Des sauvages emplumés, venus peu à peu aux approches des pos

DU MÊME AUTEUR:

_Les Sœurs Grises dans l’Extrême-Nord du Canada_ (Deuxième édition).

Traduction anglaise de ce volume par le R. P. Thomas Dawson, O. M. I.:

_The Grey Nuns in the Far North_ (Mc Lelland and Stewart, Toronto,

Canada).

DOIVENT PARAITRE:

I.--_Apôtres Inconnus_ (Les Frères Coadjuteurs O. M. I. dans les

vicariats arctiques).

II.--_D’Edmonton à l’Océan Glacial_ (récit de voyage).

AUX GLACES POLAIRES

_Indiens et Esquimaux_

IMPRIMI POTEST.

_Edmonton, die 6ª januarii 1921._

HENRI GRANDIN, O. M. I.

_Provincialis (Alberta-Saskatchewan)._

IMPRIMATUR.

_Parisiis, die 19 Martii 1922._

† Ludovicus, Card. DUBOIS

_arch. Paris_.

_Tous droits de reproduction et traduction réservés pour tous les pays_

R. P. DUCHAUSSOIS

Oblat de Marie Immaculée

AUX

Glaces Polaires

_Indiens et Esquimaux_

«_Je meurs content, ô Jésus,

maintenant que j’ai vu votre étendard

élevé jusqu’aux extrémités

de la terre!_»

(Paroles du Père Grollier expirant, à

la mission de Notre-Dame de Bonne-Espérance,

fort Good-Hope, Cercle

Polaire, le 29 mai 1864.)

TRENTE-TROISIÈME MILLE

Cet Ouvrage est en vente au prix de Frs. =7.50=--=8.75= franco

PARIS

ŒUVRE DES MISSIONS

O. M. I.

4, Rue Antoinette

P. TÉQUI

LIBRAIRE-ÉDITEUR

82, Rue Bonaparte

1922

[Illustration: S. G. Monseigneur DONTENWILL

_Archevêque de Ptolémaïs_

Supérieur général de la Congrégation des Missionnaires Oblats de Marie

Immaculée]

=A Sa Grandeur, Monseigneur Augustin DONTENWILL, Archevêque de

Ptolémaïs, Assistant au Trône pontifical, Supérieur général de la

Congrégation des Missionnaires Oblats de Marie Immaculée.=

_Saint-Albert (Canada), 8 décembre 1920._

MONSEIGNEUR ET BIEN-AIMÉ PÈRE,

_Voici le livre que Votre Grandeur m’a commandé d’écrire._

_Il traite d’un apostolat de plus de soixante-dix ans, aux latitudes

extrêmes du monde habité; et il paraît à une heure où, dans le vicariat

du Mackenzie du moins, nul prêtre n’a encore pénétré, si ce n’est vos

enfants, les_ Missionnaires Oblats de Marie Immaculée.

_Votre Grandeur a voulu que rien ne fût épargné pour que ce récit des

œuvres apostoliques de l’Athabaska-Mackenzie pût escompter aussi son

humble place parmi les ouvrages d’ethnologie, de géographie et

d’histoire générale, qui intéressent si vivement aujourd’hui les

lecteurs des publications sur l’Extrême-Nord canadien. C’est pourquoi

vous m’avez envoyé parcourir, avec Mgr Breynat, vicaire apostolique du

Mackenzie, qui daignait se faire mon auguste Mentor, les régions dont je

devais parler._

_Ensemble, nous nous lançâmes donc dans les immensités arctiques, en

esquif l’été, en traîneau l’hiver, logeant d’ordinaire à l’enseigne du

désert ou de la forêt._

_Un à un, nous trouvâmes, à leur poste de joyeux dévouement, tous les

missionnaires, depuis les vieillards à la barbe de neige jusqu’aux

derniers venus. Une à une, du lac Athabaska aux abords de l’Océan

Glacial, nous admirâmes toutes leurs missions..._

_Toutes? Non, je ne puis le dire--et c’est la seule déception que j’eus

à emporter de ma vie du Nord--: l’une d’elles, la mission Saint-Raphaël,

du fort des Liards, ne voulut point de nous. Et, pourtant, quelle fête

nous y avait été promise par le R. P. Vacher, son curé errant, que nous

avions rencontré, durant l’été, au fort Simpson, confluent du fleuve

Mackenzie et de la rivière des Liards! Il avait tant_ supplié _Mgr

Breynat d’aller, coûte que coûte, encourager ses pauvres Indiens, qui,

dans leurs bois presqu’inaccessibles, n’avaient pu voir leur évêque

depuis longtemps, que le voyage avait été décidé. Nous partirions en

traîneau, l’année suivante, du Grand Lac des Esclaves, et nous irions

attendre, au fort des Liards, un mois, deux peut-être, que le dégel nous

permît de revenir en pirogue. En fin de mars, tout fut prêt, en effet;

et déjà nous fouettions nos coursiers, lorsqu’arriva une lettre dépêchée

depuis quatre mois par le Père Vacher, lequel_ suppliait _le vicaire

apostolique et son compagnon de ne point paraître chez lui, «attendu que

la pêche et la chasse avaient complètement manqué, et qu’il lui serait

impossible, avec les quelques patates sauvées de la gelée de l’automne,

de nourrir, huit jours, nos personnes et nos chiens.»_

_Vous m’aviez prescrit d’être court, Monseigneur: «On lit assez peu les

longs livres, de notre temps», m’écriviez-vous. Oserai-je avouer que mon

tourment aura été de vous obéir en cela?_

_Se voir, un jour, les mains pleines de perles apostoliques,

soigneusement ramassées dans les champs lointains, où les jetèrent tant

de semeurs de l’Evangile, être réduit à n’en choisir que ce qu’il faut

sertir dans le cadre restreint que l’on s’est tracé, et devoir rejeter

toutes les autres dans l’oubli: se peut-il tâche plus douloureuse?

L’Esprit Saint nous défend de louer les vivants_--ante mortem, ne laudes

hominem quemquam--_je le sais. Mais les morts, mais tous ces apôtres

tombés dans la primitive Eglise de l’Extrême-Nord, n’était-ce pas un

livre entier qu’il aurait fallu pour raconter les_ Actes _de chacun?_

_Puisse, néanmoins, l’effort qui a été tenté de composer, des traits

pris à tous, la physionomie_ du missionnaire des pauvres au pays des

glaces, _apporter une contribution modeste à la gloire de l’Eglise

catholique, notre Mère, et montrer, une fois de plus, qu’elle seule est

la grande civilisatrice, parce qu’elle seule unifie, dans l’égalité

devant Dieu qu’elle prêche, dans la charité fraternelle qu’elle ordonne,

et dans l’aspiration vers l’éternel bonheur où elle conduit, toutes les

races et tous les peuples de l’univers._

_Sans perdre de vue qu’un ouvrage d’histoire ne possède que la valeur de

sa documentation, j’ai espéré que la mission, que vous, mon supérieur

général, m’aviez confiée, me servirait de créance, et que la révision de

mon travail, faite par les deux vicaires apostoliques de l’Athabaska et

du Mackenzie, me dispenserait d’arrêter sans cesse la lecture par des_

renvois. _Aux ouvriers spécialistes de l’histoire, j’indiquerai qu’ils

trouveront dans les archives épiscopales du Mackenzie, au fort

Résolution, le manuscrit d’où fut tiré le présent volume, et qu’en marge

des affirmations diverses, ils verront, diligemment marquées, les

sources, inédites le plus souvent, d’où elles auront jailli._

_C’est à Saint-Albert, notre vieille Mission du Nord-Ouest, et dans la

demeure sanctifiée par les dernières années et par la mort du_ Serviteur

de Dieu, _Mgr Grandin, que j’ai eu la consolation de finir cet ouvrage._

_A vous, Monseigneur et bien-aimé Père, je le dédie respectueusement, en

implorant sur lui votre bénédiction._

_Mais, ce jour même, avant de le confier au courrier de Rome qui vous le

portera, et après l’avoir humblement offert au Sacré-Cœur par les mains

de notre Mère Immaculée, j’irai le déposer, dans la crypte de l’ancienne

cathédrale, sur les tombeaux, qui se touchent, de Mgr Grandin et du Père

Lacombe; et là, à genoux, je prierai ces grands missionnaires du passé

d’en disperser les pages, s’il plaît à Dieu, parmi la jeunesse qui se

passionne pour le sacrifice et pour le salut des âmes._

_De Votre Grandeur le fils très soumis et très aimant en N. S. et M. I._

Pierre DUCHAUSSOIS, O. M. I.

Réponse de Monseigneur le Révérendissime Supérieur général:

L. J. C. et M. I.

_Rome, le 17 février 1921._

_Mon bien cher Père Duchaussois_,

_La lecture de votre manuscrit m’a procuré de consolantes impressions et

m’a donné de vives espérances._

_Vous avez exploité une des matières les plus riches qui existent et

vous avez réussi à le faire sans nuire à l’intérêt de votre ouvrage.

Bien plus, vous avez trouvé, dans cette abondance même, un moyen de

varier les effets et de multiplier le bien que vous en attendiez._

_A prendre contact avec de tels exemples, comment les âmes généreuses ne

concevraient-elles pas pour l’apostolat un désir des plus intenses? Vous

avez su donner à tous ces récits un tour si vivant, vous avez si bien

ménagé les rapprochements et les contrastes, vous avez mis en lumière

d’une manière si exacte le courage de nos missionnaires, qu’il sera

impossible de rester indifférent devant les faits que vous racontez et

les situations que vous dépeignez._

_Votre livre mérite encore un éloge tout particulier, au point de vue de

la documentation; elle est vraiment digne du soin que vous y avez

apporté._

_Une considération, qui n’est pas à dédaigner, m’est suggérée par la

lecture de quelques-unes de vos descriptions les mieux réussies. Nos

missionnaires ne désirent pas la publicité, tant s’en faut; on

trouverait même parfois qu’ils se taisent trop. Mais je pense que votre

livre leur sera un réconfort, en ce sens qu’il leur donnera l’espérance

de se voir soutenus à brève échéance par de nouveaux pionniers de

l’Evangile. En un mot, ils seront heureux que tout ce que vous dites

soit dit, et dit par un talent tel que le vôtre._

_Il paraît que votre plume ne veut pas s’arrêter en si bon chemin. Tant

mieux! Nous attendons avec une impatience qui se devine les volumes

promis, et nous sommes sûrs qu’ils répondront aux premiers. Nous savons

que vous continuerez à y mettre l’amour de votre Famille religieuse,

l’esprit de zèle, et aussi l’élégance du style, le charme du récit qui

caractérisent celui-ci._

_Quant à vous, vous savez que vous possédez pour ce travail notre pleine

approbation et tous nos encouragements. Allez donc de l’avant et prenez

confiance en Dieu! La bénédiction de Celui qui veut le salut de tous les

hommes, et particulièrement de ces pauvres Indiens et Esquimaux de

l’Athabaska-Mackenzie, ne vous fera certainement pas défaut. Je me

permets d’y joindre la mienne, en demandant au divin Maître de féconder

vos labeurs._

_Croyez, mon bien cher Père, à mes paternels sentiments en N. S. et M.

I._

AUGUSTIN DONTENWILL, _O. M. I._,

_Arch. de Ptolémaïs_,

Sup. Général.

[Illustration: QUELQUES FOURRURES DU MACKENZIE]

CHAPITRE PREMIER

LES FOURRURES

_Le PASSAGE DE L’OUEST.--Les Fourrures.--La colonie

française.--Superficie du Canada.--Etendue de l’ancienne

Nouvelle-France.--Les PAYS D’EN HAUT.--Les coureurs-des-bois.--Les

Compagnies de la Baie d’Hudson et du Nord-Ouest.--Leur fusion.--Les

vrais pionniers.--Rapports de l’Honorable Compagnie avec les

missionnaires.--«Pauvre évêque-roi».--Le terrain d’égalité._

Ceux qui furent les élèves des séminaires ou collèges ecclésiastiques,

de 1860 à 1900, se souviennent d’un évêque missionnaire, haut de taille,

respirant l’humilité, qui s’arrachait parfois à ses solitudes de

l’Extrême-Nord américain, pour aller mendier, de par le Canada, la

Belgique et la France, des ressources et des apôtres.

C’était Mgr Grandin.

A la fin de la causerie cœur à cœur, où il avait décrit, sans en rien

déguiser, les difficultés de ses missions, du côté des éléments et du

côté des hommes; où la peinture s’était faite de plus en plus sombre,

comme à plaisir, son visage exprimait tout à coup l’anxiété, et sa voix

s’animait d’une conviction irrésistible:

«--Dans ce pays de sauvages et de bêtes fauves, s’écriait-il, sous ce

ciel glacial, sur ce sol couvert de neige, il vient cependant des

commerçants, qui s’exposent à tous les dangers, pour acheter des peaux

d’ours et de martres: pas une queue de loup ne se perd dans nos pays de

désolation... Et on ne trouverait pas des prêtres pour y venir chercher

des âmes!»

* * * * *

Cette réflexion du vénérable évêque nous livre, en deux mots, la double

clef de l’histoire du Canada, le double secret de tous les efforts par

lesquels l’immense continent à commencé de se conquérir à l’Europe et à

Dieu: les _fourrures_ et les _âmes_.

L’exploitation des fourrures ne fut pas, à vrai dire, le premier but des

marins du Vieux-Monde qui abordèrent l’Amérique. Depuis le Moyen-Age, le

rêve des nations riveraines de l’Atlantique: Espagne, France,

Angleterre, était de trouver le _passage de l’Ouest_, «conduisant à la

Chine».

Y avait-il, entre l’Europe et l’Asie, du côté de l’Occident, une autre

terre, et par suite un autre océan que l’Atlantique? La géographie ne

pouvait que se poser cette question.

En 1492, Christophe Colomb, au nom de l’Espagne, atteignit l’île de

San-Salvador, qu’il croyait «avoisiner les Indes». D’où le nom

d’_Indiens_, qui appartenait aux véritables habitants de l’Inde

ancienne, passa abusivement, pour leur rester, aux Indigènes de

l’Amérique. Par la même erreur, l’Amérique fut dénommée d’abord les

_Indes Occidentales_. Les Indigènes furent aussi appelés _Peaux-Rouges_,

parce qu’ils se teignaient le corps avec de la terre rouge.

En 1534, le 24 juillet, sur un cap de la baie de Gaspé, Jacques Cartier

plante la croix fleurdelisée, avec l’inscription: _Vive la France!_ Il

pense avoir touché «un bout de l’Asie», et il espère, qu’en remontant le

fleuve Saint-Laurent, il coupera cette «presqu’île asiatique qui le

sépare encore du Cithay (la Chine)».

En 1576, Martin Frobisher, au nom de l’Angleterre, s’arrête dans une

baie de la terre de Baffin, qu’il croit être «le pôle nord, voisin de

l’Asie.»

L’illusion ne sera pas encore dissipée, à plus d’un siècle de là, car La

Salle, arrivant au golfe du Mexique, en 1682, croira avoir trouvé enfin

«la mer vermeille de la Chine.»

Pendant deux siècles, la France et l’Angleterre--la France

surtout--poursuivront la recherche de cette _mer vermeille_ qui doit

baigner l’Asie orientale: la France à travers le continent de l’Amérique

du Nord, l’Angleterre à travers les glaces de l’océan Arctique.

En 1792 seulement, l’océan Pacifique sera découvert, par delà le

Nord-Ouest et les montagnes de la Colombie Britannique, par Alexander

Mackenzie, que conduiront six Canadiens Français.

* * * * *

Ces découvertes aventureuses du _grand passage de l’Ouest_, de nature à

intéresser la science et la politique du Vieux-Monde, eussent-elles

suffi à attirer dans le Nouveau une immigration blanche capable de le

peupler? Non, pour très longtemps. C’est pourquoi les premiers

explorateurs, dont l’ambition était de créer une Nouvelle-France, se

mirent en quête de ressources à faire valoir auprès des futurs colons et

des gouvernements européens.

Ils songèrent à l’exploitation minière. Des mines, le Canada possédait

les plus riches du globe peut-être, nous le savons maintenant; mais, en

ce temps-là, nul ne le soupçonnait, et le résultat des premières

tentatives pour les trouver fut dérisoire.

La culture qui, de nos jours, promet au Canada la réputation de grenier

du monde, et qui nourrira des centaines de millions d’hommes, se

présentait alors comme chimérique, au sein d’interminables hivers.

Autant la végétation tropicale de l’Amérique centrale attirait les

Espagnols et les Portugais, autant les rigueurs réelles et l’aridité

apparente de l’Amérique septentrionale rebutaient les Français. Les

matelots rapatriés contribuaient aussi à rendre le recrutement à peu

près impossible, par des récits effrayants «sur les orages, les

brouillards, les banquises, les longs et rudes hivers, les attaques des

sauvages...». Comment déterminer de paisibles laboureurs à quitter leur

petit champ du «tant beau pays de France», et à traverser, sur de lents

voiliers, des mers à peine sillonnées, pour aller défricher, sans espoir

de succès, de si lointaines forêts?

Mais il y avait les fourrures.

Elles devaient couvrir l’étendue entière du Canada, à en juger par ce

que nous voyons encore aujourd’hui.

C’étaient principalement la martre-zibeline, la loutre, la mouffette

(sconse), l’hermine, le pékan, le putois (vison), l’isatis, la fouine,

le castor, le blaireau, le lynx, l’ondatra (rat musqué), le glouton,

l’ours noir, l’ours gris, l’ours blanc, et le renard de toutes couleurs:

bleu, blanc, jaune, croisé, argenté, noir, cette dernière variété

donnant la plus inappréciable des fourrures.

Cette richesse vivante était là, s’offrant aux premières convoitises

venues. Nos explorateurs, Cartier, Roberval, Champlain surtout, en

firent briller l’appât aux yeux de la France.

L’indolence du roi et de ses ministres se laissa éveiller, et des

compagnies commerçantes se formèrent, dotées du monopole des fourrures;

«mais--et c’était, en réalité, le but visé par les intelligents

_découvreurs_--à la condition qu’elles implanteraient chaque année sur

le sol de la Nouvelle-France quelques familles de bons catholiques

français.»

* * * * *

Ainsi naquit l’œuvre de l’évangélisation au Canada. Grâce aux fourrures

précieuses, les âmes purent être conquises.

Si les Indiens, en effet, n’eussent trouvé sous leurs flèches que le

bison, l’élan, le renne, le phoque, dont la chair pourvoyait à leur

nourriture et la peau à leurs habits, combien de siècles encore le

paganisme les eût-il retenus dans sa nuit? Mais des légions d’animaux de

moindre taille, «que les Peaux-Rouges voyaient avec indifférence, selon

l’expression de Mgr Taché, étaler au milieu de la désolation le luxe de

leurs vêtements», étaient là, attirant les commerçants et les colons

qui deviendraient les appuis du missionnaire, trop pauvre, lui, et trop

faible pour affronter, tout seul, l’immensité sauvage des forêts

vierges, de la prairie, des lacs et des montagnes de l’Amérique boréale.

Les compagnies de fourrures, quoique plus ou moins fidèles à leurs

engagements de _coloniser_, suffirent à donner à Champlain, au soir de

sa vie, en 1633, un siècle après l’arrivée de Jacques Cartier, la

consolation de voir s’établir définitivement la colonie française.

Des groupes du Perche, du Maine, de l’Anjou, du Poitou, de la Saintonge,

de l’Ile-de-France, de la Bretagne et de la Normandie, continuèrent à se

répandre dans la vallée du Saint-Laurent, depuis l’océan Atlantique

jusqu’aux grands lacs centraux: «tous, seigneurs et censitaires,

artisans et engagés qui, tout en défrichant et cultivant, se livraient à

la traite des pelleteries, à la chasse, à la pêche.»

* * * * *

C’est dans les cent trente ans qui allèrent de l’implantation de la

colonie par Champlain au malheureux traité de Paris (1633-1763) que se

place l’histoire épique du Canada: époque où les quelques milliers de

Français de la Nouvelle-France, mollement soutenus par la mère-patrie,

eurent à faire face, en même temps qu’aux difficultés de leur

établissement, à la jalousie envahissante de l’Angleterre et aux

incursions dévastatrices des Iroquois, ses sauvages alliés.

Le traité d’Utrecht, en 1713, avait cédé à l’Angleterre l’Acadie,

Terre-Neuve, et le territoire de la Baie d’Hudson. Le traité de Paris,

10 février 1763, abandonna le reste du Canada.

Cette amputation, que la France ressent de plus en plus douloureuse, à

mesure qu’elle voit se développer le Canada, ne devint-elle pas le salut

de la colonie elle-même? Le tendre rameau ne se fût-il pas brisé, sous

la tempête qui secouait déjà, jusque dans ses racines, le vieux tronc

robuste de la France? Comment le jeune Canada eût-il résisté à la grande

révolution de 1789?

* * * * *

Les Canadiens français trouvèrent cependant, dans leur nouvelle

métropole, une marâtre acharnée à étouffer, d’un même geste brutal, et

leur langue française et leur foi catholique. Mais à cette révolution,

ils étaient préparés. Pris de front, corps à corps, sur le terrain

national et religieux, les Canadiens Français sont indomptables. Ils

l’ont toujours prouvé. Ils le montrèrent si bien à l’Angleterre que, de

concession en concession, elle fut obligée de décréter le régime de

1867, régime de la _Confédération_, qui gouverne le Canada sur le

principe fondamental «de l’égalité civile et politique des deux races,

anglaise et française, des deux langues et des deux religions». Depuis

lors, la libéralité de l’Angleterre ne s’est point démentie, et les

Canadiens Français peuvent grandir, sous son drapeau impérial, en

conservant, sur leur blason, qui est celui du Dominion lui-même, la

vieille devise normande: _Dieu est mon droit_, mariée à celle de l’Ordre

de la Jarretière: _Honni soit qui mal y pense_.

Et ils grandissent.

Ils n’étaient que 60.000, à l’époque de la séparation d’avec la France.

Les voilà multipliés, sans mélange, à plus de 3.000.000. La pratique des

vertus chrétiennes et familiales a fait merveille. Ils peuplent la

magnifique province de Québec, une grande partie des provinces maritimes

et de l’Ontario, et ils se comptent à près de 400.000 dans les villes et

campagnes de l’Ouest canadien. Des 8.500.000 habitants de toutes

puissances et de toutes langues, qui composent la Puissance du Canada,

le groupe français est devenu le plus nombreux et le plus homogène.

Par les robustes travailleurs de ses champs et forêts, par les lauréats

de ses brillantes universités catholiques, françaises et bilingues, ce

groupe sera bientôt placé à la barre de l’avenir commercial,

intellectuel et social du Canada entier. Toutefois, dans le mouvement de

haute et pure vitalité qui l’emporte, il met sa fierté à se souvenir de

la France, sans oublier ses devoirs de loyauté au drapeau

britannique[1].

L’obstacle actuel à la paisible prospérité des Canadiens Français

s’incarne en une meute d’Orangistes, parqués dans l’Ontario, d’où ils se

répandent par leurs journaux, leurs agences, leur valetaille, afin de

salir, blesser et tuer quiconque parle français et professe le

catholicisme.

* * * * *

De notre colonie française du Canada, il nous faut suivre maintenant,

pour aborder du même coup notre sujet, une phalange intrépide, trop peu

connue, trop souvent décriée, et à laquelle la civilisation et

l’Evangile sont redevables de la facilité de leurs conquêtes: la

phalange des _coureurs-des-bois_.

De même que, plus d’un siècle avant Cartier, le découvreur attitré du

Canada, avant même le Vénitien Cabot et le Florentin Verazanno, des

marins Basques, Bretons et Normands avaient touché de leurs petites

barques les rivages du golfe Saint-Laurent et commencé à y faire désirer

la France avec sa religion, ainsi les coureurs-des-bois précédèrent dans

l’Ouest américain, avec leur foi catholique et leur amour de la France,

les découvreurs officiellement envoyés par les princes de l’Europe.

Quel fut le domaine des coureurs-des-bois?

Nous connaissons approximativement l’étendue du Canada actuel. Compris

entre l’océan Atlantique à l’est et l’océan Pacifique à l’ouest, et

entre les Etats-Unis au sud et l’océan Arctique au nord, il mesure

environ 9.500.000 kilomètres carrés, superficie presque égale à celle de

l’Europe. Ses lignes droites seraient de 5.000 kilomètres, de

l’Atlantique au Pacifique, et de 3.500 kilomètres, des Etats-Unis à son

extrême limite continentale de l’océan Arctique.

Le Canada, ainsi considéré, n’était autrefois qu’une partie de la

Nouvelle-France, au temps de la domination française. La Nouvelle-France

comprenait en outre Terre-Neuve, le Labrador, le bassin du Mississipi,

l’Alaska: équivalent de l’Europe et de l’Australie ensemble.

Le domaine des coureurs-des-bois fut la portion la plus vaste de cette

ancienne Nouvelle-France. Il s’étendait des Grands Lacs Supérieur et

Michigan au Pacifique, et de la Floride à la mer Glaciale.

La géographie française primitive appela les régions situées par delà

les Grands Lacs, tantôt le _Grand Steppe de l’Ouest_, tantôt la _Terre

de Rupert_, tantôt les _Territoires du Nord-Ouest_. Pour les

coureurs-des-bois, elles n’eurent jamais qu’un seul nom: _Les Pays d’en

Haut_, que les Anglais, venus longtemps après, traduisirent par

l’imposante formule: _The Great Lone Land_ (_La Grande Terre

Solitaire_).

[Illustration: UN VIEUX COUREUR-DES-BOIS]

Les coureurs-des-bois s’intitulèrent fièrement: _Les Voyageurs des Pays

d’en Haut_.

Les _Pays d’en Haut_ étaient le grand inconnu mystérieux.

Des sauvages emplumés, venus peu à peu aux approches des postes avancés,

pour troquer des peaux de bêtes, avaient parlé de troupeaux de bisons

qui couvraient leurs plaines, aussi loin que l’œil pouvait porter, et de

légions de castors qui peuplaient leurs étangs. C’était vers le milieu

du XVIIe siècle, époque où la colonie, aux prises avec les Anglais et

les Iroquois, voyait tarir l’apport des fourrures, source principale de

ses revenus. Quelques audacieux se risquèrent, à la suite des sauvages,

dans ces pays inexplorés. Ils revinrent chargés de pelleteries et de

récits fantastiques. L’ère des coureurs-des-bois était ouverte.

* * * * *

A quelles profondeurs s’enfoncèrent ces chevaliers errants des plaines

et des forêts canadiennes? Par quelles voies? A travers quelles

péripéties? Ils n’ont point écrit leurs aventures homériques. Ils n’ont

point laissé de tumulus, de pierres milliaires pour orienter l’enquête

de l’histoire. Ce que nous savons, c’est qu’en 1680 ils étaient déjà au

moins 800, en dépit de l’ordonnance de 1673, qui défendait «aux jeunes

colons d’embrasser la vie de trappeur, sous peine du fouet, à la

première offense, et des galères, à la récidive, ces exodes étant tenus

pour nuisibles aux mœurs, à la religion, à l’agriculture, à l’industrie,

à la vie domestique, à la nation». Nous savons aussi que, moins d’un

siècle après cet édit du roi de France, des coureurs-des-bois avaient

gagné jusqu’au Cercle polaire, et qu’en 1789, lorsque Mackenzie

descendit, jusqu’à son embouchure, le fleuve qui porte son nom, il ne

put trouver, pour le guider, qu’un Beaulieu, résident du pays, et un

équipage français.

Les romanciers, qui prirent à ces conquérants du désert et de l’espace

les caractères de leurs personnages, n’ont rien exagéré de leur passion

pour la vie des Indiens, de leur courage à tout oser, de leur endurance,

de leur gaieté surtout, gaieté du bon rire français «dont on riait d’un

bout du monde à l’autre», gaieté «gouailleuse un tantinet», qui n’éclate

à son aise que dans les solitudes des bois, loin de la contrainte, et à

laquelle les natures les plus moroses s’abandonnent, dès leurs premiers

pas dans la _sauvagerie_.

* * * * *

Il fut un temps où le «métier de coureur-des-bois» était regardé par la

jeunesse comme un stage indispensable de sa formation et une profession

d’honneur, à laquelle il était lâche de se dérober. A peine

pouvaient-ils échapper à la tutelle de leurs parents et tromper la

surveillance des soldats de la colonie, que les jouvenceaux remontaient

à la sourdine le Saint-Laurent, traversaient les Grands Lacs, et, des

bords du Lac Supérieur, se lançaient enfin sur cet Ouest de leurs rêves,

cet Ouest fascinant, si fascinant qu’il l’est encore aujourd’hui, tout

remodelé qu’il soit par la main de l’homme. Ils allaient de lacs en

rivières, de bois en savanes, jusqu’à la _prairie_ immense, dont

l’immensité même invitait toujours davantage à la marche et à la course.

Les plus hardis dépassèrent les montagnes Rocheuses. Quelques-uns

revinrent se fixer dans la colonie, ou en France, contents d’avoir fait

leurs preuves. Beaucoup ne regagnaient les _Pays d’en Bas_ (Ontario,

Québec) que le temps d’y vendre leurs fourrures, et, parfois, d’en

dissiper le profit en «folles joies»; puis ils se replongeaient, pour

quinze autres mois, dans la liberté. Plusieurs ne reparurent jamais,

soit qu’ils eussent trouvé la mort dans les eaux, sous la dent des

fauves, ou dans les combats sauvages; soit plutôt qu’ils eussent pénétré

dans la vie même des tribus de leur choix, par des mariages.

La noblesse française elle-même se rendit à l’appel magique des Pays

d’en Haut, et se fit une gloire de se donner le noviciat de l’époque. Il

y eut gens d’hermine et d’épée qui laissèrent, jusque dans les neiges

les plus lointaines, des rejetons de leur lignée, que l’on nomme encore

des de Mandeville, de Saint-Georges, de la Porte, de Charlois, de

l’Espinay, et combien d’autres, revenus à leur sang et à leurs noms

sauvages, mais dont les yeux portent toujours des reflets de l’antique

Noblesse!

* * * * *

Deux de ces coureurs-des-bois furent les initiateurs de la célèbre

Compagnie de la Baie d’Hudson, qu’aucune histoire, religieuse ou

profane, du Nord-Ouest ne peut ignorer, tellement cette Compagnie s’est

faite l’âme matérielle des premiers siècles de ces pays. Ces deux

éclaireurs furent Pierre-Esprit Radisson, et son beau-frère, Médart

Chouart de Groseillers. Nés l’un et l’autre en France, ils étaient

venus, tout enfants, au Canada. Leurs équipées dans les Pays d’en Haut,

telles que Radisson les rapporte, éclipseraient les légendaires

aventures de Robinson Crusoë.

De 1658 à 1660, dix ans par conséquent avant Joliet et le Père

Marquette, vingt ans avant La Salle et le Père Mambré, soixante-dix ans

avant La Vérandrye et le Père Messager, ils parcoururent les régions

appelées aujourd’hui: Wisconsin, Iowa, Dakota-Sud, Montana, Manitoba. En

1661-1662, ils atteignirent le versant de la Baie d’Hudson, virent la

baie James, et revinrent à Québec. Leurs fourrures étaient si nombreuses

et si belles que leur fortune en eût été faite, si le gouverneur de la

colonie ne les eût confisquées, accusant les deux trappeurs de les avoir

acquises, sans s’être munis du permis légal.

S’estimant injustement lésé, Radisson se laisse persuader par un

commissaire anglais de Boston qu’il doit se venger de toute la France,

en livrant à l’Angleterre le secret des richesses qu’il a découvertes

dans les parages de la Baie d’Hudson. En 1666, il est à la cour de

Londres avec Groseillers. Il expose ce qu’il sait à Charles II, l’un des

derniers Stuarts. Une expédition par mer, à la Baie d’Hudson,

s’organise. Elle réussit. Le prince Rupert, cousin de Charles II, est

saisi par Radisson d’un projet de compagnie. Bonne occasion pour Rupert,

sorte d’écumeur des mers lui-même, de rétablir sa fortune brisée par

Cromwell. La société est formée, les fonds réunis. Le 22 mai 1670, sans

se demander si ce qu’il donne appartient au roi de France ou au roi

d’Angleterre, Charles II signe la charte qui octroie au «_Gouverneur

(Rupert) et à la Compagnie des Aventuriers traitant dans la Baie

d’Hudson_, la possession sans réserve du sol, le monopole de toutes les

fourrures, avec le droit exclusif de pêche et de chasse, dans toute la

contrée arrosée par les cours d’eau, fleuves et rivières tributaires de

la baie d’Hudson.»

Pendant plus d’un siècle, la _Compagnie des Aventuriers_ trafiqua

uniquement aux postes établis sur le rivage même de la baie d’Hudson,

sans pénétrer dans les terres, les sauvages y apportant eux-mêmes leurs

pelleteries. Mais ce facile commerce ne tarda pas à être troublé par la

France qui, indignée des empiètements de Charles II, ordonna à la

_Compagnie de la Nouvelle-France_ de s’emparer des _factoreries_

(forts-de-traite) de la Compagnie des Aventuriers. De Troyes,

d’Hiberville, Lapérouse s’illustrèrent dans ces expéditions à la Baie

d’Hudson. Les forts-de-traite furent plusieurs fois pris et repris. Des

bateaux furent coulés bas. Il y eut des carnages. Mais le rendement des

fourrures compensait si bien les pertes, que la Compagnie des

Aventuriers tint bon, jusqu’à l’abandon de la Baie d’Hudson à

l’Angleterre, au traité d’Utrecht (1713).

* * * * *

En 1763 (traité de Paris), la France se retira tout à fait du Canada.

Mais non tous les Français. Plusieurs de ceux-ci, commerçants de

fourrures, avaient pénétré toujours plus loin dans le continent, à la

suite des coureurs-des-bois. Ils parvinrent à intercepter les veines du

trafic indien qui se rendait à la Baie d’Hudson. En 1783, se voyant

cependant individuellement trop faibles pour lutter contre la Compagnie

des Aventuriers, ils s’assemblèrent en une société admirablement

organisée, sous le contrôle de quelques actionnaires de Montréal,

Ecossais dévoués aux Stuarts pour les deux tiers, Français pour l’autre

tiers, mais tous également mécontents de l’Angleterre, et prirent le nom

fameux de _Compagnie du Nord-Ouest_.

Presque tous les employés de la Compagnie du Nord-Ouest furent des

Canadiens Français. Le français était la langue officielle, et les

maîtres écossais se firent un devoir de l’apprendre et de le parler.

Telle fut la cause de leur succès. En quelques années, la Compagnie du

Nord-Ouest couvrit l’Ouest, le Nord, l’Extrême-Nord et la Colombie

Britannique d’un réseau de forts-de-traite.

Une seule chance de vie restait à la Compagnie des Aventuriers: suivre

son adversaire et s’installer à ses côtés. Mais l’expérience des voyages

dans les steppes et les forêts lui manquait. Son personnel anglais,

d’autre part, ne pouvait prétendre au prestige affectueux sur les

sauvages que s’étaient gagné les explorateurs français. Ses _engagés_ ne

pouvaient davantage soutenir la comparaison avec les _Voyageurs de Pays

d’en Haut_: guides, timoniers, canotiers, portefaix, coureurs et

trappeurs de colossale renommée. Dans la crainte de sombrer, elle se mit

à recruter, elle aussi, des serviteurs Canadiens Français, et à

s’avancer vers l’Ouest, à mesure qu’elle parvenait à équiper ses

convois.

* * * * *

Une suite de combats sanglants, de voies de fait, d’excès abominables

marquèrent les quarante années de cette concurrence. Le désert en a

enseveli le souvenir. Le tort que se firent réciproquement ces ambitieux

de la fortune fut tel, qu’au milieu d’une abondance inouïe de fourrures,

les deux sociétés touchèrent à l’heure de la ruine. Le prétexte des

querelles était le reproche d’invasion sur le terrain d’autrui: «Vous

êtes sortis du domaine de votre charte», disait la Nord-Ouest à la Baie

d’Hudson. «Le pays est anglais, et vous n’êtes que Français», répliquait

la Baie d’Hudson.

«Il est plus facile de s’embrasser que de se convaincre». C’est ce que

firent les deux rivales, au plus fort de la bataille, en 1821.

Tandis qu’au fond du Nord, commis et engagés, hors d’atteinte des bonnes

nouvelles pour une année encore, continuaient à s’entre-détruire, les

têtes de Montréal et de Londres se rapprochaient. Les capitaux furent

mis en commun, les personnels respectifs conservés, tous les

établissements maintenus, les meilleurs articles des règlements

amalgamés, et les deux organisations fondues en un corps parfaitement

articulé, solide, et resté indestructible jusqu’à nos jours, sous le

vocable d’_Honorable Compagnie de la Baie d’Hudson_.

Durant cinquante ans, l’Honorable Compagnie s’enrichit des fourrures que

lui valut son monopole, de droit d’abord, de fait ensuite, dans les

_Pays d’en Haut_.

En 1869, le gouvernement canadien lui acheta un domaine de près de

4.600.000 kilomètres carrés, afin d’en former les provinces actuelles du

Manitoba, de la Saskatchewan, de l’Alberta et de la Colombie

Britannique, ainsi que les _Territoires_. Il lui versa une indemnité de

7.500.000 francs et lui laissa la libre propriété de très vastes

réserves de terrain, au sein même des provinces constituées.

* * * * *

La Compagnie de la Baie d’Hudson a-t-elle mérité le titre de mère unique

de tout progrès et de toute civilisation, que lui ont décerné quelques

touristes d’un rapide été, dans les régions arctiques? D’autres

écrivains l’avaient gratifiée du même honneur, en parcourant les plaines

et les montagnes du Nord-Ouest proprement dit.

La vérité est que, tout en s’avançant, à la faveur des

coureurs-des-bois, dans les solitudes sauvages des _Pays d’en Haut_,

elle ferma toujours ses chemins, autant qu’elle le put, au reste du

monde. Systématiquement, elle choisissait les détours les plus aptes à

dérouter les reconnaissances. Sur tous ses employés pesait la loi non

écrite, mais absolue, du silence. Lorsqu’ils regagnaient les milieux de

race blanche, «ils évitaient les journaux comme la peste»; et non

seulement se gardaient-ils de raconter les «mystères du Nord», mais ils

«entretenaient soigneusement la légende des arpents de neige», et

dépeignaient en couleurs effrayantes «ces pays à jamais inhabitables».

Si le _Nord-Ouest_ voit fleurir aujourd’hui, sur ses plaines

fertilisées, d’opulentes colonies, si les richesses de ses montagnes et

de ses bois se dévoilent, si les pêcheries de ses grands lacs sont

exploitées, c’est aux missionnaires qu’en revient la gloire. Il ont

révélé l’Ouest et le Nord du Canada au Canada lui-même, qui les ignora

jusqu’en 1867. Les défricheurs et planteurs, les vrais pionniers du

Nord-Ouest ont été Mgr Provencher, Mgr Taché, Mgr Grandin, avec leurs

prêtres, parmi lesquels la civilisation ne louera jamais assez M.

Thibault, M. Bourassa, les Pères Vègreville, Tissot, Maisonneuve, Leduc,

André, Lestanc, Rémas, Fourmond, Hugonard, Lacombe particulièrement,

dont un homme d’Etat canadien a dit «qu’il n’avait fait qu’ouvrir des

chemins pour aller plus loin et élever des autels pour monter plus

haut».

Nous citerons plus loin les pionniers arctiques.

* * * * *

Comme ce chapitre préliminaire doit nettement définir l’attitude de la

Compagnie de la Baie d’Hudson envers nos missionnaires, il importe de

distinguer entre la _haute administration_, composée des directeurs de

Londres et du gouverneur les représentant au Canada, et les

_administrations locales_.

La _haute administration_ se montra toujours déférente, et parfois

obligeante. Elle comprit que son intérêt lui défendait de mécontenter

les coureurs-des-bois canadiens, ses serviteurs indispensables, en

maltraitant les prêtres, qu’ils vénéraient. Elle savait aussi que le

prêtre ne prêcherait aux Indiens que le respect à l’autorité et le

travail consciencieux. C’est ainsi qu’un acte du gouverneur Simpson, en

1858, sauva probablement du protestantisme tout le district du

Mackenzie. L’archidiacre anglican Hunter avait pris place dans les

barques qui ravitaillaient cette région jusqu’à l’océan. Il allait

porter sa doctrine aux sauvages du bas-Mackenzie, avides de religion. Le

Père Grollier, résidant au Grand Lac des Esclaves, notre mission la plus

septentrionale alors, voulut suivre le prédicant. Ce que voyant, le

_bourgeois_ du Mackenzie et tous ses _commis_ signèrent une pétition

demandant au gouverneur que l’accès du district fût interdit, dès

l’année suivante, et pour toujours, aux missionnaires catholiques. Sir

George Simpson, en guise de réponse, réprimanda ses subalternes, et leur

enjoignit de transporter le Père Grollier où il lui plairait d’aller, de

le loger et de le nourrir gratuitement, jusqu’au jour où ils lui

auraient bâti un abri convenable, à l’endroit de son choix. Il en fut de

la sorte aux débuts de plusieurs fondations, qui eussent été très

difficiles, sans le secours de la Compagnie.

Mais si la haute administration n’entrava jamais le développement des

œuvres apostoliques, bien des ennuis leur furent ménagés, dans les

commencements surtout, par certaines administrations locales. Celles-ci,

en vertu de la savante organisation même de la Compagnie, voyaient le

missionnaire pratiquement livré à leur merci[2].

Escomptant l’esprit mercantile des actionnaires, plusieurs bourgeois

s’ingénièrent à extorquer, _per fas et nefas_, tout ce qui pouvait aller

grossir, de si peu que ce fût, le trésor général. Peut-être

espéraient-ils que les plaintes du missionnaire blessé ne pèseraient

guère, une fois mises en balance avec les profits réalisés, et qu’elles

se classeraient d’elles-mêmes, à Londres, dans les _de minimis_ dont il

n’importe de se soucier. D’ailleurs, n’arriveraient-elles pas si tard,

ces plaintes, tant de mois, tant d’années après l’occasion du grief,

qu’elles paraîtraient inopportunes?

Une malveillance, raisonnant ainsi, ne pouvait que surveiller durement

le missionnaire. Pas plus que le pauvre animal de la fable, il n’avait

le droit de tondre, dans la toison du Nord, la largeur de sa main. A

peine apprenait-on qu’un sauvage au bon cœur lui avait fait présent

d’une fourrure pour l’envoyer à son vieux père de France, ou que le

missionnaire avait négligé d’offrir au fort-de-traite une dépouille de

fouine qu’il avait tuée lui-même, que les hauts cris se jetaient sur lui

de toutes parts. On alla jusqu’à lui faire un crime des lambeaux de

peaux dont il confectionnait son vêtement, ses simples mitaines. A la

moindre alerte d’infraction aux _droits_ monopolisés par la Compagnie,

un rapport était dressé, et l’évêque du missionnaire incriminé devait

intervenir auprès du gouverneur abusé.

Tout était à redouter, si le _bourgeois_ joignait à l’âpreté cupide le

fanatisme sectaire. Malheur surtout au prêtre dont la présence serait

devenue la condamnation d’une conduite licencieuse!

Les bourgeois _tyrans_ ne furent pas le grand nombre. Il y en eut assez

toutefois pour inspirer à Mgr Grandin les lignes que nous voulons citer.

* * * * *

C’était au commencement. Les quelques missionnaires du Mackenzie, depuis

le lac Athabaska jusqu’au fort Good-Hope, réclamaient un évêque. Le Père

Grollier, du Cercle polaire, insistait le plus:

«--Il faut un évêque, écrivait-il, un évêque qui aura sur les sauvages

et les engagés de la Compagnie, pour les affaires de notre sainte

religion, un prestige égal à celui du bourgeois pour les affaires

temporelles: un _évêque-Roi_, en un mot, qui nous gardera, qui nous

défendra. Sans quoi, nous périssons.»

Mgr Taché, évêque de Saint-Boniface, résolut de faire droit à cette

supplique. En attendant le résultat des négociations avec le Saint-Siège

pour la formation du vicariat d’Athabaska-Mackenzie et pour la

nomination du Père Faraud, comme titulaire, il envoya Mgr Grandin, son

coadjuteur, faire la visite de cette immensité.

C’est au cours de ce voyage aux glaces polaires, qui dura trois ans, que

Mgr Grandin écrivit à Mgr Taché, le 17 janvier 1861:

«...Que vous dirai-je du pauvre _évêque-roi_? C’est que le titre

d’évêque-_esclave_ vaudrait bien mieux. Le malheureux évêque de ce pays

sera nécessairement le très humble serviteur du dernier commis du

district. Il ne pourra rien faire sans la Compagnie. Il ne pourra même

se procurer sans elle les choses les plus essentielles à la vie. Il sera

dans la nécessité de fermer les yeux sur les choses les plus blâmables,

de louer les hommes les plus méprisables, tel qu’un N... Que peut-on

encore attendre d’un tel homme qui vous dit qu’il vous aime en

particulier, et vous déteste comme homme public? C’est peu comprendre la

royauté que de comparer un pauvre évêque, dans cette position, à un

roi.»

Mgr Grandin avait alors 32 ans. Trente ans plus tard, évêque de

Saint-Albert, il consacrait Mgr Legal, son coadjuteur. Ce jour-là,

arrivé au moment d’une longue existence, sur ce sommet d’où les

perspectives n’offrent plus au regard que les grandes lignes de leur

ensemble, confondant les détails des personnes et des choses qui ont

servi à les construire, il laissa aller son esprit et son cœur à une

revue de la vie des missions du Nord et de la sienne. Quelques mots de

son patriarcal discours contiennent ce dont il faudra nous souvenir:

Lorsque nous pénétrâmes pour la première fois dans le territoire du

Mackenzie, nous eûmes à surmonter une grande opposition de la part

de la Compagnie de la Baie d’Hudson, toute puissante dans le pays,

et sans laquelle nous ne pouvions le plus souvent ni voyager, ni

même envoyer nos lettres à nos supérieurs; il fallait donc compter

avec cette Compagnie. Heureusement que la plupart de ses serviteurs

étaient catholiques, et que, par là même, elle devait compter un

peu avec nous.

* * * * *

Il n’est qu’un seul terrain d’égalité, sur lequel les commerçants de

fourrures et les missionnaires se rencontrèrent trop souvent, et avec

une pareille endurance: celui des privations, des sacrifices de toutes

les aises de la vie, de la vie elle-même quelquefois. Des serviteurs de

la Compagnie en vinrent à échanger leurs dernières provisions contre des

peaux de bêtes apportées par les sauvages. La faim venait alors.

Au printemps 1890, Mgr Grouard descendait, en canot, le fleuve

Mackenzie, jusqu’à son embouchure où il devait rencontrer les Esquimaux.

En passant au fort Wrigley, situé au milieu du district du Mackenzie, il

trouva le _commis_ du poste et son _engagé_, occupés tous deux à

déterrer péniblement des racines, afin de retarder la mort. L’hiver

avait amené la famine. Déjà les malheureux avaient mangé les fourrures

elles-mêmes qu’ils avaient achetées. Mgr Grouard les sauva, en leur

donnant la grosse part de ses propres provisions de voyage.

* * * * *

Voilà les souffrances endurées pour les «dernières queues de loup» de

l’Extrême-Nord, et qui impressionnaient si vivement Mgr Grandin. Il

aimait à les rappeler à ses missionnaires, comme stimulant de leur zèle.

Lui-même se les donnait en exemple:

«--Oh! douleur! écrit-il dans ses notes intimes, dans l’immense pays qui

m’est confié il ne se perd pas une peau de bête; et des âmes, des âmes

qui ont coûté le sang de Jésus-Christ se perdent tous les jours! Et

j’hésiterais à me sacrifier, moi? _Absit!_»

[Illustration: MISSIONNAIRE ET PETITS CATÉCHUMÈNES ESQUIMAUX]

CHAPITRE II

LES AMES

_Les anciennes nations Peaux-Rouges.--Pourquoi vont-elles

mourir?--La maternelle Consolatrice.--Les Dénés et les

Esquimaux.--Athabaska-Mackenzie.--Origine des Dénés.--Leur

monographie.--Abjection de la femme, de l’enfant, du vieillard.--La

Croix dans les glaces._

Le voyageur qui aborde aujourd’hui le Canada aux ports d’Halifax, de

Saint-Jean ou de Québec, s’il vient d’Europe; aux ports de Victoria, de

Vancouver ou de Prince-Rupert, s’il vient d’Asie; et se laisse emporter

de l’Atlantique au Pacifique par l’un des trois chemins de fer dont les

bras d’acier relient ces océans, voit, dans sa course de 1.200 lieues

accomplie en six jours, surgir, ici du sein des forêts, là des rives des

lacs et des fleuves, plus loin des horizons de la prairie, une pléiade

de villes magnifiques: Moncton, Rimouski, Lévis, Trois-Rivières,

Nicolet, Saint-Hyacinthe, Montréal, Valleyfield, Ottawa, Pembroke,

Kingston, Toronto, North-Bay, Sudbury, Saint-Boniface, Winnipeg,

Calgary, Regina, Gravelbourg, Saskatoon, Prince-Albert, Battleford,

Edmonton, Kamloops, New-Westminster; et, de l’une à l’autre des ces

villes, jaillir de toutes parts une floraison de villages, brillants

d’avenir.

Ce que le voyageur ne remarque pas, tant elle s’est effacée déjà, c’est

l’empreinte des races qui ont fait place à celles d’aujourd’hui.

Ce que rien ne lui apprendrait plus, c’est que la France trouva cette

immensité peuplée de nations sauvages, comptant alors, les principales

du moins, des millions d’individus, et réduites maintenant à des groupes

chétifs, menés eux-mêmes par une décadence fatale à l’anéantissement

complet.

Ces _nations_ étaient, de l’Atlantique aux montagnes Rocheuses: Les

_Hurons-Iroquois_, les _Algonquins_, les _Sioux_, les _Pieds-Noirs_; et,

des montagnes Rocheuses au Pacifique: les _Tsimpianes_, les _Haïdas_,

les _Kwakwilth_, les _Séliches_, les _Koutenays_.

* * * * *

Pourquoi vont-elles mourir?

Sans oser comparer nos vues bornées aux insondables desseins de Dieu qui

appelle les peuples à la vie et les en retire, pour livrer la place

qu’ils occupaient à d’autres peuples, destinés à grandir et à

disparaître à leur tour, nous pouvons reconnaître que, lorsque la France

se présenta, les Peaux-Rouges étaient affligés de ces signes qui

présagent la fin des nations particulières, comme ils présageront la fin

du monde entier: _surget gens contra gentem_. Les tribus se faisaient

une guerre sans quartier.

Champlain trouva l’Amérique dans les batailles, et dut se ranger

lui-même, avec les Hurons et les Algonquins, contre les Iroquois armés

par l’Angleterre et la Hollande. On sait quelles exterminations ces

Iroquois portèrent dans les camps de leurs ennemis, avant de s’égorger

entre eux.

La corruption de quelques libertins, injectant son venin au cœur de ces

enfants de la nature, acheva de les tuer. L’Indien, l’Indienne se

confièrent à ces tarés de notre race, et furent bientôt la proie de

toutes les contagions honteuses, que propagèrent la malpropreté et la

promiscuité sauvages.

La petite vérole, la scarlatine fauchèrent ensuite les pauvres

débilités, si ignorants de toute hygiène qu’ils se jetaient à l’eau, ou

se roulaient dans la neige, pour tempérer leur fièvre.

Aux glaces polaires: Indiens et esquimaux · 第 1 / 40 段