--J’ai bien marché à la raquette, disait-il, pour faire, et refaire, les

500 kilomètres qu’il y avait du lac Athabaska au fort Vermillon, sur la

rivière de la Paix, sans parler d’innombrables autres courses pour

visiter mes sauvages, ou procurer des vivres aux orphelins du couvent

des Sœurs Grises. J’ai fait ces voyages, aux temps si durs des

commencements, alors que nous n’avions que des habits en cuir d’orignal,

qui se recoquillaient, en séchant, après s’être imprégnés de nos sueurs,

et nous forçaient à aller demi-courbés. Il m’arriva de courir

trente-huit heures sans répit, sous la menace de mourir de faim. Un

jour, j’arrivai à Athabaska, exténué, n’ayant pu mordre, à cause de mes

dents malades, dans une boulette de _pémmican_ (viande sèche, pulvérisée

et mêlée de suif) que j’avais pour toutes provisions, et que je n’avais

pu faire dégeler, ayant perdu mon briquet batte-feu. J’avais une

entorse au genou. Ma jambe était toute bleue. J’étais si mal en point

que Mgr Faraud, me voyant tomber sur le plancher de la maison, eut peur

et me crut perdu. J’ai connu le mal de raquette, autant que personne, je

crois... Mais tout cela je l’ai enduré, je le pouvais: j’étais fort,

j’avais bonne volonté. Ce à quoi je n’ai pu me faire, ça été la soif.

Oui, la soif. Et pensez que j’étais Breton! faisait-il, en esquissant

l’un de ses derniers sourires. Ah! que j’ai donc souffert, durant ces

heures où l’on ne pouvait s’arrêter pour faire fondre un peu de neige,

et où il était impossible de casser une glace trop épaisse! Que j’ai

donc envié le sort des chiens, happant la neige pour se désaltérer! Mais

aussi, il fallait voir lorsqu’un endroit se rencontrait, où l’on savait

qu’un courant plus fort amincissait la glace! Deux coups de hache

faisaient jaillir l’eau vive. Je pouvais boire. A la première gorgée, on

eût dit qu’une boule de glace prenait la place du cerveau... Il a fallu

bien aimer le bon Dieu et les pauvres âmes, allez, je le vois bien

maintenant, pour supporter cela! La soif, la soif dans les courses de

l’hiver, ce fut le vrai sacrifice de ma vie de missionnaire, le seul.

Les autres ne comptent pas... Puisse le bon Dieu qui va me juger

bientôt, l’avoir eu pour agréable! Je le lui ai offert tant de fois, en

union avec le _sitio_ du Calvaire, pour la conversion et pour la

persévérance des sauvages, mes chers enfants!

[Illustration: AU PORTAGE DU GRAND RAPIDE]

CHAPITRE IV

L’ÉTÉ

_Le soleil de minuit.--Activité de la nature.--Les

maringouins.--Activité du missionnaire préparant l’hiver.--Le

fleuve Athabaska-Mackenzie.--Les rapides de l’Athabaska.--Comment

on les évita d’abord, par le Portage la Loche.--Comment on les

attaqua enfin.--Mgr Taché et le Lac la Biche.--Mgr Faraud et les

Sœurs Grises dans les rapides, en 1867.--Les vingt ans de Mgr

Faraud au Lac la Biche.--La_ PRAIRIE _et les bohémiens de

l’apostolat.--La grande poussée, sous Mgr Grouard et Mgr

Breynat.--Les barges d’Athabaska-Landing.--La plus dure

épreuve.--Les vitres du Père Séguin._

Enfin, après neuf mois de mort, le suaire de neige se dissout sur

l’immensité de l’Extrême-Nord, et la vie circule tout à coup dans les

fleuves, les lacs, les forêts et les plaines.

Le soleil, suspendu par le solstice, ne se couche plus sur le champ

arctique. Au bord du Cercle Polaire, il flotte sans déclin dans le ciel,

et la fête du _soleil de minuit_ console de leur quarantaine de ténèbres

les reclus de l’hiver. En deçà, sur l’espace qui reste de

l’Athabaska-Mackenzie, il disparaît si peu qu’au Grand Lac des Esclaves

son crépuscule et son aurore confondus chamarrent le firmament de

couleurs en fusion, si vivantes, chatoyantes et nuancées, que, fixées

sur la toile dans la réalité de leurs teintes, elles paraîtraient

invraisemblables au spectateur de Londres ou de Paris.

* * * * *

Mais, de même que l’apparition du soleil est le signal de la

résurrection et du mouvement dans les régions boréales, ainsi son

premier coucher sera le signal du retour à l’immobilité glaciale.

Comme avertie de son court moment de grâce, la nature hâte son travail.

L’on voit, pour ainsi dire, monter la végétation, les feuilles s’étaler

en quelques jours, les fleurs sauvages pousser leurs fruits; et, en

moins de trois mois, se planter et se récolter grains et légumes

destinés à mûrir[7].

De concert avec la végétation, gibiers de poil et de plume se hâtent de

naître et de grandir. Deux armées aux rangs pressés vont envahir, chaque

été, les mousses attiédies et sans ombrage des bords de l’océan Glacial:

les rennes par troupeaux; les oies, les cygnes et les canards par volées

innombrables. Les rennes y élèvent leurs faons; les oiseaux aquatiques y

font éclore leurs œufs. Cela fini, les rennes se remettent en marche

vers le Sud; les oiseaux reforment leurs triangles, les anciens coupant

l’air devant les nouveaux, et regagnent ensemble, à plein ciel, dans un

tourbillon de cris, les doux climats de la Californie, de la Louisiane

et du Mexique. En même temps, des milliers d’oisillons, accourus de

l’Amérique du Sud pour chanter dans tous les bois du Nord, repartent,

sautillants, avec leurs couvées nouvelles.

Ce rapide été de soleil, de fleurs et d’oiseaux serait si beau qu’il

ferait peut-être oublier la longue saison triste, s’il n’était écrit que

le Nord n’accordera que des plaisirs payés de sang.

Le fléau de l’été polaire est une engeance pullulant au delà de toute

imagination. Elle commence aux premiers rayons de mai, avant même que

les glaces soient fondues, pour ne finir qu’au lendemain des dernières

chaleurs.

Encore ne meurt-elle pas complètement. Le froid saisit les derniers nés,

les pétrifie, comme il le fait des grenouilles et de certains poissons,

en attendant que le printemps les rende au mouvement et à la malfaisante

fonction de produire les œufs d’une autre génération et de s’acharner

encore sur les hommes, jusqu’à l’éclosion générale.

La moustiquaire est, dans le Nord, aussi bien que dans les pays

équatoriaux, un article indispensable du trousseau: moustiquaire de

jour, qui enveloppe la tête, et moustiquaire de nuit, qui défend tout le

grabat.

Ces insectes, communément appelés _maringouins_ dans les deux Amériques,

sans doute par une sorte d’onomatopée, prise à la lancinante musique de

leurs ailes, sont les moustiques des pays chauds, les cousins.

S’acharnant sur tout être vivant, ils se jettent avec une fureur de

prédilection sur les Blancs, les nouveaux venus surtout, dont le sang

paraît à leur voracité plus succulent que le sang indien:

Je ne connais pas, écrit un missionnaire, de plus grand supplice

que d’être assailli par ces myriades d’ennemis insaisissables: la

faiblesse même, prise en particulier; la puissance la plus

tyrannique et la plus irrésistible, prise en masse; multitude de

chanteurs et de suceurs, qui vous suivent ou qui se remplacent;

mais qui sont toujours et partout assez nombreux pour obscurcir le

ciel, vous envelopper, vous harceler, vous exaspérer, vous couvrir

la face, les mains, toutes les parties du corps accessibles à leur

dard, vous siffler aux oreilles, vous entrer dans le nez, vous

piquer la peau et se gorger de votre sang.

* * * * *

--Les maringouins qui nous avaient ménagés dans la rivière

Athabaska, au début de notre voyage, dit Mgr Grouard, s’étaient, je

crois, donné rendez-vous dans le bois, et n’avaient différé de nous

attaquer que pour nous faire une guerre plus acharnée. Ni trêve, ni

merci! Tel était le mot d’ordre. Il n’y avait qu’une chose à

faire. C’était de se précipiter tête baissée au milieu de nos

ennemis, de faire une trouée dans leurs rangs et d’atteindre, par

une marche accélérée, les bords de la rivière la Paix, où nous

pourrions respirer à l’aise. Notre plan réussit fort bien,

quoiqu’il en coûtât du sang versé de part et d’autre...

Sans parler des guêpes et des taons qui ne font pas défaut, présentons

une autre espèce de _piqueurs_, qui défie les moustiquaires aux mailles

les plus fines, les _brûlots_:

Bestioles invisibles, dit le Père Lécuyer, missionnaire à

l’embouchure du Mackenzie, bestioles créées pour l’expiation de nos

péchés, qui pénètrent partout, passent à travers les couvertures et

les habits, et dont la piqûre _brûle_ (d’où leur nom vulgaire)

comme un tison ardent. D’où vient tout ce petit monde? Je ne le

sais guère; car s’ils attendaient qu’on aille les chercher... mais

cela surgit comme par enchantement du feuillage, du recoin des

rochers, et, en un clin d’œil, ils se rangent en bataillons et

s’apprêtent à vous dévorer...

Au milieu de cette animation de la nature amie et ennemie, le

missionnaire aussi déploie son activité.

Son traîneau remisé et ses chiens relâchés, il se hâte de préparer

l’hiver suivant.

Comme l’hiver a été le temps des voyages apostoliques, ainsi l’été sera

le temps des voyages d’_affaires_: voyages du personnel, prêtres et

religieuses; voyages du matériel des missions que l’on ne peut se

procurer que dans les pays civilisés.

* * * * *

Un fleuve est l’unique voie pour pénétrer, durant l’été, dans

l’Athabaska-Mackenzie.

Ce fleuve est grand, magnifique et périlleux.

Il ne mesure pas moins de 4.000 kilomètres, à le suivre depuis sa source

principale, qui est le mont Brown, dans les montagnes Rocheuses, jusqu’à

son embouchure, qui est la baie Mackenzie, dans l’océan Glacial.

Il reçoit, chemin faisant, plus de cent rivières, dont les plus célèbres

dans l’histoire des missions sont, sur la gauche, la rivière la Paix, la

rivière au Sel, la rivière au Foin, la rivière des Liards grossie

elle-même de la rivière Nelson, la petite rivière Rouge Arctique, la

rivière Peel, ou Plumée; et, sur la droite, la rivière la Biche, la

rivière des Maisons, la rivière de l’Ours.

Il draine en outre le trop plein de lacs nombreux, parmi lesquels: le

Petit Lac des Esclaves, le lac la Biche, le lac Athabaska, le Grand Lac

des Esclaves, le lac la Martre, le Grand Lac de l’Ours[8].

La dernière évaluation de son bassin se porte à 2.600.000 kilomètres

carrés.

N’est-il pas à déplorer que l’on ait donné à ce colossal déversoir des

eaux arctiques des noms divers, qui paraissent fragmenter l’unité de son

parcours? Du mont Brown, sa source, au lac Athabaska, on l’appelle

rivière _Athabaska_; du lac Athabaska au confluent de la rivière la

Paix, la rivière _des Rochers_; de là au Grand Lac des Esclaves, la

rivière _des Esclaves_; du Grand Lac des Esclaves à la mer polaire, le

fleuve _Mackenzie_. C’est bien cependant la même grande artère, si

pleine et si puissante qu’elle traverse, sans s’y confondre, le lac

Athabaska et le Grand Lac des Esclaves.

Elle mériterait au moins le titre d’_Athabaska-Mackenzie_.

Nous suivrons l’usage; mais nous nous souviendrons qu’à l’appel de

chaque nom divers ce sera toujours le même grand et incomparable fleuve

qui répondra.

* * * * *

Sa magnificence lui vient d’abord de son immensité elle-même. La largeur

moyenne de l’Athabaska atteint le kilomètre; celle du Mackenzie n’est

presque jamais en deçà d’un kilomètre et demi. L’Athabaska s’évase

souvent de deux à quatre kilomètres, et le Mackenzie de quatre à sept

plus souvent encore. Le Mackenzie sort du Grand Lac des Esclaves par une

porte royale de 35 kilomètres environ; il en reprendra plus de 20 à la

tête de son delta, et plus de 80 à son embouchure.

La variété escorte l’immensité de l’Athabaska et du Mackenzie.

Souvent escarpées depuis sa source jusqu’au fort Mac-Murray, les rives

de l’Athabaska s’aplanissent ensuite jusqu’au lac dont elle emprunte le

nom et qui lui sert de chenal. La rivière des Rochers, sortant du lac

Athabaska, et la rivière des Esclaves, sa suivante, coulent dans une

plaine continue. Les rives du Mackenzie, unies depuis le Grand Lac des

Esclaves, s’encaissent, en aval du fort Simpson, dans les hauts

contreforts des montagnes Rocheuses, venues à la rencontre du grand

fleuve. Montagnes et fleuve vont jouer, dès lors, jusqu’à l’océan, à se

côtoyer, se contourner, se traverser, à la condition que l’ampleur du

fleuve soit toujours respectée. Une fois, cependant, les masses

granitiques se resserrent subitement, comme pour arrêter le fleuve; mais

celui-ci, se précipitant avec une force redoublée, maintient l’obstacle

en deux remparts parallèles, amas fantastique de tours et donjons aux

créneaux béants. Au sortir de cet effort, le Mackenzie évolue en un

vaste cirque de relai, qu’il s’est creusé devant Good-Hope. Vue de la

_mission_, cette scène est l’une des plus grandioses de l’univers. Plus

loin, dans la zone polaire, le fleuve se place résolument vis-à-vis du

Nord; et, entre deux haies lointaines de montagnes et de glaciers aux

cimes resplendissantes, il descend une avenue très large et très droite

de 70 lieues.

[Illustration: A L’ENTRÉE DES REMPARTS DU MACKENZIE, PRÈS GOOD-HOPE]

Sur tout le parcours de l’Athabaska-Mackenzie, jusqu’à cette extrémité

de la région arctique où rien n’échappe plus à la mort, les forêts

vierges succèdent aux forêts vierges. Le silence de ces forêts n’est

brisé que par le fracas des torrents roulant, de loin en loin, dans les

gorges sauvages; et l’on ne voit sur les plages que les orignaux et les

ours qui viennent s’abreuver au fleuve.

Au dégel des hautes neiges, les rivières la Paix et des Liards se

chargent, au point d’en être pontées, d’une flotte d’arbres de toutes

formes, avec leurs racines et leurs ramures, arrachés aux flancs des

montagnes Rocheuses. La rivière des Esclaves recueille ce providentiel

tribut de la rivière la Paix, et le Mackenzie celui de la rivière des

Liards, pour les distribuer à toutes les grèves de leur domaine, jusqu’à

l’océan Glacial. Ce _bois de grève_ sera le combustible abondant du

prochain hiver pour les déshérités de l’Extrême-Nord. En même temps, les

eaux du Mackenzie devenues limoneuses, comme les fleuves de la

Haute-Asie, forment des îles nouvelles, grugent les anciennes, rongent

les rivages, comblent les chenaux, allongent les abords des lacs et

transforment les paysages de leur défilé. La rapidité de cette drague à

accomplir ses ouvrages provient de la vitesse que partagent tous les

cours d’eau, envoyés aux océans par les montagnes Rocheuses.

Tel est le fleuve Athabaska-Mackenzie, appelé par les sauvages, ses

riverains: le _Naotcha_, la _rivière géante_, ou la _rivière aux bords

géants_.

* * * * *

Hélas! ce fleuve _géant_, que le voyageur trouve plus beau chaque

nouvelle fois qu’il en descend les flots, a englouti dans ses

profondeurs quatre de nos missionnaires. Cinq autres furent noyés dans

ses affluents.

Les deux dernières victimes, les Pères Brémond et Brohan, chavirèrent

ensemble, aux _rapides_ du fort Smith, dans la rivière des Esclaves.

Ces morts, si cruelles pour nos missions, ne sont cependant qu’un faible

tribut payé aux traîtrises des rivières et des fleuves. Presque tous les

missionnaires eussent sombré dans les _rapides_ du Nord, au cours de

tant de voyages, faits et refaits, sur leurs embarcations fragiles, si

la main de Dieu ne les eût, quelque jour, comme miraculeusement sauvés;

et chacun d’eux apporterait ici ses preuves, bien à lui, de ces

interventions d’en-haut, survenues à l’instant où il se croyait perdu.

* * * * *

Nous venons d’écrire le mot redoutable, qui revient si souvent dans les

récits des missionnaires: les _rapides_.

[Illustration: DANS LES RAPIDES]

C’est autour des rapides que l’on peut grouper toutes les difficultés de

la question vitale de l’Extrême-Nord, la question des transports.

A éviter les plus dangereux rapides d’abord, à les braver ensuite,

compagnies de fourrures et missionnaires ont dépensé leurs énergies et

leurs ressources.

* * * * *

Le Canada, ce grand corps continental veiné de cours d’eau, n’en laisse

peut-être pas circuler un seul, jusqu’à sa fin, sans le hacher

d’obstacles. Des cataractes de Niagara, mères du Saint-Laurent, aux

_Chutes du Sang_ du fleuve Coppermine, au bord de l’océan Arctique, le

système fluvial canadien court de rapides en rapides.

La carte orographique septentrionale explique d’elle-même à l’œil la

provenance et la multitude des barrages rocailleux, causes des

rapides[9].

On demeure stupéfait devant les blocs arrachés à la masse de ces

barrages et projetés en aval par la force des courants contrariés. La

brèche ainsi ouverte, les eaux s’y précipitent avec une impétuosité

proportionnée à leur propre volume, à l’étroitesse de l’engorgement et à

la déclivité d’une pente qui va s’accusant sans cesse de la tête du banc

de pierre à la reprise du lit normal, lequel se creuse plus vite que ne

peut s’user l’obstacle. Lorsque cette pente, toujours désordonnée et

violente, descend en soubresauts, c’est le _rapide_. Si elle tombe de

rochers en rochers, elle devient la _cascade_. Les _cataractes_

s’écrasent à pic dans les gouffres.

Les cataractes et la plupart des cascades demeurent inaccessibles à

l’homme. Les rapides se laissent franchir, ou non, selon la hauteur des

crues, la qualité des esquifs et l’habileté des pilotes. Mais

citerait-on vingt rapides, parmi les milliers du Canada, qui n’aient

jamais broyé quelque barque contre leurs récifs, ou saisi dans leur

remous tournoyant quelque infortuné?

Merveilleuse exception, le fleuve Mackenzie proprement dit n’est

entravé, dans les 2.000 kilomètres de son cours, que par trois ou

quatre rapides, qu’il suffit de connaître pour les aborder impunément:

l’un dans la plaine, les autres parmi les montagnes. Un vapeur peut

remonter ce fleuve, de son delta à sa source, qui n’est autre que le

Grand Lac des Esclaves, traverser ce lac, s’engager dans la rivière des

Esclaves, et suivre celle-ci, sans arrêt, jusqu’au fort Smith,

soixantième degré de latitude et limite sud du vicariat du Mackenzie. Il

aura parcouru 2.500 kilomètres ininterrompus depuis la mer Glaciale. Le

jour viendra, sans doute, où des vaisseaux océaniques arriveront au fort

Smith, de toutes les mers du monde, par le détroit de Behring, aussi

facilement qu’à Montréal, par le Saint-Laurent, quoique en une plus

brève saison. Des dragages dans le delta du Mackenzie, aux abords du

Grand Lac des Esclaves, dans certains méandres où s’accumulent les

alluvions, et le déblaiement d’un passage dans les rapides ouvriraient

aisément cette voie. Jusqu’ici, les vapeurs en usage ont dû prendre une

forme qui ne demande qu’un faible tirant d’eau; et encore vont-ils

échouer sur les hauts-fonds. Ces quilles trop plates rendent la

traversée des lacs particulièrement dangereuse.

* * * * *

Au fort Smith, sur 35 kilomètres continus de la rivière des Esclaves, se

dresse la barrière invincible des rapides et des cascades qui furent le

tombeau des Pères Brémond et Brohan.

Cette barrière du fort Smith est tellement _invincible_ que les poissons

eux-mêmes ne purent l’escalader. La preuve en est dans ce fait que l’on

ne trouva jamais, en amont de ces rapides, un seul spécimen d’une espèce

répandue dans toutes les rivières et dans les lacs du Nord communiquant

avec la mer Glaciale, et que l’on pêche, en abondance parfois, au pied

même du dernier rapide du fort Smith. Le nom scientifique de ce poisson

est le _saumon du Mackenzie_ (Mackenzii salmo). Son nom vulgaire, seul

usité, est _l’inconnu_. L’_inconnu_, de belle taille et de chair

blanche, est fort apprécié des gens du Nord.

On s’aventura d’abord sur quelques extrémités de la rive droite des

rapides du fort Smith, mais au prix de grands dangers, de plusieurs

naufrages et de trois longs _portages_ sur des côtes horribles. Puis, un

_portage_ définitif de 25 kilomètres, et permettant d’éviter

complètement toute la chaîne des rapides, fut pratiqué dans la forêt qui

longe la rive gauche.

Un _portage_ est un chemin de terre destiné à faire passer un convoi

d’une eau navigable dans une autre, soit que ces eaux, en réalité, ne

communiquent pas entre elles, soit qu’elles offrent des conditions trop

accidentées ou une profondeur insuffisante à la flottaison. Tout est

débarqué sur le rivage et porté à dos par l’équipage. Les embarcations

sont portées ou traînées, selon leur poids.

[Illustration: MGR CHARLEBOIS DANS UN PORTAGE DU KEEWATIN (1921)]

Les _portages_ exécutés au fort des chaleurs, dans les cailloux et les

marécages, à travers broussailles et moustiques, sont les impasses

appréhendées par les voyageurs d’aujourd’hui autant que par les

découvreurs du siècle passé. Ils n’ont point progressé dans le Nord,

excepté quelques-uns, plus longs et plus fréquentés, comme ceux du fort

Smith, du Vermillon, de la Loche, qui ont fini par recourir aux bœufs ou

aux chevaux.

De la tête des rapides du fort Smith au lac Athabaska, en remontant la

rivière des Esclaves et la rivière des Rochers, il ne se rencontre que

deux rapides peu redoutables.

Du lac Athabaska au fort Mac-Murray, belle et tranquille navigation.

* * * * *

C’est ici, sur le fort Mac-Murray, situé au confluent de la rivière

Athabaska, qui arrive du Sud, et de la petite rivière Eau-Claire, qui

arrive de l’Est, que nous prions le lecteur de fixer sa particulière

attention, s’il veut bien s’intéresser à notre problème des

_transports_; problème qui absorba la vie de Mgr Faraud, premier vicaire

apostolique de l’Athabaska-Mackenzie, qui fit blanchir son successeur,

Mgr Grouard, et qui demeura, jusqu’à ces dernières années, le tourment

de Mgr Breynat, vicaire apostolique du Mackenzie.

Mac-Murray marque la fin d’une série de rapides qui commencent 130

kilomètres en amont, et dévalent dans un encaissement de rives, où la

nature semble avoir voulu précipiter toutes ses sauvages beautés.

Ce sont _les rapides de la rivière Athabaska_, ou simplement _les

rapides_. Si bien que, dans les récits du Nord, dire «les rapides», sans

plus, c’est évoquer ceux-là, comme si les autres n’étaient que

négligeables, et qu’il n’y eût à compter qu’avec ces terreurs de

l’Athabaska pour atteindre le Nord.

Le premier des _rapides de l’Athabaska_, que ses mugissements annoncent

de loin aux voyageurs qui descendent la rivière, est appelé le _Grand

Rapide_. Mgr Faraud en fit cette description, en 1867, quelques jours

après y avoir échappé à la mort:

En cet endroit, la rivière Athabaska est au moins aussi large que

le Rhône, et roule un volume d’eau aussi considérable. De chaque

côté, s’élèvent des pierres molasses qui surplombent et semblent

menacer la tête du voyageur. Leur hauteur doit être en moyenne de

trente à quarante mètres. Au-dessus du rapide, elles sont encore

plus hautes. Ces énormes blocs, minés par le temps et rompus par

les glaces, ont formé au milieu de la rivière une masse compacte

recouverte d’alluvion et de sable, où poussent de grands sapins.

Cette île, en interceptant le cours de la rivière, a forcé l’eau à

s’ouvrir violemment un passage de chaque côté. Le courant étant

déjà très fort, au-dessus de l’île, l’eau vient se briser sur les

blocs qui lui servent de contreforts, puis retombe en mugissant, et

forme des cascades qui se succèdent jusqu’au bas de l’île, où les

deux bras de la rivière se réunissent, présentant à leur confluent

des houles de deux à trois mètres de haut. Les eaux s’entrechoquant

et se brisant contre les rochers font un bruit sourd et strident,

plus fort que cent coups de canon de gros calibre partant à la

fois.

Inconnus autrement que par les rapports des sauvages, les rapides

avaient pris dans l’imagination des commerçants des proportions

formidables, et personne ne songea de longtemps qu’il fût possible de

les aborder.

Il fallait donc atteindre le fort Mac-Murray autrement que par la

rivière Athabaska elle-même.

Deux voies indirectes y pouvaient aboutir: la voie de l’Est, venant de

la baie d’Hudson; la voie du Sud, venant de Montréal et passant par la

Rivière-Rouge (aujourd’hui villes contiguës de Saint-Boniface et

Winnipeg).

C’est au fameux _Portage la Loche_, porte de l’Extrême-Nord, que ces

deux voies se rencontraient et se confondaient.

Le Portage la Loche, situé à 100 kilomètres à l’est de Mac-Murray, est

un long plateau, étendu de l’est à l’ouest et mesurant 19 kilomètres de

largeur, qui marque la ligne de partage des eaux (hauteur des terres)

entre la baie d’Hudson et l’océan Glacial. Il touche, au nord, à la

rivière Eau Claire, affluent de l’Athabaska, tributaire par conséquent

de l’océan Glacial; et, au sud, au lac la Loche, tributaire de la baie

d’Hudson.

* * * * *

La voie de la baie d’Hudson au Portage la Loche, qui ne fut suivie que

par deux ou trois missionnaires, fut celle de la Compagnie des

Aventuriers (Compagnie de la Baie d’Hudson). La Compagnie venait

directement d’Angleterre à York Factory (Port Nelson), et remontait le

fleuve Churchill, puis d’autres rivières et lacs, jusqu’au Portage la

Loche.

La voie de Montréal comprenait deux étapes: la première, de Montréal à

la Rivière-Rouge (Saint-Boniface); la seconde, de la Rivière-Rouge au

Portage la Loche.

L’étape Montréal-la Rivière-Rouge, que Champlain ouvrit en 1615 par la

rivière Ottawa, le lac Nipissing, le lac Supérieur, et que La Vérandrye

continua, en 1731, par la rivière Kaministiquia, le lac des Bois et le

lac Winnipeg, fut sillonnée par les _canots d’écorce_ de la Compagnie du

Nord-Ouest d’abord, et conjointement ensuite par ceux de sa rivale, la

Compagnie de la Baie d’Hudson, jusqu’en 1868.

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 6 / 40 段