant trente
ans.
Le voyage «par la prairie», relativement facile aux années favorables,
devenait extrêmement pénible aux saisons pluvieuses, et deux mois n’y
suffisaient plus alors:
Le trajet de Saint-Boniface au lac la Biche, raconte, en 1880, Mgr
Clut, auxiliaire de Mgr Faraud, nous prit soixante-quinze jours.
Nos animaux, ne pouvant s’arracher des bourbiers, des marais et des
fondrières presque continuels, les missionnaires étaient obligés de
marcher dans l’eau glacée et de patauger dans la boue pour leur
venir en aide.
Vers le milieu du voyage, une épreuve nouvelle nous attendait. Nous
vîmes apparaître des essaims nombreux de maringouins, moustiques et
brûlots. L’air en était tout rempli. Aussi mes pauvres
missionnaires eurent-ils bientôt les mains, le visage et le cou
tout enflés de piqûres. Si, par avance, je ne leur eusse procuré
des moustiquaires, ils n’auraient pu résister. Cependant, malgré
les insectes, malgré la fatigue, malgré l’intempérie de la saison,
tous étaient gais[13].
Les bœufs, «au pas tranquille et lent», furent d’abord les seuls animaux
de trait de la prairie. Attelés, chacun à sa charrette, ils ne
remorquaient pas plus vite les _brigades_ de l’Ouest canadien que leurs
aïeux, par quatre attelés, ne promenaient dans Paris le monarque
fainéant...
Les chevaux, essayés ensuite, perdaient à s’enfoncer dans les bourbiers,
à casser leurs timons, ce qu’ils regagnaient quelquefois en vitesse.
Dételés, il leur arrivait de «reprendre la venelle», et des journées se
passaient à les retrouver.
Les charrettes sans ressorts, les charrettes criardes, les légendaires
_charrettes de la Rivière-Rouge_, se fabriquaient toutes en bois, même
les essieux. C’était afin d’être réparées à l’aide de n’importe quel
morceau d’occasion que taillait la hache, afin aussi de devenir
_barques_ plus légères, lorsqu’il faudrait les démonter pour les lancer
à travers les cours d’eau.
La patience était la première vertu de la _prairie_, et la joviale
promptitude à se jeter dans les «mauvais pas», avec bœufs et véhicules,
la seconde.
Il n’est soutanes noires ou violettes, il n’est robe grise de ce quart
de siècle qui n’eurent à prendre et à reprendre leur bain de boue, du
pied au genou toujours, du genou à l’épaule souvent, au-dessus
quelquefois, selon les fondrières, et, un peu, selon le savoir-faire...
En 1883, à la fin d’une _traversée_ de la prairie, à laquelle avait pris
part le R. P. Soullier, assistant du supérieur général des Oblats de
Marie Immaculée, et _visiteur_ des missions d’Amérique, Mgr Grandin
faisait au supérieur général le compte rendu de l’expédition, lui
disant, non sans une légère malice professionnelle:
Le Pauvre Père Visiteur, malgré toutes nos précautions pour lui
rendre le voyage moins pénible, a cependant eu beaucoup à souffrir.
Lui aussi a dû plusieurs fois pousser à la roue et suer, pour faire
avancer sa voiture embourbée. Il vous racontera de vive voix sans
doute ses mille aventures. Elles vous seront alors plus agréables
qu’elles ne l’ont été pour lui. Bien des fois je l’ai entendu dire,
dans nos campements: «--Oh! si nos Pères de Paris pouvaient nous
voir ici!...» Le R. P. Soullier est certainement plus habile à
conduire les hommes que les chevaux et les bœufs...
Ainsi cheminèrent longtemps les bohémiens de l’apostolat, tantôt
cahin-caha sur leur roulotte, tantôt à petits pas, tout à côté, bravant
le soleil et les orages, chassant le gibier des savanes, s’arrêtant pour
les trois _Angelus_ et les repas en plein air, _boucanant_ les
maringouins autour des lits d’herbage, étendus sous les étoiles. N’y
eut-il pas, mêlée à leurs fatigues, un peu de poésie pastorale, à jamais
évanouie? Nous le croirions, nous, les derniers venus, qui naissions à
peine, lorsque ces patriarcales processions allaient finir, et qui,
voyageant aujourd’hui dans la même _prairie_ sans bornes, avec les
vétérans d’alors, les voyons regarder mélancoliquement, par la vitre
tremblante du wagon, le grand sahara de verdure, qui s’évade en deux
jours à nos yeux, et qu’ils traversaient jadis en deux mois de misère et
de liberté.
* * * * *
Dès 1882, tout en continuant à conduire les voyageurs par la prairie,
les charrettes cédèrent le matériel à des bateaux à vapeur que la
Compagnie mettait en opération sur la Saskatchewan. Ce fut une période
de désarroi; et le vicaire apostolique d’Athabaska-Mackenzie regretta un
tel progrès. Ces _steamers_ fonctionnaient au plus mal et débarquaient
leurs chargements, à l’aveugle, on ne savait sur quels rivages.
Cependant les épreuves de Mgr Faraud vinrent à leur terme.
En 1889, vingtième année de son établissement au lac la Biche, il
expédia les deux barges accoutumées, il remit la mission de Notre-Dame
des Victoires au diocèse de Saint-Albert, qui l’avait fraternellement
prêtée, et descendit à Saint-Boniface, où l’attendait l’heure de la
récompense.
Le lac la Biche était donc abandonné par l’Athabaska-Mackenzie.
Qu’était-il advenu?
* * * * *
Rassurés par l’exemple des missionnaires, de nombreux petits commerçants
avaient fait leur apparition sur les _rapides_. Arrivés les premiers au
fort Mac-Murray, avec leurs articles de traite, ils avaient le premier
choix dans les fourrures des sauvages. La Compagnie de la Baie d’Hudson
comprit alors que son obstination dans le Portage la Loche lui
deviendrait funeste et se décida à suivre, comme les autres, le chemin
direct de la rivière Athabaska, par les _rapides_.
Elle eut d’abord recours aux missionnaires. Mgr Faraud écrivait, en
1884:
Nous sommes organisés mieux que personne pour franchir ce difficile
passage. La Compagnie elle-même n’a réussi depuis trois ans à
transporter ses bagages qu’à l’aide de nos guides, de nos hommes et
de nos barges.
Mais, en 1887, résolue à écraser toutes les concurrences, elle envoya
dans l’Extrême-Nord, par les barges de la _mission_ encore, les pièces
d’un vapeur.
En même temps, elle ouvrait un chemin de 160 kilomètres, entre le coude
le plus au sud de la rivière Athabaska, endroit dénommé
_Athabaska-Landing_, et Edmonton, ville la plus septentrionale de la
prairie, et dont le chemin de fer se rapprochait chaque jour.
Le chemin du fort Pitt au lac la Biche et celui du lac la Biche à la
rivière Athabaska tombaient, du même coup, en désuétude.
C’est alors que la Compagnie offrit à Mgr Faraud de reprendre
complètement ses transports et leur distribution dans tout le Nord, y
compris le passage des _rapides_.
Mgr Faraud accepta d’autant plus volontiers que les guides formés par
lui, mais sollicités par des offres rivales, lui devenaient de plus en
plus onéreux, infidèles même; et que, d’autre part, ses infirmités, avec
l’insuffisance de son personnel, lui causaient des inquiétudes sans
cesse croissantes.
Il n’eut pas la douleur de savoir que sa bonne foi allait être trompée,
car il mourut l’année suivante, 1890, et ce fut Mgr Grouard qui reçut,
avec l’honneur de sa succession, le fardeau aggravé de ses charges.
* * * * *
La Compagnie, voyant tomber Mgr Faraud, crut-elle tenir de nouveau à ses
pieds les missions du Nord? Sous de futiles prétextes, elle avertit Mgr
Grouard qu’au lieu de la piastre (5 fr. 15) convenue pour le transport
d’une pièce, d’un fort à l’autre, il aurait à en payer deux.
Se soumettre à pareille exaction, c’était en peu d’années saigner à
blanc l’œuvre vitale. Mgr Grouard rompit en visière, et déclara qu’il se
passerait de la Compagnie.
On était en 1891. Il se hâta de «sortir du Mackenzie», où ses bulles
venaient de l’atteindre, se fit bâtir un hangar, à lui, à
Athabaska-Landing, par les Pères Husson et Collignon, reçut, en passant
à Saint-Boniface, la consécration épiscopale, et, la besace sur
l’épaule, continua sa course à travers le Canada, les Etats-Unis et
l’Europe, pour mendier de la charité chrétienne le salut de ses
missions.
Il réussit.