La langue des Dénés[5], inépuisable en mots concrets, à peu près

dépourvue d’expressions abstraites, représente assez fidèlement l’état

psychologique de ces hommes des bois, qui ne connurent, avant les

missionnaires, que des nécessités grossièrement sensibles. Les sens, la

vue et l’ouïe surtout, la mémoire des lieux et des personnes semblent

absorber les forces de l’âme et alourdir l’essor des facultés

supérieures vers les pensées élevées et les sentiments exquis. Un

sauvage apercevra l’objet invisible aux plus perçants de nos regards. Il

orientera sa marche sur les constellations de la nuit, sur les teintes

du feuillage, sur la forme des bancs de neige martelés par les vents. Il

connaîtra, avant ses douze ans, l’anatomie détaillée des animaux et des

plantes, et nommera chacune de leurs fibres. Il n’oubliera jamais ce

qu’il aura une fois remarqué. Il se guidera, vieillard, dans les dédales

d’une forêt, où il n’aura passé qu’au hasard, dans son enfance. Mais la

flamme de son intelligence, parmi tant d’organes en éveil, paraît dormir

sous la cendre d’une ignorance séculaire. Non que cette noble faculté

soit absente ni impuissante. La logique parfaite qui a bâti sa langue

est là pour le prouver. Mais de quelle laborieuse éducation le

développement complet de ces esprits sera-t-il le fruit? L’abstraction

pure, si simple qu’elle nous paraisse, comme le nom d’une vertu, comme

un coup d’œil d’ensemble sur les explications d’une vérité, leur échappe

presque toujours. Même le sens des familières comparaisons, avec

lesquelles nous commençons à instruire les enfants de nos pays, leur est

souvent un mystère. Racontez à un Indien de culture moyenne les

paraboles, limpides et suaves, que Notre-Seigneur daigna proposer à

notre entendement: vous constaterez combien il ressemble encore aux

Juifs «lents à comprendre». Lorsque vous aurez fini de lui expliquer

l’histoire de la brebis perdue, attendez-vous à la question: «Cette

brebis-là, ou mieux ce renne-là, était-il bien gras?... Est-ce que

l’homme l’a mangé, après l’avoir attrapé?»

Le Père Roure, missionnaire des Plats-Côtés-de-Chiens, avait longuement

exposé l’histoire de Lazare et du mauvais riche à une sauvagesse qu’il

estimait des plus éveillées. L’image du catéchisme de la Bonne Presse

avait même servi d’illustration:

--Voyons! As-tu compris comme il faut?

--Ah! oui, Père, j’ai bien compris, répondit-elle en montrant tour à

tour le personnage du ciel et celui de l’enfer: Lazare, c’est moi; le

riche, c’est toi. Ton hangar est plein de provisions, et moi souvent je

n’ai rien à manger!

Cherchera-t-on ensuite le sens poétique, artistique, chez le sauvage?

Pour lui, beauté égale utilité. Une belle forêt sera une futaie de

troncs à demi-calcinés par l’incendie, à travers lesquels son traîneau

pourra facilement passer, et qu’il abattra, à peu d’effort, pour se

chauffer. Un alignement de cuissots de rennes, nombreux, entrelardés,

serait une décoration sans pareille dans son église.

Le sauvage est un positif.

Sans la négliger tout à fait, les missionnaires laissèrent au second

plan la formation _artistique_ de l’Indien. Ils s’appliquèrent à

approfondir les idiomes sauvages, afin de bouleverser leur génie

matériel et de les forcer à exprimer à l’âme païenne la réalité des

vertus, des mystères et des commandements de notre sainte religion.

Après quoi, ils se mirent à enseigner. Ils y réussirent. Ce fut une

tâche de géants.

* * * * *

Nous appelons les _Dénés_, d’après la propre dénomination que toutes les

tribus de la nation se donnent elles-mêmes.

_Déné_ veut dire l’_homme_, l’homme _par excellence_.

Les voisins des Dénés, Esquimaux au nord, Cris au sud, recourent, pour

se qualifier, aux expressions correspondantes de leurs langues.

Tous animent ces mots: _Déné_, _Innoït_, _Eniwok_, de l’orgueil d’une

race qui se croit la seule humaine, et qui méprise ce qui n’est pas

elle-même, apportant ce naïf tribut de confirmation au phénomène,

consigné sans exception par l’histoire, que tout peuple, ancien ou

moderne, grand ou petit, blanc, noir ou jaune, s’estima toujours le

premier des peuples.

* * * * *

Dans quel état l’Evangile trouva-t-il les _Dénés_, ces _hommes

supérieurs_, ces _uniques raisonnables_, lorsque sa lumière se projeta

sur leurs déserts?

Ils étaient _assis dans les ténèbres de la mort_.

Ils étaient ce que nous fûmes dans les Germains, qui sacrifiaient à Thor

et Friga; dans les antropophages de Bretagne et d’Irlande; dans les

Druides, prêtres des immolations humaines; dans les Gaulois, adorateurs

de Bellone et de Mars, et qui buvaient le sang dans le crâne de leurs

ennemis. Ils étaient ce que nous serions encore bientôt, si leurs

conditions de vie redevenaient les nôtres. «Laissez une paroisse sans

prêtre pendant vingt ans, disait le saint curé Vianney; on y adorera les

bêtes.» Après une moins longue absence, Moïse ne trouva-t-il pas son

peuple aux pieds du Veau d’Or? Retournant au paganisme des sauvages,

nous finirions comme eux, de même que nous commençâmes avec la barbarie

de nos aïeux, s’il est vrai que «le barbare est le premier élément de la

civilisation», et que «le sauvage en est le dernier déchet».

Tous les peuples que n’a point illuminés la Révélation divine, ou qui en

ont dédaigné les bienfaits, sont idolâtres. Le démon ne fait que revêtir

des formes adaptées aux passions de ses esclaves, pour décevoir les

raisons livrées à elles-mêmes et corrompre les cœurs qui ne sont point à

Dieu. S’il rencontre des instincts féroces, il les met en action dans

des sacrifices sanglants et des pratiques de vengeance belliqueuse: ce

fut le cas des Algonquins de la prairie. Si, au contraire, la nation

sauvage, tombée sous sa puissance, possède une âme naturellement

religieuse, de tempérament pacifique, il la rassure touchant la

débonnaireté du vrai Dieu qu’elle cherche, et exploite sa faiblesse en

lui découvrant des _génies_ appliqués à sa perte, et dont il lui importe

d’apaiser la méchanceté, en les honorant: ce fut le cas des Dénés du

Nord.

Les Dénés avaient eu leur temps de guerre contre les Algonquins et les

Esquimaux. Puis, ils s’étaient entretués de tribu à tribu. Trop décimés

enfin, ils avaient renoncé aux combats ouverts, et étaient devenus les

poltrons fuyards, que nous trouvâmes.

Leur imagination leur forge sans cesse des _ennemis_ qui les

poursuivent. Tous les missionnaires du Mackenzie ont assisté à ces

scènes de folles paniques, qui seraient des plus risibles, si elles

n’inspiraient la compassion. Le Père prêchera paisiblement, au milieu

d’un camp sauvage; tout à coup un cri retentira dans la feuillée:

_dénédjéré!_ Séance tenante, les Indiens se précipitent sur les loges,

les abattent, s’embarquent, et tous les bras poussent au large les

pirogues. Qu’est-ce donc? Une femme, un enfant, quelque idiot a cru

entendre le déclic d’un chien de fusil, ou bien il aura remarqué une

herbe froissée. La peur l’empoigne. Il jette l’alarme: «_dénédjéré!

ennaslini! C’est l’ennemi!_» Rien ne retiendrait le camp emporté par

l’épouvante: ni l’assurance donnée par le missionnaire que tout est

sauf, ni la considération qu’ils se trouvent à des centaines de lieues

de toute habitation.

Quel est cet _ennemi_, ce _dénédjéré_ (littéralement l’_homme mauvais,

inimicus homo_)? Personne ne pourrait le dire; personne ne l’a jamais

vu, bien que chacun affirme l’avoir rencontré un jour. Mais il est là,

nul n’en saurait douter; et il n’y a de salut que dans la fuite. «Et

voyez l’astuce de cet _ennemi_, font-ils remarquer: il ne vient jamais

l’hiver, le lâche! parce que sur la neige nous verrions ses traces, mais

seulement l’été!»

Pauvres cerveaux, affaiblis par les privations, par l’isolement, par les

anciennes défaites, et, dit le missionnaire, par le démon qui multiplie

leurs frayeurs, afin d’accréditer ses ministres, les _sorciers_, qui

s’arrogent la puissance et le privilège d’évincer l’_ennemi_, le

_dénédjéré_!

Le sorcier, dont le prestige universel n’a pas encore reçu le coup

fatal, centralisait jadis le culte des Dénés envers les _esprits

supérieurs_.

Les esprits supérieurs étaient répartis selon le système manichéen: le

bon et les mauvais. Du _Puissant bon, Yédariénéson_, venait tout le

bien: des _Puissants mauvais, Yédariéslini_, venaient tous les maux; et

l’homme n’était que l’enjeu irresponsable de la lutte qu’ils se

livraient, lutte dont les mauvais esprits sortaient ordinairement

vainqueurs.

Le Puissant bon et juste, qui ne se dégageait pas des formes palpables

de l’univers, était «Celui par qui la terre avait été faite,

_Néoltsini_». Certaines tribus, comme les Peaux-de-Lièvres et les

Loucheux crurent à la trinité de cet esprit, presque à la manière des

Egyptiens: «Le Père, assis au zénith; la Mère, au nadir; le Fils,

parcourant le ciel de l’un à l’autre.»

Un jour, en s’y promenant, racontent les Peaux-de-Lièvres, ce

_Fils_ aperçut la terre. Alors, étant retourné vers son _Père_, il

lui dit, en chantant (et ce chant est conservé parmi les

Peaux-de-Lièvres): «O mon Père, assis en haut, allume donc le _feu_

céleste, car sur cette petite île (la terre, que les Indiens

croient être une île ronde), mes beaux-frères sont depuis longtemps

malheureux. Vois-le donc, ô mon Père! Alors, descends vers nous, te

dit l’homme qui fait pitié!»

* * * * *

La vieille sorcière K’atchoti, à qui le Père Petitot demandait si les

Dénés avaient ouï dire que le Fils de Dieu fût venu sur la terre,

répondit:

Oui, longtemps avant l’arrivée des Blancs, ma mère me disait qu’une

étoile avait paru dans l’ouest-sud-ouest, et que plusieurs de notre

nation s’y étaient transportés. Depuis ce temps-là, nous sommes

tous séparés. Les Montagnais ont gagné le Sud; leurs flèches sont

petites et mal faites. Les Loucheux se sont dirigés vers le Nord;

leurs femmes sont maladroites. Mais nous, les hommes véritables,

nous sommes demeurés dans les montagnes Rocheuses, et il y a fort

peu de temps que nous sommes arrivés sur le bord du Mackenzie.

* * * * *

Toutes les légendes indiennes n’ont pas cette pureté. Mais à chaque pas

de leurs récits apparaît la trace des traditions primitives. Les

Mangeurs de Caribous racontaient ainsi à Mgr Breynat la révolte et la

punition des anges:

Le corbeau était le plus beau des oiseaux. Il avait la plus belle

voix, et son chant charmait la terre. Mais l’orgueil vint dans son

esprit, et cela irrita tellement les autres oiseaux qu’ils se

précipitèrent sur lui, le prirent par le cou, et, le tenant de la

sorte, le plongèrent dans le charbon. Le corbeau, à demi-étranglé,

essayait de crier. C’est depuis ce temps-là qu’il est noir et qu’il

fait _cro-a, cro-a_.

* * * * *

Parmi les incohérences et les obscurités du paganisme, les missionnaires

furent cependant heureux de découvrir parfois des clartés sur l’au-delà,

entretenues par le bon sens naturel, qui est le regard ingénu et profond

de toute âme neuve et droite:

J’examinais un jour la main d’un vieillard, privée de son pouce,

raconte Mgr Taché. S’étant aperçu de mon attention, il me dit, d’un

ton de conviction qui me toucha: «J’étais, à la chasse, en hiver,

loin de ma loge. Il faisait froid. Je marchais. Tout à coup,

j’aperçois des caribous (rennes). Je les approche; je les tire; mon

fusil crève et m’emporte le pouce. Déjà beaucoup de mon sang

n’était plus. En vain je m’efforçai d’en tarir la source.

Impossible. Alors j’eus peur de mourir. Mais me souvenant de Celui

que tu nommes Dieu, et que je ne connaissais pas bien, je lui dis:

«Mon Grand Père (_Settsié_), on dit que tu peux tout; regarde-moi,

et, puisque tu es le Puissant, soulage-moi. Tout à coup, plus de

sang, ce qui me permit de mettre ma mitaine. Je regagnai ma loge,

où je m’écrasai de faiblesse, en entrant. Je compris alors quelle

est la force du Puissant. Depuis ce moment, j’ai toujours désiré de

le connaître. C’est pourquoi, ayant appris que tu étais ici, je

suis venu de bien loin, pour que tu m’enseignes à servir Celui qui

m’a sauvé, et qui, seul, nous fait vivre tous.»

* * * * *

Mais ces sentiments de piété envers le vrai Dieu, s’ils naissaient dans

les âmes païennes, ne tardaient pas d’ordinaire à y être étouffés par

l’obsédante terreur des esprits mauvais, et c’est devant le sorcier que

s’inclinaient bientôt toutes les pensées, toutes les espérances:

--A quoi bon, disait le sorcier, vous occuper d’un esprit dont le devoir

est de vous faire du bien? Laissez-le, et employez vos prières et vos

forces à vous rendre propices les _puissants mauvais_.

* * * * *

Ces esprits néfastes, l’Indien les voyait par légions. Ils remplissaient

l’air, soufflaient dans les tempêtes, grondaient dans les rapides,

soulevaient les lacs, hurlaient dans les orages, éventaient les

chasseurs, dispersaient les poissons, causaient toutes les maladies,

frappaient les jeunes gens «que la vie n’avait pas encore usés». Affolés

par la crainte de déplaire à tant de génies malfaisants, les Dénés se

prenaient dans un réseau de superstitions, et ne se confiaient plus

qu’au charme du sorcier, «l’homme de médecine».

[Illustration: CHEZ EUX, DANS LES BOIS]

Le sorcier entre-t-il en communication directe avec les démons?

Plusieurs missionnaires penchent à le croire. Aucun ne l’affirmerait. Il

est cependant des faits que ni la prestidigitation ni le charlatanisme

n’ont encore expliqués.

La sorcellerie dénée se diversifie selon son objet. La magie _noire_,

qui est la principale, apaise les esprits. L’_opérative_ exécute des

prestiges amusants ou terrifiants. L’_inquisitive_ retrouve les choses

perdues, révèle les allées et venues des absents, hâte l’arrivée des

barques, etc. La _maléfactive_ jette des sorts sur les ennemis. «Les

magiciens, selon le cérémonial de cette dernière, se dépouillent de

leurs vêtements, entourent leur tête et toutes leurs articulations de

liens et de franges en poils de porc-épic, placent des cornes sur leur

front, quelquefois une queue à leur dos, et, se tenant accroupis dans la

posture d’un animal, ils chantent, hurlent, roulent les yeux,

maudissent, commandent à leurs fétiches, et se démènent d’une manière

hideuse et bestiale».

La _jonglerie_ la plus fréquente est la _curative_. Elle procède soit

par succion, soit par incantation, soit par insufflation.

Au sujet de cette dernière méthode, le Père Le Guen, missionnaire de la

Tribu des Esclaves, reçut un jour cette réplique d’un sorcier du

Fort-des-Liards qu’il essayait de convertir:

--Tu nous défends de souffler sur les malades. Et toi donc! Est-ce que

tu ne souffles pas sur les enfants, quand tu les baptises, et sur les

grandes personnes aussi?

Les classifications de la sorcellerie ne sont point dues aux

observations du missionnaire. Il entend, avec douleur, le tam-tam et les

vociférations; mais s’il apparaît soudain parmi les énergumènes, s’il

franchit seulement une certaine limite du voisinage, le chaman se

déclare paralysé, et la conjuration s’arrête. Les détails connus

proviennent des divulgations faites par des sorciers convertis. L’un de

ces sorciers, homme de remarquable intelligence, devenu fervent

chrétien, dévoila ainsi quelques-uns des longs mystères de la jonglerie

curative:

Lorsque le _médecin_ se propose de guérir un malade, il s’y dispose

par un jeûne absolu, ne buvant, ni ne mangeant durant trois ou

quatre jours. Alors, il se fait préparer un _chounsh_, ou loge de

médecine. Pendant qu’on la dresse, il demeure assis dans sa tente,

et il sait pourtant tout ce qui se passe au dehors. Il sait dans

quelle partie de la forêt on a coupé les perches qui serviront à la

dresser et quelle est la nature des arbustes qui les ont fournies.

Le _chounsh_ ayant été construit loin du camp, et les perches qui

le composent liées avec trois cordes, le sorcier, quoi qu’il n’en

ait pas été informé, dit: «Tout est prêt»; et, se levant aussitôt,

il se dirige vers la loge de médecine, l’ébranle par trois fois, en

fait trois fois le tour, et enfin y pénètre et s’y couche, en

observant toujours son jeûne. Après y avoir fait un somme plus ou

moins long, il procède à la _médecine_. Celui qui, _à cause de ses

péchés_, est malade, se rend alors auprès du médecin, accompagné

d’un autre vieux _pécheur_, sain de corps. Il s’assied dans la loge

et _se confesse_ au jongleur, qui le sonde à plusieurs reprises, en

tâchant de lui arracher la connaissance de tous ses crimes. Après

quoi, il fait descendre l’esprit _You-anzé_ sur le malade, et,

pour cela, il chante en s’accompagnant du tambour. Les chants de

médecine, dont il y a une grande variété, se composent de trois ou

quatre notes tristes répétées à satiété, avec accompagnement de

contorsions et d’insufflations. Plusieurs y mêlent de vieux mots

qui n’ont aucune signification dans la langue actuelle, mais qui

sont réputés blasphèmes; tel est, entre autres, le mot _soshlouz_.

Lorsque le jongleur connaît que l’esprit est descendu sur le

malade, il s’approche de lui avec son génie familier, et, tous

deux, font des _passes_ au malade pour l’endormir, et, l’esprit

entrant en lui, il s’endort. Alors le _You-anzé_ arrache le péché

et le jette au loin, et en même temps la maladie quitte le

moribond. L’esprit, le prenant, le replace sur la terre afin qu’il

y vive, et, en l’y replaçant, il pousse un grand cri qui éveille le

sauvage parfaitement guéri. C’est ainsi que nos ancêtres

guérissaient les malades. Les sorciers d’aujourd’hui ne sont que

des hommes sans puissance.

* * * * *

Le missionnaire qui vient de rapporter ce discours, ajoute:

«En dépit de ce dernier aveu, il est peu d’actes de la vie des sauvages,

encore infidèles, qui ne subissent l’influence de la sorcellerie, tant

cette croyance est enracinée chez eux.»

* * * * *

La pierre de touche de la valeur morale des sociétés humaines a été, de

tous temps, l’attitude de la force devant la faiblesse. La faiblesse

c’est la femme, c’est l’enfant, c’est le vieillard.

Que furent la femme, l’enfant et le vieillard, chez les Dénés?

Contraste étrange! Ces sauvages pacifiques, timides jusqu’à la lâcheté

en présence de l’étranger, ne connaissaient que la dureté, et souvent la

cruauté vis-à-vis des êtres sans défense de leurs foyers.

La femme dénée gisait, il y a soixante ans, dans l’avilissement complet.

Aucune joie ne venait jamais toucher son cœur, dans sa longue carrière

de souffre-douleur. Esclave de l’homme, il la prenait comme épouse, la

prêtait, l’échangeait, la rejetait, la vendait, selon son plaisir. Les

coups pleuvaient constamment, avec les injures, sur ses épaules. Une

flèche, une balle pouvait la frapper, au gré de son tyran. Si la vie lui

était accordée, aucun droit ne lui était reconnu. L’homme allait à la

chasse, tuait la bête, et son rôle était fini. Tous les travaux, depuis

le dépeçage du gibier jusqu’à l’apprêt du campement, restaient le lot de

la femme. Avant que les Blancs eussent appris aux sauvages à se servir

de chiens, la femme était attelée au traîneau, pendant que l’homme

vagabondait à côté. Quand les chiens viennent à mourir, on l’attelle

encore. La pauvre créature ne se croyait pas même une âme, et son

humiliation lui était devenue si naturelle qu’elle ne pouvait croire que

Dieu s’occupât d’elle, ni que la religion prêchée par le missionnaire

fût pour elle, aussi bien que pour les hommes.

En 1856, le Père Grandin consolait une Montagnaise, baptisée, qui se

désolait d’avoir perdu son fils:

--Pour rendre ton cœur plus fort, je te préparerai tous les jours pour

faire ta première communion, lors du passage du grand prêtre (Mgr

Taché).

Comme la sauvagesse le regardait tout ébahie, le Père Grandin répéta sa

promesse.

--Me comprends-tu?

--Non.

--Je te dis que je vais t’instruire sur la sainte Eucharistie, pour que

tu puisses communier, lors de la visite de Mgr Taché, le grand Chef de

la prière.

--Je ne comprends pas, je ne comprends pas!

Déconcerté, le missionnaire appela une femme _métisse_ parlant français

et montagnais:

--Viens donc à mon secours. Ma grand’mère me comprend pour tout, excepté

pour une chose: Je lui dis que je la préparerai pour sa première

communion, et elle me dit toujours qu’elle ne me comprend pas.

Après les explications de l’interprète, la grand’mère reprit:

--Ah! oui, je comprenais! Mais je supposais que mon petit-fils, l’homme

de la prière, se trompait, en me disant ce qu’il ne voulait pas dire.

Qui aurait pu supposer qu’une pauvre vieille sauvagesse pût être admise

à la sainte communion?

Un sauvage du lac Athabaska vint un jour trouver le même missionnaire,

après une instruction qui l’avait touché:

--Père, je comprends maintenant que les femmes ont une âme comme nous.

--Mais je n’en ai pas parlé.

--Oh! Père, lorsque tu nous as dit que le Fils de Dieu avait pris une

mère parmi les femmes de la terre, j’ai bien compris que les femmes ont

une âme et un ciel, comme les hommes!

La Très Sainte Vierge Marie, prêchée par la religion catholique fut donc

la divine main qui refit à la femme, méprisée du paganisme, cette

auréole de vénération et d’affection, que nous ne trouvons jamais trop

belle au front de nos mères chrétiennes. La sauvagesse, enfin

réhabilitée, bénit, dans la forêt, Notre-Seigneur Jésus-Christ, comme Le

bénissent les femmes de notre civilisation, qui n’ont point oublié

quelles tristes choses elles seraient encore, s’Il n’était venu lever

l’anathème originel: «Je multiplierai tes douleurs», et les replacer,

par la prédication de ses apôtres, sur le trône de leur dignité humaine.

* * * * *

L’enfant, chez les Dénés païens, partagea le sort de sa mère.

Louis Veuillot écrivait, en 1866:

Le genre humain est doué d’une sorte de goût à tuer les enfants...

Il n’y a guère que le christianisme qui combatte efficacement cette

singulière coutume; et là où le christianisme baisse, la coutume,

vaincue par lui, reprend son meurtrier empire... Quand il n’y aura

plus de christianisme, comment le progrès fera-t-il pour conserver

les hommes?

* * * * *

Les Dénés respectèrent, à tout le moins, les lois de la nature, et ne

mirent pas à «tuer les enfants» les raffinements que l’on connaît

ailleurs. Ils les laissèrent naître.

Les garçons étaient ordinairement les bienvenus, sauf les infirmes, en

qualité de futurs chasseurs. Dès que le petit avait tué son premier

oiseau, son premier lièvre, on lui faisait des fêtes. Au premier renne,

ou au premier orignal, l’autorité paternelle n’avait plus qu’à décliner.

Le fils, meilleur chasseur que son père, devenait le maître de la loge,

et réglait tout à sa volonté.

Mais malheur aux petites filles! Aujourd’hui encore, les mères se diront

fières de leurs garçons, et les présenteront à tout venant: «C’est un

_dénéyou_, celui-ci! un _petit homme_!» Quant à leurs filles, elles n’en

parlent que le moins possible.

Aux temps païens, la mort attendait les petites filles naissant au delà

du nombre requis pour les besoins de la race et des travaux. Condamnées

d’avance, elles étaient exécutées sur-le-champ. La mère elle-même se

chargeait de les étouffer, car l’homme se fût trop avili, à si vulgaire

besogne. Si l’enfant était épargnée, son martyre commençait avec sa vie.

Elle grandissait et se préparait à son rôle d’épouse et de mère, en

partageant, avec les chiens, la nourriture et les coups. Durant les

famines, lorsque les parents se décidaient à manger leurs enfants, c’est

par les filles qu’ils commençaient. L’homme désignait à la femme la

victime du jour, en lui remettant le couteau.

Pour l’orphelin, quel que fût son sexe, il était abandonné aux loups,

dans les bois; ou bien, si quelque parent le laissait suivre le

campement, sa condition était si misérable qu’il eût préféré la mort.

* * * * *

Un spectacle qui n’a point fini de s’offrir péniblement à nous, lorsque

nous visitons les sauvages christianisés, nous révèle, par la résistance

des abus à tant d’efforts du missionnaire, quelle dut être, autrefois,

l’infortune des vieillards.

Qu’ils sont loin encore, nos convertis, de savoir la chaude tendresse

qui enveloppe, au meilleur coin du foyer familial, les derniers jours de

nos grands-pères à l’indulgent sourire et de nos grand’mères au long

chapelet!

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 3 / 40 段