D’ailleurs, les Peaux-Rouges se virent trop brusquement saisis par la

_civilisation_ des races blanches, civilisation élaborée, petit à petit,

par tant de siècles. L’indigène de la prairie et de la forêt pouvait-il

ne pas être submergé par cette marée qui se ruait sur lui? Pouvait-il

éluder la loi de tout organisme astreint à se transformer: s’adapter ou

disparaître? De s’adapter on ne lui donna pas le temps. Il n’eut qu’à

disparaître.

Ainsi, pour apporter un exemple, l’estomac indien, accoutumé à son

alimentation très simple et toute naturelle, ne put résister à nos

préparations culinaires épicées, factices, indigestes.

Que dire alors de l’eau-de-vie? En présence de l’_eau-de-feu_, comme il

l’appelle lui-même avec la justesse qu’il met à caractériser tout objet,

le sauvage ne résiste à aucune intempérance, à aucune sollicitation de

cruauté. Afin d’acheter l’eau-de-feu, que lui apportaient à volonté les

Compagnies de la Baie d’Hudson et du Nord-Ouest, au temps de leur

rivalité surtout, il dépeupla ses terrains de chasse, tuant à outrance

les bisons, les orignaux, les rennes, les chevreuils, dont les

commerçants prenaient la chair pour se nourrir, et les animaux à

fourrures qu’ils demandaient pour s’enrichir. La passion de

l’eau-de-feu, plus que toute autre, a miné la race peau-rouge et réduit

ses victimes et leurs enfants à une misère sans remède. Le gouvernement

canadien, lorsqu’il prit possession des _Pays d’en Haut_, défendit

l’importation de l’alcool parmi les Indiens. Mais trop tard. Le mal

était irréparable.

A ceux qui survécurent jusqu’à ce dernier demi-siècle, restait du moins

la liberté. Mais la race blanche, devenue gardienne de la rouge, lui

mesura même cette dernière source de sa vitalité.

Les Etats-Unis transportèrent tous les tronçons de tribus compris dans

la confédération, dans une section de l’Oklahoma, qu’on appela le

_Territoire Indien_.

Le gouvernement canadien agit plus humainement. Il laissa aux sauvages,

vivant dans le voisinage des contrées colonisées par les Blancs, des

terrains de leurs choix, sous le nom de _réserves_. Ces réserves que

nous regarderions, nous, européens, comme de vastes fiefs, semblent des

prisons à ces anciens souverains de la liberté. Ils peuvent y vivre,

protégés, nourris même au besoin, par l’Etat, mais comme des détenus,

condamnés à s’étioler toujours davantage, loin du soleil et de l’espace.

Il faut avoir vu, disait Mgr Taché, l’indomptable sauvage se

dresser au milieu des immenses prairies, se draper avec

complaisance, dans sa demi-nudité, promener son regard de feu sur

des horizons sans bornes, humer une atmosphère de liberté qui ne se

trouve nulle part ailleurs, se complaire dans une sorte de royauté

qui n’avait ni les embarras de la richesse, ni la responsabilité de

la dignité! Il faut avoir vu cet infatigable chasseur, élevant

jusqu’à une sorte d’enthousiasme religieux les péripéties, les

chances et les succès d’une chasse qui jamais n’a eu de pareille!

Oui, il faut avoir vu tout cela, et voir le sauvage d’aujourd’hui,

traînant sa misère, privé de son incomparable indépendance, dans un

état continuel de gêne et de demi-jeûne, ayant ajouté à ses vices

les dégoûtantes conséquences de l’immoralité des blancs! Il faut

avoir vu tout cela, et l’avoir vu sous l’influence de la sympathie,

pour comprendre tout ce que souffrent les sauvages d’aujourd’hui.

Depuis 1880, date de ces lignes de Mgr Taché, les sauvages n’ont pas

fini de souffrir. Ils n’ont fait que s’acclimater, pour ainsi dire, à

ces souffrances, qui les ont réduits à quelques groupements de familles,

si petits et si étrangers les uns aux autres que les unions

consanguines, auxquelles ils sont comme forcés désormais, ont commencé à

rendre inévitable leur extinction définitive.

* * * * *

L’Eglise eût enrayé l’immolation du Peau-Rouge, si on l’eût écoutée.

Elle en retarda du moins l’agonie. Sa pitié maternelle et sa charité

divine veilleront toujours sur les bons, sur les convertis. Son

apostolat continuera de disputer les autres à l’étreinte du

protestantisme. Elle poursuit au fond de leur retraite les quelques

centaines d’infidèles, qui refusèrent les pactes du gouvernement, et

choisirent de reculer toujours plus loin dans leurs forêts, dernier

refuge de leur indépendance et de leur paganisme. Divine Consolatrice,

elle restera, jusqu’à la fin, pour endormir sur son cœur les derniers

baptisés de ces fières tribus.

Le bienfait de la foi a donc été la compensation miséricordieuse

accordée par Dieu aux dernières générations. Ce travail, entrepris au

XVIIe siècle, sous la domination française, ralenti au XVIIIe,

sous la persécution anglaise, s’est pleinement développé au XIXe. Le

XXe en verra l’achèvement.[3]

* * * * *

Nous devions ce salut de compassion aux anciennes nations trouvées par

nos pères, dans le Bas-Canada et le Nord-Ouest: nations évangélisées par

nos missionnaires, et dont les tristes débris étaient sur le chemin que

nous avions à suivre, pour atteindre, plus loin, beaucoup plus loin,

dans les régions polaires, les deux grandes familles indigènes, que nous

n’avons pas encore nommées, et qui sont l’objet de notre ouvrage: la

nation des _Dénés_ et les _Esquimaux_.

* * * * *

Nous voilà transportés, avec les Dénés et les Esquimaux, à plus de 3.000

lieues de la France, parmi des sauvages découverts par les

coureurs-des-bois, guides de la Compagnie du Nord-Ouest, vers 1780; par

l’Eglise Catholique en 1844; et vivant encore maintenant dans l’état de

nature, qui fut celui des Algonquins, Hurons et Iroquois, au XVIe

siècle.

[Illustration: PIED DE CORBEAU, CHEF DES PIEDS-NOIRS]

Les Dénés et les Esquimaux ne sont point confinés dans des _réserves_.

Personne ne leur a contesté encore l’immensité de leur pays, parce qu’il

est trop froid, trop inculte, trop inabordable. Seuls, les commerçants

de pelleteries et les missionnaires s’y coudoient, se conformant à la

vie sauvage, sevrés de toutes les commodités, comme de tous les

malaises, de la civilisation moderne. C’est pourquoi l’histoire des

Dénés et des Esquimaux doit être, par elle-même, la plus simple et la

plus intéressante du Nouveau-Monde.

Le domaine principal des Dénés et des Esquimaux est la région qui fut

longtemps connue sous le nom d’_Athabaska-Mackenzie_. Quelques mots de

description sont ici indispensables.

* * * * *

Un coup d’œil jeté sur l’ensemble de la carte murale montre le Canada

découpé en pièces géographiques, alignées de l’Atlantique au Pacifique:

neuf provinces, dont sept se dédoubleraient en des espaces suffisants à

plusieurs royaumes.

Les provinces du premier groupe: Nouvelle-Ecosse, Ile du Prince-Edouard,

Nouveau-Brunswick, Québec et Ontario, suivent les rives du

Saint-Laurent, golfe et fleuve, puis les courbes des Grands Lacs

Ontario, Erié, Huron et Supérieur, pour s’arrêter au méridien le plus

occidental de la baie d’Hudson. Les milliers de rivières qui baignent

les gracieuses Laurentides, les collines odorantes, les bois pleins de

ramages, les champs épanouis, le firmament qui mire son azur dans les

lacs de cristal, l’harmonie infinie des paysages font de ces provinces

de l’Est canadien, à notre sens, l’un des plus pittoresques et des plus

agréables Edens que l’on puisse rêver.

De l’Ontario aux montagnes Rocheuses, se juxtaposent, séparées par le

droit méridien conventionnel, le Manitoba, la Saskatchewan, l’Alberta:

les trois provinces de la _prairie_ (_the prairie provinces_). La

prairie, qui constitue leur partie sud, s’y déroule, dans un horizon

sans fin, pendant les trois jours que la vapeur met à la parcourir, sur

ses 500 lieues de large. Elle a pourtant ses rivières, ses ruisseaux et

ses lacs, ses coulées profondes, et, de loin en loin, ses îlots boisés;

mais son niveau général donne au regard l’impression d’une plaine

continue. Les géologues la considèrent comme le fond desséché de deux

mers, rentrées, l’une dans l’océan Glacial, l’autre dans la baie

d’Hudson. Le charbon, trouvé dès les premières couches du sol, atteste

que des forêts l’ont couverte depuis. Les chaussées de castors, qui la

zèbrent en tous sens, rappellent qu’elle fut ensuite marécageuse.

Aujourd’hui, la terre féconde émerge partout, n’implorant que le soc de

la charrue et le grain du semeur.

Des montagnes Rocheuses à l’Océan Pacifique, nous traversons la Colombie

Britannique, «océan pétrifié de montagnes», «Suisse du Canada»,

réservoir d’incalculables richesses poissonneuses, minérales et

forestières.

* * * * *

Quant aux noms d’_Athabaska_ et de _Mackenzie_, on les chercherait en

vain sur les cartes récentes du Canada. Ils ne sont conservés que par la

Compagnie de la Baie d’Hudson, pour désigner ses districts de fourrures,

et par l’Eglise Catholique, pour désigner ses vicariats apostoliques.

Un seul vicariat réunit d’abord les deux territoires: le vicariat

d’Athabaska-Mackenzie. Il exista, comme tel, pendant 40 ans, de 1862 à

1901, sous Mgr Faraud et Mgr Grouard, son successeur. En 1901, il fut

scindé, à cause de son immensité et des progrès de l’évangélisation.

L’Athabaska, au sud, resta à Mgr Grouard. Le Mackenzie, au nord, échut à

Mgr Breynat.

* * * * *

Le vicariat d’_Athabaska_ comprend la partie nord de la province de

l’Alberta, du 55e degré de latitude au 60e, et l’angle nord-ouest

de la province de la Saskatchewan, dans lequel se prolonge et finit le

lac Athabaska. Si l’on décompte la partie du bassin de la rivière la

Paix, comprise entre le fort Vermillon et les montagnes Rocheuses, et

dont les grasses prairies, à l’humus profond, se voient envahies par un

flot de population blanche, l’on remarque que les trois quarts du

vicariat d’Athabaska font corps avec la partie boisée du vicariat du

Mackenzie. La lisière sud des bois de l’Athabaska donne asile à quelques

rameaux de la tribu des Cris, de la nation Algonquine, et à quelques

rares colons de race blanche. Quant à l’intérieur de la forêt, il est

encore, comme à l’origine, le terrain vague et libre des sauvages Dénés.

Là, commence le champ arctique, exclusivement exploité par le commerce

des fourrures et l’apostolat des âmes.

* * * * *

Le vicariat du Mackenzie se partage, avec le vicariat du Keewatin, son

parallèle, l’espace géographique désigné par _Les territoires du

Nord-Ouest_ (_North-West Territories_). Il prend le versant de l’océan

Glacial, et laisse au Keewatin presque tout le versant de la baie

d’Hudson.

En 1901, date de sa séparation d’avec le vicariat d’Athabaska, le

vicariat du Mackenzie traversait les montagnes Rocheuses et englobait le

Youkon.

Mais le Youkon s’érigea à son tour en préfecture indépendante en 1908,

et en vicariat apostolique en 1917.

Le vicariat actuel du Mackenzie s’enferme donc entre les montagnes

Rocheuses et le 100e degré de longitude (Greenwich), de l’ouest à

l’est; et entre le 60e degré de latitude et l’océan Glacial, du sud

au nord. Sa largeur du sud, qui est la plus étroite, est assise, à la

fois, sur les provinces de la Colombie Britannique, de l’Alberta et de

la Saskatchewan. Au nord, il s’agrège chaque année de nouveaux

territoires, à mesure qu’ils se découvrent et se précisent. Le pôle nord

est la limite de sa juridiction. Son étendue continentale est coupée,

vers les deux tiers de sa superficie, par le _Cercle polaire_.

Jusqu’au Cercle polaire se continuent les forêts vierges de l’Athabaska:

forêts, non pas de chênes, de hêtres, de frênes, de noyers, d’érables,

ou de pins (les moins frileuses de ces espèces ne dépassent guère le

55e degré de latitude nord), mais de cyprès, de sapins (_épinettes_

en langage du pays), de trembles, de peupliers-liards, de bouleaux, de

saules. «Le bouleau et l’épinette sont les pionniers de la végétation du

côté de la mer Glaciale.»

Passé le Cercle polaire, ces arbres, qui étaient allés s’amaigrissant

insensiblement, se rabougrissent tout à fait, et s’effacent bientôt,

pour laisser aux vents de l’océan Arctique une large zone complètement

nue, éternellement glacée, appelée par les Français la _Terre Stérile_,

et par les Anglais _The Barren Land_. Sur le seuil de cette vaste avenue

de la mer polaire, on peut écrire: _ubi nullus ordo, sed sempiternus

horror inhabitat: Ici est le séjour du chaos et de l’horreur éternelle_.

C’est la patrie des Esquimaux; c’est la tombe de leurs premiers

missionnaires, les Pères Rouvière et Le Roux, qu’ils ont massacrés en

1913.

* * * * *

Les Dénés habitent les bois de l’Athabaska et du Mackenzie, et les

Esquimaux les déserts de la Terre Stérile.

* * * * *

A laquelle des races humaines appartiennent les Dénés et les Esquimaux?

L’ancienne classification de l’humanité en cinq races diverses les

rangeait dans la rouge; mais l’anthropologie rattachait naguère tous les

rameaux de l’espèce humaine à trois troncs: le tronc blanc ou caucasique

(Japhet), le tronc jaune ou mongolique (Sem), le tronc noir ou éthiopien

(Cham).

C’est indubitablement au tronc jaune, mongolique, sémitique qu’il faut

rapporter tous nos Peaux-Rouges et Esquimaux.

L’honneur d’avoir mis cette vérité en évidence revient à un humble

missionnaire du Mackenzie, le Père Petitot. Les circonstances en furent

presque théâtrales.

C’était en 1875, époque de la poussée rationaliste qui s’efforçait de

submerger dans la négation et le sarcasme l’autorité des Livres Saints,

touchant l’unité de la création de l’homme. Le fait des migrations

Scandinaves qui colonisèrent le Groenland, le Labrador et Terre-Neuve,

aux IXe et Xe siècles, n’était pas établi alors; la facilité du

passage de l’Asie à l’Amérique, par les archipels du détroit de Behring,

paraissait plus que douteuse; et les relations suivies--de

communications et de langage--entre les tribus du Kamtchatka, en

Sibérie, et les tribus de l’Alaska, en Amérique, étaient inconnues.

L’immigration des peuples indigènes pouvait donc être aisément donnée

pour impraticable. La science n’avait qu’à l’affirmer en quelques

discours sonores; et c’en était fait de la foi. Si, en effet, les

Peaux-Rouges n’ont pu émigrer d’un autre continent, ils sont

autochtones. S’ils sont autochtones, la révélation de l’unité de notre

espèce est un mensonge, et la Bible s’écroule tout entière sur les

ruines de sa première page!

Cette conclusion venait d’être formulée dans la salle des Cerfs du

palais ducal de Nancy, au mois de juillet 1875, en l’Assemblée

internationale des savants «américanistes» de l’univers. Le baron de

Rosny, professeur de langue japonaise, présentait, en une brillante

conférence, ce fruit désiré des travaux du Congrès; et il répétait,

triomphant, avec Voltaire, «qu’on peut citer partout et toujours»,

disait-il: «Du moment que Dieu a pu créer des mouches en Amérique,

pourquoi n’aurait-il pas pu y créer des hommes?»

La joie des libres-penseurs et l’humiliation des catholiques étaient à

leur comble. A ce moment, le Père Petitot, qui se trouvait dans

l’assemblée, avec le Père Grouard, se lève, invoque son titre de

missionnaire des Dénés et des Esquimaux du Cercle polaire, parmi

lesquels il vient de passer quinze années, et demande modestement qu’on

veuille bien suspendre jusqu’au lendemain la conclusion du débat. Les

applaudissements firent comprendre au Comité qu’il devait accepter la

requête du missionnaire.

Quelle nuit pour le Père Petitot, et pour les jeunes novices de Nancy,

qu’il constitua ses secrétaires! On s’en souvient encore dans la

congrégation des Oblats de Marie Immaculée.

Le lendemain, il était prêt.

Il parla, au milieu de la sympathie croissante de l’auditoire; mais il

ne put finir. Le jour suivant, il poursuivit sa thèse, devant une salle

que sa réputation faisait déjà déborder. Les libres-penseurs semblaient

cloués dans leur silence, et la foule applaudissait toujours. Aucune des

nombreuses célébrités de la science, venues de tous les points du globe,

ne fut en état de répondre au Père Petitot. Le Comité, sentant le

terrain manquer à la cause de l’impiété, voulut interrompre l’orateur,

dans son troisième discours; mais l’assistance protesta, et force fut à

M. de Rosny d’enregistrer cette proposition dûment prouvée, et désormais

inattaquable:

Il est établi, par la communauté de leurs croyances, de leurs

usages, de leurs coutumes, de leurs langues, de leurs armes, avec

les races asiatiques et océaniennes; par leurs souvenirs d’autres

terres, dont ils décrivent les animaux inconnus aux leurs, que les

Esquimaux, les Dénés et les autres Peaux-Rouges sont

incontestablement d’origine asiatique.

* * * * *

Ce fut, pour la libre-pensée, un échec sensible.

Le Père Petitot, venu tout simplement en France pour faire imprimer ses

dictionnaires Déné et Esquimau, se vit, à sa grande confusion, mis en

renommée par cette victoire, ainsi que par d’autres travaux auxquels

l’invita ensuite la _Société de Géographie_; il fut nommé membre des

Sociétés d’_Anthropologie_ et de _Philologie_, reçut une médaille

d’argent, en récompense d’une carte de ses découvertes polaires, tracée

de sa main, que la _Société de Géographie_ s’engageait à faire graver à

ses frais, et retourna à ses sauvages de Good-Hope, portant à la

boutonnière de sa pauvre soutane le ruban violet d’officier d’Académie.

Depuis 1875, l’origine asiatique des Peaux-Rouges s’est de plus en plus

confirmée. Les Dénés et les Esquimaux ne sont pas loin d’être déclarés

les frères des Chinois et Japonais, tandis que les autres familles se

rattacheraient plutôt aux branches tartaro-finnoises du même tronc

mongolique.

[Illustration: JEUNE ESQUIMAUDE DU MACKENZIE]

La conversion des Dénés est un fait presque accompli. Celle des

Esquimaux n’en est encore qu’à la semence des martyrs.

La différence entre les caractères de ces deux familles est

singulièrement profonde. Séparons-les, dès maintenant. Un chapitre sera

consacré aux Esquimaux. Aux Dénés et à leur missionnaires revient la

plus grande part.

* * * * *

Les Dénés de l’Athabaska-Mackenzie se partagent en huit grandes tribus:

les _Montagnais_, les _Mangeurs de Caribous_, les _Castors_, les

_Couteaux-Jaunes_, les _Plats-Côtés-de-Chiens_, les _Esclaves_, les

_Peaux-de-Lièvres_, les _Loucheux_. Les trois premières occupent

principalement l’Athabaska, et les cinq autres le Mackenzie[4].

Les Indiens de ces tribus ont conservé les traits physiques que nous ont

décrits les premiers explorateurs. Mieux préservés, par leur éloignement

et leur rude climat, de la contamination étrangère, ils demeurent les

moins dégénérés des Peaux-Rouges, les moins affligés de la scrofule, du

rachitisme, des difformités qui dévorent les restes des nations

Iroquoise et Algonquine.

* * * * *

On peut les peindre bien découplés, dépassant la moyenne de notre

taille, la tête plutôt conique, les pommettes saillantes, les yeux brun

foncé et d’un luisant huileux, les cheveux noirs jusque dans la

vieillesse, ce qui n’empêche pas les vétérans de la vie, à couronne

d’ébène, de commencer leurs discours par ces mots: «Tu vois, les hivers

ont neigé sur ma tête; j’ai les cheveux tout blancs...» Cette chevelure

drue, épaisse, défiant notre calvitie pitoyable, est la gloire naturelle

de l’Indien: c’est pourquoi le scalp de l’ennemi fut, de tout temps, le

beau trophée de guerre. Et cependant, comme ils la négligent sur leurs

personnes! Abandonnée à sa croissance, elle tombe, à la gauloise, sur

les oreilles et le cou jusqu’aux épaules, qu’elle ne dépasse guère, tant

chez l’homme que chez la femme. Est-il besoin de mentionner qu’elle est,

dès le bas-âge, le château-fort de la vermine? Le Déné pur sang est

imberbe. Ses dents blanches et richement émaillées forment une armature

qui s’usera sur les durs aliments séchés, mais qui ne pâtira ni ne

s’ébréchera jamais.

* * * * *

Les hommes marchent, les jambes arquées, à la manière bancale, la pointe

des pieds projetée en dedans. Cette tournure est le résultat voulu d’une

pratique, plus facile à décrire par la parole que par la plume, à

laquelle on les a soumis, petits garçons: elle donne aux membres

inférieurs une élasticité infatigable pour les courses à la raquette, et

une souplesse féline pour traquer les fauves.

* * * * *

Les vêtements primitifs étaient en peaux de renne, d’orignal, ou de

lièvre. Les hommes s’affublaient de blouses velues, arrondies par le

bas, échancrées sur les côtés. Les jambes s’engageaient, jusqu’à

mi-hauteur seulement, dans des tubes appelés _mitasses_, que retenaient

des lanières assujetties à la ceinture. Une sorte de pagne sauvegardait

la décence. Le reste des membres était laissé aux morsures du climat.

Nos habits européens n’eurent point de sitôt raison de la coupe

ancestrale: il est encore des sauvages qui s’empressent de faire sauter

le fond des pantalons neufs qu’ils achètent, afin de n’en garder que les

jambes, en guise de _mitasses_.

* * * * *

Les femmes portaient la même blouse que les hommes, mais très longue. La

femme dénée, modèle de modestie, trouverait honteusement sauvages

certaines modes de la dernière civilisation.

* * * * *

[Illustration: SUZANNE]

A l’arrivée des commerçants, les Dénés, comme les autres Indiens,

abandonnèrent peu à peu leurs habits légers, chauds et imperméables pour

nos lourdes étoffes tissées. Progrès déplorable. Un sauvage ne sait ni

laver ni rapiécer. Ses hardes, qu’il déchire à sa première course à

travers le bois, son lainage, qu’il empâte de sueur et de graisse, ne le

défendent plus contre le rhumatisme, les congestions, les inflammations

meurtrières.

* * * * *

Ce n’est pas pourtant que la vanité ait oublié tout à fait ce coin

désolé de son empire, et que notre Indien ne tienne à _faire toilette_

aux grandes occasions. La femme ajoutera une ligne de perles et de

verroteries à la bordure de sa robe. L’homme fera l’emplette d’une

chemise, qu’il passera simplement sur celles qu’il portait déjà: et les

pavillons nouveaux de battre avec les vieux, par-dessus le pantalon,

aux vents du ciel. Tel est le sort de tout habit qu’il ne quittera plus

son maître qu’avec les années, en tombant de lui-même jusqu’au dernier

lambeau.

* * * * *

Les sauvages les plus voisins des forts-de-traite se rangent,

d’ailleurs, peu à peu, aux soins de l’hygiène et de la propreté. La

tenue de quelques-uns devient irréprochable.

* * * * *

Une seule pièce de l’ancien _complet_ a survécu partout, tant chez le

missionnaire et la religieuse que chez l’Indien: le _mocassin_.

Chaussure molle, reposante, faite en peau chamoisée d’orignal ou de

renne, et cousue de _nerfs_ (fibres d’aponévrose), le mocassin, que

retiennent quelques tours de deux souples lanières en peau, enveloppe

chaudement le pied.

* * * * *

Le logement du Déné est son moindre souci. Il peut tenir à la _belle

étoile_ par des températures extrêmes. Lorsqu’il veut s’abriter,

quelques branchages, jetés sur des aunes penchés, lui servent de maison.

Ou bien il applique des peaux de renne, d’orignal, de phoque, sur des

perches disposées en large cercle à la base et se rencontrant en

faisceau au sommet: c’est la _loge_, la résidence régulière. Le lit

consistera en une simple toison de bœuf musqué, d’élan ou de loup. Le

foyer tiendra en quelques tisons allumés au milieu de la loge. Pour

mobilier: un chaudron, quelques tasses en zinc ou en écorce de bouleau,

dans lesquelles on boit le thé--nectar du sauvage--, un fusil, une

hache, deux pipes: l’une pour l’homme, l’autre pour la femme.

* * * * *

En un quart d’heure, la maison sera pliée, empaquetée sur le canot si

c’est l’été, sur le traîneau si c’est l’hiver. Un autre quart d’heure la

rebâtira pour le campement du soir.

* * * * *

C’est dans ce palais mobile que naquit le roi des forêts glacées; là

qu’il se repose entre ses chasses; là qu’il fait sa prière à Dieu; là

qu’il lui rendra son âme, sans regretter ni une richesse, ni un

bien-être qu’il n’aura point soupçonnés, et qui auront coûté tant de

sang et de larmes à ses frères inconnus, les autres mortels.

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 2 / 40 段