Au bout d'une heure on la laissa revenir. Aucun espoir ne

subsistait. L'appartement était arrangé maintenant en chambre

mortuaire. Julien et le prêtre parlaient bas près d'une fenêtre.

La veuve Dentu, assise dans un fauteuil, d'une façon confortable,

en femme habituée aux veilles et qui se sent chez elle dans une

maison dès que la mort vient d'y entrer, paraissait assoupie déjà.

La nuit tombait. Le curé s'avança vers Jeanne, lui prit les mains,

l'encouragea, déversant, sur ce coeur inconsolable, l'onde

onctueuse des consolations ecclésiastiques. Il parla de la

trépassée, la célébra en termes sacerdotaux, et, triste de cette

fausse tristesse de prêtre pour qui les cadavres sont

bienfaisants, il s'offrit à passer la nuit en prières auprès du

corps.

Mais Jeanne, à travers ses larmes convulsives, refusa. Elle

voulait être seule, toute seule en cette nuit d'adieux. Julien

s'avança:

-- Mais ce n'est pas possible, nous resterons tous les deux.

Elle faisait «non» de la tête, incapable de parler davantage. Elle

put dire enfin:

-- C'est ma mère, ma mère. Je veux être seule à la veiller.

Le médecin murmura:

-- Laissez-la faire à sa guise, la garde pourra rester dans la

chambre à côté.

Le prêtre et Julien consentirent, songeant à leur lit. Puis l'abbé

Picot s'agenouilla à son tour, pria, se releva et sortit en

prononçant: «C'était une sainte», sur le ton dont il disait:

_Dominus vobiscum_.

Alors le vicomte, de sa voix ordinaire, demanda:

-- Vas-tu prendre quelque chose?

Jeanne ne répondit point, ignorant qu'il s'adressait à elle. Il

reprit:

-- Tu ferais peut-être bien de manger un peu pour te soutenir.

Elle répliqua d'un air égaré:

-- Envoie tout de suite chercher papa.

Et il sortit pour expédier un cavalier à Rouen.

Elle demeura abîmée dans une sorte de douleur immobile, comme si

elle eût attendu, pour s'abandonner au flot montant des regrets

désespérés, l'heure du dernier tête-à-tête.

Les ombres avaient envahi la chambre, voilant la morte de

ténèbres. La veuve Dentu se mit à rôder, de son pas léger,

cherchant et disposant des objets invisibles avec des mouvements

silencieux de garde-malade. Puis elle alluma deux bougies qu'elle

posa doucement sur la table de nuit couverte d'une serviette

blanche à la tête du lit.

Jeanne ne semblait rien voir, rien sentir, rien comprendre. Elle

attendait d'être seule. Julien rentra; il avait dîné; et, de

nouveau, il demanda:

-- Tu ne veux rien prendre?

Sa femme fit «non» de la tête.

Il s'assit, d'un air résigné plutôt que triste, et demeura sans

parler.

Ils restaient tous trois, éloignés l'un de l'autre, sans un

mouvement, sur leurs sièges.

Par moments, la garde s'endormant ronflait un peu, puis se

réveillait brusquement.

Julien à la fin se leva, et, s'approchant de Jeanne:

-- Veux-tu rester seule maintenant?

Elle lui prit la main, dans un élan involontaire:

-- Oh oui, laissez-moi.

Il l'embrassa sur le front, en murmurant:

-- Je viendrai te voir de temps en temps.

Et il sortit avec la veuve Dentu qui roula son fauteuil dans la

chambre voisine.

Jeanne ferma la porte, puis alla ouvrir toutes grandes les deux

fenêtres. Elle reçut en pleine figure la tiède caresse d'un soir

de fenaison. Les foins de la pelouse, fauchés la veille, étaient

couchés sous le clair de lune.

Cette douce sensation lui fit mal, la navra comme une ironie.

Elle revint auprès du lit, prit une des mains inertes et froides

et se mit à considérer sa mère.

Elle n'était plus enflée comme au moment de l'attaque; elle

semblait dormir à présent, plus paisiblement qu'elle n'avait

jamais fait; et la flamme pâle des bougies, qu'agitaient des

souffles, déplaçait, à tout moment, les ombres de son visage, la

faisait vivante comme si elle eût remué.

Jeanne la regardait avidement; et, du fond des lointains de sa

petite jeunesse, une foule de souvenirs accourait.

Elle se rappelait les visites de petite mère au parloir du

couvent, la façon dont elle lui tendait le sac de papier plein de

gâteaux, une multitude de petits détails, de petits faits, de

petites tendresses, des paroles, des intonations, des gestes

familiers, les plis de ses yeux quand elle riait, son grand soupir

essoufflé quand elle venait de s'asseoir.

Et elle restait là, contemplant, se répétant dans une sorte

d'hébétement: «Elle est morte»; et toute l'horreur de ce mot lui

apparut.

Celle couchée là -- maman -- petite mère -- madame Adélaïde, était

morte? Elle ne remuerait plus, ne parlerait plus, ne rirait plus,

ne dînerait plus jamais en face de petit père; elle ne dirait

plus: «Bonjour Jeannette.» Elle était morte!

On allait la clouer dans une caisse et l'enfouir, et ce serait

fini. On ne la verrait plus. Était-ce possible? Comment? Elle

n'aurait plus sa mère? Cette chère figure si familière, vue dès

qu'on a ouvert les yeux, aimée dès qu'on a ouvert les bras, ce

grand déversoir d'affection, cet être unique, la mère, plus

important pour le coeur que tout le reste des êtres, était

disparu. Elle n'avait plus que quelques heures à regarder son

visage, ce visage immobile et sans pensée; et puis rien, plus

rien, un souvenir.

Et elle s'abattit sur les genoux dans une crise horrible de

désespoir; et, les mains crispées sur la toile qu'elle tordait, la

bouche collée sur le lit, elle cria d'une voix déchirante,

étouffée dans les draps et les couvertures:

-- Oh! maman, ma pauvre maman, maman!

Puis, comme elle se sentait folle, folle ainsi qu'elle avait été

dans cette nuit de fuite à travers la neige, elle se releva et

courut à la fenêtre pour se rafraîchir, boire de l'air nouveau qui

n'était point l'air de cette couche, l'air de cette morte.

Les gazons coupés, les arbres, la lande, la mer là-bas, se

reposaient dans une paix silencieuse, endormis sous le charme

tendre de la lune. Un peu de cette douceur calmante pénétra Jeanne

et elle se mit à pleurer lentement.

Puis elle revint auprès du lit et s'assit en reprenant dans sa

main la main de petite mère, comme si elle l'eût veillée malade.

Un gros insecte était entré, attiré par les bougies. Il battait

les murs comme une balle, allait d'un bout à l'autre de la

chambre. Jeanne, distraite par son vol ronflant, levait les yeux

pour le voir; mais elle n'apercevait jamais que son ombre errante

sur le blanc du plafond.

Puis elle ne l'entendit plus. Alors elle remarqua le tic-tac léger

de la pendule et un autre petit bruit, ou, plutôt, un bruissement

presque imperceptible. C'était la montre de petite mère qui

continuait à marcher, oubliée dans la robe jetée sur une chaise

aux pieds du lit. Et soudain un vague rapprochement entre cette

morte et cette mécanique qui ne s'était point arrêtée raviva la

douleur aiguë au coeur de Jeanne.

Elle regarda l'heure. Il était à peine dix heures et demie; et

elle fut prise d'une peur horrible de cette nuit entière à passer

là.

D'autres souvenirs lui revenaient: ceux de sa propre vie --

Rosalie, Gilberte -- les amères désillusions de son coeur. Tout

n'était donc que misère, chagrin, malheur et mort. Tout trompait,

tout mentait, tout faisait souffrir et pleurer. Où trouver un peu

de repos et de joie? Dans une autre existence sans doute! Quand

l'âme était délivrée de l'épreuve de la terre. L'âme! Elle se mit

à rêver sur cet insondable mystère, se jetant brusquement en des

convictions poétiques que d'autres hypothèses, non moins vagues,

renversaient immédiatement. Où donc était, maintenant, l'âme de sa

mère? l'âme de ce corps immobile et glacé? Très loin, peut-être.

Quelque part dans l'espace? Mais où? Évaporée comme le parfum

d'une fleur sèche? ou errante comme un invisible oiseau échappé de

sa cage?

Rappelée à Dieu? ou éparpillée au hasard des créations nouvelles,

mêlée aux germes près d'éclore?

Très proche peut-être? Dans cette chambre, autour de cette chair

inanimée qu'elle avait quittée! Et brusquement Jeanne crut sentir

un souffle l'effleurer, comme le contact d'un esprit. Elle eut

peur, une peur atroce, si violente qu'elle n'osait plus remuer, ni

respirer, ni se retourner pour regarder derrière elle. Son coeur

battait comme dans les épouvantes.

Et soudain l'invisible insecte reprit son vol et se remit à

heurter les murs en tournoyant. Elle frissonna des pieds à la

tête, puis, rassurée tout à coup quand elle eut reconnu le

ronflement de la bête ailée, elle se leva, et se retourna. Ses

yeux tombèrent sur le secrétaire aux têtes de sphinx, le meuble

aux reliques.

Et une idée tendre et singulière l'envahit; c'était de lire, en

cette dernière veillée, comme elle aurait fait d'un livre pieux,

les vieilles lettres chères à la morte. Il lui sembla qu'elle

allait remplir un devoir délicat et sacré, quelque chose de

vraiment filial, qui ferait plaisir, dans l'autre monde, à petite

mère.

C'était l'ancienne correspondance de son grand'père et de sa

grand'mère, qu'elle n'avait point connus. Elle voulait leur tendre

les bras par-dessus le corps de leur fille, aller vers eux en

cette nuit funèbre comme s'ils eussent souffert aussi, former une

sorte de chaîne mystérieuse de tendresse entre ceux-là morts

autrefois, celle qui venait de disparaître à son tour, et elle-

même restée encore sur la terre.

Elle se leva, abattit la tablette du secrétaire et prit dans le

tiroir du bas une dizaine de petits paquets de papiers jaunes,

ficelés avec ordre, et rangés côte à côte.

Elle les déposa tous sur le lit, entre les bras de la baronne, par

une sorte de raffinement sentimental, et elle se mit à lire.

C'étaient ces vieilles épîtres qu'on retrouve dans les antiques

secrétaires de famille, ces épîtres qui sentent un autre siècle.

La première commençait par «Ma chérie». Une autre par «Ma belle

petite-fille», puis c'étaient «Ma chère petite» -- «Ma mignonne» -

- «Ma fille adorée» puis «Ma chère enfant» -- «Ma chère Adélaïde»

-- «Ma chère fille», selon qu'elles s'adressaient à la fillette, à

la jeune fille et, plus tard, à la jeune femme.

Et tout cela était plein de tendresses passionnées et puériles, de

mille petites choses intimes, de ces grands et simples événements

du foyer, si mesquins pour les indifférents: «Père a la grippe; la

bonne Hortense s'est brûlée au doigt; le chat Croquerat est mort;

on a abattu le sapin à droite de la barrière; mère a perdu son

livre de messe en revenant de l'église, elle pense qu'on le lui a

volé.»

On y parlait aussi de gens inconnus à Jeanne, mais dont elle se

rappelait vaguement avoir entendu prononcer le nom, autrefois,

dans son enfance.

Elle s'attendrissait à ces détails qui lui semblaient des

révélations; comme si elle fût entrée tout à coup dans toute la

vie passée, secrète, la vie du coeur de petite mère. Elle

regardait le corps gisant; et, brusquement, elle se mit à lire

tout haut, à lire pour la morte, comme pour la distraire, la

consoler.

Et le cadavre immobile semblait heureux.

Une à une elle rejetait les lettres sur les pieds du lit; et elle

pensa qu'il faudrait les mettre dans le cercueil, comme on y

dépose des fleurs.

Elle délia un autre paquet. C'était une écriture nouvelle. Elle

commença: «Je ne peux plus me passer de tes caresses. Je t'aime à

devenir fou.»

Rien de plus; pas de nom.

Elle retourna le papier sans comprendre. L'adresse portait bien

«Madame la baronne Le Perthuis des Vauds».

Alors elle ouvrit la suivante: «Viens ce soir, dès qu'il sera

sorti. Nous aurons une heure. Je t'adore.»

Dans une autre: «J'ai passé une nuit de délire à te désirer

vainement. J'avais ton corps dans mes bras, ta bouche sous mes

lèvres, tes yeux sous mes yeux. Et puis je me sentais des rages à

me jeter par la fenêtre en songeant qu'à cette heure-là tu dormais

à son côté, qu'il te possédait à son gré...»

Jeanne, interdite, ne comprenait pas.

Qu'était-ce que cela? À qui, pour qui, de qui ces paroles d'amour?

Elle continua, retrouvant toujours des déclarations éperdues, des

rendez-vous avec des recommandations de prudence, puis toujours, à

la fin, ces quatre mots: «Surtout brûle cette lettre.»

Enfin elle ouvrit un billet banal, une simple acceptation à dîner,

mais de la même écriture et signée: «Paul d'Ennemare», celui que

le baron appelait, quand il parlait encore de lui: «Mon pauvre

vieux Paul», et dont la femme avait été la meilleure amie de la

baronne.

Alors Jeanne, brusquement, fut effleurée d'un doute qui devint

tout de suite une certitude. Sa mère l'avait eu pour amant.

Et soudain, la tête éperdue, elle rejeta d'une secousse ces

papiers infâmes, comme elle eût rejeté quelque bête venimeuse

montée sur elle, et elle courut à la fenêtre, et elle se mit à

pleurer affreusement avec des cris involontaires qui lui

déchiraient la gorge; puis, tout son être se brisant, elle

s'affaissa au pied de la muraille, et, cachant son visage pour

qu'on n'entendît point ses gémissements, elle sanglota, abîmée

dans un désespoir insondable.

Elle serait restée peut-être ainsi toute la nuit; mais un bruit de

pas dans la pièce voisine la fit se redresser d'un bond. C'était

son père, peut-être? Et toutes les lettres gisaient sur le lit et

sur le plancher. Il lui suffirait d'en ouvrir une? Et il saurait

cela! lui!

Elle s'élança, et, saisissant à poignées tous les vieux papiers

jaunes, ceux des grands-parents et ceux de l'amant, et ceux

qu'elle n'avait point dépliés, et ceux qui se trouvaient encore

ficelés dans les tiroirs du secrétaire, elle les jetait en tas

dans la cheminée. Puis elle prit une des bougies qui brûlaient sur

la table de nuit et mit le feu à ce monceau de lettres. Une grande

flamme jaillit qui éclaira la chambre, la couche et le cadavre

d'une lueur vive et dansante, dessinant en noir sur le rideau

blanc du fond du lit le profil tremblotant du visage rigide et les

lignes du corps énorme sous le drap.

Quand il n'y eut plus qu'un amas de cendres au fond du foyer, elle

retourna s'asseoir auprès de la fenêtre ouverte comme si elle

n'eût plus osé rester auprès de la morte, et elle se remit à

pleurer, la figure dans ses mains, et gémissant d'un ton navré,

d'un ton de plainte désolée:

-- Oh! ma pauvre maman, oh! ma pauvre maman!

Et une atroce réflexion lui vint: si petite mère n'était pas

morte, par hasard, si elle n'était qu'endormie d'un sommeil

léthargique, si elle allait soudain se lever, parler? La

connaissance de l'affreux secret n'amoindrirait-elle pas son amour

filial? L'embrasserait-elle des mêmes lèvres pieuses? La

chérirait-elle de la même affection sacrée? Non. Ce n'était pas

possible! et cette pensée lui déchira le coeur.

La nuit s'effaçait; les étoiles pâlissaient; c'était l'heure

fraîche qui précède le jour. La lune descendue allait s'enfoncer

dans la mer qu'elle nacrait sur toute sa surface.

Et le souvenir saisit Jeanne de cette nuit passée à la fenêtre

lors de son arrivée aux Peuples. Comme c'était loin, comme tout

était changé, comme l'avenir lui semblait différent.

Et voilà que le ciel devint rose, d'un rose joyeux, amoureux,

charmant. Elle regardait, surprise maintenant comme devant un

phénomène, cette radieuse éclosion du jour, se demandant s'il

était possible que, sur cette terre où se levaient de pareilles

aurores, il n'y eût ni joie ni bonheur.

Un bruit de porte la fit tressaillir. C'était Julien. Il demanda:

-- Eh bien? tu n'es pas trop fatiguée?

Elle balbutia «Non», heureuse de n'être plus seule.

-- À présent, va te reposer, dit-il.

Elle embrassa lentement sa mère d'un baiser lent, douloureux et

navré; puis elle rentra dans sa chambre.

La journée s'écoula dans ces tristes occupations que réclame un

mort. Le baron arriva vers le soir. Il pleura beaucoup.

L'enterrement eut lieu le lendemain.

Après qu'elle eut, pour la dernière fois, appuyé ses lèvres sur le

front glacé, qu'elle eut fait la dernière toilette, et vu couler

le corps dans le cercueil, Jeanne se retira. Les invités allaient

venir.

Gilberte arriva la première et se jeta, en sanglotant, sur le

coeur de son amie.

On voyait par la fenêtre les voitures tourner à la grille, s'en

venant au trot. Et des voix résonnaient dans le grand vestibule.

Des femmes en noir entraient peu à peu dans la chambre, des femmes

que Jeanne ne connaissait point. La marquise de Coutelier et la

vicomtesse de Briseville l'embrassèrent.

Elle s'aperçut tout à coup que tante Lison se glissait derrière

elle. Et elle l'étreignit avec tendresse, ce qui fit presque

défaillir la vieille fille.

Julien entra, en grand noir, élégant, affairé, satisfait de cette

affluence. Il parla bas à sa femme pour un conseil qu'il

demandait. Il ajouta d'un ton confidentiel:

-- Toute la noblesse est venue, ce sera très bien.

Et il repartit en saluant gravement les dames.

Tante Lison et la comtesse Gilberte restèrent seules auprès de

Jeanne pendant que s'accomplissait la cérémonie funèbre. La

comtesse l'embrassait sans cesse en répétant:

-- Ma pauvre chérie, ma pauvre chérie!

Quand le comte de Fourville revint chercher sa femme, il pleurait

lui-même comme s'il avait perdu sa propre mère.

-- X --

Les jours furent bien tristes qui suivirent, ces jours mornes dans

une maison qui semble vide par l'absence de l'être familier

disparu pour toujours, ces jours criblés de souffrance à chaque

rencontre de tout objet que maniait incessamment la morte.

D'instant en instant, un souvenir vous tombe sur le coeur et le

meurtrit. Voici son fauteuil, son ombrelle restée dans le

vestibule, son verre que la bonne n'a point serré! Et dans toutes

les chambres on retrouve des choses traînant: ses ciseaux, un

gant, le volume dont les feuillets sont usés par ses doigts

alourdis, et mille riens qui prennent une signification

douloureuse parce qu'ils rappellent mille petits faits.

Et sa voix vous poursuit; on croit l'entendre; on voudrait fuir

n'importe où, échapper à la hantise de cette maison. Il faut

rester parce que d'autres sont là qui restent et souffrent aussi.

Et puis Jeanne demeurait écrasée sous le souvenir de ce qu'elle

avait découvert. Cette pensée pesait sur elle; son coeur broyé ne

se guérissait pas. Sa solitude d'à présent s'augmentait de ce

secret horrible; sa dernière confiance était tombée avec sa

dernière croyance.

Père, au bout de quelque temps, s'en alla, ayant besoin de remuer,

de changer d'air, de sortir du noir chagrin où il s'enfonçait de

plus en plus.

Et la grande maison, qui voyait ainsi de temps en temps

disparaître un de ses maîtres, reprit sa vie calme et régulière.

Et puis Paul tomba malade. Jeanne en perdit la raison, resta douze

jours sans dormir, presque sans manger.

Il guérit; mais elle demeura épouvantée par cette idée qu'il

pouvait mourir. Alors que ferait-elle? que deviendrait-elle? Et

tout doucement se glissa dans son coeur le vague besoin d'avoir un

autre enfant. Bientôt elle en rêva, reprise tout entière par son

ancien désir de voir autour d'elle deux petits êtres, un garçon et

une fille. Et ce fut une obsession.

Mais, depuis l'affaire de Rosalie, elle vivait séparée de Julien.

Un rapprochement semblait même impossible dans les situations où

ils se trouvaient. Julien aimait ailleurs; elle le savait; et la

seule pensée de subir de nouveau ses caresses la faisait frémir de

répugnance.

Elle s'y serait pourtant résignée, tant l'envie d'être encore mère

la harcelait; mais elle se demandait comment pourraient

recommencer leurs baisers? Elle serait morte d'humiliation plutôt

que de laisser deviner ses intentions; et il ne paraissait plus

songer à elle.

Elle y eût renoncé peut-être; mais voilà que, chaque nuit, elle se

mit à rêver d'une fille; et elle la voyait jouant avec Paul sous

le platane; et parfois elle sentait une sorte de démangeaison de

se lever, et d'aller, sans prononcer un mot, trouver son mari dans

sa chambre. Deux fois même elle se glissa jusqu'à sa porte; puis

elle revint vivement, le coeur battant de honte.

Le baron était parti; petite mère était morte; Jeanne maintenant

n'avait plus personne qu'elle pût consulter, à qui elle pût

confier ses intimes secrets.

Alors elle se résolut à aller trouver l'abbé Picot, et à lui dire,

sous le sceau de la confession, les difficiles projets qu'elle

avait.

Elle arriva comme il lisait son bréviaire dans son petit jardin

planté d'arbres fruitiers.

Après avoir causé quelques minutes de choses et d'autres, elle

balbutia, en rougissant:

-- Je voudrais me confesser, monsieur l'abbé.

Il demeura stupéfait et releva ses lunettes pour la bien

considérer; puis il se mit à rire.

-- Vous ne devez pourtant pas avoir de gros péchés sur la

conscience.

Elle se troubla tout à fait, et reprit:

-- Non, mais j'ai un conseil à vous demander, un conseil si...

si... si pénible que je n'ose pas vous en parler comme ça.

Il quitta instantanément son aspect bonhomme et prit son air

sacerdotal:

-- Eh bien, mon enfant, je vous écouterai dans le confessionnal,

allons.

Mais elle le retint, hésitante, arrêtée tout à coup par une sorte

de scrupule de parler de ces choses un peu honteuses dans le

recueillement d'une église vide.

-- Ou bien, non..., monsieur le curé... je puis... je puis... si

vous le voulez... vous dire ici ce qui m'amène. Tenez, nous allons

nous asseoir là-bas sous votre petite tonnelle.

Ils y allèrent à pas lents. Elle cherchait comment s'exprimer,

comment débuter. Ils s'assirent.

Alors, comme si elle se fût confessée, elle commença: «Mon

père...» puis elle hésita, répéta de nouveau: «Mon père...» et se

tut, tout à fait troublée.

Il attendait, les mains croisées sur son ventre. Voyant son

embarras, il l'encouragea:

-- Eh bien, ma fille, on dirait que vous n'osez pas; voyons,

prenez courage.

Elle se décida, comme un poltron qui se jette au danger:

-- Mon père, je voudrais un autre enfant.

Il ne répondit rien, ne comprenant pas. Alors elle s'expliqua,

perdant les mots, effarée.

-- Je suis seule dans la vie maintenant; mon père et mon mari ne

s'entendent guère; ma mère est morte; et... et...

Elle prononça tout bas en frissonnant...:

-- L'autre jour j'ai failli perdre mon fils! Que serais-je devenue

alors?...

Elle se tut. Le prêtre, dérouté, la regardait.

-- Voyons, arrivez au fait.

Elle répéta:

-- Je voudrais un autre enfant.

Alors il sourit, habitué aux grosses plaisanteries des paysans qui

ne se gênaient guère devant lui, et il répondit avec un hochement

de tête malin:

-- Eh bien, il me semble qu'il ne tient qu'à vous.

Elle leva vers lui ses yeux candides, puis, bégayant de confusion:

-- Mais... mais... vous comprenez que depuis ce... ce que... ce

que vous savez de... de cette bonne... mon mari et moi nous

vivons... nous vivons tout à fait séparés.

Accoutumé aux promiscuités et aux moeurs sans dignité des

campagnes, il fut étonné de cette révélation; puis, tout à coup,

il crut deviner le désir véritable de la jeune femme. Il la

regarda de coin, plein de bienveillance et de sympathie pour sa

détresse:

-- Oui, je saisis parfaitement. Je comprends que votre... votre

veuvage vous pèse. Vous êtes jeune, bien portante. Enfin, c'est

naturel, trop naturel.

Il se remettait à sourire, emporté par sa nature grivoise de

prêtre campagnard; et il tapotait doucement la main de Jeanne:

-- Ça vous est permis, bien permis même par les commandements. --

L'oeuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement. -- Vous

êtes mariée, n'est-ce pas? Ce n'est point pour piquer des raves.

À son tour elle n'avait pas compris d'abord ses sous-entendus;

mais, sitôt qu'elle les pénétra, elle s'empourpra, toute saisie,

avec des larmes aux yeux.

-- Oh! monsieur le curé, que dites-vous? que pensez-vous? Je vous

jure... Je vous jure...

Et les sanglots l'étouffèrent.

Il fut surpris; et il la consolait:

-- Allons, je n'ai pas voulu vous faire de peine. Je plaisantais

un peu; ça n'est pas défendu quand on est honnête. Mais comptez

sur moi; vous pouvez compter sur moi. Je verrai M. Julien.

Elle ne savait plus que dire. Elle voulait maintenant refuser

cette intervention qu'elle craignait maladroite et dangereuse,

mais elle n'osait point; et elle se sauva après avoir balbutié:

-- Je vous remercie, monsieur le curé.

Huit jours se passèrent. Elle vivait dans une angoisse

d'inquiétude.

Un soir, au dîner, Julien la regarda d'une façon singulière avec

un certain pli souriant des lèvres qu'elle lui connaissait en ses

heures de gouaillerie. Il eut même à son égard une sorte de

galanterie imperceptiblement ironique; et comme ils se promenaient

ensuite dans la grande avenue de petite mère, il lui dit tout bas

dans l'oreille:

-- Il paraît que nous sommes raccommodés.

Elle ne répondit rien. Elle regardait par terre une sorte de ligne

droite presque invisible à présent, l'herbe ayant repoussé.

C'était la trace du pied de la baronne qui s'effaçait, comme

s'efface un souvenir. Et Jeanne se sentait le coeur crispé, noyé

de tristesse; elle se sentait perdue dans la vie, si loin de tout

le monde.

Julien reprit:

-- Moi, je ne demande pas mieux. Je craignais de te déplaire.

Le soleil se couchait, l'air était doux. Une envie de pleurer

oppressait Jeanne, un de ces besoins d'expansion vers un coeur

ami, un besoin d'étreindre, en murmurant ses peines. Un sanglot

lui montait à la gorge. Elle ouvrit les bras et tomba sur le coeur

de Julien.

Et elle pleura. Surpris, il la regardait dans les cheveux, ne

pouvant voir le visage caché sur sa poitrine. Il pensa qu'elle

l'aimait encore et déposa sur son chignon un baiser condescendant.

Puis ils rentrèrent sans dire un mot. Il la suivit en sa chambre

et passa la nuit avec elle.

Et leurs rapports anciens recommencèrent. Il les accomplissait

comme un devoir qui cependant ne lui déplaisait pas; elle les

subissait comme une nécessité écoeurante et pénible, avec la

résolution de les arrêter pour toujours dès qu'elle se sentirait

enceinte de nouveau.

Mais elle remarqua bientôt que les caresses de son mari semblaient

différentes de jadis. Elles étaient plus raffinées peut-être, mais

moins complètes. Il la traitait comme un amant discret, et non

plus comme un époux tranquille.

Elle s'étonna, observa, et s'aperçut bientôt que toutes ses

étreintes s'arrêtaient avant qu'elle pût être fécondée.

Alors une nuit, la bouche sur la bouche, elle murmura:

-- Pourquoi ne te donnes-tu plus à moi tout entier comme

autrefois?

Il se mit à ricaner:

-- Parbleu, pour ne pas t'engrosser.

Elle tressaillit:

-- Pourquoi donc ne veux-tu plus d'enfants?

Il demeura perclus de surprise:

-- Hein? tu dis? mais tu es folle? Un autre enfant? Ah! mais non,

par exemple! C'est déjà trop d'un pour piailler, occuper tout le

monde et coûter de l'argent. Un autre enfant: merci!

Elle le saisit dans ses bras, le baisa, l'enveloppa d'amour, et,

tout bas:

-- Oh! je t'en supplie, rends-moi mère encore une fois.

Mais il se fâcha comme si elle l'eût blessé: «Ça vraiment, tu

perds la tête. Fais-moi grâce de tes bêtises, je te prie.»

Elle se tut et se promit de le forcer par ruse à lui donner le

bonheur qu'elle rêvait.

Alors elle essaya de prolonger ses baisers, jouant la comédie

d'une ardeur délirante, le liant à elle de ses deux bras crispés

en des transports qu'elle simulait. Elle usa de tous les

subterfuges; mais il resta maître de lui; et pas une fois il ne

s'oublia.

Alors, travaillée de plus en plus par son désir acharné, poussée à

bout, prête à tout braver, à tout oser, elle retourna chez l'abbé

Picot.

Il achevait son déjeuner; il était fort rouge, ayant toujours des

palpitations après ses repas. Dès qu'il la vit entrer, il s'écria:

«Eh bien?» désireux de savoir le résultat de ses négociations.

Résolue maintenant et sans timidité pudique, elle répondit

immédiatement:

-- Mon mari ne veut plus d'enfants.

L'abbé se retourna vers elle, intéressé tout à fait, prêt à

fouiller avec une curiosité de prêtre dans ces mystères du lit qui

lui rendaient plaisant le confessionnal. Il demanda:

-- Comment ça?

Alors, malgré sa détermination, elle se troubla pour expliquer:

-- Mais il... il... il refuse de me rendre mère.

L'abbé comprit, il connaissait ces choses; et il se mit à

interroger avec des détails précis et minutieux, une gourmandise

d'homme qui jeûne.

Puis il réfléchit quelques instants et, d'une voix tranquille,

comme s'il lui eût parlé de la récolte qui venait bien, il lui

traça un plan de conduite habile, réglant tous les points:

-- Vous n'avez qu'un moyen, ma chère enfant, c'est de lui faire

accroire que vous êtes grosse. Il ne s'observera plus; et vous le

deviendrez pour de vrai.

Elle rougit jusqu'aux yeux; mais, déterminée à tout, elle insista.

-- Et... et s'il ne me croit pas?

Le curé savait bien les ressources pour conduire et tenir les

hommes:

-- Annoncez votre grossesse à tout le monde, dites-la partout; il

finira par y croire lui-même.

Puis il ajouta, comme pour s'absoudre de ce stratagème:

-- C'est votre droit, l'Église ne tolère les rapports entre homme

et femme que dans le but de la procréation.

Elle suivit le conseil rusé et, quinze jours plus tard, elle

annonçait à Julien qu'elle se croyait grosse. Il eut un sursaut.

-- Pas possible! ce n'est pas vrai.

Elle indiqua aussitôt la raison de ses soupçons. Mais il se

rassura.

-- Bah! attends un peu. Tu verras.

Alors chaque matin, il demanda:

-- Eh bien?

Et toujours elle répondait:

-- Non, pas encore. Je serais bien trompée si je n'étais pas

enceinte.

Il s'inquiétait à son tour, furieux et désolé, autant que surpris.

Il répétait:

-- Je n'y comprends rien, mais rien. Si je sais comment cela s'est

fait! je veux bien être pendu.

Au bout d'un mois elle annonçait de tous les côtés la nouvelle

sauf à la comtesse Gilberte, par une sorte de pudeur compliquée et

délicate.

Depuis sa première inquiétude, Julien ne l'approchait plus; puis

il prit, en rageant, son parti, et déclara:

-- En voilà un qui n'était pas demandé.

Et il recommença à pénétrer dans la chambre de sa femme.

Ce qu'avait prévu le prêtre se réalisa complètement. Elle était

grosse.

Alors, inondée d'une joie délirante, elle ferma sa porte chaque

soir, se vouant, dans un élan de reconnaissance vers la vague

divinité qu'elle adorait, à une chasteté éternelle.

Elle se sentait de nouveau presque heureuse, s'étonnant de la

promptitude avec laquelle s'était adoucie sa douleur après la mort

de sa mère. Elle s'était crue inconsolable; et voilà qu'en deux

mois à peine cette plaie vive se fermait. Il ne lui restait plus

qu'une mélancolie attendrie, comme un voile de chagrin jeté sur sa

vie. Aucun événement ne lui paraissait plus possible. Ses enfants

grandiraient, l'aimeraient; elle vieillirait tranquille, contente,

sans s'occuper de son mari.

Vers la fin du mois de septembre, l'abbé Picot vint faire une

visite de cérémonie avec une soutane neuve qui ne portait encore

que huit jours de taches; et il présenta son successeur, l'abbé

Tolbiac. C'était un tout jeune prêtre maigre, fort petit, à la

parole emphatique, et dont les yeux, cerclés de noir et caves,

indiquaient une âme violente. Le vieux curé était nommé doyen de

Goderville.

Jeanne ressentit une vraie tristesse de ce départ. La figure du

bonhomme était liée à tous ses souvenirs de jeune femme. Il

l'avait mariée, il avait baptisé Paul, et enterré la baronne. Elle

ne se figurait pas Étouvent sans la bedaine de l'abbé Picot

passant le long des cours des fermes; et elle l'aimait parce qu'il

était joyeux et naturel.

Malgré son avancement il ne semblait pas gai. Il disait:

-- Ça me coûte, ça me coûte, madame la comtesse. Voilà dix-huit

ans que je suis ici. Oh! la commune rapporte peu et ne vaut point

grand-chose. Les hommes n'ont pas plus de religion qu'il ne faut,

et les femmes, les femmes, voyez-vous, n'ont guère de conduite.

Les filles ne passent à l'église pour le mariage qu'après avoir

fait un pèlerinage à Notre- Dame du Gros-Ventre, et la fleur

d'oranger ne vaut pas cher dans le pays. Tant pis, je l'aimais,

moi.

Le nouveau curé faisait des gestes d'impatience, et devenait

rouge. Il dit brusquement:

-- Avec moi, il faudra que tout cela change.

Il avait l'air d'un enfant rageur, tout frêle et tout maigre dans

sa soutane usée déjà, mais propre.

L'abbé Picot le regarda de biais, comme il faisait en ses moments

de gaieté, et il reprit:

-- Voyez-vous, l'abbé, pour empêcher ces choses-là, il faudrait

enchaîner vos paroissiens, et encore ça ne servirait à rien.

Le petit prêtre répondit d'un ton cassant:

-- Nous verrons bien.

Et le vieux curé sourit en humant sa prise:

-- L'âge vous calmera, l'abbé, et l'expérience aussi; vous

éloignerez de l'église vos derniers fidèles; et voilà tout. Dans

ce pays-ci, on est croyant, mais tête de chien: prenez garde. Ma

foi, quand je vois entrer au prône une fille qui me paraît un peu

grasse, je me dis: «C'est un paroissien de plus qu'elle m'amène»

et je tâche de la marier. Vous ne les empêcherez pas de fauter,

voyez-vous; mais vous pouvez aller trouver le garçon et l'empêcher

d'abandonner la mère. Mariez-les, l'abbé, mariez-les, ne vous

occupez pas d'autre chose.

Le nouveau curé répondit avec rudesse:

-- Nous pensons différemment; il est inutile d'insister.

Et l'abbé Picot se remit à regretter son village, la mer qu'il

voyait des fenêtres du presbytère, les petites vallées en

entonnoir où il allait réciter son bréviaire, en regardant au loin

passer les bateaux.

Et les deux prêtres prirent congé. Le vieux embrassa Jeanne, qui

faillit pleurer.

Huit jours plus tard, l'abbé Tolbiac revint. Il parla des réformes

qu'il accomplissait comme aurait pu le faire un prince prenant

possession de son royaume. Puis il pria la comtesse de ne point

manquer l'office du dimanche, et de communier à toutes les fêtes.

-- Vous et moi, disait-il, nous sommes la tête du pays; nous

devons le gouverner et nous montrer toujours comme un exemple à

suivre. Il faut que nous soyons unis pour être puissants et

respectés. L'église et le château se donnant la main, la chaumière

nous craindra et nous obéira.

La religion de Jeanne était toute de sentiment; elle avait cette

foi rêveuse que garde toujours une femme; et, si elle

accomplissait à peu près ses devoirs, c'était surtout par habitude

gardée du couvent, la philosophie frondeuse du baron ayant depuis

longtemps jeté bas ses convictions.

L'abbé Picot se contentait du peu qu'elle pouvait lui donner et ne

la gourmandait jamais. Mais son successeur, ne l'ayant point vue à

l'office du précédent dimanche, était accouru inquiet et sévère.

Elle ne voulut point rompre avec le presbytère et promit, se

réservant de ne se montrer assidue que par complaisance dans les

premières semaines.

Mais, peu à peu, elle prit l'habitude de l'église et subit

l'influence de ce frêle abbé intègre et dominateur. Mystique, il

lui plaisait par ses exaltations et ses ardeurs. Il faisait vibrer

en elle la corde de poésie religieuse que toutes les femmes ont

dans l'âme. Son austérité intraitable, son mépris du monde et des

sensualités, son dégoût des préoccupations humaines, son amour de

Dieu, son inexpérience juvénile et sauvage, sa parole dure, sa

volonté inflexible donnaient à Jeanne l'impression de ce que

devaient être les martyrs; et elle se laissait séduire, elle,

cette souffrante déjà désabusée, par le fanatisme rigide de cet

enfant, ministre du Ciel.

Il la menait au Christ consolateur, lui montrant comment les joies

pieuses de la religion apaiseraient toutes ses souffrances; et

elle s'agenouillait au confessionnal, s'humiliant, se sentant

petite et faible devant ce prêtre qui semblait avoir quinze ans.

Mais il fut bientôt détesté par toute la campagne.

D'une inflexible sévérité pour lui-même, il se montrait pour les

autres d'une implacable intolérance. Une chose surtout le

soulevait de colère et d'indignation, l'amour. Il en parlait dans

ses prêches avec emportement, en termes crus, selon l'usage

ecclésiastique, jetant sur cet auditoire de rustres des périodes

tonnantes contre la concupiscence; et il tremblait de fureur,

trépignait, l'esprit hanté des images qu'il évoquait dans ses

fureurs.

Les grands gars et les filles se coulaient des regards sournois à

travers l'église; et les vieux paysans, qui aiment toujours à

plaisanter sur ces choses-là, désapprouvaient l'intolérance du

petit curé en retournant à la ferme après l'office, à côté du fils

en blouse bleue et de la fermière en mante noire. Et toute la

contrée était en émoi.

On se racontait tout bas ses sévérités au confessionnal, les

pénitences sévères qu'il infligeait; et, comme il s'obstinait à

refuser l'absolution aux filles dont la chasteté avait subi des

atteintes, la moquerie s'en mêla. On riait, aux grand-messes des

fêtes, quand on voyait des jeunesses rester à leurs bancs au lieu

d'aller communier avec les autres.

Bientôt il épia les amoureux pour empêcher leurs rencontres, comme

fait un garde poursuivant les braconniers. Il les chassait le long

des fossés, derrière les granges, par les soirs de lune, et dans

les touffes de joncs marins sur le versant des petites côtes.

Une fois il en découvrit deux qui ne se désunirent pas devant lui;

ils se tenaient par la taille, et marchaient en s'embrassant dans

un ravin rempli de pierres.

L'abbé cria:

-- Voulez-vous bien finir, manants que vous êtes!

Et le gars, s'étant retourné, lui répondit:

-- Mêlez-vous d'vos affaires, m'sieu l'curé, celles-là n'vous

r'gardent pas.

Alors l'abbé ramassa des cailloux et les leur jeta comme on fait

aux chiens.

Ils s'enfuirent en riant tous deux; et le dimanche suivant, il les

dénonça par leurs noms en pleine église.

Tous les garçons du pays cessèrent d'aller aux offices.

Le curé dînait au château tous les jeudis, et venait souvent en

semaine causer avec sa pénitente. Elle s'exaltait comme lui,

discutait sur les choses immatérielles, maniait tout l'arsenal

antique et compliqué des controverses religieuses.

Ils se promenaient tous deux le long de la grande allée de la

baronne en parlant du Christ et des Apôtres, et de la Vierge et

des Pères de l'Église, comme s'ils les eussent connus. Ils

s'arrêtaient parfois pour se poser des questions profondes qui les

faisaient divaguer mystiquement, elle, se perdant en des

raisonnements poétiques qui montaient au ciel comme des fusées,

lui plus précis, arguant comme un avoué monomane qui démontrerait

mathématiquement la quadrature du cercle.

Julien traitait le nouveau curé avec un grand respect, répétant

sans cesse:

-- Il me va, ce prêtre-là, il ne pactise pas.

Et il se confessait et communiait à volonté, donnant l'exemple

prodigalement.

Il allait maintenant presque chaque jour chez les Fourville,

chassant avec le mari qui ne pouvait plus se passer de lui, et

montant à cheval avec la comtesse, malgré les pluies et les gros

temps. Le comte disait:

-- Ils sont enragés avec leur cheval, mais cela fait du bien à ma

femme.

Le baron revint vers la mi-novembre. Il était changé, vieilli,

éteint, baigné dans une tristesse noire qui avait pénétré son

esprit. Et tout de suite l'amour qui le liait à sa fille sembla

accru comme si ces quelques mois de morne solitude eussent

exaspéré son besoin d'affection, de confiance et de tendresse.

Jeanne ne lui confia point ses idées nouvelles, son intimité avec

l'abbé Tolbiac, et son ardeur religieuse; mais, la première fois

qu'il vit le prêtre, il sentit s'éveiller contre lui une inimitié

véhémente.

Et quand la jeune femme lui demanda, le soir: «Comment le trouves-

tu?» il répondit:

-- Cet homme-là, c'est un inquisiteur! Il doit être très

dangereux.

Puis quand il eut appris par les paysans dont il était l'ami, les

sévérités du jeune prêtre, ses violences, cette espèce de

persécution qu'il exerçait contre les lois et les instincts innés,

ce fut une haine qui éclata dans son coeur.

Il était, lui, de la race des vieux philosophes adorateurs de la

nature, attendri dès qu'il voyait deux animaux s'unir, à genoux

devant une espèce de Dieu panthéiste et hérissé devant la

conception catholique d'un Dieu à intentions bourgeoises, à

colères jésuitiques et à vengeances de tyran, un Dieu qui lui

rapetissait la création entrevue, fatale, sans limites, toute-

puissante, la création vie, lumière, terre, pensée, plante, roche,

homme, air, bête, étoile, Dieu, insecte en même temps, créant

parce qu'elle est création, plus forte qu'une volonté, plus vaste

qu'un raisonnement, produisant sans but, sans raison et sans fin

dans tous les sens et dans toutes les formes à travers l'espace

infini, suivant les nécessités du hasard et le voisinage des

soleils chauffant les mondes.

La création contenait tous les germes, la pensée et la vie se

développant en elle comme des fleurs et des fruits sur les arbres.

Pour lui donc, la reproduction était la grande loi générale,

l'acte sacré, respectable, divin, qui accomplit l'obscure et

constante volonté de l'Être Universel. Et il commença, de ferme en

ferme, une campagne ardente contre le prêtre intolérant,

persécuteur de la vie.

Jeanne, désolée, priait le Seigneur, implorait son père; mais il

répondait toujours:

-- Il faut combattre ces hommes-là, c'est notre droit et notre

devoir. Ils ne sont pas humains.

Il répétait, en secouant ses longs cheveux blancs:

-- Ils ne sont pas humains; ils ne comprennent rien, rien, rien.

Ils agissent dans un rêve fatal; ils sont anti-physiques.

Et il criait «Anti-physiques!» comme s'il eût jeté une

malédiction.

Le prêtre sentait bien l'ennemi, mais, comme il tenait à rester

maître du château et de la jeune femme, il temporisait, sûr de la

victoire finale.

Puis une idée fixe le hantait; il avait découvert par hasard les

amours de Julien et de Gilberte, et il les voulait interrompre à

tout prix.

Il s'en vint un jour trouver Jeanne et, après un long entretien

mystique, il lui demanda de s'unir à lui pour combattre, pour tuer

le mal dans sa propre famille, pour sauver deux âmes en danger.

Elle ne comprit pas et voulut savoir. Il répondit:

-- L'heure n'est pas venue, je vous reverrai bientôt.

Et il partit brusquement.

L'hiver alors touchait à sa fin, un hiver pourri, comme on dit aux

champs, humide et tiède.

L'abbé revint quelques jours plus tard et parla en termes obscurs

d'une de ces liaisons indignes entre gens qui devraient être

irréprochables. Il appartenait, disait-il, à ceux qui avaient

connaissance de ces faits, de les arrêter par tous les moyens.

Puis il entra en des considérations élevées, puis, prenant la main

de Jeanne, il l'adjura d'ouvrir les yeux, de comprendre et de

l'aider.

Elle avait compris, cette fois, mais elle se taisait, épouvantée à

la pensée de tout ce qui pouvait survenir de pénible dans sa

maison tranquille à présent, et elle feignit de ne pas savoir ce

que l'abbé voulait dire. Alors il n'hésita plus et parla

clairement.

-- C'est un devoir pénible que je vais accomplir, madame la

comtesse, mais je ne puis faire autrement. Le ministère que je

remplis m'ordonne de ne pas vous laisser ignorer ce que vous

pouvez empêcher. Sachez donc que votre mari entretient une amitié

criminelle avec Mme de Fourville.

Elle baissa la tête, résignée et sans force.

Le prêtre reprit:

-- Que comptez-vous faire, maintenant?

Alors elle balbutia:

-- Que voulez-vous que je fasse, monsieur l'abbé?

Il répondit violemment:

-- Vous jeter en travers de cette passion coupable.

Elle se mit à pleurer; et d'une voix navrée:

-- Mais il m'a déjà trompée avec une bonne; mais il ne m'écoute

pas; il ne m'aime plus; il me maltraite sitôt que je manifeste un

désir qui ne lui convient pas. Que puis-je?

Le curé, sans répondre directement, s'écria:

-- Alors, vous vous inclinez! Vous vous résignez! Vous consentez!

L'adultère est sous votre toit; et vous le tolérez! Le crime

s'accomplit sous vos yeux, et vous détournez le regard? Êtes-vous

une épouse? une chrétienne? une mère?

Elle sanglotait:

-- Que voulez-vous que je fasse?

Il répliqua:

-- Tout plutôt que de permettre cette infamie. Tout, vous dis-je.

Quittez-le. Fuyez cette maison souillée.

Elle dit:

-- Mais je n'ai pas d'argent, monsieur l'abbé; et puis je suis

sans courage, maintenant; et puis comment partir sans preuves? Je

n'en ai même pas le droit.

Le prêtre se leva, frémissant:

-- C'est la lâcheté qui vous conseille, madame, je vous croyais

autre. Vous êtes indigne de la miséricorde de Dieu!

Elle tomba à ses genoux:

-- Oh! je vous en prie, ne m'abandonnez pas, conseillez-moi!

Il prononça d'une voix brève:

-- Ouvrez les yeux de M. de Fourville. C'est à lui qu'il

appartient de rompre cette liaison.

À cette pensée une épouvante la saisit:

-- Mais il les tuerait, monsieur l'abbé! Et je commettrais une

dénonciation! Oh! pas cela, jamais!

Alors, il leva la main comme pour la maudire, tout soulevé de

colère:

-- Restez dans votre honte et dans votre crime; car vous êtes plus

coupable qu'eux. Vous êtes l'épouse complaisante! Je n'ai plus

rien à faire ici.

Et il s'en alla, si furieux que tout son corps tremblait.

Elle le suivit éperdue, prête à céder, commençant à promettre.

Mais il demeurait vibrant d'indignation, marchant à pas rapides en

secouant de rage son grand parapluie bleu presque aussi haut que

lui.

Il aperçut Julien debout près de la barrière, dirigeant des

travaux d'ébranchage; alors il tourna à gauche pour traverser la

ferme des Couillard; et il répétait:

-- Laissez-moi, madame, je n'ai plus rien à vous dire.

Juste sur son chemin, au milieu de la cour, un tas d'enfants, ceux

de la maison et ceux des voisins attroupés autour de la loge de la

chienne Mirza, contemplaient curieusement quelque chose, avec une

attention concentrée et muette. Au milieu d'eux le baron, les

mains derrière le dos, regardait aussi avec curiosité. On eût dit

un maître d'école. Mais, quand il vit de loin le prêtre, il s'en

alla pour éviter de le rencontrer, de le saluer, de lui parler.

Jeanne disait, suppliante:

-- Laissez-moi quelques jours, monsieur l'abbé, et revenez au

château. Je vous raconterai ce que j'aurai pu faire, et ce que

j'aurai préparé; et nous aviserons.

Ils arrivaient alors auprès du groupe des enfants; et le curé

s'approcha pour voir ce qui les intéressait ainsi. C'était la

chienne qui mettait bas. Devant sa niche cinq petits grouillaient

déjà autour de la mère qui les léchait avec tendresse, étendue sur

le flanc, tout endolorie. Au moment où le prêtre se penchait, la

bête crispée s'allongea et un sixième petit toutou parut. Tous les

galopins alors, saisis de joie, se mirent à crier en battant des

mains:

-- En v'là encore un, en v'là encore un!

C'était un jeu pour eux, un jeu naturel où rien d'impur n'entrait.

Ils contemplaient cette naissance comme ils auraient regardé

tomber des pommes.

L'abbé Tolbiac demeura d'abord stupéfait, puis, saisi d'une fureur

irrésistible, il leva son grand parapluie et se mit à frapper dans

le tas des enfants sur les têtes, de toute sa force. Les galopins

effarés s'enfuirent à toutes jambes; et il se trouva subitement en

face de la chienne en gésine qui s'efforçait de se lever. Mais il

ne la laissa pas même se dresser sur ses pattes, et, la tête

perdue, il commença à l'assommer à tour de bras. Enchaînée, elle

ne pouvait s'enfuir, et gémissait affreusement en se débattant

sous les coups. Il cassa son parapluie. Alors, les mains vides, il

monta dessus, la piétinant avec frénésie, la pilant, l'écrasant.

Il lui fit mettre au monde un dernier petit qui jaillit sous la

pression; et il acheva, d'un talon forcené, le corps saignant qui

remuait encore au milieu des nouveau-nés piaulants, aveugles et

lourds, cherchant déjà les mamelles.

Jeanne s'était sauvée; mais le prêtre soudain se sentit pris au

cou, un soufflet fit sauter son tricorne; et le baron, exaspéré,

l'emporta jusqu'à la barrière et le jeta sur la route.

Quand M. Le Perthuis se retourna, il aperçut sa fille à genoux,

sanglotant au milieu des petits chiens et les recueillant dans sa

jupe. Il revint vers elle à grands pas, en gesticulant, et il

criait:

-- Le voilà, le voilà, l'homme en soutane! L'as-tu vu, maintenant?

Les fermiers étaient accourus, tout le monde regardait la bête

éventrée; et la mère Couillard déclara:

-- C'est-il possible d'être sauvage comme ça!

Mais Jeanne avait ramassé les sept petits et prétendait les

élever.

On essaya de leur donner du lait: trois moururent le lendemain.

Alors le père Simon courut le pays pour découvrir une chienne

allaitant. Il n'en trouva pas, mais il rapporta une chatte en

affirmant qu'elle ferait l'affaire. On tua donc trois autres

petits et on confia le dernier à cette nourrice d'une autre race.

Elle l'adopta immédiatement, et lui tendit sa mamelle en se

couchant sur le côté.

Pour qu'il n'épuisât point sa mère adoptive, on sevra le chien

quinze jours après, et Jeanne se chargea de le nourrir elle-même

au biberon. Elle l'avait nommé Toto. Le baron changea son nom

d'autorité, et le baptisa «Massacre».

Le prêtre ne revint pas, mais, le dimanche suivant, il lança du

haut de la chaire des imprécations, des malédictions et des

menaces contre le château, disant qu'il faut porter le fer rouge

dans les plaies, anathématisant le baron qui s'en amusa, et

marquant d'une allusion voilée, encore timide, les nouvelles

amours de Julien. Le vicomte fut exaspéré, mais la crainte d'un

scandale affreux éteignit sa colère.

Alors, de prône en prône, le prêtre continua l'annonce de sa

vengeance, prédisant que l'heure de Dieu approchait, que tous ses

ennemis seraient frappés.

Julien écrivit à l'archevêque une lettre respectueuse mais

énergique. L'abbé Tolbiac fut menacé d'une disgrâce. Il se tut.

On le rencontrait maintenant faisant de longues courses

solitaires, à pas allongés, avec un air exalté. Gilberte et Julien

dans leurs promenades à cheval l'apercevaient à tout moment,

parfois au loin comme un point noir au bout d'une plaine ou sur le

bord de la falaise, parfois lisant son bréviaire dans quelque

étroit vallon où ils allaient entrer. Ils tournaient bride alors

pour ne point passer près de lui.

Le printemps était venu, ravivant leur amour, les jetant chaque

jour aux bras l'un de l'autre, tantôt ici, tantôt là, sous tout

abri où les portaient leurs courses.

Comme les feuilles des arbres étaient encore claires, et l'herbe

humide, et qu'ils ne pouvaient, ainsi qu'au coeur de l'été,

s'enfoncer dans les taillis des bois, ils avaient adopté le plus

souvent, pour cacher leurs étreintes, la cabane ambulante d'un

berger, abandonnée depuis l'automne au sommet de la côte de

Vaucotte.

Elle restait là toute seule, haute sur ses roues, à cinq cents

mètres de la falaise, juste au point où commençait la descente

rapide du vallon. Ils ne pouvaient être surpris dedans, car ils

dominaient la plaine; et les chevaux attachés aux brancards

attendaient qu'ils fussent las de baisers.

Mais voilà qu'un jour, au moment où ils quittaient ce refuge, ils

aperçurent l'abbé Tolbiac assis presque caché dans les joncs

marins de la côte.

-- Il faudra laisser nos chevaux dans le ravin, dit Julien, ils

pourraient nous dénoncer de loin.

Et ils prirent l'habitude d'attacher les bêtes dans un repli du

val plein de broussailles.

Puis un soir, comme ils rentraient tous deux à la Vrillette où ils

devaient dîner avec le comte, ils rencontrèrent le curé d'Étouvent

qui sortait du château. Il se rangea pour les laisser passer; et

salua sans qu'ils rencontrassent ses yeux.

Une inquiétude les saisit qui se dissipa bientôt.

Or Jeanne, un après-midi, lisait auprès du feu par un grand coup

de vent (c'était au commencement de mai), quand elle aperçut

soudain le comte de Fourville qui s'en venait à pied et si vite

qu'elle crut un malheur arrivé.

Elle descendit vivement pour le recevoir et, quand elle fut en

face de lui, elle le pensa devenu fou. Il était coiffé d'une

grosse casquette fourrée qu'il ne portait que chez lui, vêtu de sa

blouse de chasse, et si pâle que sa moustache rousse, qui ne

tranchait point d'ordinaire sur son teint coloré, semblait une

flamme. Et ses yeux étaient hagards, roulaient, comme vides de

pensée.

Il balbutia:

-- Ma femme est ici, n'est-ce pas?

Jeanne, perdant la tête, répondit:

-- Mais non, je ne l'ai point vue aujourd'hui.

Alors il s'assit, comme si ses jambes se fussent brisées, il ôta

sa coiffure et s'essuya le front avec son mouchoir, plusieurs

fois, par un geste machinal; puis se relevant d'une secousse, il

s'avança vers la jeune femme, les deux mains tendues, la bouche

ouverte, prêt à parler, à lui confier quelque affreuse douleur;

puis il s'arrêta, la regarda fixement, prononça dans une sorte de

délire:

-- Mais c'est votre mari... vous aussi...

Et il s'enfuit du côté de la mer.

Jeanne courut pour l'arrêter, l'appelant, l'implorant, le coeur

crispé de terreur, pensant: «Il sait tout! que va-t-il faire? Oh!

pourvu qu'il ne les trouve point!»

Mais elle ne le pouvait atteindre, et il ne l'écoutait pas. Il

allait devant lui sans hésiter, sûr de son but. Il franchit le

fossé, puis enjambant les joncs marins à pas de géant, il gagna la

falaise.

Jeanne, debout sur le talus planté d'arbres, le suivit longtemps

des yeux; puis, le perdant de vue, elle rentra, torturée

d'angoisse.

Il avait tourné vers la droite, et s'était mis à courir. La mer

houleuse roulait ses vagues; les gros nuages tout noirs arrivaient

d'une vitesse folle, passaient, suivis par d'autres; et chacun

d'eux criblait la côte d'une averse furieuse. Le vent sifflait,

geignait, rasait l'herbe, couchait les jeunes récoltes, emportait,

pareils à des flocons d'écume, de grands oiseaux blancs qu'il

entraînait au loin dans les terres.

Les grains, qui se succédaient, fouettaient le visage du comte,

trempaient ses joues et ses moustaches où l'eau glissait,

emplissaient de bruit ses oreilles et son coeur de tumulte.

Là-bas, devant lui, le val de Vaucotte ouvrait sa gorge profonde.

Rien jusque-là qu'une hutte de berger auprès d'un parc à moutons

vide. Deux chevaux étaient attachés aux brancards de la maison

roulante. Que pouvait-on craindre par cette tempête?

Dès qu'il les eut aperçus, le comte se coucha contre terre, puis

il se traîna sur les mains et sur les genoux, semblable à une

sorte de monstre avec son grand corps souillé de boue et sa

coiffure en poil de bête. Il rampa jusqu'à la cabane solitaire et

se cacha dessous pour n'être point découvert par les fentes des

planches.

Les chevaux, l'ayant vu, s'agitaient. Il coupa lentement leurs

brides avec son couteau qu'il tenait ouvert à la main et, une

bourrasque étant survenue, les animaux s'enfuirent, harcelés par

la grêle qui cinglait le toit penché de la maison de bois, la

faisant trembler sur ses roues.

Le comte alors, redressé sur les genoux, colla son oeil au bas de

la porte, en regardant dedans.

Il ne bougeait plus; il semblait attendre. Un temps assez long

s'écoula; et tout à coup il se releva, fangeux de la tête aux

pieds. Avec un geste forcené il poussa le verrou qui fermait

l'auvent au-dehors, et, saisissant les brancards, il se mit à

secouer cette niche comme s'il eût voulu la briser en pièces. Puis

soudain, il s'attela, pliant sa haute taille dans un effort

désespéré, tirant comme un boeuf, et haletant; et il entraîna,

vers la pente rapide, la maison voyageuse et ceux qu'elle

enfermait.

Ils criaient là-dedans, heurtant la cloison du poing, ne

comprenant pas ce qui leur arrivait.

Lorsqu'il fut en haut de la descente, il lâcha la légère demeure

qui se mit à rouler sur la côte inclinée.

Elle précipitait sa course, emportée follement, allant toujours

plus vite, sautant, trébuchant comme une bête, battant la terre de

ses brancards.

Un vieux mendiant, blotti dans un fossé, la vit passer d'un élan

sur sa tête; et il entendit des cris affreux poussés dans le

coffre de bois.

Tout à coup elle perdit une roue arrachée d'un heurt, s'abattit

sur le flanc et se remit à dévaler comme une boule, comme une

maison déracinée dégringolerait du sommet d'un mont. Puis,

arrivant au rebord du dernier ravin, elle bondit en décrivant une

courbe, et, tombant au fond, s'y creva comme un oeuf.

Dès qu'elle se fut brisée sur le sol de pierre, le vieux mendiant,

qui l'avait vue passer, descendit à petits pas à travers les

ronces; et, mû par une prudence de paysan, n'osant approcher du

coffre éventré, il alla jusqu'à la ferme voisine annoncer

l'accident.

On accourut; on souleva les débris; on aperçut deux corps. Ils

étaient meurtris, broyés, saignants. L'homme avait le front ouvert

et toute la face écrasée. La mâchoire de la femme pendait,

détachée dans un choc; et leurs membres cassés étaient mous comme

s'il n'y avait plus d'os sous la chair.

On les reconnut cependant; et on se mit à raisonner longuement sur

les causes de ce malheur.

-- Qué qui faisaient dans c'té cahute? dit une femme.

Alors, le vieux pauvre raconta qu'ils s'étaient apparemment

réfugiés là-dedans pour se mettre à l'abri d'une bourrasque, et

que le vent furieux avait dû chavirer et précipiter la cabane. Et

il expliquait que lui-même allait s'y cacher quand il avait vu les

chevaux attachés aux brancards, et compris par là que la place

était occupée.

Il ajouta d'un air satisfait:

-- Sans ça, c'est moi qu'j'y passais.

Une voix dit:

-- Ça aurait-il pas mieux valu?

Alors, le bonhomme se mit dans une colère terrible:

-- Pourquoi qu'ça aurait mieux valu? Parce qu'je sieus pauvre et

qu'i sont riches! Guettez-les, à c't'heure...

Et, tremblant, déguenillé, ruisselant d'eau, sordide avec sa barbe

mêlée et ses longs cheveux coulant du chapeau défoncé, il montrait

les deux cadavres du bout de son bâton crochu; et il déclara:

-- J'sommes tous égaux, là-devant.

Mais d'autres paysans étaient venus, et regardaient de coin, d'un

oeil inquiet, sournois, effrayé, égoïste et lâche. Puis on

délibéra sur ce qu'on ferait; et il fut décidé, dans l'espoir

d'une récompense, que les corps seraient reportés aux châteaux. On

attela donc deux carrioles. Mais une nouvelle difficulté surgit.

Les uns voulaient simplement garnir de paille le fond des

voitures; les autres étaient d'avis d'y placer des matelas par

convenance.

La femme qui avait déjà parlé cria:

-- Mais y s'ront pleins d'sang, ces matelas, qu'y faudra les

r'laver à l'ieau de javelle.

Alors, un gros fermier à face réjouie répondit:

-- Y les paieront donc. Plus qu'ça vaudra, plus qu'ça sera cher.

L'argument fut décisif.

Et les deux carrioles, haut perchées sur des roues sans ressorts,

partirent au trot, l'une à droite, l'autre à gauche, secouant et

ballottant à chaque cahot des grandes ornières ces restes d'êtres

qui s'étaient étreints et qui ne se rencontreraient plus.

Le comte, dès qu'il avait vu rouler la cabane sur la dure

descente, s'était enfui de toute la vitesse de ses jambes à

travers la pluie et les bourrasques. Il courut ainsi pendant

plusieurs heures, coupant les routes, sautant les talus, crevant

les haies; et il était rentré chez lui à la tombée du jour, sans

savoir comment.

Les domestiques effarés l'attendaient et lui annoncèrent que les

deux chevaux venaient de revenir sans cavaliers, celui de Julien

ayant suivi l'autre.

Alors M. de Fourville chancela; et d'une voix entrecoupée:

-- Il leur sera arrivé quelque accident par ce temps affreux. Que

tout le monde se mette à leur recherche.

Il repartit lui-même; mais, dès qu'il fut hors de vue, il se cacha

sous une ronce, guettant la route par où allait revenir morte, ou

mourante, ou peut-être estropiée, défigurée à jamais, celle qu'il

aimait encore d'une passion sauvage.

Et bientôt, une carriole passa devant lui, qui portait quelque

chose d'étrange.

Elle s'arrêta devant le château, puis entra. C'était cela, oui,

c'était Elle; mais une angoisse effroyable le cloua sur place, une

peur horrible de savoir, une épouvante de la vérité; et il ne

remuait plus, blotti comme un lièvre, tressaillant au moindre

bruit.

Il attendit une heure, deux heures peut-être. La carriole ne

sortait pas. Il se dit que sa femme expirait; et la pensée de la

voir, de rencontrer son regard, l'emplit d'une telle horreur qu'il

craignit soudain d'être découvert dans sa cachette et forcé de

rentrer pour assister à cette agonie, et qu'il s'enfuit encore

jusqu'au milieu des bois. Alors, tout à coup, il réfléchit qu'elle

avait peut-être besoin de secours, que personne sans doute ne

pouvait la soigner; et il revint en courant éperdument.

Il rencontra, en rentrant, son jardinier et lui cria:

-- Eh bien?

L'homme n'osait pas répondre. Alors, M. de Fourville hurlant

presque:

-- Est-elle morte?

Et le serviteur balbutia:

-- Oui, monsieur le comte.

Il ressentit un soulagement immense. Un calme brusque entra dans

son sang et dans ses muscles vibrants; et il monta d'un pas ferme

les marches de son grand perron.

L'autre carriole avait gagné les Peuples. Jeanne, de loin,

l'aperçut, vit le matelas, devina qu'un corps gisait dessus, et

comprit tout. Son émotion fut si vive qu'elle s'affaissa sans

connaissance.

Quand elle reprit ses sens, son père lui tenait la tête et lui

mouillait les tempes de vinaigre. Il demanda en hésitant:

-- Tu sais?...

Elle murmura:

-- Oui, père.

Mais, quand elle voulut se lever, elle ne le put tant elle

souffrait.

Le soir même elle accoucha d'un enfant mort: d'une fille.

Elle ne vit rien de l'enterrement de Julien; elle n'en sut rien.

Elle s'aperçut seulement au bout d'un jour ou deux que tante Lison

était revenue; et, dans les cauchemars fiévreux qui la hantaient,

elle cherchait obstinément à se rappeler depuis quand la vieille

fille était repartie des Peuples, à quelle époque, dans quelles

circonstances. Elle n'y pouvait parvenir, même en ses heures de

lucidité, sûre seulement qu'elle l'avait vue après la mort de

petite mère.

-- XI --

Elle demeura trois mois dans sa chambre, devenue si faible et si

pâle qu'on la croyait et qu'on la disait perdue. Puis peu à peu

elle se ranima. Petit père et tante Lison ne la quittaient pas,

installés tous deux aux Peuples. Elle avait gardé de cette

secousse une maladie nerveuse; le moindre bruit la faisait

défaillir, et elle tombait en de longues syncopes provoquées par

les causes les plus insignifiantes.

Jamais elle n'avait demandé de détails sur la mort de Julien. Que

lui importait? N'en savait-elle pas assez? Tout le monde croyait à

un accident, mais elle ne s'y trompait pas; et elle gardait en son

coeur ce secret qui la torturait: la connaissance de l'adultère,

et la vision de cette brusque et terrible visite du comte, le jour

de la catastrophe.

Voilà que maintenant son âme était pénétrée par des souvenirs

attendris, doux et mélancoliques, des courtes joies d'amour que

lui avait autrefois données son mari. Elle tressaillait à tout

moment à des réveils inattendus de sa mémoire; et elle le revoyait

tel qu'il avait été en ces jours de fiançailles, et tel aussi

qu'elle l'avait chéri en ses seules heures de passion écloses sous

le grand soleil de la Corse. Tous les défauts diminuaient, toutes

les duretés disparaissaient, les infidélités elles-mêmes

s'atténuaient maintenant dans l'éloignement grandissant du tombeau

fermé. Et Jeanne, envahie par une sorte de vague gratitude

posthume pour cet homme qui l'avait tenue en ses bras, pardonnait

les souffrances passées pour ne songer qu'aux moments heureux.

Puis, le temps marchant toujours et les mois tombant sur les mois

poudrèrent d'oubli, comme d'une poussière accumulée, toutes ses

réminiscences et ses douleurs; et elle se donna tout entière à son

fils.

Il devint l'idole, l'unique pensée des trois êtres réunis autour

de lui; et il régnait en despote. Une sorte de jalousie se déclara

même entre ces trois esclaves qu'il avait, Jeanne regardant

nerveusement les grands baisers donnés au baron après les séances

de cheval sur un genou. Et tante Lison, négligée par lui comme

elle l'avait toujours été par tout le monde, traitée parfois en

bonne par ce maître qui ne parlait guère encore, s'en allait

pleurer dans sa chambre en comparant les insignifiantes caresses

mendiées par elle et obtenues à peine aux étreintes qu'il gardait

pour sa mère et pour son grand-père.

Deux années tranquilles, sans aucun événement, passèrent dans la

préoccupation incessante de l'enfant. Au commencement du troisième

hiver, on décida qu'on irait habiter Rouen jusqu'au printemps; et

toute la famille émigra. Mais, en arrivant dans l'ancienne maison

abandonnée et humide, Paul eut une bronchite si grave qu'on

craignit une pleurésie; et les trois parents éperdus déclarèrent

qu'il ne pouvait se passer de l'air des Peuples. On l'y ramena dès

qu'il fut guéri.

Alors commença une série d'années monotones et douces.

Toujours ensemble autour du petit, tantôt dans sa chambre, tantôt

dans le grand salon, tantôt dans le jardin, ils s'extasiaient sur

ses bégaiements, sur ses expressions drôles, sur ses gestes.

Sa mère l'appelait Paulet par câlinerie, il ne pouvait articuler

ce mot et le prononçait Poulet, ce qui éveillait des rires

interminables. Le surnom de Poulet lui resta. On ne le désignait

plus autrement.

Comme il grandissait vite, une des passionnantes occupations des

trois parents que le baron appelait «ses trois mères» était de

mesurer sa taille.

On avait tracé sur le lambris contre la porte du salon une série

de petits traits au canif indiquant, de mois en mois, sa

croissance. Cette échelle, baptisée «échelle de Poulet», tenait

une place considérable dans l'existence de tout le monde.

Puis un nouvel individu vint jouer un rôle important dans la

famille, le chien «Massacre», négligé par Jeanne préoccupée

uniquement de son fils. Nourri par Ludivine et logé dans un vieux

baril devant l'écurie, il vivait solitaire, toujours à la chaîne.

Paul, un matin, le remarqua, et se mit à crier pour aller

l'embrasser. On l'y conduisit avec des craintes infinies. Le chien

fit fête à l'enfant qui beugla quand on voulut les séparer. Alors

Massacre fut lâché et installé dans la maison. Il devint

l'inséparable de Paul, l'ami de tous les instants. Ils se

roulaient ensemble, dormaient côte à côte sur le tapis. Puis

bientôt Massacre coucha dans le lit de son camarade qui ne

consentait plus à le quitter. Jeanne se désolait parfois à cause

des puces; et tante Lison en voulait au chien de prendre une si

grosse part de l'affection du petit, de l'affection volée par

cette bête, lui semblait-il, de l'affection qu'elle aurait tant

désirée.

De rares visites étaient échangées avec les Briseville et les

Coutelier. Le maire et le médecin troublaient seuls la solitude du

vieux château. Jeanne, depuis le meurtre de la chienne et les

soupçons que lui avait inspirés le prêtre lors de la mort horrible

de la comtesse et de Julien, n'entrait plus à l'église, irritée

contre le Dieu qui pouvait avoir de pareils ministres.

L'abbé Tolbiac, de temps à autre, anathématisait en des allusions

directes le château hanté par l'Esprit du Mal, l'Esprit

d'Éternelle Révolte, l'Esprit d'Erreur et de Mensonge, l'Esprit

d'Iniquité, l'Esprit de Corruption et d'Impureté. Il désignait

ainsi le baron.

Son église d'ailleurs était désertée; et, quand il allait le long

des champs où les laboureurs poussaient leur charrue, les paysans

ne s'arrêtaient pas pour lui parler, ne se détournaient point pour

le saluer. Il passait en outre pour sorcier, parce qu'il avait

chassé le démon d'une femme possédée. Il connaissait, disait-on,

des paroles mystérieuses pour écarter les sorts, qui n'étaient,

selon lui, que des espèces de farces de Satan. Il imposait les

mains aux vaches qui donnaient du lait bleu ou qui portaient la

queue en cercle, et par quelques mots inconnus il faisait

retrouver les objets perdus.

Son esprit étroit et fanatique s'adonnait avec passion à l'étude

des livres religieux contenant l'histoire des apparitions du

Diable sur la terre, les diverses manifestations de son pouvoir,

ses influences occultes et variées, toutes les ressources qu'il

avait, et les tours ordinaires de ses ruses. Et comme il se

croyait appelé particulièrement à combattre cette Puissance

mystérieuse et fatale, il avait appris toutes les formules

d'exorcisme indiquées dans les manuels ecclésiastiques.

Il croyait sans cesse sentir errer dans l'ombre le Malin Esprit;

et la phrase latine revenait à tout moment sur ses lèvres: _Sicut

leo rugiens circuit quaerens quem devoret_.

Alors une crainte se répandit, une terreur de sa force cachée. Ses

confrères eux-mêmes, prêtres ignorants des campagnes, pour qui

Belzébuth est article de foi, qui, troublés par les prescriptions

minutieuses des rites en cas de manifestation de cette puissance

du mal, en arrivent à confondre la religion avec la magie,

considéraient l'abbé Tolbiac comme un peu sorcier; et ils le

respectaient autant pour le pouvoir obscur qu'ils lui supposaient

que pour l'inattaquable austérité de sa vie.

Quand il rencontrait Jeanne, il ne la saluait pas.

Cette situation inquiétait et désolait tante Lison, qui ne

comprenait point, en son âme craintive de vieille fille, qu'on

n'allât pas à l'église. Elle était pieuse sans doute, sans doute

elle se confessait et communiait; mais personne ne le savait, ne

cherchait à le savoir.

Quand elle se trouvait seule, toute seule avec Paul, elle lui

parlait, tout bas, du bon Dieu. Il l'écoutait à peu près quand

elle lui racontait les histoires miraculeuses des premiers temps

du monde; mais, quand elle lui disait qu'il faut aimer, beaucoup,

beaucoup le bon Dieu, il répondait parfois:

-- Où qu'il est, tante?

Alors elle montrait le ciel avec son doigt:

-- Là-haut, Poulet, mais il ne faut pas le dire.

Elle avait peur du baron. Mais un jour Poulet lui déclara:

-- Le bon Dieu, il est partout, mais il est pas dans l'église.

Il avait parlé à son grand-père des révélations mystérieuses de

tante.

L'enfant prenait dix ans; sa mère semblait en avoir quarante. Il

était fort, turbulent, hardi pour grimper dans les arbres, mais il

ne savait pas grand-chose. Les leçons l'ennuyant, il les

interrompait tout de suite. Et, toutes les fois que le baron le

retenait un peu longtemps devant un livre, Jeanne aussitôt

arrivait, disant:

-- Laisse-le donc jouer maintenant. Il ne faut pas le fatiguer, il

est si jeune.

Pour elle, il avait toujours six mois ou un an. C'est à peine si

elle se rendait compte qu'il marchait, courait, parlait comme un

petit homme; et elle vivait dans une peur constante qu'il ne

tombât, qu'il n'eût froid, qu'il n'eût chaud en s'agitant, qu'il

ne mangeât trop pour son estomac, ou trop peu pour sa croissance.

Quand il eut douze ans, une grosse difficulté surgit; celle de la

première communion.

Lise, un matin, vint trouver Jeanne et lui représenta qu'on ne

pouvait laisser plus longtemps le petit sans instruction

religieuse et sans remplir ses premiers devoirs. Elle argumenta de

toutes les façons, invoquant mille raisons, et, avant tout,

l'opinion des gens qu'ils voyaient. La mère, troublée, indécise,

hésitait, affirmant qu'on pouvait attendre encore.

Mais un mois plus tard, comme elle rendait une visite à la

vicomtesse de Briseville, cette dame lui demanda par hasard:

-- C'est cette année sans doute que votre Paul va faire sa

première communion.

Et Jeanne, prise au dépourvu, répondit:

-- Oui, madame.

Ce simple mot la décida, et, sans en rien confier à son père, elle

pria Lise de conduire l'enfant au catéchisme.

Pendant un mois tout alla bien; mais Poulet revint un soir avec la

gorge enrouée. Et le lendemain il toussait. Sa mère affolée

l'interrogea, et elle apprit que le curé l'avait envoyé attendre

la fin de la leçon à la porte de l'église dans le courant d'air du

porche, parce qu'il s'était mal tenu.

Elle le garda donc chez elle et lui fit apprendre elle-même cet

alphabet de la religion. Mais l'abbé Tolbiac, malgré les

supplications de Lison, refusa de l'admettre parmi les

communiants, comme étant insuffisamment instruit.

Il en fut de même l'an suivant. Alors le baron, exaspéré, jura que

l'enfant n'avait pas besoin de croire à cette niaiserie, à ce

symbole puéril de la transsubstantiation, pour être un honnête

homme; et il fut décidé qu'il serait élevé en chrétien, mais non

pas en catholique pratiquant, et qu'à sa majorité il demeurerait

libre de devenir ce qu'il lui plairait.

Et Jeanne, quelque temps après, ayant fait une visite aux

Briseville, n'en reçut point en retour. Elle s'étonna, connaissant

la méticuleuse politesse de ses voisins; mais la marquise de

Coutelier lui révéla, avec hauteur, la raison de cette abstention.

Se regardant, par la situation de son mari, et par son titre bien

authentique, et par sa fortune considérable, comme une sorte de

reine de la noblesse normande, la marquise gouvernait en vraie

reine, parlait en liberté, se montrait gracieuse ou cassante,

selon les occasions, admonestait, redressait, félicitait à tout

propos. Jeanne, donc, s'étant présentée chez elle, cette dame,

après quelques paroles glaciales, prononça d'un ton sec:

-- La société se divise en deux classes: les gens qui croient en

Dieu et ceux qui n'y croient pas. Les uns, même les plus humbles,

sont nos amis, nos égaux; les autres ne sont rien pour nous.

Jeanne, sentant l'attaque, répliqua:

-- Mais ne peut-on croire en Dieu sans fréquenter les églises?

La marquise répondit:

-- Non, madame; les fidèles vont prier Dieu dans son église comme

on va trouver les hommes en leurs demeures.

Jeanne, blessée, reprit:

-- Dieu est partout, madame. Quant à moi qui crois, du fond du

coeur, à sa bonté, je ne le sens plus présent quand certains

prêtres se trouvent entre lui et moi.

La marquise se leva:

-- Le prêtre porte le drapeau de l'Église, madame; quiconque ne

suit pas le drapeau est contre lui, et contre nous.

Jeanne s'était levée à son tour, frémissante:

-- Vous croyez, madame, au Dieu d'un parti. Moi, je crois au Dieu

des honnêtes gens.

Elle salua et sortit.

Les paysans aussi la blâmaient entre eux de n'avoir point fait

faire à Poulet sa première communion. Ils n'allaient point aux

offices, n'approchaient point des sacrements, ou bien ne les

recevaient qu'à Pâques selon les prescriptions formelles de

l'Église; mais pour les mioches, c'était autre chose; et tous

auraient reculé devant l'audace d'élever un enfant hors de cette

loi commune, parce que la Religion, c'est la Religion.

Elle vit bien cette réprobation, et s'indigna en son âme de toutes

ces pactisations, de ces arrangements de conscience, de cette

universelle peur de tout, de la grande lâcheté gîtée au fond de

tous les coeurs, et parée, quand elle se montre, de tant de

masques respectables.

Le baron prit la direction des études de Paul, et le mit au latin.

La mère n'avait plus qu'une recommandation: «Surtout ne le fatigue

pas», et elle rôdait, inquiète, près de la chambre aux leçons,

petit père lui en ayant interdit l'entrée parce qu'elle

interrompait à tout instant l'enseignement pour demander: «Tu n'as

pas froid aux pieds, Poulet?» Ou bien: «Tu n'as pas mal à la tête,

Poulet?» Ou bien pour arrêter le maître: «Ne le fais pas tant

parler, tu vas lui fatiguer la gorge.»

Dès que le petit était libre, il descendait jardiner avec mère et

tante. Ils avaient maintenant un grand amour pour la culture de la

terre; et tous trois plantaient des jeunes arbres au printemps,

semaient des graines dont l'éclosion et la poussée les

passionnaient, taillaient des branches, coupaient des fleurs pour

faire des bouquets.

Le plus grand souci du jeune homme était la production des

salades. Il dirigeait quatre grands carrés du potager où il

élevait avec un soin extrême, Laitues, Romaines, Chicorées,

Barbes-de-capucin, Royales, toutes les espèces connues de ces

feuilles comestibles. Il bêchait, arrosait, sarclait, repiquait,

aidé de ses deux mères qu'il faisait travailler comme des femmes

de journée. On les voyait, pendant des heures entières, à genoux

dans les plates-bandes, maculant leurs robes et leurs mains

occupées à introduire la racine des jeunes plantes en des trous

qu'elles creusaient d'un seul doigt piqué d'aplomb dans la terre.

Poulet devenait grand, il atteignait quinze ans; et l'échelle du

salon marquait un mètre cinquante-huit. Mais il restait enfant

d'esprit, ignorant, niais, étouffé par ces deux jupes et ce vieil

homme aimable qui n'était plus du siècle.

Un soir, enfin, le baron parla du collège; et Jeanne aussitôt se

mit à sangloter. Tante Lison, effarée, se tenait dans un coin

sombre.

La mère répondait:

-- Qu'a-t-il besoin de tant savoir. Nous en ferons un homme des

champs, un gentilhomme campagnard. Il cultivera des terres comme

font beaucoup de nobles. Il vivra et vieillira heureux dans cette

maison où nous aurons vécu avant lui, où nous mourrons. Que peut-

on demander de plus?

Mais le baron hochait la tête.

-- Que répondras-tu s'il vient te dire, lorsqu'il aura vingt-cinq

ans: Je ne suis rien, je ne sais rien par ta faute, par la faute

de ton égoïsme maternel. Je me sens incapable de travailler, de

devenir quelqu'un, et pourtant je n'étais pas fait pour la vie

obscure, humble, et triste à mourir, à laquelle ta tendresse

imprévoyante m'a condamné.

Elle pleurait toujours, implorant son fils.

-- Dis, Poulet, tu ne me reprocheras jamais de t'avoir trop aimé,

n'est-ce pas?

Et le grand enfant, surpris, promettait:

-- Non, maman.

-- Tu me le jures?

-- Oui, maman.

-- Tu veux rester ici, n'est-ce pas?

-- Oui, maman.

Alors le baron parla ferme et haut:

-- Jeanne, tu n'as pas le droit de disposer de cette vie. Ce que

tu fais là est lâche et presque criminel; tu sacrifies ton enfant

à ton bonheur particulier.

Elle cacha sa figure dans ses mains, poussant des sanglots

précipités, et elle balbutiait dans ses larmes:

-- J'ai été si malheureuse... si malheureuse! Maintenant que je

suis tranquille avec lui, on me l'enlève... Qu'est- ce que je

deviendrai... toute seule... à présent?...

Son père se leva, vint s'asseoir auprès d'elle, la prit dans ses

bras.

-- Et moi, Jeanne?

Elle le saisit brusquement par le cou, l'embrassa avec violence,

puis, toute suffoquée encore, elle articula au milieu

d'étranglements:

-- Oui. Tu as raison... peut-être... petit père. J'étais folle,

mais j'ai tant souffert. Je veux bien qu'il aille au collège.

Et, sans trop comprendre ce qu'on allait faire de lui, Poulet, à

son tour, se mit à larmoyer.

Alors ses trois mères, l'embrassant, le câlinant, l'encouragèrent.

Et lorsqu'on monta se coucher, tous avaient le coeur serré et tous

pleurèrent dans leurs lits, même le baron qui s'était contenu.

Il fut décidé qu'à la rentrée on mettrait le jeune homme au

collège du Havre; et il eut, pendant tout l'été, plus de gâteries

que jamais.

Sa mère gémissait souvent à la pensée de la séparation. Elle

prépara son trousseau comme s'il allait entreprendre un voyage de

dix ans; puis, un matin d'octobre, après une nuit sans sommeil,

les deux femmes et le baron montèrent avec lui dans la calèche qui

partit au trot des deux chevaux.

On avait déjà choisi, dans un autre voyage, sa place au dortoir et

sa place en classe. Jeanne, aidée de tante Lison, passa tout le

jour à ranger les hardes dans la petite commode. Comme le meuble

ne contenait pas le quart de ce qu'on avait apporté, elle alla

trouver le proviseur pour en obtenir un second. L'économe fut

appelé; il représenta que tant de linges et d'effets ne feraient

que gêner sans servir jamais; et il refusa, au nom du règlement,

de céder une autre commode. La mère, désolée, se résolut alors à

louer une chambre dans un petit hôtel voisin, en recommandant à

l'hôtelier d'aller lui-même porter à Poulet tout ce dont il aurait

besoin, au premier appel de l'enfant.

Puis on fit un tour sur la jetée pour regarder sortir et entrer

les navires.

Le triste soir tomba sur la ville qui s'illuminait peu à peu. On

entra pour dîner dans un restaurant. Aucun d'eux n'avait faim; et

ils se regardaient d'un oeil humide pendant que les plats

défilaient devant eux et s'en retournaient presque pleins.

Puis on se mit en marche lentement vers le collège. Des enfants de

toutes les tailles arrivaient de tous les côtés, conduits par

leurs familles ou par des domestiques. Beaucoup pleuraient. On

entendait un bruit de larmes dans la grande cour à peine éclairée.

Jeanne et Poulet s'étreignirent longtemps. Tante Lison restait

derrière, oubliée tout à fait et la figure dans son mouchoir. Mais

le baron, qui s'attendrissait, abrégea les adieux en entraînant sa

fille. La calèche attendait devant la porte; ils montèrent dedans

tous trois et s'en retournèrent dans la nuit vers les Peuples.

Parfois un gros sanglot passait dans l'ombre.

Le lendemain Jeanne pleura jusqu'au soir. Le jour suivant elle fit

atteler le phaéton et partit pour Le Havre. Poulet semblait avoir

déjà pris son parti de la séparation. Pour la première fois de sa

vie il avait des camarades; et le désir de jouer le faisait frémir

sur sa chaise au parloir.

Jeanne revint ainsi tous les deux jours, et le dimanche pour les

sorties. Ne sachant que faire pendant les classes, entre les

récréations, elle demeurait assise au parloir, n'ayant ni la force

ni le courage de s'éloigner du collège. Le proviseur la fit prier

de monter chez lui, et il lui demanda de venir moins souvent. Elle

ne tint pas compte de cette recommandation.

Il la prévint alors que, si elle continuait à empêcher son fils de

jouer pendant les heures d'ébats, et de travailler en le troublant

sans cesse, on se verrait forcé de le lui rendre; et le baron fut

prévenu par un mot. Elle demeura donc gardée à vue aux Peuples,

comme une prisonnière.

Elle attendait chaque vacance avec plus d'anxiété que son enfant.

Et une inquiétude incessante agitait son âme. Elle se mit à rôder

par le pays, se promenant seule avec le chien Massacre pendant des

jours entiers, en rêvassant dans le vide. Parfois, elle restait

assise durant tout un après-midi à regarder la mer du haut de la

falaise; parfois, elle descendait jusqu'à Yport à travers le bois,

refaisant des promenades anciennes dont le souvenir la

poursuivait. Comme c'était loin, comme c'était loin le temps où

elle parcourait ce même pays, jeune fille, et grise de rêves.

Chaque fois qu'elle revoyait son fils, il lui semblait qu'ils

avaient été séparés pendant dix ans. Il devenait homme de mois en

mois; de mois en mois elle devenait une vieille femme. Son père

paraissait son frère, et tante Lison, qui ne vieillissait point,

restée fanée dès son âge de vingt-cinq ans, avait l'air d'une

soeur aînée.

Poulet ne travaillait guère; il doubla sa quatrième. La troisième

alla tant bien que mal; mais il fallut recommencer la seconde; et

il se trouva en rhétorique alors qu'il atteignait vingt ans.

Il était devenu un grand garçon blond, avec des favoris déjà

touffus et une apparence de moustaches. C'était lui maintenant qui

venait aux Peuples chaque dimanche. Comme il prenait depuis

longtemps des leçons d'équitation, il louait simplement un cheval

et faisait la route en deux heures.

Dès le matin Jeanne partait au-devant de lui avec la tante et le

baron qui se courbait peu à peu et marchait ainsi qu'un petit

vieux, les mains rejointes derrière son dos comme pour s'empêcher

de tomber sur le nez.

Ils allaient tout doucement le long de la route, s'asseyant

parfois sur le fossé, et regardant au loin si on n'apercevait pas

encore le cavalier. Dès qu'il apparaissait comme un point noir sur

la ligne blanche, les trois parents agitaient leurs mouchoirs; et

il mettait son cheval au galop pour arriver comme un ouragan, ce

qui faisait palpiter de peur Jeanne et Lison et s'exalter le

grand-père qui criait «Bravo» dans un enthousiasme d'impotent.

Bien que Paul eût la tête de plus que sa mère, elle le traitait

toujours comme un marmot, lui demandant encore: «Tu n'as pas froid

aux pieds, Poulet?» et, quand il se promenait devant le perron,

après déjeuner, en fumant une cigarette, elle ouvrait la fenêtre

pour lui crier:

-- Ne sors pas nu-tête, je t'en prie, tu vas attraper un rhume de

cerveau.

Et elle frémissait d'inquiétude quand il repartait à cheval dans

la nuit:

-- Surtout ne va pas trop vite, mon petit Poulet, sois prudent,

pense à ta pauvre mère qui serait désespérée s'il t'arrivait

quelque chose.

Mais voilà qu'un samedi matin elle reçut une lettre de Paul

annonçant qu'il ne viendrait pas le lendemain parce que des amis

avaient organisé une partie de plaisir à laquelle il était invité.

Elle fut torturée d'angoisse pendant toute la journée du dimanche

comme sous la menace d'un malheur puis, le jeudi, n'y tenant plus,

elle partit pour Le Havre.

Il lui parut changé sans qu'elle se rendît compte en quoi. Il

semblait animé, parlait d'une voix plus mâle. Et soudain il lui

dit, comme une chose toute naturelle:

-- Sais-tu, maman, puisque tu es venue aujourd'hui, je n'irai pas

aux Peuples dimanche prochain, parce que nous recommençons notre

fête.

Elle resta toute saisie, suffoquée comme s'il eût annoncé qu'il

partait pour le Nouveau Monde; puis, quand elle put enfin parler:

-- Oh! Poulet, qu'as-tu? dis-moi, que se passe-t-il?

Il se mit à rire et l'embrassa:

Une vie · 第 6 / 7 题