Sur les grands lacs, au miroir constamment poli par les vents, il

n’existe pas plus de _chemins_ que sur l’océan mobile; et il y faut

souvent retenir le traîneau qui glisserait plus vite que les chiens ne

pourraient courir. Les randonnées sur ces vifs champs de glace seraient

presque un plaisir, n’étaient trois menaces, tenant sans cesse le

voyageur sur le qui-vive: la _crevasse_, le _bordillon des lacs_ et la

_poudrerie_.

* * * * *

La _crevasse_ peut se produire à tout instant sous les pieds du coureur.

Si elle est causée par l’expansion des gaz dégagés sous la carapace

solide, elle s’annonce par des détonations qui semblent partir d’une

artillerie, tirant dans les profondeurs du lac. Les chiens alors se

couchent effarés, ventre plat. Ils ne bougeraient plus, si le conducteur

ne «jouait du fouet».

La crevasse est ordinairement le simple effet de la dilatation de la

glace par le froid plus intense. Elle s’ouvre avec un craquement subit.

Le seul parti est de rebrousser chemin devant elle, ou bien de la

côtoyer, des heures, jusqu’à quelque détroit qui se laissera franchir.

Le péril grave entre tous est celui d’une crevasse insoupçonnée qui

commence seulement à se fermer par la congélation de l’eau qui l’a

remplie. L’équipage qui s’y laisserait choir serait perdu.

* * * * *

Cela dit, représentons-nous l’un des grands lacs du Nord, dont l’étendue

égale celle d’une Belgique. Les crevasses qui avaient répondu aux

premiers besoins de la dilatation se sont comblées et ressoudées. Mais

le thermomètre descend toujours. Le voici à 50 degrés sous zéro. Le

volume d’une telle superficie de glace, épaisse de deux à trois mètres,

ne trouve plus d’issue vers le granit des rivages déjà tout envahis. Que

va-t-il se passer? Sous la pression persistante du froid, les molécules

se tassent de plus en plus dans la masse frémissante. A la fin, la

partie médiane, qui reçoit la somme des poussées s’exerçant des rives

opposées, commence à se surélever, et un bourrelet se forme sur la

plaine de glace. Au Grand Lac des Esclaves, ce bubon, dont les lèvres

lézardées montent, s’ouvrant vers le ciel comme un col de cratère,

atteint plusieurs mètres de hauteur. Sur la mer Glaciale, il devient la

_montagne de glace_, l’_iceberg_. Les voyageurs des Pays d’en Haut lui

ont gardé le nom de _bordillon_, bien qu’il se forme tout autrement que

sur les fleuves.

Ce bordillon, qui barre tout le lac, ne peut se contourner. Le traîneau

cherche alors, longtemps parfois, un col accessible, le long de ces

«éminences en zigzags et en dents de scie», où s’enchevêtrent «les dos

d’âne et les précipices». Il est rare que l’on puisse avoir raison de

ces impasses, sans abattre maints glaçons à coups de hache, et sans

glisser dans quelqu’une des mares profondes qu’ils emprisonnent.

[Illustration: LE P. BOUSSO ESCALADANT UN DOS D’ANE]

* * * * *

La plus redoutable des épreuves dans les voyages d’hiver sur les grands

lacs n’est cependant pas la crevasse, ni le bordillon: c’est la

_poudrerie_.

La _poudrerie_! Jamais mot moins reconnu dans ce sens par le

dictionnaire français n’eut signification plus expressive, plus

descriptive, que celui-là. Il a été trouvé du premier coup par les

coureurs-des-bois, et il s’est incrusté aussitôt dans la langue du Nord.

La poudrerie, c’est le simoun du sahara de neige. Plus elle s’avance

vers le pôle, moins elle est fréquente; mais plus elle est violente et

tenace.

Elle se lève tout à coup, souffle en bourrasques ininterrompues,

ressaisit toute la neige tombée sur le sol et la relance en furie de

cyclone dans l’espace. Aucun abri, excepté la profondeur des bois et

l’_iglou_ de l’Esquimau, ne peut défier ce poudroiement. Le voyageur,

surpris sur le lac, se voit enveloppé d’une nuit blanche. Tout rivage,

tout point de repère s’évanouit devant lui. L’illusion qu’il tourne sur

lui-même achève sa désorientation. Et il tourne, en effet, croyant

suivre la ligne droite, parce qu’il va contre le tourbillon rageur. S’il

n’avait pour compagnon un Indien, ou quelque guide éprouvé, il lui

resterait peu d’espoir d’échapper à la mort, car la poudrerie ne se

déchaîne d’ordinaire que pour des journées entières.

Que l’on juge d’une _poudrerie_ véritable, par cette description d’une

simple tempête de neige en flocons, que nous fait Mgr Grouard. Il est

sur une baie du lac Poisson Blanc, le 20 janvier 1895, en route pour le

lac Wabaska (vicariat d’Athabaska), ou il va fonder une _mission_. Ses

compagnons sont le Père Dupé qui doit «battre la neige devant les

chiens», le Frère Lecreff qui tient en laisse la carriole épiscopale, et

Félix, un jeune sauvage, qui mène le traîneau aux provisions:

...Mais voilà que les flocons de neige tombent plus pressés, le

vent redouble de force, de violentes rafales soulèvent d’épais

tourbillons qui nous enveloppent de toutes parts.

Le Frère Jean-Marie (Lecreff) s’aperçoit que le Père Dupé dévie de

la ligne droite, et il court pour l’y ramener. Ses chiens le

suivent toujours; mais le traîneau, que la main du frère maintenait

en équilibre dans les endroits inégaux du chemin, n’étant plus

soutenu, verse sur un banc de neige, et me voilà à pied sans plus

de cérémonie. Relever le traîneau et le remettre en marche, c’est

l’affaire d’une seconde. Je pourrais m’y réinstaller, et, avec un

peu d’attention, éviter de nouveaux accidents; mais j’ai honte de

voir mes compagnons exposés seuls aux horreurs de la tempête, car

c’est une vraie tempête qui s’est abattue sur nous, et je les

rejoins. Je m’imagine que je les aiderai à reprendre la bonne

direction; mais je suis bientôt, comme eux, fouetté par le vent et

aveuglé par la neige. J’essaye d’ouvrir les yeux. Aussitôt des

flocons précipités, poussés par l’ouragan comme les projectiles par

une mitrailleuse, me forcent de les fermer et me criblent le

visage. J’essuie mes paupières, et déjà les cils sont collés entre

eux par de durs glaçons. Il faut faire volte-face et tourner le dos

au vent, afin de me débarrasser le mieux possible de ces écailles

d’un nouveau genre; mais c’est pour les voir se reformer presque

immédiatement. Nous en sommes là tous les trois, et ne savons

guère où donner de la tête. Félix nous rejoint enfin.

«Il n’y a qu’à marcher, dit-il, pour nous empêcher de geler;

dirigeons-nous toujours sur le vent; nous finirons par atteindre la

côte.»

Se diriger sur le vent n’était pas chose facile, comme on le

comprendra par ce que je viens de dire; mais encore on ne savait

plus au juste de quel côté il soufflait. Les tourbillons de neige

se soulevaient et semblaient se poursuivre vers les quatre points

cardinaux à la fois. La rafale continuait à nous cingler sans merci

et à nous aveugler de plus belle.

Qu’allons-nous devenir, si la tempête dure? Nous nous recommandons

à Dieu, à la Vierge, aux saints Anges, et, le corps penché en

avant, un bras placé au-dessus des yeux pour nous permettre de les

ouvrir, nous continuons de lutter contre les éléments déchaînés.

Dire où nous allons, personne ne le sait; mais nous marchons

toujours.

Après plusieurs heures de course au milieu de cette furieuse

tourmente, il nous sembla que sa violence diminuait; puis nous

crûmes voir une masse d’ombre flotter au sein des tourbillons de

neige. Ne serait-ce pas la terre?... Oui, c’est elle! _Deo

gratias!_

Où sommes-nous? Félix regarde la côte à droite, à gauche, aussi

loin que sa vue peut porter, et déclare ne pas s’y reconnaître.

Nous examinerons cela tout à l’heure. En attendant, chauffons-nous,

dégelons-nous et réconfortons-nous un peu. Nous en avons besoin.

Nous n’avons pas la chance des enfants de la fournaise à Babylone,

lesquels passèrent par le feu sans en ressentir les ardeurs. Nous

avons subi les rigueurs des éléments tout à fait opposés, et nous

n’en avons pas moins le visage couvert de brûlures. Pas un nez

indemne, pas une joue intacte. Félix surtout, qui n’a pas de barbe,

a littéralement la face en compote. Heureusement, ces morsures du

froid ne sont pas profondes, l’épiderme seul en est affecté, et

l’on en sera quitte pour faire peau neuve.

Comme Mgr Grouard n’avait, lors de cette aventure, que des lacs de

dimensions moyennes à rencontrer, il s’était contenté de son équipage.

Mais les missionnaires qui doivent braver les grandes étendues du lac

Athabaska et du Grand Lac des Esclaves ne partent jamais seuls.

Même en caravanes, ils peuvent être jetés en d’extrêmes périls. Ce fut

le cas de Mgr Grandin, la nuit du 14 au 15 décembre 1863, sur le Grand

Lac des Esclaves.

Maladif, affaibli encore par une longue marche fournie depuis le fort

Providence, il allait, avec son petit compagnon, Jean-Baptiste Pépin, le

dernier d’un cortège formé par le courrier de la Compagnie, quelques

sauvages et lui-même. La mission Saint-Joseph, du fort Résolution,

terme du voyage, était en vue, «à un tiers de lieue», lorsque la

poudrerie isola le traîneau de l’évêque.

Tout à coup, raconte-t-il, s’éleva un vent très violent lequel,

soulevant la neige qui était sur le lac, et la mêlant à celle qui

tombait en abondance, nous empêcha de rien distinguer, et nous

perdîmes bientôt la trace du courrier. Le vent seul pouvait encore

nous servir de guide. Nous nous dirigions, nous semblait-il, vers

la mission. Mais rien n’est variable comme le vent: il avait changé

de direction. Nous avons marché encore plusieurs heures avant la

nuit complète, criant et écoutant si on répondait à nos cris. La

tempête seule se faisait entendre.

Dans l’espoir que nos chiens nous conduiraient vers un lieu sûr,

nous les abandonnons à eux-mêmes, mais le lac se déploie toujours

devant nos pas, sans aucun horizon. Si nous eussions été au milieu

des glaçons (bordillons), nous aurions pu nous en faire un abri

pour passer la nuit et ne pas nous geler, mais nous étions sur la

glace vive. Le vent balayait la neige à mesure qu’elle tombait. Il

nous était impossible de nous en servir pour nous protéger.

Comprenant que plus nous avancions, plus nous nous exposions, nous

essayâmes de camper sur la glace. Je détachai notre traîneau avec

toute la diligence possible. C’est, dans cette circonstance, une

opération très dangereuse; car pour défaire tous ces nœuds et

toutes ces cordes, il fallait enlever nos mitaines. Chacun à notre

tour, nous travaillions à cette œuvre, plus longue qu’on ne le

supposerait; et pendant que l’un travaillait, l’autre se battait

les flancs pour se réchauffer. Nous cherchâmes à nous protéger

contre le froid au moyen de nos chiens, de notre traîneau, de nos

raquettes et de nos couvertures.

Assis sur la glace, le dos appuyé sur le traîneau, mon petit garçon

assis sur moi et appuyé contre moi, tous deux enveloppés dans nos

couvertures, que le vent soulevait malgré toutes nos précautions,

nous nous préparâmes à la mort, le pauvre enfant en se confessant,

et moi en faisant des actes de contrition et de soumission à la

volonté du bon Dieu. Bientôt nous sentons que le froid nous gagne.

Nous nous relevons, gardons sur nous chacun une couverture,

attachons les autres en grande hâte sur le traîneau et nous

marchons de nouveau, comme pour fuir la mort dont nous sommes

poursuivis. Notre dîner avait été bien mince, car nous étions au

terme de notre voyage et au bout de nos provisions, et cependant je

ne sentais nullement le besoin de manger. Je ne sentais même plus

mon mal de pied. Nous marchons ainsi longtemps, en nous arrêtant

quand nous n’avions pas trop froid; mais mon petit garçon

commençait à s’endormir malgré lui et malgré moi. Je compris que le

moyen de lui sauver la vie était d’essayer de camper encore.

Je trouvai heureusement une épaisse couche de neige. J’y fis un

trou avec mes raquettes, j’y étendis mes couvertures et j’y couchai

mon cher compagnon. Puis, je plaçai les chiens sur le coin, et je

recouvris le tout de neige. Quand toutes mes opérations furent

finies, je m’introduisis comme je pus auprès du petit garçon; mais

il aurait fallu une troisième personne pour me couvrir à mon tour.

Quelques précautions que je prisse, le vent pénétrait toujours

jusqu’à nous. Cependant, m’étant très fatigué pour faire notre lit,

j’éprouvai d’abord une forte chaleur qui fit fondre la neige que

j’avais dans mes habits. Le vent gela bientôt le tout, de sorte que

je ne savais plus où mettre mes mains pour leur éviter de se geler.

Mon compagnon était dans le même état. Tout couchés que nous

étions, nous passâmes la nuit à nous remuer, à nous frotter, à

souffler pour nous réchauffer.

Enfin, une dernière fois, n’en pouvant plus, je sors de dessous mes

couvertures pour prendre mes ébats plus à l’aise. Je crus alors

apercevoir la terre. Vite, je fais lever mon petit garçon, nous

plions bagage et nous nous dirigeons vers l’endroit où nous

espérons pouvoir faire du feu.

Je sens qu’un de mes talons se gèle. Mon compagnon éprouve la même

chose dans ses deux pieds. Nous ne pouvons plus chausser nos

raquettes. Après une marche assez longue, nous arrivons à terre.

Nous avons eu beaucoup de peine à trouver du bois et plus encore à

allumer notre feu. Nous aperçûmes alors deux traîneaux. Nous crions

de toutes nos forces. C’étaient le père et l’oncle de mon compagnon

qui allaient à notre recherche. Nous campions sur l’île où se

trouve la mission, et nous n’en étions qu’à un quart d’heure de

distance...

En arrivant à la mission, Mgr Grandin trouva les Pères Gascon et

Petitot, tout en larmes, offrant le saint sacrifice pour le repos de son

âme.

Ils avaient passé la nuit à tirer des coups de fusil, à fouiller les

abords du lac en agitant des tisons enflammés. Rien n’avait répondu. Mgr

Grandin aurait dû se geler jusqu’au cœur, disent les Indiens du pays.

Mais la Providence garde le missionnaire.

* * * * *

L’humble traîneau sauvage fut, au début des missions, un luxe

exceptionnel.

Les missionnaires s’estimaient heureux de trouver, sur le traîneau du

commis de la Compagnie, une petite place pour leur couverture de nuit et

pour le strict nécessaire de leur chapelle. Mgr Taché, Mgr Faraud, Mgr

Clut, Mgr Grouard, le P. Gascon allèrent ainsi de nombreuses années. Ils

«couraient devant les chiens», en échange du service qu’on leur rendait.

A défaut de ce secours, il leur arriva de marcher de longues journées,

le dos ployé sous le poids de leur bagage.

Lorsque les moyens permirent d’acheter et d’entretenir un attelage, le

voyageur lui-même n’en fut guère soulagé. Il continua à courir sur la

neige, les épaules libres seulement.

Que l’on fasse, en effet, le calcul de ce qu’il faut de poisson pour

nourrir quatre chiens pendant une semaine, et plus, à raison de cinq à

six livres, par tête et par jour. Ajoutons à ce «poisson des chiens» les

vivres du maître, sa chapelle portative, sa hache, son fusil, sa

misérable literie: voilà notre chargement complet. D’autre part, si un

bras solide ne tient continuellement le traîneau, par l’arrière, dans

les dédales des bois, des glaçons, des bancs de neige, il se disloque

bientôt, se lacère, se met en pièces; et la cargaison se disperse. De

plus, les chiens ne marcheront ordinairement qu’à la suite d’un homme

qu’ils verront courir devant eux. Sur la neige quelque peu épaisse,

cette corvée d’éclaireur est absolument nécessaire. C’est ce que l’on

appelle: _battre la neige devant les chiens_.

Tout voyageur qui voudrait «se faire traîner» aurait à doubler cet

effectif, et son convoi supposerait deux traîneaux, l’un pour ses vivres

et son bagage, l’autre pour sa personne, huit chiens, trois hommes, dont

deux pour _gouverner_ les traîneaux et le troisième pour _battre la

neige devant les chiens_.

Comme le temps n’est pas encore venu pour le missionnaire du Mackenzie

d’affronter les dépenses qu’entraîneraient de pareils équipages, il se

contente du traîneau aux _provisions_. S’il a le bonheur de posséder la

compagnie d’un frère coadjuteur, il lui propose l’une des fonctions

_guide_ ou _gouvernail_, et s’acquitte de l’autre.

Il convient pourtant de dire que, depuis quelques années, grâce à de

longues économies, et grâce au système organisé de leurs privations, les

missionnaires se sont donné du moins la jouissance de fournir à leurs

évêques un attelage-_omnibus_, qui se décore du nom de _carriole_. La

spécialité de ce traîneau épiscopal est d’avoir la peau d’orignal, qui

forme ses parois, plus soigneusement tendue, et même enjolivée d’un

filet de peinture. L’évêque y est empaqueté, ficelé dans ses

couvertures, à la façon des momies. Lorsque ses reins sont moulus par

les cahots, et ses oreilles trop étourdies des rauques frottements de la

caisse contre les rugosités de la glace, il se lève et prend la place du

coureur «guide ou gouvernail», en lui offrant la sienne. Dans ce

toboggan à la chevauchée bondissante, désordonnée, butant sans cesse

contre les détours de la forêt, heurtant les arbres, raclant le frimas

des branches abaissées, l’auguste voyageur garde la sécurité de se dire

que s’il roule dans la neige,--et il roulera, malgré toutes les

vigilances,--il ne tombera jamais d’assez haut pour se briser les

membres.

* * * * *

Soit que le missionnaire «conduise» son traîneau, soit qu’il «batte la

neige devant ses chiens», soit qu’il entreprenne une course solitaire,

il ne peut avancer qu’à la condition de «chausser les raquettes».

* * * * *

La _raquette_, l’«escarpin du Nord», le «_snow-shoe_», est une palette

de forme ovale, légèrement relevée en avant, et finissant en queue de

poisson. Le cadre de bois est garni d’un treillis de fils de peau

(_babiche_). Une lanière de même nature assujettit les orteils au milieu

du réseau et va contourner le talon, afin de retenir le pied dans la

position voulue. Les orteils sont donc l’unique point d’attache. Ils

portent, suspendu, tout le poids de l’instrument qu’ils traînent. Leurs

articulations, n’étant enveloppées que de la _nippe_--pièce de grosse

laine--et du mocassin, gardent leur souplesse. L’écart des jambes,

l’effort du pied et le balancement rythmé du corps se règlent sur les

dimensions des raquettes, qui varient selon la profondeur et la mollesse

de la neige sur laquelle elles sont destinées à maintenir le marcheur.

Les plus grandes mesurent à peu près deux mètres de long sur un

demi-mètre de large.

* * * * *

C’est un long et sanglant noviciat que celui de la raquette.

Mgr Grandin, qui en voulut toujours à ses «longues jambes» de lui avoir

attiré la dignité épiscopale, s’exerçait depuis huit ans à la raquette,

lorsqu’il écrivit, dans le compte rendu de sa visite à

l’Athabaska-Mackenzie.

...Dès la deuxième journée de marche, j’avais les pieds couverts

d’ampoules. A la fin de la troisième, ils étaient littéralement

comme si on en eut enveloppé les extrémités, dessus et dessous,

avec des mouches. Des douleurs rhumatismales vinrent se joindre à

tout cela. Et, quand le matin, ou même après quelques instants de

repos, il fallait se remettre en route, c’était pour moi des

souffrances inouïes, que je ne pouvais dissimuler. Un bâton

m’aurait rendu bien service, si nous eussions marché sur la terre

ferme. Mais sur la glace il aurait fallu une troisième raquette à

mon bâton pour l’empêcher de glisser... Mon unique soulagement

était, une fois arrivé au campement, de me déchausser et me laver

les pieds avec de la neige. Il me semblait toujours que je les

avais dans le feu.

[Illustration: LES RAQUETTES DE CHASSE POUR LES NEIGES TRÈS PROFONDES

QUI S’ACCUMULENT DANS LES BOIS]

A ces meurtrissures, que toute autre chaussure pourrait causer, il faut

ajouter un mal spécial, inhérent à la manière dont les membres jouent

sur la raquette, mal auquel bien peu de profès du métier ont échappé, et

que tous s’accordent à déclarer extrêmement douloureux: _le mal de

raquette_. Le mal de raquette, indépendant des autres lésions, peut

saisir sa victime, l’habitué comme le débutant, l’Indien comme le Blanc,

à tout moment du voyage. On le compare à la souffrance que causeraient

des tenailles disloquant les hanches, ou serrant les tendons du jarret

et les tordant par saccades, souffrance qui arrache des gémissements, et

qui coucherait sur place l’infortuné, si le mot d’ordre du désert de

glace, comme celui du désert de sable, n’était: «ou marcher, ou mourir».

* * * * *

La température souhaitée, tant pour le traîneau que pour la raquette,

est de 25 à 35 degrés centigrades au-dessous de zéro. Plus sèche, en

effet, la neige ne laisserait glisser le véhicule qu’avec peine. Plus

molle, elle adhérerait à la planche de fond et retarderait la marche.

L’air avivé et pénétrant d’une trentaine de degrés fait, d’autre part,

«pomper les poumons à leur puissance; les conditions, toutes favorables

alors, de la densité atmosphérique forcent la réaction intérieure et

stimulent la circulation du sang; le mouvement devient un besoin; et le

coureur, vêtu de sa légère peau velue de jeune renne, lancé au pas

gymnastique, peut aller, des jours et des semaines, sans désemparer plus

que ne le demandent les sommaires repas et le court sommeil, à la «belle

étoile». Rompu au métier, exempt des ampoules et du mal de raquette, il

peut dévorer, sans fatigue excessive, des espaces qui déconcerteraient

les coureurs sportifs des pays tempérés.

* * * * *

Mais le souhait du missionnaire est souvent déçu. Le froid descend

parfois sous 40 degrés, à 50, à 60. Les tempéraments plus faibles ne

sauraient fournir la réaction suffisante à une telle rigueur, et leur

salut n’est plus que de courir, courir toujours, en se défendant contre

le sommeil, agréable, dit-on, qui gagne insensiblement sa victime pour

la tuer.

Si, au contraire, le thermomètre remonte plus qu’il n’est désiré, à

quinze ou dix degrés sous zéro par exemple, la combustion naturelle

dépasse l’intensité du froid. La sueur coule, pour se glacer sur le

corps. La neige fondue par la chaleur du pied se transforme, entre le

mocassin et la raquette, en aiguilles de glace. Ampoules et plaies

saignantes en sont la suite.

Au dégel, le réseau des _babiches_ s’humecte et se relâche. Les

raquettes, tout imbibées, s’appesantissent et deviennent un supplice de

galérien.

* * * * *

Il est, enfin, dans l’exercice de la raquette, un tourment auquel on ne

s’attendrait guère, à moins d’y réfléchir, et qui dépasse peut-être tous

les autres: la soif. Il manquait ce trait au missionnaire du Nord glacé,

pour achever sa ressemblance avec le Missionnaire des Gentils, sous le

ciel ardent de l’Asie... _in nuditate, fame, siti_: dans le dénuement,

la faim, la _soif_.

--Si vous écrivez sur notre pays, nous disait un bon frère, vieux

routier des lacs du Nord, qui battit des milliers et des milliers de

lieues à la raquette, mettez que la pire des tortures, c’est la soif;

mais la soif de Tantale, qui voudrait se jeter, à chaque pas, sur la

neige alléchante, et qui ne le peut pas, parce que manger la neige dans

une course échauffante, c’est fatal, nous le savons. La soif s’avive

davantage, les forces tombent à l’instant, les entrailles se

bouleversent. Vous êtes fini!

* * * * *

Un autre, le Père Laity, la veille de sa mort, qui arriva le 23 décembre

1915, à la mission Saint-Joseph, sur le Grand Lac des Esclaves, achevait

de nous raconter les souvenirs de ses 47 ans d’apostolat parmi les

Montagnais, les Castors, les Couteaux-Jaunes et les Cris de

l’Athabaska-Mackenzie:

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 5 / 40 段