l’entrée de la loge, sur le passage des gens, des chiens et de la bise.
Si on les écoute avec une apparente attention, c’est parce que ce qu’ils
vont dire sera peut-être leur parole suprême, et que, selon l’ancienne
croyance, les volontés d’un mourant sont sacrées. Mais, en dehors de cet
égard, la dérision accueille souvent les réflexions des vieillards. Un
missionnaire du Grand Lac des Esclaves prêtait dernièrement l’oreille à
une conversation tenue par des jeunes gens, au sujet de la chasse. Le
père de l’un d’eux, qui avait été le plus adroit chasseur de la région,
voulut intervenir en faveur de son fils. Mais celui-ci le rabroua:
--Toi, ferme ta... bouche (le mot était plus grossier). Tu es trop
vieux, pour être capable de discuter avec des jeunes gens!
Une famille sera à table--c’est-à-dire à terre--mains et bouches
pleines, le grand-père surviendra:
--_Berullé_, pas de viande pour toi!
Ils lui donneront cependant les restes du repas; et le vieux, qui se
souvient d’avoir traité son propre père plus durement encore, s’en
trouvera heureux. Que de fois n’entendra-t-il pas aussi un souhait de
cette nature:
--Tu ferais bien mieux de mourir, que de nous embarrasser! Que peut-on
faire de toi?
L’Evangile a dû créer, pour ainsi dire, dans ces cœurs sauvages, l’amour
conjugal, l’amour maternel, l’amour filial.
La mort, non par meurtre brutal, mais par abandon, était jadis la
destinée du vieillard. Il le savait, et, le jour arrivé, il se
soumettait sans récriminer.
Peut-être serait-il injuste toutefois d’accuser toujours les Dénés
nomades de cruauté voulue, à l’endroit des vieillards impotents. Pour
juger ces actes, il faut avoir vu les Indiens du Nord dans la réalité de
leur misère. Les vivres sont épuisés depuis longtemps. Le renne et
l’orignal fuient toujours. La faim torture le camp. Il est nécessaire de
partir afin de rejoindre le gibier errant. Que faire alors du pauvre
perclus, que l’on ne peut porter? Toute la famille va-t-elle se
condamner à mourir avec lui, ou bien l’abandonnera-t-elle à son sort
fatal? Seul, le christianisme pouvait trancher, en faveur des faibles et
des petits, ce poignant problème, en envoyant au vieillard, au malade, à
l’orphelin le missionnaire et la sœur de charité.
Le jour où il ne pouvait plus suivre la caravane, le vieillard était
prévenu. On lui faisait un petit feu; on lui laissait les dernières
provisions; et chacun de lui _toucher la main_, en lui recommandant de
se glisser sous un tas de bois, préparé à cet effet, quand il se
sentirait mourir, afin que ses restes ne fussent pas dévorés par les
bêtes de la forêt:
--Lorsque nous repasserons, dans les lunes de l’été, nous ensevelirons
tes os, et ton esprit sera en paix.
C’était l’adieu.
Bien peu, sans doute, survécurent à cette épreuve. Nous ne savons qu’un
fait, arrivé vers l’année 1900, pour nous dire quelque chose de la
longue lutte que devaient soutenir ces abandonnés, contre la mort.
[Illustration: LA DEMEURE DU PAUVRE]
Deux jeunes gens, d’une tribu des montagnes Rocheuses, qui avaient
refusé le baptême, vivaient avec leur mère chrétienne. Un automne, ils
lui annoncèrent que sa fin était venue. Ils lui préparèrent du feu; lui
laissèrent un peu de viande desséchée, ainsi qu’un grelot de collier de
chien et un tambourin, qu’elle avait demandés comme dernière faveur; et,
s’éloignant, lui promirent qu’ils reviendraient lorsque les neiges
seraient fondues, pour lui rendre les derniers devoirs.
Sept mois après, ils revinrent en effet.
Leur canot amarré, ils s’avancent dans la forêt, avec les prostrations
et les lamentations d’usage, dans le rite païen des funérailles. Comme
ils abordent le «tas de bois», quelle n’est pas leur stupeur d’entendre
s’en échapper un gémissement, tout faible, presque imperceptible. Un
squelette, à peine respirant, se dégage peu à peu... Leur mère! Ils
veulent fuir. Mais, de ses mains décharnées, elle les supplie de
l’écouter. Haletante, et comme si elle en demandait pardon, elle leur
raconte comment il se fait qu’elle vive encore... Elle avait ménagé, et
ménagé, sa petite provision. Ensuite, elle avait mangé des racines, puis
des écorces, puis ses mocassins, enfin sa robe. Longtemps elle avait
réussi à conserver le feu, pour éloigner les loups, qui hurlaient tout
autour. Afin de ne dépenser ses forces que le moins possible, elle
allait, marchant doucement sur ses mains et ses genoux, chercher des
branches mortes. Avec les lanières de ses mocassins, elle s’attelait au
petit fagot et le traînait, dans la neige, jusqu’au foyer... Un jour, il
n’y eut plus de branches mortes, et le feu s’éteignit. Les loups
accoururent. Elle les empêcha encore quelque temps de la mordre, en
agitant sa clochette et en frappant son tambourin... A la fin, n’ayant
plus rien à manger, elle s’était mise sous les troncs d’arbres, pour
mourir...
Les jeunes gens ne purent se défendre d’un mouvement de pitié. Ils
firent un brancard, portèrent leur mère au canot, et la conduisirent, à
300 kilomètres de là, chez de braves chrétiens, Boniface et Madeleine
Laferté, qui nous ont eux-mêmes raconté ce trait.
La vieille Indienne vécut encore deux ans dans leur maisonnette, revit
le missionnaire, reçut le saint Viatique, et mourut tout heureuse.
* * * * *
Tel était le peuple sauvage que la Croix vint aborder, en 1844, et sur
lequel elle rayonne aujourd’hui.
Quel fut le chemin de cette Croix pour les missionnaires, appelés par
Dieu à l’honneur de la planter dans les glaces les plus lointaines?
Quels furent ces apôtres, évêques, prêtres, frères convers et
religieuses? Quelles déceptions et quelles consolations les
accompagnèrent?
C’est ce que voudrait raconter le reste de ce livre.
[Illustration: L’ÉQUIPAGE ATTENDANT LE SIGNAL DU DÉPART]
CHAPITRE III
L’HIVER
_Caractère de l’apostolat dans l’Athabaska-Mackenzie.--Linceul de
neige et de nuit.--Une âme par 250 kilomètres carrés.--Le fort et
la mission.--Traîneaux et chiens.--Les chemins du
Nord.--Bordillons, crevasses, poudrerie.--En détresse sur le Grand
Lac des Esclaves.--Carrosse épiscopal.--Les raquettes.--La
soif.--Le Père Laity._
Les missionnaires sont les soldats des postes avancés. Mais combien
diffèrent leurs champs de bataille, des sables de l’équateur aux neiges
du pôle, des anthropophages océaniques aux Peaux-Rouges arctiques!
L’effort soutenu par les missionnaires de l’Athabaska-Mackenzie ne peut
se comparer. Ce n’est pas dans la lutte corps à corps avec le paganisme
qu’ils eurent à s’épuiser: le paganisme des Dénés s’avoua vaincu
d’avance. Ce n’est pas contre la persécution violente: ces timides
peuplades n’ont point de mandarins sanguinaires. Ce n’est pas contre
l’inertie spirituelle des néophytes: la ferveur des convertis
confondrait souvent la nôtre. Les âmes à conquérir dans
l’Athabaska-Mackenzie n’étaient que des captives, soupirant du fond de
leur exil.
La vie des missionnaires s’est usée à les atteindre, par delà deux
barrières qui paraissaient d’abord infranchissables: les _distances_ et
la _pauvreté_. Les distances reculées jusqu’aux confins du globe. La
pauvreté entretenant une disproportion énorme entre les immensités et
les moyens de les parcourir.
Ainsi donc, les longs voyages, les durs ouvrages matériels, qui furent
les soucis secondaires des missionnaires de l’Asie orientale sont
devenus les travaux apostoliques de première importance dans
l’Extrême-Nord de l’Amérique.
Dire par quel courage furent domptés ces obstacles serait raconter
presque toute l’histoire de la conquête des Dénés au royaume de Dieu.
Pendant que le missionnaire des tribus Ceylanaises ne se déplace que
pour jeter continuellement ses larges filets, à sa droite et à sa
gauche, parmi des masses assemblées, mesurant son labeur par le chiffre
des âmes qu’il a sauvées, le missionnaire voyageur du Mackenzie compte
les lieues qu’il a parcourues, les jours de disette qu’il a traversés,
et dit: «Voilà mon apostolat!» Au bout de ces tournées douloureuses, il
inscrit quelques baptêmes, quelques communions, une mort sanctifiée par
sa présence sous la hutte indienne, et son rôle est rempli. A lui la
consolation de ressembler à Notre-Seigneur cheminant trois pénibles
années, à travers les campagnes de la Palestine, et ne s’attachant que
de rares fidèles. A ses confrères des pays plus fortunés, la joie des
apôtres convertissant les foules et les nations.
* * * * *
Devant le missionnaire, forcé de dire adieu aux chemins de fer, dès le
seuil de l’Athabaska-Mackenzie, les distances revêtent deux aspects,
entraînant des difficultés totalement diverses: l’aspect d’un hiver très
long, et l’aspect d’un été très court.
Nous suivrons d’abord l’apôtre-voyageur aux prises avec l’hiver.
* * * * *
L’hiver de l’Athabaska-Mackenzie est le plus froid des hivers
continentaux.
On sait que le climat d’un pays ne se règle pas uniquement sur sa
longitude et sa latitude, ni même sur l’abondance de son insolation. Le
relief et l’élévation du sol, l’humidité, la sécheresse, la température
des courants atmosphériques et marins en varient beaucoup les
conditions.
Exception faite de la Colombie Britannique, abritée par ses montagnes
contre le Nord et caressée par les brises du Pacifique, le climat du
Canada est, dans son ensemble, très rigoureux. Il le doit
particulièrement aux glaciers polaires, providentiels condensateurs de
la surabondante humidité du globe, et aux flottes de banquises qui
parcourent l’océan Arctique et la profonde baie d’Hudson. L’océan
Arctique et la baie d’Hudson, ces réfrigérants naturels de la zone
torride par la conductibilité de la terre, dégagent aussi les aquilons
qui balayent librement la surface de l’Amérique septentrionale, sans
rencontrer, pour s’y attiédir, les chauds effluves d’un _gulf-stream_.
Ottawa, la capitale de la Puissance, qui, de par sa latitude, aurait
droit au climat de Venise, compte cinq mois d’un hiver sibérien. L’Ouest
canadien fut longtemps réputé inabordable à la culture, tant il y
gelait, jusqu’au milieu des étés. Le défrichement, l’ameublissement du
sol ont modifié le climat de la prairie; mais les hivers de
Winnipeg,--latitude de Paris,--restent néanmoins plus rudes que ceux de
Pétrograd.
Plus haut, dans les forêts de l’Athabaska-Mackenzie, le printemps et
l’automne, déjà abrégés dans la prairie, se réduisent davantage. Au
Grand Lac des Esclaves, les saisons intermédiaires ne comptent plus. Au
Cercle polaire, elles sont englobées par l’hiver, qui empiète sur l’été
lui-même.
Les missionnaires du Fort Good-Hope ont dressé la table climatologique
suivante. Les noms des quatre saisons y sont conservés; mais les
parenthèses apposées expliquent ce qu’on en doit penser:
_Printemps_: mai (neige fondante), juin (débâcle).
_Eté_: juillet.
_Automne_: août (chute des feuilles), septembre (neige).
_Hiver_: octobre (rivière gelée), novembre, décembre, janvier,
février, mars, avril.
Pendant huit et neuf mois, la neige couvre donc l’Athabaska-Mackenzie.
Sur ce linceul s’étend à son tour la longue nuit du solstice, nuit
absolue de vingt-quatre heures au bord de la section polaire, et plus
prolongée à mesure que l’on s’avance vers le pôle même. Bien loin dans
le sud du Mackenzie, le soleil de décembre et de janvier ne s’appuie
qu’à peine, vers midi, sur l’horizon du Grand Lac des Esclaves, et son
regard est aussi glacial que l’haleine de la nuit, dans laquelle il se
recouche aussitôt.
* * * * *
De quarante à cinquante missionnaires se partagent cette neige et ces
nuits, avec les neuf ou dix mille indigènes.
Répartie également sur la superficie de l’Athabaska-Mackenzie, cette
population donnerait la moyenne d’une âme par 250 kilomètres carrés.
* * * * *
Les centres de ralliement reconnus par la géographie et par le précaire
service postal sont les _forts-de-traite_. Ces _forts_, stations de
ravitaillement et comptoirs d’échanges pour les fourrures, établis par
les commerçants, n’ont encore vu s’ajouter à leurs édifices que les
seules habitations des missionnaires. Une douzaine de cabanes,
qu’occupent les sauvages attachés au service du _commis traitant_ ou de
la _mission_, complètent les localités pompeusement appelées: Fort
Résolution, Fort Smith, Fort Simpson, Fort Norman, Fort Good-Hope,
etc...
En certaines contrées du Nord-Ouest, cette expression guerrière signifia
vraiment, soit un asile de défense contre les tribus indiennes plus
agressives, soit une citadelle armée contre les concurrents dans le
commerce. Les fourrures étaient tout alors. Autour d’elles gravitaient
toutes les envies, toutes les querelles. Ainsi peut-on encore voir, à
York et à Churchill, les anciennes forteresses, bastionnées à la Vauban,
munies du système complet d’obstacles défensifs: glacis, fossés,
escarpes, parapet, rempart et affûts d’artillerie. Ces fortifications,
élevées à l’aide de matériaux importés d’Angleterre sur les bords de la
baie d’Hudson, furent le théâtre des luttes que nous savons entre la
_Compagnie des Aventuriers_ et la France. D’autres redoutes se
construisirent également dans l’intérieur du continent, mais
déjà moins imprenables. Au nord, dans notre pacifique territoire
d’Athabaska-Mackenzie, le nom seul de _fort_ a pénétré et subsisté. La
réalité consiste en l’assemblage de deux ou trois maisonnettes,
entourées d’une palissade de faibles pieux fichés en terre, et dont la
porte--lorsque porte il y a--demeure ouverte à tout venant.
Etablis sur les bords des rivières et des lacs, qui les rendent
accessibles durant l’été, les forts participent, l’hiver, au nivellement
général du pays par les neiges et les glaces.
* * * * *
L’établissement qu’il possède, près du fort-de-traite, est le pied à
terre du missionnaire, et le poste à demeure de son saint ministère,
surtout s’il s’y trouve un orphelinat ou un hôpital.
Deux fois l’an, à la débâcle, qui marque l’époque de la vente des
fourrures, et à Noël, qui est la grande fête des Indiens, il voit venir
à lui une partie de ses ouailles. Rarement un sauvage chrétien paraîtra
dans les environs de la «mission», sans se confesser, recevoir «le pain
de Celui qui a fait la terre», et se munir, pour lui-même et pour les
siens, de chapelets, de médailles, de scapulaires. Ces deux rencontres
annuelles apportent au prêtre, avec la fatigue d’un travail intense, une
joie qu’il n’échangerait pas pour la couronne des rois. Il a revu ses
enfants. Il a entendu le récit détaillé de leur vie. Il les a instruits,
encouragés, réconfortés. Sa bénédiction les accompagnera jusqu’à l’autre
printemps, ou l’autre Noël.
Mais tout le bercail n’était point là! Bien loin du fort et de la
mission, au fond des bois, dans les parages des orignaux ou des rennes,
il reste ceux qui n’ont pu venir: les vieillards, les femmes chargées
d’enfants, les infirmes. Autant d’affamés de la parole et de la
nourriture du bon Dieu qui attendent le missionnaire.
Or, les visites aux camps lointains ne sont guère praticables qu’à la
faveur de l’hiver.
Pour nous former l’idée de ces voyages dans les immensités des hivers
arctiques, laissons notre esprit retourner à l’époque de la «Gaule
chevelue», que n’avaient pas encore défrichée les moines. Refaisons un
tout de la Hollande, de la Belgique, de la France, de l’Espagne, de
l’Italie, de la Suisse. Supprimons les cités, les bourgades, les routes
départementales et vicinales, qui sont l’orgueil de nos belles nations.
Supposons-les inexplorées, entièrement sauvages, depuis la Méditerranée
jusqu’à la mer du Nord, et ne formant de leurs rivières, de leurs lacs,
de leurs terres et de leurs bois qu’un bloc de glace et de neige, tenu
compact par un froid constant de vingt à cinquante degrés centigrades.
Tel est le vicariat d’Athabaska-Mackenzie. Plaçons maintenant quelques
masures à l’endroit occupé par Bruxelles; quelques autres, les voisines,
à Lille; autant à Paris, à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, à Madrid. De
l’un à l’autre de ces baraquements, ni relai, ni hôtellerie, nul être
vivant sur qui l’on puisse compter. Tels sont nos forts-de-traite avec
nos missions et les distances qui les séparent.
Tel est le champ de course des missionnaires du Nord.
L’ensemble des _missions_ forment le _vicariat_. Les trois ou quatre
groupes de familles indiennes, qui poursuivent le gibier sauvage dans le
rayon indéfini de chaque mission, forment la _paroisse_.
L’hiver se passe, pour le vicaire apostolique, à visiter les missions de
son vicariat; et, pour le missionnaire _curé_, à visiter les hameaux
errants de sa paroisse.
* * * * *
Un voyage sans encombre d’une mission à l’autre, pour l’aller seulement,
serait de quatre à six jours. Mais les intempéries et les accidents
multiplient souvent ces longueurs.
Pendant les trois ans qu’il mit à faire la première tournée apostolique
de l’Athabaska-Mackenzie, Mgr Grandin ne put dépasser le Cercle polaire.
Il ne pénétra même pas dans le district de la rivière la Paix. Mgr
Clut, dont la longue vie épiscopale se consuma à parcourir le vicariat,
comptait quatre années par visite pastorale; et encore était-il forcé,
chaque fois, d’omettre quelques missions.
Les moyens de voyage, les seuls, sont le traîneau et les raquettes.
Le traîneau est tiré par des chiens.
A l’est des montagnes Rocheuses, les chevaux n’ont pas dépassé le
soixantième degré de latitude. Outre l’impossibilité de les entretenir
actuellement dans les régions plus septentrionales, ils y seraient
inutiles, faute de routes.
Les uniques coursiers du Nord sont donc fournis par la race canine. Race
mêlée, indéfinissable, à dominante de loup, chez les Dénés; race plus
pure, mais plus louve encore, chez les Esquimaux.
* * * * *
Mgr Grouard décrit l’attelage:
«Se figure-t-on ce que sont nos traîneaux? On pourrait croire qu’ils
ressemblent à ces véhicules montés sur de légers patins dont l’usage est
commun dans les villes et les campagnes des pays civilisés, où l’hiver
et la neige durent assez longtemps pour nécessiter leur emploi.
Cependant la différence entre ces traîneaux et les nôtres est
considérable.
«Prenez trois planchettes de bouleau larges de trois pouces et demi et
longues de dix pieds; joignez-les ensemble par des barres transversales
attachées solidement avec de minces cordes de peau appelées _babiches_;
relevez-les, à la tête, en forme de volute, que vous maintenez en place
à l’aide de bons liens (on donne à cette volute le nom de _chaperon_).
«A fleur du sol, de chaque côté, sont les _tires_, deux anneaux de cuir
où l’on accroche les traits des chiens. Ces derniers ont des harnais
proportionnés à leur taille, un collier rond, juste assez grand pour y
laisser passer leur tête, et qui vient s’appuyer sur leurs épaules. Deux
longues et fortes bandes de cuir partent de ce collier et vont se
joindre au harnais suivant: ce sont les traits qui s’appliquent sur les
flancs des chiens. De courtes dossières, en peau souple, les
maintiennent à cette hauteur. C’est cette partie du harnais qui se prête
le plus à l’ornementation. Aussi presque toujours on y voit des _tapis_
brodés, chargés de grelots. Les colliers reçoivent quelquefois de
petites sonnettes et des pompons enrubannés. Bref, on apporte autant de
soin à orner nos pauvres chiens qu’on le fait ailleurs pour les chevaux.
«L’attelage ne se met pas de front, mais de file, sur une ligne assez
longue. Le conducteur n’a pas besoin de rênes, qui, d’ailleurs,
empêtreraient horriblement ses petits coursiers. On leur apprend à obéir
à la parole: _hue_ et _dia_ pour aller à droite et à gauche, _ho_ pour
l’arrêt, _marche_ pour le départ ou pour exciter les paresseux[6].
Souvent, pourtant, il faut jouer du fouet, car il est difficile que des
chiens soient toujours aussi dociles et aussi courageux que l’exigent
leurs maîtres.
«Voilà donc comment se compose un attelage dans ce pays. Vous placez vos
chiens dans leur harnais, à la queue l’un de l’autre, et vous attachez
les derniers traits aux _tires_ du traîneau. Celui-ci repose à plat sur
la neige, et glisse sur toute sa surface. On y met des charges plus ou
moins pesantes, retenues par des _enveloppes_ de peau ou de toile, que
de fortes lanières de cuir enlacent de nombreux replis.
«Le poids ordinaire du chargement est de 400 livres pour quatre chiens;
seulement l’état des chemins doit être pris en considération...»
Ces derniers mots: _l’état des chemins doit être pris en considération_
en rappellent plus long qu’on n’en pourra jamais écrire à ceux qui
eurent à se risquer eux-mêmes, avec leurs traîneaux et leurs chiens,
dans l’inconnu des chemins, gardés par l’hiver arctique!...
* * * * *
Les meilleurs _chemins_ du Nord sont les sentiers étroits et tortueux,
tracés par les sauvages, ou par les rennes, à travers les bois. Ils
mesurent la largeur du traîneau; ou plutôt c’est le traîneau qui
s’accommode à leur largeur. La course ira bien sur les sentiers
fréquemment battus. Mais, loin des forts-de-traite, où ne circulent que
de rares chasseurs, la neige a vite fait de tout remblayer, «et, écrit
Mgr Charlebois, vicaire apostolique du Keewatin, comme on ne trouve plus
aucun indice extérieur, il faut marcher en sondant la neige, de manière
à découvrir, au fond, l’endroit durci par le passage des traîneaux.
C’est une tâche difficile et qui demande beaucoup d’habileté.»
Le voyageur doit souvent créer lui-même son sentier, en abattant les
arbres, en trouant les taillis, en coupant des troncs couchés sur son
passage.
Les endroits redoutés par les hommes et les chiens sont les rivières
congelées, parce qu’elles se hérissent de glaçons aigus, fixés dans un
pêle-mêle horrible. Ce sont, en langage coureur-des-bois, les
_bordillons_ ou _bourguignons_.
[Illustration: DANS LES BORDILLONS DU FLEUVE MACKENZIE]
Lorsque la glace se fixe définitivement sur l’eau, explique Mgr
Grandin, elle ne le fait que par gradation, en commençant par le
nord, et en remontant le courant. Dès que la glace est prise, le
courant n’est pas aussi libre, l’eau monte au-dessus de la surface
coagulée, accumule les glaçons qu’elle entraînait, et forme ainsi
souvent de véritables montagnes. On ne saurait se faire une idée de
ces créations fantastiques sans les avoir vues... Quelles
souffrances, grand Dieu! de se traîner au milieu de ces bancs de
neige durcie, de ces grandes dunes de glace qui bordent les côtes;
de se frayer un chemin parmi ces affreux _bourguignons_, amas de
glaçons entre-choqués, qui présentent aux pieds du voyageur leurs
arêtes vives et acérées comme des lames de sabre!
En certains espaces de la rivière, la glace paraît lisse, invitante pour
l’attelage. Qu’il prenne garde de s’y lancer inconsidérément, car la
mince couche, usée par l’eau rapide, n’attend peut-être pour céder que
la pression d’un pas! Plusieurs ont sombré, corps et bagages, dans ces
pièges de la mort, et n’ont dû leur salut qu’à la vitesse de leurs
chiens à nager jusqu’à la glace ferme et à y haler le traîneau auquel
les bras du conducteur s’étaient cramponnés.
Le premier décembre 1890, cet accident faillit être fatal au Père Dupire
et au Frère Lecreff, deux missionnaires du fort Résolution, Grand Lac
des Esclaves, qui faisaient route vers le lac Athabaska, où les mandait
Mgr Clut. Ils remontaient la grande rivière des Esclaves, le Père Dupire
assis depuis quelques instants sur le paquetage, le Frère Lecreff
courant à l’arrière, les mains enlacées à la corde que l’on attache au
traîneau pour le gouverner. Deux attelages indiens qui les précédaient
venaient de franchir, sans accroc, une glace douteuse, en face de
l’endroit dit la _Pointe Gravois_. Nos missionnaires s’y engagèrent donc
sans défiance. La glace s’effondra. Le Père Dupire, très vif par
naturel, sauta en avant et toucha d’un pied le bord solide. Se fixant à
genoux, il se pencha aussitôt sur l’abîme bouillonnant pour saisir, par
la tête, le premier chien. Il était temps, car l’animal n’en pouvait
déjà plus et se laissait emporter par le courant, sous la glace. Les
sauvages, revenus sur leurs pas, aidèrent le père au sauvetage. Les
chiens sortirent d’abord, puis le traîneau, et enfin le Frère Lecreff,
qui, heureusement, avait retenu sa corde, au fond du fleuve. Il y avait
plus de 40 degrés de froid. En quelques minutes, le Frère se trouva
comme changé en un glaçon.
* * * * *