Elle pensa: «Je vais mourir... Je meurs...»

Et, frappée d'épouvante, elle sauta hors du lit, sonna Rosalie,

attendit, sonna de nouveau, attendit encore, frémissante et

glacée.

La petite bonne ne venait point. Elle dormait sans doute de ce dur

premier sommeil que rien ne brise; et Jeanne, perdant l'esprit,

s'élança pieds nus dans l'escalier.

Elle monta sans bruit, à tâtons, trouva la porte, l'ouvrit, appela

«Rosalie!» avança toujours, heurta le lit, promena ses mains

dessus et reconnut qu'il était vide. Il était vide et tout froid

comme si personne n'y eût couché.

Surprise, elle se dit:

-- Comment! elle est encore partie courir par un pareil temps!

Mais comme son coeur, devenu tout à coup tumultueux, bondissait,

l'étouffait, elle redescendit, les jambes fléchissantes, afin de

réveiller Julien.

Elle pénétra chez lui violemment, fouettée par cette conviction

qu'elle allait mourir et par le désir de le voir avant de perdre

connaissance.

À la lueur du feu agonisant, elle aperçut, à côté de la tête de

son mari, la tête de Rosalie sur l'oreiller.

Au cri qu'elle poussa, ils se dressèrent tous les deux. Elle

demeura une seconde immobile dans l'effarement de cette

découverte. Puis elle s'enfuit, rentra dans sa chambre; et comme

Julien, éperdu, avait appelé «Jeanne!», une peur atroce la saisit

de le voir, d'entendre sa voix, de l'écouter s'expliquer, mentir,

de rencontrer son regard face à face; et elle se précipita de

nouveau dans l'escalier qu'elle descendit.

Elle courait maintenant dans l'obscurité au risque de rouler le

long des marches, de se casser les membres sur la pierre. Elle

allait devant elle, poussée par un impérieux besoin de fuir, de ne

plus apprendre rien, de ne plus voir personne.

Quand elle fut en bas, elle s'assit sur une marche, toujours en

chemise et nu-pieds; et elle demeurait là, l'esprit perdu.

Julien avait sauté du lit, s'habillait à la hâte. Elle se redressa

pour se sauver de lui. Déjà il descendait aussi l'escalier, et il

criait:

-- Écoute, Jeanne!

Non, elle ne voulait pas écouter ni se laisser toucher du bout des

doigts; et elle se jeta dans la salle à manger courant comme

devant un assassin. Elle cherchait une issue, une cachette, un

coin noir, un moyen de l'éviter. Elle se blottit sous la table.

Mais déjà il ouvrait la porte, sa lumière à la main, répétant

toujours: «Jeanne!» et elle repartit comme un lièvre, s'élança

dans la cuisine, en fit deux fois le tour à la façon d'une bête

acculée; et, comme il la rejoignait encore, elle ouvrit

brusquement la porte du jardin et s'élança dans la campagne.

Le contact glacé de la neige, où ses jambes nues entraient parfois

jusqu'aux genoux, lui donna soudain une énergie désespérée. Elle

n'avait pas froid, bien que toute découverte; elle ne sentait plus

rien tant la convulsion de son âme avait engourdi son corps, et

elle courait, blanche comme la terre.

Elle suivit la grande allée, traversa le bosquet, franchit le

fossé et partit à travers la lande.

Pas de lune; les étoiles luisaient comme une semaille de feu dans

le noir du ciel; mais la plaine était claire cependant, d'une

blancheur terne, d'une immobilité figée, d'un silence infini.

Jeanne allait vite, sans souffler, sans savoir, sans réfléchir à

rien. Et soudain elle se trouva au bord de la falaise. Elle

s'arrêta net, par instinct, et s'accroupit, vidée de toute pensée

et de toute volonté.

Dans le trou sombre devant elle la mer, invisible et muette,

exhalait l'odeur salée de ses varechs à marée basse.

Elle demeura là longtemps, inerte d'esprit comme de corps; puis,

tout à coup, elle se mit à trembler, mais à trembler follement

comme une voile qu'agite le vent. Ses bras, ses mains, ses pieds

secoués par une force invincible palpitaient, vibraient de

sursauts précipités; et la connaissance lui revint brusquement,

claire et poignante.

Puis des visions anciennes passèrent devant ses yeux; cette

promenade avec lui dans le bateau du père Lastique, leur causerie,

son amour naissant, le baptême de la barque; puis elle remonta

plus loin jusqu'à cette nuit bercée de rêves à son arrivée aux

Peuples. Et maintenant! maintenant! Oh! sa vie était cassée, toute

joie finie, toute attente impossible; et l'épouvantable avenir

plein de tortures, de trahisons et de désespoirs lui apparut.

Autant mourir, ce serait fini tout de suite.

Mais une voix criait au loin:

-- C'est ici, voilà ses pas; vite, vite, par ici!

C'était Julien qui la cherchait.

Oh! elle ne voulait pas le revoir. Dans l'abîme, là, devant elle,

elle entendait maintenant un petit bruit, le vague glissement de

la mer sur les roches.

Elle se dressa, toute soulevée déjà pour s'élancer et, jetant à la

vie l'adieu des désespérés, elle gémit le dernier mot des

mourants, le dernier mot des jeunes soldats éventrés dans les

batailles:

-- Maman!

Soudain, la pensée de petite mère la traversa; elle la vit

sanglotant; elle vit son père à genoux devant son cadavre noyé,

elle eut en une seconde toute la souffrance de leur désespoir.

Alors elle retomba mollement dans la neige; et elle ne se sauva

plus quand Julien et le père Simon, suivis de Marius qui tenait

une lanterne, la saisirent par les bras pour la rejeter en

arrière, tant elle était près du bord.

Ils firent d'elle ce qu'ils voulurent, car elle ne pouvait plus

remuer. Elle sentit qu'on l'emportait, puis qu'on la mettait dans

un lit, puis qu'on la frictionnait avec des linges brûlants; puis

tout s'effaça, toute connaissance disparut.

Puis un cauchemar -- était-ce un cauchemar? -- l'obséda. Elle

était couchée dans sa chambre. Il faisait jour, mais elle ne

pouvait pas se lever. Pourquoi? Elle n'en savait rien. Alors elle

entendit un petit bruit sur le plancher, une sorte de grattement,

de frôlement, et soudain une souris, une petite souris grise

passait vivement sur son drap. Une autre aussitôt la suivait, puis

une troisième qui s'avançait vers la poitrine, de son trot vif et

menu. Jeanne n'avait pas peur; mais elle voulut prendre la bête et

lança sa main, sans y parvenir.

Alors d'autres souris, dix, vingt, des centaines, des milliers

surgirent de tous les côtés. Elles grimpaient aux colonnes,

filaient sur les tapisseries, couvraient la couche tout entière.

Et bientôt elles pénétrèrent sous les couvertures; Jeanne les

sentait glisser sur sa peau, chatouiller ses jambes, descendre et

monter le long de son corps. Elle les voyait venir du pied du lit

pour pénétrer dedans contre sa gorge; et elle se débattait, jetait

ses mains en avant pour en saisir une et les refermait toujours

vides.

Elle s'exaspérait, voulait fuir, criait, et il lui semblait qu'on

la tenait immobile, que des bras vigoureux l'enlaçaient et la

paralysaient; mais elle ne voyait personne.

Elle n'avait point la notion du temps. Cela dut être long, très

long.

Puis elle eut un réveil las, meurtri, doux cependant. Elle se

sentait faible. Elle ouvrit les yeux, et ne s'étonna pas de voir

petite mère assise dans sa chambre avec un gros homme qu'elle ne

connaissait point.

Quel âge avait-elle? elle n'en savait rien et se croyait toute

petite fille. Elle n'avait, non plus, aucun souvenir.

Le gros homme dit:

-- Tenez, la connaissance revient.

Et petite mère se mit à pleurer. Alors le gros homme reprit:

-- Voyons, soyez calme, madame la baronne, je vous dis que j'en

réponds maintenant. Mais ne lui parlez de rien, de rien. Qu'elle

dorme.

Et il sembla à Jeanne qu'elle vivait encore très longtemps

assoupie, reprise par un pesant sommeil dès qu'elle essayait de

penser; et elle n'essayait pas non plus de se rappeler quoi que ce

soit, comme si, vaguement, elle avait eu peur de la réalité

reparue en sa tête.

Or, une fois, comme elle s'éveillait, elle aperçut Julien, seul

près d'elle; et brusquement, tout lui revint, comme si un rideau

se fût levé qui cachait sa vie passée.

Elle eut au coeur une douleur horrible et voulut fuir encore. Elle

rejeta ses draps, sauta par terre et tomba, ses jambes ne la

pouvant plus porter.

Julien s'élança vers elle; et elle se mit à hurler pour qu'il ne

la touchât point. Elle se tordait, se roulait. La porte s'ouvrit.

Tante Lison accourait avec la veuve Dentu, puis le baron, puis

enfin petite mère arriva soufflant, éperdue.

On la recoucha; et aussitôt elle ferma les yeux sournoisement pour

ne point parler et pour réfléchir à son aise.

Sa mère et sa tante la soignaient, s'empressaient,

l'interrogeaient:

-- Nous entends-tu maintenant, Jeanne, ma petite Jeanne?

Elle faisait la sourde, ne répondait pas; et elle s'aperçut très

bien de la journée finie. La nuit vint. La garde s'installa près

d'elle, et la faisait boire de temps en temps.

Elle buvait sans rien dire, mais elle ne dormait plus; elle

raisonnait péniblement, cherchant des choses qui lui échappaient,

comme si elle avait eu des trous dans sa mémoire, de grandes

places blanches et vides où les événements ne s'étaient point

marqués.

Peu à peu, après de longs efforts, elle retrouva tous les faits.

Et elle y réfléchit avec une obstination fixe.

Petite mère, tante Lison et le baron étaient venus, donc elle

avait été très malade. Mais Julien? Qu'avait-il dit? Ses parents

savaient-ils? Et Rosalie? où était-elle? Et puis que faire? Une

idée l'illumina -- retourner avec père et petite mère, à Rouen,

comme autrefois. Elle serait veuve; voilà tout.

Alors elle attendit, écoutant ce qu'on disait autour d'elle,

comprenant fort bien sans le laisser voir, jouissant de ce retour

de raison, patiente et rusée.

Le soir, enfin, elle se trouva seule avec la baronne et elle

appela, tout bas:

-- Petite mère!

Sa propre voix l'étonna, lui parut changée. La baronne lui saisit

les mains:

-- Ma fille, ma Jeanne chérie! ma fille, tu me reconnais?

-- Oui, petite mère, mais il ne faut point pleurer; nous avons à

causer longtemps. Julien t'a-t-il dit pourquoi je me suis sauvée

dans la neige?

-- Oui, ma mignonne, tu as eu une fièvre très dangereuse.

-- Ce n'est pas ça, maman. J'ai eu la fièvre après; mais t'a-t-il

dit qui me l'a donnée, cette fièvre, et pourquoi je me suis

sauvée?

-- Non, ma chérie.

-- C'est parce que j'ai trouvé Rosalie dans son lit.

La baronne crut qu'elle délirait encore, la caressa.

-- Dors, ma mignonne, calme-toi, essaie de dormir.

Mais Jeanne, obstinée, reprit:

-- J'ai toute ma raison maintenant, petite maman, je ne dis pas de

folies comme j'ai dû en dire les jours derniers. Je me sentais

malade une nuit, alors j'ai été chercher Julien. Rosalie était

couchée avec lui. J'ai perdu la tête de chagrin et je me suis

sauvée dans la neige pour me jeter à la falaise.

Mais la baronne répétait:

-- Oui, ma mignonne, tu as été bien malade.

-- Ce n'est pas ça, maman, j'ai trouvé Rosalie dans le lit de

Julien, et je ne veux plus rester avec lui. Tu m'emmèneras à

Rouen, comme autrefois.

La baronne, à qui le médecin avait recommandé de ne contrarier

Jeanne en rien, répondit:

-- Oui, ma mignonne.

Mais la malade s'impatienta:

-- Je vois bien que tu ne me crois pas. Va chercher petit père,

lui, il finira bien par me comprendre.

Et petite mère se leva difficilement, prit ses deux cannes, sortit

en traînant ses pieds, puis revint après quelques minutes avec le

baron qui la soutenait.

Ils s'assirent devant le lit et Jeanne aussitôt commença. Elle dit

tout, doucement, d'une voix faible, avec clarté: le caractère

bizarre de Julien, ses duretés, son avarice, et enfin son

infidélité.

Quand elle eut fini, le baron vit bien qu'elle ne divaguait pas,

mais il ne savait que penser, que résoudre et que répondre.

Il lui prit la main, d'une façon tendre, comme autrefois quand il

l'endormait avec des histoires.

-- Écoute, ma chérie, il faut agir avec prudence. Ne brusquons

rien; tâche de supporter ton mari jusqu'au moment où nous aurons

pris une résolution... Tu me le promets?

Elle murmura:

-- Je veux bien, mais je ne resterai pas ici quand je serai

guérie.

Puis, tout bas, elle ajouta:

-- Où est Rosalie maintenant?

Le baron reprit:

-- Tu ne la verras plus.

Mais elle s'obstinait.

-- Où est-elle? je veux savoir.

Alors il avoua qu'elle n'avait point quitté la maison; mais il

affirma qu'elle allait partir.

En sortant de chez la malade, le baron tout chauffé par la colère,

blessé dans son coeur de père, alla trouver Julien, et,

brusquement:

-- Monsieur, je viens vous demander compte de votre conduite vis-

à-vis de ma fille. Vous l'avez trompée avec votre servante; cela

est doublement indigne.

Mais Julien joua l'innocent, nia avec passion, jura, prit Dieu à

témoin. Quelle preuve avait-on d'ailleurs? Est-ce que Jeanne

n'était pas folle? ne venait-elle pas d'avoir une fièvre

cérébrale? ne s'était-elle pas sauvée par la neige, une nuit, dans

un accès de délire, au début de sa maladie? Et c'est justement au

milieu de cet accès, alors qu'elle courait presque nue par la

maison, qu'elle prétendait avoir vu sa bonne dans le lit de son

mari.

Et il s'emportait; il menaça d'un procès; il s'indignait avec

véhémence. Et le baron, confus, fit des excuses, demanda pardon,

et tendit sa main loyale que Julien refusa de prendre.

Quand Jeanne connut la réponse de son mari, elle ne se fâcha point

et répondit:

-- Il ment, papa, mais nous finirons par le convaincre.

Et pendant deux jours elle fut taciturne, recueillie, méditant.

Puis, le troisième matin, elle voulut voir Rosalie. Le baron

refusa de faire monter la bonne, déclara qu'elle était partie.

Jeanne ne céda point, répétant:

-- Alors qu'on aille la chercher chez elle.

Et déjà elle s'irritait quand le docteur entra. On lui dit tout

pour qu'il jugeât. Mais Jeanne soudain se mit à pleurer, énervée

outre mesure, criant presque:

-- Je veux voir Rosalie: je veux la voir!

Alors le médecin lui prit la main, et, à voix basse:

-- Calmez-vous, madame; toute émotion pourrait devenir grave; car

vous êtes enceinte.

Elle demeura saisie, comme frappée d'un coup, et il lui sembla

tout de suite que quelque chose remuait en elle. Puis elle resta

silencieuse, n'écoutant pas même ce qu'on disait, s'enfonçant en

sa pensée. Elle ne put dormir de la nuit, tenue en éveil par cette

idée nouvelle et singulière qu'un enfant vivait là, dans son

ventre; et triste, peinée qu'il fût le fils de Julien; inquiète,

craignant qu'il ne ressemblât à son père. Au jour venu, elle fit

appeler le baron.

-- Petit père, ma résolution est bien prise; je veux tout savoir,

surtout maintenant; tu entends, je veux; et tu sais qu'il ne faut

pas me contrarier dans la situation où je suis. Écoute bien. Tu

vas aller chercher M. le curé. J'ai besoin de lui pour empêcher

Rosalie de mentir; puis, dès qu'il sera venu, tu la feras monter

et tu resteras là avec petite mère. Surtout veille à ce que Julien

n'ait pas de soupçons.

Une heure plus tard, le prêtre entrait, engraissé encore,

soufflant autant que petite mère. Il s'assit près d'elle dans un

fauteuil, le ventre tombant entre ses jambes ouvertes; et il

commença par plaisanter, en passant par habitude son mouchoir à

carreaux sur son front:

-- Eh bien, madame la baronne, je crois que nous ne maigrissons

pas; m'est avis que nous faisons la paire.

Puis, se tournant vers le lit de la malade:

-- Hé! hé! qu'est-ce qu'on m'a dit, ma jeune dame, que nous

aurions bientôt un nouveau baptême? Ah! ah! ah! pas d'une barque

cette fois.

Et il ajouta d'un ton grave: «Ce sera un défenseur pour la

patrie», puis, après une courte réflexion: «À moins que ce ne soit

une bonne mère de famille»; et, saluant la baronne, «comme vous,

madame».

Mais la porte du fond s'ouvrit. Rosalie, éperdue, larmoyant,

refusait d'entrer, cramponnée à l'encadrement, et poussée par le

baron. Impatienté, il la jeta d'une secousse dans la chambre.

Alors elle se couvrit la face de ses mains et resta debout,

sanglotant.

Jeanne, dès qu'elle l'aperçut, se dressa brusquement, s'assit,

plus pâle que ses draps; et son coeur affolé soulevait de ses

battements la mince chemise collée à sa peau. Elle ne pouvait

parler, respirant à peine, suffoquée. Enfin, elle prononça d'une

voix coupée par l'émotion:

-- Je... je... n'aurais pas... pas besoin... de t'interroger.

Il... il me suffit de te voir ainsi... de... de voir ta... ta

honte devant moi.

Après une pause, car le souffle lui manquait, elle reprit:

-- Mais je veux tout savoir, tout... tout. J'ai fait venir M. le

curé pour que ce soit comme une confession, tu entends.

Immobile, Rosalie poussait presque des cris entre ses mains

crispées.

Le baron, que la colère gagnait, lui saisit les bras, les écarta

violemment, et, la jetant à genoux près du lit:

-- Parle donc... Réponds.

Elle resta par terre, dans la posture qu'on prête aux Madeleines,

le bonnet de travers, le tablier sur le parquet, le visage voilé

de nouveau de ses mains redevenues libres.

Alors le curé lui parla:

-- Allons, ma fille, écoute ce qu'on te dit, et réponds. Nous ne

voulons pas te faire de mal; mais on veut savoir ce qui s'est

passé.

Jeanne, penchée au bord de sa couche, la regardait. Elle dit:

-- C'est bien vrai que tu étais dans le lit de Julien quand je

vous ai surpris.

Rosalie, à travers ses mains, gémit:

-- Oui, madame.

Alors, brusquement, la baronne se mit à pleurer aussi avec un gros

bruit de suffocation; et ses sanglots convulsifs accompagnaient

ceux de Rosalie.

Jeanne, les yeux droit sur la bonne, demanda:

-- Depuis quand cela durait-il?

Rosalie balbutia:

-- Depuis qu'il est v'nu.

Jeanne ne comprenait pas.

-- Depuis qu'il est venu... Alors... depuis... depuis le

printemps?

-- Oui, madame.

-- Depuis qu'il est entré dans cette maison?

-- Oui, madame.

Et Jeanne, comme oppressée de questions, interrogea d'une voix

précipitée:

-- Mais comment cela s'est-il fait? Comment te l'a-t-il demandé?

Comment t'a-t-il prise? Qu'est-ce qu'il t'a dit? À quel moment,

comment as-tu cédé? comment as-tu pu te donner à lui?

Et Rosalie, écartant ses mains cette fois, saisie aussi d'une

fièvre de parler, d'un besoin de répondre:

-- J'sais ti mé? C'est le jour qu'il a dîné ici la première fois,

qu'il est v'nu m'trouver dans ma chambre. Il s'était caché dans

l'grenier. J'ai pas osé crier pour pas faire d'histoire. Il s'est

couché avec mé; j'savais pu c'que j'faisais à çu moment-là; il a

fait c'qu'il a voulu. J'ai rien dit parce que je le trouvais

gentil!...

Alors Jeanne, poussant un cri:

-- Mais... ton... ton enfant... c'est à lui?...

Rosalie sanglota.

-- Oui, madame.

Puis toutes deux se turent.

On n'entendait plus que le bruit des larmes de Rosalie et de la

baronne.

Jeanne, accablée, sentit à son tour ses yeux ruisselants; et les

gouttes sans bruit coulèrent sur ses joues.

L'enfant de sa bonne avait le même père que le sien! Sa colère

était tombée. Elle se sentait maintenant toute pénétrée d'un

désespoir morne, lent, profond, infini.

Elle reprit enfin d'une voix changée, mouillée, d'une voix de

femme qui pleure:

-- Quand nous sommes revenus de... là-bas... du voyage... quand

est-ce qu'il a recommencé?

La petite bonne, tout à fait écroulée par terre, balbutia;

-- Le... le premier soir, il est v'nu.

Chaque parole tordait le coeur de Jeanne. Ainsi, le premier soir,

le soir du retour aux Peuples, il l'avait quittée pour cette

fille. Voilà pourquoi il la laissait dormir seule!

Elle en savait assez, maintenant, elle ne voulait plus rien

apprendre; elle cria:

-- Va-t'en, va-t'en!

Et comme Rosalie ne bougeait point, anéantie, Jeanne appela son

père:

-- Emmène-la, emporte-la.

Mais le curé, qui n'avait encore rien dit, jugea le moment venu de

placer un petit sermon.

-- C'est très mal, ce que tu as fait là, ma fille, très mal; et le

bon Dieu ne te pardonnera pas de sitôt. Pense à l'enfer qui

t'attend si tu ne gardes pas désormais une bonne conduite.

Maintenant que tu as un enfant, il faut que tu te ranges. Mme la

baronne fera sans doute quelque chose pour toi, et nous te

trouverons un mari...

Il aurait longtemps parlé, mais le baron, ayant de nouveau saisi

Rosalie par les épaules, la souleva, la traîna jusqu'à la porte,

et la jeta, comme un paquet, dans le couloir.

Dès qu'il fut revenu, plus pâle que sa fille, le curé reprit la

parole:

-- Que voulez-vous? elles sont toutes comme ça dans le pays. C'est

une désolation, mais on n'y peut rien, et il faut bien un peu

d'indulgence pour les faiblesses de la nature. Elles ne se marient

jamais sans être enceintes, jamais, madame.

Et il ajouta souriant:

-- On dirait une coutume locale.

Puis, d'un ton indigné:

Jusqu'aux enfants qui s'en mêlent! N'ai-je pas trouvé l'an

dernier, dans le cimetière, deux petits du catéchisme, le garçon

et la fille! J'ai prévenu les parents! Savez-vous ce qu'ils m'ont

répondu? «Qu'voulez-vous, monsieur l'curé, c'est pas nous qui leur

avons appris ces saletés-là, j'y pouvons rien.» Voilà, monsieur,

votre bonne a fait comme les autres.

Mais le baron, qui tremblait d'énervement, l'interrompit:

-- Elle? que m'importe! mais c'est Julien qui m'indigne. C'est

infâme ce qu'il a fait là, et je vais emmener ma fille.

Et il marchait, s'animant toujours, exaspéré:

-- C'est infâme d'avoir ainsi trahi ma fille, infâme! C'est un

gueux, cet homme, une canaille, un misérable; et je le lui dirai,

je le souffletterai, je le tuerai sous ma canne!

Mais le prêtre, qui absorbait lentement une prise de tabac à côté

de la baronne en larmes, et qui cherchait à accomplir son

ministère d'apaisement, reprit:

-- Voyons, monsieur le baron, entre nous, il a fait comme tout le

monde. En connaissez-vous beaucoup, des maris qui soient fidèles?

Et il ajouta avec une bonhomie malicieuse:

-- Tenez, je parie que vous-même, vous avez fait vos farces.

Voyons, la main sur la conscience, est-ce vrai?

Le baron s'était arrêté, saisi, en face du prêtre qui continua:

-- Eh! oui, vous avez fait comme les autres. Qui sait même si vous

n'avez jamais tâté d'une petite bobonne comme celle-là. Je vous

dis que tout le monde en fait autant. Votre femme n'en a pas été

moins heureuse ni moins aimée, n'est-ce pas?

Le baron ne remuait plus, bouleversé.

C'était vrai, parbleu, qu'il en avait fait autant, et souvent

encore, toutes les fois qu'il avait pu; et il n'avait pas respecté

non plus le toit conjugal; et, quand elles étaient jolies, il

n'avait jamais hésité devant les servantes de sa femme! Était-il

pour cela un misérable? Pourquoi jugeait-il si sévèrement la

conduite de Julien alors qu'il n'avait jamais même songé que la

sienne pût être coupable?

Et la baronne, tout essoufflée encore de sanglots, eut sur les

lèvres une ombre de sourire au souvenir des fredaines de son mari,

car elle était de cette race sentimentale, vite attendrie, et

bienveillante, pour qui les aventures d'amour font partie de

l'existence.

Jeanne, affaissée, les yeux ouverts devant elle, allongée sur le

dos et les bras inertes, songeait douloureusement. Une parole de

Rosalie lui était revenue qui lui blessait l'âme, et pénétrait

comme une vrille en son coeur: «Moi, j'ai rien dit parce que je le

trouvais gentil.»

Elle aussi l'avait trouvé gentil; et c'est uniquement pour cela

qu'elle s'était donnée, liée pour la vie, qu'elle avait renoncé à

toute autre espérance, à tous les projets entrevus, à tout

l'inconnu de demain. Elle était tombée dans ce mariage, dans ce

trou sans bords pour remonter dans cette misère, dans cette

tristesse, dans ce désespoir, parce que, comme Rosalie, elle

l'avait trouvé gentil!

La porte s'ouvrit d'une poussée furieuse. Julien parut, l'air

féroce. Il avait aperçu, dans l'escalier, Rosalie gémissant et il

venait savoir, comprenant qu'on tramait quelque chose, que la

bonne avait parlé sans doute. La vue du prêtre le cloua sur place.

Il demanda d'une voix tremblante, mais calme:

-- Quoi? qu'y a-t-il?

Le baron, si violent tout à l'heure, n'osait rien dire, craignant

l'argument du curé et son propre exemple invoqué par son gendre.

Petite mère larmoyait plus fort; mais Jeanne s'était soulevée sur

ses mains, et elle regardait, haletante, celui qui la faisait si

cruellement souffrir. Elle balbutia:

-- Il y a que nous n'ignorons plus rien, que nous savons toutes

vos infamies depuis... depuis le jour où vous êtes entré dans

cette maison... il y a que l'enfant de cette bonne est à vous

comme... comme... le mien... ils seront frères...

Et, une surabondance de douleur lui étant venue à cette pensée,

elle s'affaissa dans ses draps et pleura frénétiquement.

Il restait béant, ne sachant que dire ni que faire. Le curé

intervint encore.

-- Voyons, voyons, ne nous chagrinons pas tant que ça, ma jeune

dame, soyez raisonnable.

Il se leva, s'approcha du lit et posa sa main tiède sur le front

de cette désespérée. Ce simple contact l'amollit étrangement; elle

se sentit aussitôt alanguie, comme si cette forte main de rustre,

habituée aux gestes qui absolvent, aux caresses réconfortantes,

lui eût apporté dans son toucher un apaisement mystérieux.

Le bonhomme, demeuré debout, reprit:

-- Madame, il faut toujours pardonner. Voilà un grand malheur qui

vous arrive; mais Dieu, dans sa miséricorde, l'a compensé par un

grand bonheur, puisque vous allez être mère. Cet enfant sera votre

consolation. C'est en son nom que je vous implore, que je vous

adjure de pardonner l'erreur de M. Julien. Ce sera un lien nouveau

entre vous, un gage de sa fidélité future. Pouvez-vous rester

séparée de coeur de celui dont vous portez l'oeuvre dans votre

flanc?

Elle ne répondait point, broyée, endolorie, épuisée maintenant,

sans force même pour la colère et la rancune. Ses nerfs lui

semblaient lâchés, coupés doucement, elle ne vivait plus qu'à

peine.

La baronne, pour qui tout ressentiment semblait impossible, et

dont l'âme était incapable d'un effort prolongé, murmura:

-- Voyons, Jeanne.

Alors le prêtre prit la main du jeune homme et, l'attirant près du

lit, la posa dans la main de sa femme. Il appliqua dessus une

petite tape comme pour les unir d'une façon définitive; et,

quittant son ton prêcheur et professionnel, il dit, d'un air

content:

-- Allons, c'est fait: croyez-moi, ça vaut mieux.

Puis, les deux mains rapprochées un moment se séparèrent aussitôt.

Julien, n'osant embrasser Jeanne, baisa sa belle-mère au front,

pivota sur ses talons, prit le bras du baron qui se laissa faire,

heureux au fond que la chose se fût arrangée ainsi; et ils

sortirent ensemble pour fumer un cigare.

Alors la malade, anéantie, s'assoupit pendant que le prêtre et

petite mère causaient doucement à voix basse.

L'abbé parlait, expliquant, développant ses idées; et la baronne

consentait toujours d'un signe de tête. Il dit enfin, pour

conclure:

-- Donc, c'est entendu, vous donnez à cette fille la ferme de

Barville, et je me charge de lui trouver un mari, un brave garçon

rangé. Oh! avec un bien de vingt mille francs, nous ne manquerons

pas d'amateurs. Nous n'aurons que l'embarras du choix.

Et la baronne souriait maintenant, heureuse, avec deux larmes

restées en route sur ses joues, mais dont la traînée humide était

déjà séchée.

Elle insistait:

-- C'est entendu, Barville vaut, au bas mot, vingt mille francs;

mais on placera le bien sur la tête de l'enfant; les parents en

auront la jouissance pendant leur vie.

Et le curé se leva, serra la main de petite mère:

-- Ne vous dérangez point, madame la baronne, ne vous dérangez

point; je sais ce que vaut un pas.

Comme il sortait, il rencontra tante Lison qui venait voir sa

malade. Elle ne s'aperçut de rien; on ne lui dit rien et elle ne

sut rien, comme toujours.

-- VIII --

Rosalie avait quitté la maison et Jeanne accomplissait la période

de sa grossesse douloureuse. Elle ne se sentait au coeur aucun

plaisir à se savoir mère, trop de chagrins l'avaient accablée.

Elle attendait son enfant sans curiosité, courbée encore sous des

appréhensions de malheurs indéfinis.

Le printemps était venu tout doucement. Les arbres nus

frémissaient sous la brise encore fraîche, mais dans l'herbe

humide des fossés, où pourrissaient les feuilles de l'automne, les

primevères jaunes commençaient à se montrer. De toute la plaine,

des cours de ferme, des champs détrempés, s'élevait une senteur

d'humidité, comme un goût de fermentation. Et une foule de petites

pointes vertes sortaient de la terre brune et luisaient aux rayons

du soleil.

Une grosse femme, bâtie en forteresse, remplaçait Rosalie et

soutenait la baronne dans ses promenades monotones tout le long de

son allée, où la trace de son pied plus lourd restait sans cesse

humide et boueuse.

Petit père donnait le bras à Jeanne, alourdie maintenant et

toujours souffrante; et tante Lison, inquiète, affairée de

l'événement prochain, lui tenait la main de l'autre côté, toute

troublée de ce mystère qu'elle ne devait jamais connaître.

Ils allaient tous ainsi sans guère parler, pendant des heures,

tandis que Julien parcourait le pays à cheval, ce goût nouveau

l'ayant envahi subitement.

Rien ne vint plus troubler leur vie morne. Le baron, sa femme et

le vicomte firent une visite aux Fourville que Julien semblait

déjà connaître beaucoup, sans qu'on s'expliquât au juste comment.

Une autre visite de cérémonie fut échangée avec les Briseville,

toujours cachés en leur manoir dormant.

Un après-midi, vers quatre heures, comme deux cavaliers, l'homme

et la femme, entraient au trot dans la cour précédant le château,

Julien, très animé, pénétra dans la chambre de Jeanne.

-- Vite, vite, descends. Voici les Fourville. Ils viennent en

voisins, tout simplement, sachant ton état. Dis que je suis sorti,

mais que je vais rentrer. Je fais un bout de toilette.

Jeanne, étonnée, descendit. Une jeune femme pâle, jolie, avec une

figure douloureuse, des yeux exaltés, et des cheveux d'un blond

mat comme s'ils n'avaient jamais été caressés d'un rayon de

soleil, présenta tranquillement son mari, une sorte de géant, de

croque-mitaine à grandes moustaches rousses. Puis elle ajouta:

-- Nous avons eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer

M. de Lamare. Nous savons par lui combien vous êtes souffrante; et

nous n'avons pas voulu tarder davantage à venir vous voir en

voisins, sans cérémonie du tout. Vous le voyez, d'ailleurs, nous

sommes à cheval. J'ai eu, en outre, l'autre jour, le plaisir de

recevoir la visite de Mme votre mère et du baron.

Elle parlait avec une aisance infinie, familière et distinguée.

Jeanne fut séduite et l'adora tout de suite. «Voici une amie»,

pensa-t-elle.

Le comte de Fourville, au contraire, semblait un ours entré dans

un salon. Quand il fut assis, il posa son chapeau sur la chaise

voisine, hésita quelque temps sur ce qu'il ferait de ses mains,

les appuya sur ses genoux, sur les bras de son fauteuil, puis

enfin croisa les doigts comme pour une prière.

Tout à coup, Julien entra. Jeanne stupéfaite ne le reconnaissait

plus. Il s'était rasé. Il était beau, élégant et séduisant comme

aux jours de leurs fiançailles. Il serra la patte velue du comte

qui sembla réveillé par sa venue, et baisa la main de la comtesse

dont la joue d'ivoire rosit un peu, et dont les paupières eurent

un tressaillement.

Il parla. Il fut aimable comme autrefois. Ses larges yeux, miroirs

d'amour, étaient redevenus caressants; et ses cheveux, tout à

l'heure ternes et durs, avaient repris soudain, sous la brosse et

l'huile parfumée, leurs molles et luisantes ondulations.

Au moment où les Fourville repartaient, la comtesse se tourna vers

lui:

-- Voulez-vous, mon cher vicomte, faire jeudi une promenade à

cheval?

Puis, pendant qu'il s'inclinait en murmurant: «Mais certainement,

madame», elle prit la main de Jeanne et, d'une voix tendre et

pénétrante, avec un sourire affectueux:

-- Oh! quand vous serez guérie, nous galoperons tous les trois par

le pays. Ce sera délicieux; voulez-vous?

D'un geste aisé elle releva la queue de son amazone; puis elle fut

en selle avec une légèreté d'oiseau, tandis que son mari, après

avoir gauchement salué, enfourchait sa grande bête normande,

d'aplomb là-dessus comme un centaure.

Quand ils eurent disparu au tournant de la barrière, Julien, qui

semblait enchanté, s'écria:

-- Quelles charmantes gens! Voilà une connaissance qui nous sera

utile.

Jeanne, contente aussi sans savoir pourquoi, répondit:

-- La petite comtesse est ravissante, je sens que je l'aimerai;

mais le mari a l'air d'une brute. Où les as-tu donc connus?

Il se frottait gaiement les mains:

-- Je les ai rencontrés par hasard chez les Briseville. Le mari

semble un peu rude. C'est un chasseur enragé, mais un vrai noble,

celui-là.

Et le dîner fut presque joyeux, comme si un bonheur caché était

entré dans la maison.

Et rien de nouveau n'arriva plus jusqu'aux derniers jours de

juillet.

Un mardi soir, comme ils étaient assis sous le platane, autour

d'une table de bois qui portait deux petits verres et un carafon

d'eau-de-vie, Jeanne soudain poussa une sorte de cri, et, devenant

très pâle, porta les deux mains à son flanc. Une douleur rapide,

aiguë, l'avait brusquement parcourue, puis s'était éteinte

aussitôt.

Mais, au bout de dix minutes, une autre douleur la traversa qui

fut plus longue, bien que moins vive. Elle eut grand-peine à

rentrer, presque portée par son père et son mari. Le court trajet

du platane à sa chambre lui parut interminable; et elle geignait

involontairement, demandant à s'asseoir, à s'arrêter, accablée par

une sensation intolérable de pesanteur dans le ventre.

Elle n'était pas à terme, l'enfantement n'étant prévu que pour

septembre; mais, comme on craignait un accident, une carriole fut

attelée, et le père Simon partit au galop pour chercher le

médecin.

Il arriva vers minuit et, du premier coup d'oeil, reconnut les

symptômes d'un accouchement prématuré.

Dans le lit les souffrances s'étaient un peu apaisées, mais une

angoisse affreuse étreignait Jeanne, une défaillance désespérée de

tout son être, quelque chose comme le pressentiment, le toucher

mystérieux de la mort. Il est de ces moments où elle nous effleure

de si près que son souffle nous glace le coeur.

La chambre était pleine de monde. Petite mère suffoquait,

affaissée dans un fauteuil. Le baron, dont les mains tremblaient,

courait de tous côtés, apportait des objets, consultait le

médecin, perdait la tête. Julien marchait de long en large, la

mine affairée, mais l'esprit calme; et la veuve Dentu se tenait

debout aux pieds du lit avec un visage de circonstance, un visage

de femme d'expérience que rien n'étonne. Garde-malade, sage-femme

et veilleuse des morts, recevant ceux qui viennent, recueillant

leur premier cri, lavant de la première eau leur chair nouvelle,

la roulant dans le premier linge, puis écoutant avec la même

quiétude la dernière parole, le dernier râle, le dernier frisson

de ceux qui partent, faisant aussi leur dernière toilette,

épongeant avec du vinaigre leur corps usé, l'enveloppant du

dernier drap, elle s'était fait une indifférence inébranlable à

tous les accidents de la naissance ou de la mort.

La cuisinière, Ludivine, et tante Lison restaient discrètement

cachées contre la porte du vestibule.

Et la malade, de temps en temps, poussait une faible plainte.

Pendant deux heures, on put croire que l'événement se ferait

longtemps attendre; mais vers le point du jour, les douleurs

reprirent tout à coup, avec violence, et devinrent bientôt

épouvantables.

Et Jeanne, dont les cris involontaires jaillissaient entre ses

dents serrées, pensait sans cesse à Rosalie qui n'avait point

souffert, qui n'avait presque pas gémi, dont l'enfant, l'enfant

bâtard, était sorti sans peine et sans tortures.

Dans son âme misérable et troublée, elle faisait entre elles une

comparaison incessante; et elle maudissait Dieu, qu'elle avait cru

juste autrefois; elle s'indignait des préférences coupables du

destin, et des criminels mensonges de ceux qui prêchent la

droiture et le bien.

Parfois, la crise devenait tellement violente que toute idée

s'éteignait en elle. Elle n'avait plus de force, de vie, de

connaissance que pour souffrir.

Dans les minutes d'apaisement, elle ne pouvait détacher son oeil

de Julien; et une autre douleur, une douleur de l'âme l'étreignait

en se rappelant ce jour où sa bonne était tombée aux pieds de ce

même lit avec son enfant entre les jambes, le frère du petit être

qui lui déchirait si cruellement les entrailles. Elle retrouvait

avec une mémoire sans ombres les gestes, les regards, les paroles

de son mari, devant cette fille étendue; et maintenant elle lisait

en lui, comme si ses pensées eussent été écrites dans ses

mouvements, elle lisait le même ennui, la même indifférence que

pour l'autre, le même insouci d'homme égoïste, que la paternité

irrite.

Mais une convulsion effroyable la saisit, un spasme si cruel

qu'elle se dit: «Je vais mourir, je meurs!» Alors une révolte

furieuse, un besoin de maudire emplit son âme, et une haine

exaspérée contre cet homme qui l'avait perdue, et contre l'enfant

inconnu qui la tuait.

Elle se tendit dans un effort suprême pour rejeter d'elle ce

fardeau. Il lui sembla soudain que tout son ventre se vidait

brusquement; et sa souffrance s'apaisa.

La garde et le médecin étaient penchés sur elle, la maniaient. Ils

enlevèrent quelque chose; et bientôt ce bruit étouffé qu'elle

avait entendu déjà la fit tressaillir; puis ce petit cri

douloureux, ce miaulement frêle d'enfant nouveau-né lui entra dans

l'âme, dans le coeur, dans tout son pauvre corps épuisé; et elle

voulut, d'un geste inconscient, tendre les bras.

Ce fut en elle une traversée de joie, un élan vers un bonheur

nouveau, qui venait d'éclore. Elle se trouvait, en une seconde,

délivrée, apaisée, heureuse, heureuse comme elle ne l'avait jamais

été. Son coeur et sa chair se ranimaient, elle se sentait mère!

Elle voulut connaître son enfant! Il n'avait pas de cheveux, pas

d'ongles, étant venu trop tôt, mais lorsqu'elle vit remuer cette

larve, qu'elle la vit ouvrir la bouche, pousser des vagissements,

qu'elle toucha cet avorton, fripé, grimaçant, vivant, elle fut

inondée d'une joie irrésistible, elle comprit qu'elle était

sauvée, garantie contre tout désespoir, qu'elle tenait là de quoi

aimer à ne savoir plus faire autre chose.

Dès lors elle n'eut plus qu'une pensée: son enfant. Elle devint

subitement une mère fanatique, d'autant plus exaltée qu'elle avait

été plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances.

Il lui fallait toujours le berceau près de son lit, puis, quand

elle put se lever, elle resta des journées entières assise contre

la fenêtre, auprès de la couche légère qu'elle balançait.

Elle fut jalouse de la nourrice, et quand le petit être assoiffé

tendait les bras vers le gros sein aux veines bleuâtres, et

prenait entre ses lèvres goulues le bouton de chair brune et

plissée, elle regardait, pâlie, tremblante, la forte et calme

paysanne, avec un désir de lui arracher son fils, et de frapper,

de déchirer de l'ongle cette poitrine qu'il buvait avidement.

Puis elle voulut broder elle-même, pour le parer, des toilettes

fines, d'une élégance compliquée. Il fut enveloppé dans une brume

de dentelles, et coiffé de bonnets magnifiques. Elle ne parlait

plus que de cela, coupait les conversations, pour faire admirer un

lange, une bavette ou quelque ruban supérieurement ouvragé, et,

n'écoutant rien de ce qui se disait autour d'elle, elle

s'extasiait sur des bouts de linge qu'elle tournait longtemps et

retournait dans sa main levée pour mieux voir; puis soudain elle

demandait:

-- Croyez-vous qu'il sera beau avec ça?

Le baron et petite mère souriaient de cette tendresse frénétique,

mais Julien, troublé dans ses habitudes, diminué dans son

importance dominatrice par la venue de ce tyran braillard et tout-

puissant, jaloux inconsciemment de ce morceau d'homme qui lui

volait sa place dans la maison, répétait sans cesse, impatient et

colère:

-- Est-elle assommante avec son mioche!

Elle fut bientôt tellement obsédée par cet amour qu'elle passait

les nuits assise auprès du berceau à regarder dormir le petit.

Comme elle s'épuisait dans cette contemplation passionnée et

maladive, qu'elle ne prenait plus aucun repos, qu'elle

s'affaiblissait, maigrissait et toussait, le médecin ordonna de la

séparer de son fils.

Elle se fâcha, pleura, implora; mais on resta sourd à ses prières.

Il fut placé chaque soir auprès de sa nourrice; et chaque nuit la

mère se levait, nu-pieds, et allait coller son oreille au trou de

la serrure pour écouter s'il dormait paisiblement, s'il ne se

réveillait pas, s'il n'avait besoin de rien.

Elle fut trouvée là, une fois, par Julien qui rentrait tard, ayant

dîné chez les Fourville; et on l'enferma désormais à clef dans sa

chambre pour la contraindre à se mettre au lit.

Le baptême eut lieu vers la fin d'août. Le baron fut parrain, et

tante Lison marraine. L'enfant reçut les noms de Pierre-Simon-

Paul; Paul pour les appellations courantes.

Dans les premiers jours de septembre, tante Lison repartit sans

bruit; et son absence demeura aussi inaperçue que sa présence.

Un soir, après le dîner, le curé parut. Il semblait embarrassé,

comme s'il eût porté un mystère en lui, et, après une suite de

propos inutiles, il pria la baronne et son mari de lui accorder

quelques instants d'entretien particulier.

Ils partirent tous trois, d'un pas lent, jusqu'au bout de la

grande allée, causant avec vivacité, tandis que Julien, resté seul

avec Jeanne, s'étonnait, s'inquiétait, s'irritait de ce secret.

Il voulut accompagner le prêtre qui prenait congé et ils

disparurent ensemble, allant vers l'église qui sonnait l'angélus.

Il faisait frais, presque froid, on rentra bientôt dans le salon.

Tout le monde sommeillait un peu quand Julien revint brusquement,

rouge, avec un air indigné.

De la porte, sans songer que Jeanne était là, il cria vers ses

beaux-parents:

-- Vous êtes donc fous, nom de Dieu! d'aller flanquer vingt mille

francs à cette fille!

Personne ne répondit tant la surprise fut grande. Il reprit,

beuglant de colère:

-- On n'est pas bête à ce point-là; vous voulez donc ne pas nous

laisser un sou!

Alors le baron, qui reprenait contenance, tenta de l'arrêter:

-- Taisez-vous! Songez que vous parlez devant votre femme.

Mais il trépignait d'exaspération:

-- Je m'en fiche un peu, par exemple; elle sait bien ce qu'il en

est d'ailleurs. C'est un vol à son préjudice.

Jeanne, saisie, regardait sans comprendre. Elle balbutia:

-- Qu'est-ce qu'il y a donc?

Alors Julien se tourna vers elle, la prit à témoin, comme une

associée frustrée aussi dans un bénéfice espéré. Il lui raconta

brusquement le complot pour marier Rosalie, le don de la terre de

Barville qui valait au moins vingt mille francs. Il répétait:

-- Mais tes parents sont fous, ma chère, fous à lier! vingt mille

francs! vingt mille francs! mais ils ont perdu ta tête! vingt

mille francs pour un bâtard!

Jeanne écoutait, sans émotion et sans colère, s'étonnant elle-même

de son calme, indifférente maintenant à tout ce qui n'était pas

son enfant.

Le baron suffoquait, ne trouvait rien à répondre. Il finit par

éclater, tapant du pied, criant:

-- Songez à ce que vous dites, c'est révoltant à la fin. À qui la

faute s'il a fallu doter cette fille mère? À qui cet enfant? vous

auriez voulu l'abandonner maintenant!

Julien, étonné de la violence du baron, le considérait fixement.

Il reprit d'un ton plus posé:

-- Mais quinze cents francs suffisaient bien. Elles en ont toutes,

des enfants, avant de se marier. Que ce soit à l'un ou à l'autre,

ça n'y change rien, par exemple. Au lieu qu'en donnant une de vos

fermes d'une valeur de vingt mille francs, outre le préjudice que

vous nous portez, c'est dire à tout le monde ce qui est arrivé;

vous auriez dû, au moins, songer à notre nom et à notre situation.

Et il parlait d'une voix sévère, en homme fort de son droit et de

la logique de son raisonnement. Le baron, troublé par cette

argumentation inattendue, restait béant devant lui. Alors Julien,

sentant son avantage, posa ses conclusions:

-- Heureusement que rien n'est fait encore; je connais le garçon

qui la prend en mariage, c'est un brave homme, et avec lui tout

pourra s'arranger. Je m'en charge.

Et il sortit sur-le-champ, craignant sans doute de continuer la

discussion, heureux du silence de tous, qu'il prenait pour un

acquiescement.

Dès qu'il eut disparu, le baron s'écria, outré de surprise et

frémissant:

-- Oh! c'est trop fort, c'est trop fort!

Mais Jeanne, levant les yeux sur la figure effarée de son père, se

mit brusquement à rire, de son rire clair d'autrefois, quand elle

assistait à quelque drôlerie.

Elle répétait:

-- Père, père, as-tu entendu comme il prononçait: vingt mille

francs?

Et petite mère, chez qui la gaieté était aussi prompte que les

larmes, au souvenir de la tête furieuse de son gendre, et de ses

exclamations indignées, et de son refus véhément de laisser donner

à la fille, séduite par lui, de l'argent qui n'était pas à lui,

heureuse aussi de la bonne humeur de Jeanne, fut secouée par son

rire poussif, qui lui emplissait les yeux de pleurs. Alors, le

baron partit à son tour, gagné par la contagion; et tous trois,

comme aux bons jours passés, s'amusaient à s'en rendre malades.

Quand ils furent un peu calmés, Jeanne s'étonna:

-- C'est curieux, ça ne me fait plus rien. Je le regarde comme un

étranger maintenant. Je ne puis pas croire que je sois sa femme.

Vous voyez, je m'amuse de ses... de ses... de ses indélicatesses.

Et, sans bien savoir pourquoi, ils s'embrassèrent, encore

souriants et attendris.

Mais deux jours plus tard, après le déjeuner, alors que Julien

partait à cheval, un grand gars de vingt-deux à vingt-cinq ans,

vêtu d'une blouse bleue toute neuve, aux plis raides, aux manches

ballonnées, boutonnées aux poignets, franchit sournoisement la

barrière, comme s'il eût été embusqué là depuis le matin, se

glissa le long du fossé des Couillard, contourna le château et

s'approcha, à pas suspects, du baron et des deux femmes, assis

toujours sous le platane.

Il avait ôté sa casquette en les apercevant, et il s'avançait en

saluant, avec des mines embarrassées.

Dès qu'il fut assez près pour se faire entendre, il bredouilla:

-- Votre serviteur, monsieur le baron, madame et la compagnie.

Puis, comme on ne lui parlait pas, il annonça:

-- C'est moi que je suis Désiré Lecoq.

Ce nom ne révélant rien, le baron demanda:

-- Que voulez-vous?

Alors le gars se troubla tout à fait devant la nécessité

d'expliquer son cas. Il balbutia en baissant et en relevant les

yeux coup sur coup, de sa casquette qu'il tenait aux mains au

sommet du toit du château: «C'est m'sieu l'curé qui m'a touché

deux mots au sujet de c't'affaire...» puis il se tut, par crainte

d'en trop lâcher et de compromettre ses intérêts.

Le baron, sans comprendre, reprit:

-- Quelle affaire? Je ne sais pas, moi.

L'autre alors, baissant la voix, se décida:

-- C't'affaire de vot'bonne... la Rosalie...

Jeanne, ayant deviné, se leva et s'éloigna avec son enfant dans

les bras. Et le baron prononça: «Approchez-vous», puis il montra

la chaise que sa fille venait de quitter.

Le paysan s'assit aussitôt en murmurant:

-- Vous êtes bien honnête.

Puis il attendit comme s'il n'avait plus rien à dire. Au bout d'un

assez long silence il se décida enfin, et, levant son regard vers

le ciel bleu:

-- En v'là du biau temps pour la saison. C'est la terre, qui n'en

profite pour c' qu'y'a déjà d'semé.

Et il se tut de nouveau.

Le baron s'impatientait; il attaqua brusquement la question, d'un

ton sec:

-- Alors, c'est vous qui épousez Rosalie?

L'homme aussitôt devint inquiet, troublé dans ses habitudes de

cautèle normande. Il répliqua d'une voix plus vive, mis en

défiance:

-- C'est selon, p't'être que oui, p't'être que non, c'est selon.

Mais le baron s'irritait de ces tergiversations:

-- Sacrebleu! répondez franchement: est-ce pour ça que vous venez,

oui ou non? La prenez-vous, oui ou non?

L'homme, perplexe, ne regardait plus que ses pieds:

-- Si c'est c'que dit m'sieu l'curé, j'la prends; mais si c'est

c'que dit m'sieu Julien, j'la prends point.

-- Qu'est-ce que vous a dit M. Julien?

-- M'sieu Julien, i m'a dit qu'j'aurais quinze cents francs; et

m'sieu l'curé i m'a dit que j'n'aurais vingt mille; j'veux ben

pour vingt mille, mais j'veux point pour quinze cents.

Alors la baronne, qui restait enfoncée en son fauteuil, devant

l'attitude anxieuse du rustre, se mit à rire par petites

secousses. Le paysan la regarda de coin, d'un oeil mécontent, ne

comprenant pas cette gaieté, et il attendit.

Le baron, que ce marchandage gênait, y coupa court.

-- J'ai dit à M. le curé que vous auriez la ferme de Barville,

votre vie durant, pour revenir ensuite à l'enfant. Elle vaut vingt

mille francs. Je n'ai qu'une parole. Est-ce fait, oui ou non?

L'homme sourit d'un air humble et satisfait, et devenu soudain

loquace:

-- Oh! pour lors, je n'dis pas non. N'y avait qu'ça qui

m'opposait. Quand m'sieu l'curé m'na parlé, j'voulais ben tout

d'suite, pardi, et pi j'étais ben aise d'satisfaire m'sieu

l'baron, qui me r'vaudra ça, je m'le disais. C'est-i pas vrai,

quand on s'oblige, entre gens, on se r'trouve toujours plus tard;

et on se r'vaut ça. Mais m'sieu Julien m'a v'nu trouver; et

c'n'était pu qu'quinze cents. J'mai dit: «Faut savoir», et j'suis

v'nu. C'est pas pour dire, j'avais confiance, mais j'voulais

savoir. I n'est qu'les bons comptes qui font les bons amis, pas

vrai, m'sieu l'baron...

Il fallut l'arrêter; le baron demanda:

-- Quand voulez-vous conclure le mariage?

Alors l'homme redevint brusquement timide, plein d'embarras. Il

finit par dire, en hésitant:

-- J'frons-ti point d'abord un p'tit papier?

Le baron, cette fois, se fâcha:

-- Mais nom d'un chien! puisque vous aurez le contrat de mariage.

C'est là le meilleur des papiers.

Le paysan s'obstinait:

-- En attendant, j'pourrions ben en faire un bout tout d'même, ça

nuit toujours pas.

Le baron se leva pour en finir:

-- Répondez oui ou non, et tout de suite. Si vous ne voulez plus,

dites-le, j'ai un autre prétendant.

Alors la peur du concurrent affola le Normand rusé. Il se décida,

tendit la main comme après l'achat d'une vache:

-- Topez-là, m'sieu l'baron, c'est fait. Couillon qui s'en dédit.

Le baron topa, puis cria:

-- Ludivine!

La cuisinière montra la tête à la fenêtre:

-- Apportez une bouteille de vin.

On trinqua pour arroser l'affaire conclue. Et le gars partit d'un

pied plus allègre.

On ne dit rien de cette visite à Julien. Le contrat fut préparé en

grand secret, puis, une fois les bans publiés, la noce eut lieu un

lundi matin.

Une voisine portait le mioche à l'église, derrière les nouveaux

époux, comme une sûre promesse de fortune. Et personne, dans le

pays, ne s'étonna; on enviait Désiré Lecoq. Il était né coiffé,

disait-on avec un sourire malin où n'entrait point d'indignation.

Julien fit une scène terrible, qui abrégea le séjour de ses beaux-

parents aux Peuples. Jeanne les vit repartir sans une tristesse

trop profonde, Paul étant devenu pour elle une source inépuisable

de bonheur.

-- IX --

Jeanne étant tout à fait remise de ses couches, on se résolut à

aller rendre leur visite aux Fourville et à se présenter aussi

chez le marquis de Coutelier.

Julien venait d'acheter, dans une vente publique, une nouvelle

voiture, un phaéton ne demandant qu'un cheval, afin de pouvoir

sortir deux fois par mois.

Elle fut attelée par un jour clair de décembre et, après deux

heures de route à travers les plaines normandes, on commença à

descendre en un petit vallon dont les flancs étaient boisés, et le

fond mis en culture.

Puis, les terres ensemencées furent bientôt remplacées par des

prairies, et les prairies par un marécage plein de grands roseaux,

secs en cette saison, et dont les longues feuilles bruissaient,

pareilles à des rubans jaunes.

Tout à coup, après un brusque détour du val, le château de la

Vrillette se montra, adossé d'un côté à la pente boisée et, de

l'autre, trempant toute sa muraille dans un grand étang que

terminait, en face, un bois de hauts sapins escaladant l'autre

versant de la vallée.

Il fallut passer par un antique pont-levis et franchir un vaste

portail Louis XIII pour pénétrer dans la cour d'honneur, devant un

élégant manoir de la même époque à encadrements de briques,

flanqué de tourelles coiffées d'ardoises.

Julien expliquait à Jeanne toutes les parties du bâtiment, en

habitué qui le connaît à fond. Il en faisait les honneurs,

s'extasiant sur sa beauté:

-- Regarde-moi ce portail! Est-ce grandiose une habitation comme

ça, hein? Toute l'autre façade est dans l'étang, avec un perron

royal qui descend jusqu'à l'eau; et quatre barques sont amarrées

au bas des marches, deux pour le comte et deux pour la comtesse.

Là-bas à droite, là où tu vois le rideau de peupliers, c'est la

fin de l'étang; c'est là que commence la rivière qui va jusqu'à

Fécamp. C'est plein de sauvagine ce pays. Le comte adore chasser

là-dedans. Voilà une vraie résidence seigneuriale.

La porte d'entrée s'était ouverte et la pâle comtesse apparut,

venant au-devant de ses visiteurs, souriante, vêtue d'une robe

traînante comme une châtelaine d'autrefois. Elle semblait la belle

dame du lac, née pour ce manoir de conte.

Le salon, à huit fenêtres, en avait quatre ouvrant sur la pièce

d'eau et sur le sombre bois de pins qui remontait le coteau juste

en face.

La verdure à tons noirs rendait profond, austère et lugubre

l'étang; et, quand le vent soufflait, les gémissements des arbres

semblaient la voix du marais.

La comtesse prit les deux mains de Jeanne comme si elle eût été

une amie d'enfance, puis elle la fit asseoir et se mit près

d'elle, sur une chaise basse, tandis que Julien, en qui toutes les

élégances oubliées renaissaient depuis cinq mois, causait,

souriait, doux et familier.

La comtesse et lui parlèrent de leurs promenades à cheval. Elle

riait un peu de sa manière de monter, l'appelant «le chevalier

Trébuche», et il riait aussi, l'ayant baptisée «la reine Amazone».

Un coup de fusil parti sous les fenêtres fit pousser à Jeanne un

petit cri. C'était le comte qui tuait une sarcelle.

Sa femme aussitôt l'appela. On entendit un bruit d'avirons, le

choc d'un bateau contre la pierre, et il parut, énorme et botté,

suivi de deux chiens trempés, rougeâtres comme lui, et qui se

couchèrent sur le tapis devant la porte.

Il semblait plus à son aise, en sa demeure, et ravi de voir des

visiteurs. Il fit remettre du bois au feu, apporter du vin de

Madère et des biscuits; et soudain il s'écria:

-- Mais vous allez dîner avec nous, c'est entendu.

Jeanne, que ne quittait jamais la pensée de son enfant, refusait;

il insista, et, comme elle s'obstinait à ne pas vouloir, Julien

fit un geste brusque d'impatience. Alors elle eut peur de

réveiller son humeur méchante et querelleuse; et, bien que

torturée à l'idée de ne plus revoir Paul avant le lendemain, elle

accepta.

L'après-midi fut charmant. On alla visiter les sources, d'abord.

Elles jaillissaient au pied d'une roche moussue dans un clair

bassin toujours remué comme de l'eau bouillante; puis on fit un

tour en barque à travers de vrais chemins taillés dans une forêt

de roseaux secs. Le comte, assis entre ses deux chiens qui

flairaient, le nez au vent, ramait; et chaque secousse de ses

avirons soulevait la grande barque et la lançait en avant. Jeanne,

parfois, laissait tremper sa main dans l'eau froide, et elle

jouissait de la fraîcheur glacée qui lui courait des doigts au

coeur. Tout à l'arrière du bateau, Julien et la comtesse,

enveloppée de châles, souriaient de ce sourire continu des gens

heureux à qui le bonheur ne laisse rien à dire.

Le soir venait avec de longs frissons gelés, des souffles du nord

qui passaient dans les joncs flétris. Le soleil avait plongé

derrière les sapins; et le ciel rouge, criblé de petits nuages

écarlates et bizarres, donnait froid rien qu'à le regarder.

On rentra dans le vaste salon où flambait un feu gigantesque. Une

sensation de chaleur et de plaisir rendait joyeux dès la porte.

Alors le comte, mis en gaieté, saisit sa femme dans ses bras

d'athlète, et, l'élevant comme un enfant jusqu'à sa bouche, il lui

colla sur les joues deux gros baisers de brave homme satisfait.

Et Jeanne, souriante, regardait ce bon géant qu'on disait un ogre

au seul aspect de ses moustaches; et elle pensait:

-- Comme on se trompe, chaque jour, sur tout le monde.

Ayant alors, presque involontairement, reporté les yeux sur

Julien, elle le vit debout dans l'embrasure de la porte,

horriblement pâle, et l'oeil fixé sur le comte. Inquiète, elle

s'approcha de son mari, et, à voix basse:

-- Es-tu malade? Qu'as-tu donc?

Il répondit d'un ton courroucé:

-- Rien, laisse-moi tranquille. J'ai eu froid.

Quand on passa dans la salle à manger, le comte demanda la

permission de laisser entrer ses chiens; et ils vinrent aussitôt

se planter sur leur derrière, à droite et à gauche de leur maître.

Il leur donnait à tout moment quelque morceau et caressait leurs

longues oreilles soyeuses. Les bêtes tendaient la tête, remuaient

la queue, frémissaient de contentement.

Après le dîner, comme Jeanne et Julien se disposaient à partir,

M. de Fourville les retint encore pour leur montrer une pêche au

flambeau.

Il les posta, ainsi que la comtesse, sur le perron qui descendait

à l'étang; et il monta dans sa barque avec un valet portant un

épervier et une torche allumée. La nuit était claire et piquante

sous un ciel semé d'or.

La torche faisait ramper sur l'eau des traînées de feu étranges et

mouvantes, jetait des lueurs dansantes sur les roseaux, illuminait

le grand rideau de sapins. Et soudain, la barque ayant tourné, une

ombre colossale, fantastique, une ombre d'homme se dressa sur

cette lisière éclairée du bois. La tête dépassait les arbres, se

perdait dans le ciel, et les pieds plongeaient dans l'étang. Puis

l'être démesuré éleva les bras comme pour prendre les étoiles. Ils

se dressèrent brusquement, ces bras immenses, puis retombèrent; et

on entendit aussitôt un petit bruit d'eau fouettée.

La barque alors ayant encore viré doucement, le prodigieux fantôme

sembla courir le long du bois, qu'éclairait, en tournant, la

lumière; puis il s'enfonça dans l'invisible horizon, puis soudain

il reparut, moins grand mais plus net, avec ses mouvements

singuliers, sur la façade du château.

Et la grosse voix du comte cria:

-- Gilberte, j'en ai huit!

Et les avirons battirent l'onde. L'ombre énorme restait maintenant

debout immobile sur la muraille, mais diminuant peu à peu de

taille et d'ampleur; sa tête paraissait descendre, son corps

maigrir; et quand M. de Fourville remonta les marches du perron,

toujours suivi de son valet portant le feu, elle était réduite aux

proportions de sa personne, et répétait tous ses gestes.

Il avait dans un filet huit gros poissons qui frétillaient.

Lorsque Jeanne et Julien furent en route tout enveloppés en des

manteaux et des couvertures qu'on leur avait prêtés, Jeanne dit,

presque involontairement:

-- Quel brave homme que ce géant!

Et Julien, qui conduisait, répliqua:

-- Oui, mais il ne se tient pas toujours assez devant le monde.

Huit jours après ils se rendirent chez les Coutelier, qui

passaient pour la première famille noble de la province. Leur

domaine de Reminil touchait au gros bourg de Cany. Le château neuf

bâti sous Louis XIV était caché dans le parc magnifique entouré de

murs. On voyait, sur une hauteur, les ruines de l'ancien château.

Des valets en tenue firent entrer les visiteurs dans une grande

pièce imposante. Tout au milieu, une espèce de colonne supportait

une coupe immense de la manufacture de Sèvres, et, dans le socle,

une lettre autographe du roi, défendue par une plaque de cristal,

invitait le marquis Léopold-Hervé-Joseph-Germer de Varneville, de

Rollebosc de Coutelier, à recevoir ce don du souverain.

Jeanne et Julien considéraient ce présent royal quand entrèrent le

marquis et la marquise. La femme était poudrée, aimable par

fonction, et maniérée par désir de sembler condescendante.

L'homme, gros personnage à cheveux blancs relevés droit sur la

tête, mettait en ses gestes, en sa voix, en toute son attitude,

une hauteur qui disait son importance.

C'étaient de ces gens à étiquette dont l'esprit, les sentiments et

les paroles semblent toujours sur des échasses.

Ils parlaient seuls, sans attendre les réponses, souriant d'un air

indifférent, semblaient toujours accomplir la fonction, imposée

par leur naissance, de recevoir avec politesse les petits nobles

des environs.

Jeanne et Julien, perclus, s'efforçaient de plaire, gênés de

rester davantage, inhabiles à se retirer; mais la marquise termina

elle-même la visite, naturellement, simplement, en arrêtant à

point la conversation comme une reine polie qui donne congé.

En revenant, Julien dit:

-- Si tu veux, nous bornerons là nos visites; moi, les Fourville

me suffisent.

Et Jeanne fut de son avis.

Décembre s'écoulait lentement, ce mois noir, trou sombre au fond

de l'année. La vie enfermée recommençait comme l'an passé. Jeanne

ne s'ennuyait point cependant, toujours préoccupée de Paul que

Julien regardait de côté, d'un oeil inquiet et mécontent.

Souvent, quand la mère le tenait en ses bras, le caressait avec

ces frénésies de tendresse qu'ont les femmes pour leurs enfants,

elle le présentait au père, en lui disant:

-- Mais embrasse-le donc; on dirait que tu ne l'aimes pas.

Il effleurait du bout des lèvres, d'un air dégoûté, le front

glabre du marmot en décrivant un cercle de tout son corps, comme

pour ne point rencontrer les petites mains remuantes et crispées.

Puis il s'en allait brusquement; on eût dit qu'une répugnance le

chassait.

Le maire, le docteur et le curé venaient dîner de temps en temps;

de temps en temps c'étaient les Fourville, avec qui on se liait de

plus en plus.

Le comte paraissait adorer Paul. Il le tenait sur ses genoux

pendant toute la durée des visites, ou même pendant des après-midi

tout entiers. Il le maniait d'une façon délicate dans ses grosses

mains de colosse, lui chatouillait le bout du nez avec la pointe

de ses longues moustaches, puis l'embrassait par élans passionnés,

à la façon des mères. Il souffrait continuellement de ce que son

mariage demeurât stérile.

Mars fut clair, sec et presque doux. La comtesse Gilberte reparla

de promenades à cheval que tous les quatre feraient ensemble.

Jeanne, lasse un peu des longs soirs, des longues nuits, des longs

jours pareils et monotones, consentit, toute heureuse de ces

projets; et pendant une semaine elle s'amusa à confectionner son

amazone.

Puis ils commencèrent les excursions. Ils allaient toujours deux

par deux, la comtesse et Julien devant, le comte et Jeanne cent

pas derrière. Ceux-ci causaient tranquillement, comme deux amis,

car ils étaient devenus amis par le contact de leurs âmes droites,

de leurs coeurs simples; ceux-là parlaient bas souvent, riaient

parfois par éclats violents, se regardaient soudain comme si leurs

yeux avaient à se dire des choses que ne prononçaient pas leurs

bouches; et ils partaient brusquement au galop, poussés par un

désir de fuir, d'aller plus loin, très loin.

Puis, Gilberte parut devenir irritable. Sa voix vive, apportée par

des souffles de brise, arrivait parfois aux oreilles des deux

cavaliers attardés. Le comte alors souriait, disait à Jeanne:

-- Elle n'est pas tous les jours bien levée, ma femme.

Un soir, en rentrant, comme la comtesse excitait sa jument, la

piquant, puis la retenant par secousses brusques, on entendit

plusieurs fois Julien lui répéter:

-- Prenez garde, prenez donc garde, vous allez être emportée.

Elle répliqua: «Tant pis; ce n'est pas votre affaire», d'un ton si

clair et si dur que les paroles nettes sonnèrent par la campagne

comme si elles restaient suspendues dans l'air.

L'animal se cabrait, ruait, bavait. Soudain le comte, inquiet,

cria de ses forts poumons:

-- Fais donc attention, Gilberte!

Alors, comme par défi, dans un de ces énervements de femme que

rien n'arrête, elle frappa brutalement de sa cravache, entre les

deux oreilles, la bête qui se dressa, furieuse, battit l'air de

ses jambes de devant, et, retombant, s'élança d'un bond formidable

et détala par la plaine, de toute la vigueur de ses jarrets.

Elle franchit d'abord une prairie, puis, se précipitant à travers

les labourés, elle soulevait en poussière la terre humide et

grasse, et filait si vite qu'on distinguait à peine la monture et

l'amazone.

Julien, stupéfait, restait en place, appelant désespérément:

-- Madame, Madame!

Mais le comte eut une sorte de grognement et, se courbant sur

l'encolure de son pesant cheval, il le jeta en avant d'une poussée

de tout son corps: et il le lança d'une telle allure, l'excitant,

l'entraînant, l'affolant avec la voix, le geste et l'éperon, que

l'énorme cavalier semblait porter la lourde bête entre ses cuisses

et l'enlever comme pour s'envoler. Ils allaient d'une inconcevable

vitesse, se ruant droit devant eux; et Jeanne voyait là-bas les

deux silhouettes de la femme et du mari, fuir, fuir, diminuer,

s'effacer, disparaître, comme on voit deux oiseaux se poursuivant,

se perdre et s'évanouir à l'horizon.

Alors Julien se rapprocha, toujours au pas, en murmurant d'un air

furieux:

-- Je crois qu'elle est folle, aujourd'hui.

Et tous deux partirent derrière leurs amis, enfoncés maintenant

dans une ondulation de plaine.

Au bout d'un quart d'heure ils les aperçurent qui revenaient; et

bientôt ils les joignirent.

Le comte, rouge, en sueur, riant, content, triomphant, tenait de

sa poigne irrésistible le cheval frémissant de sa femme. Elle

était pâle, avec un visage douloureux et crispé; et elle se

soutenait d'une main sur l'épaule de son mari comme si elle allait

défaillir.

Jeanne, ce jour-là, comprit que le comte aimait éperdument.

Puis la comtesse, pendant le mois qui suivit, se montra joyeuse

comme elle ne l'avait jamais été. Elle venait plus souvent aux

Peuples, riait sans cesse, embrassait Jeanne avec des élans de

tendresse. On eût dit qu'un mystérieux ravissement était descendu

sur sa vie. Son mari, tout heureux lui-même, ne la quittait point

des yeux, et tâchait à tout instant de toucher sa main, sa robe,

dans un redoublement de passion.

Il disait, un soir, à Jeanne:

-- Nous sommes dans le bonheur, en ce moment. Jamais Gilberte

n'avait été gentille comme ça. Elle n'a plus de mauvaise humeur,

plus de colère. Je sens qu'elle m'aime. Jusqu'à présent je n'en

étais pas sûr.

Julien aussi semblait changé, plus gai, sans impatiences, comme si

l'amitié des deux familles avait apporté la paix et la joie dans

chacune d'elles.

Le printemps fut singulièrement précoce et chaud.

Depuis les douces matinées jusqu'aux calmes et tièdes soirées, le

soleil faisait germer toute la surface de la terre. C'était une

brusque et puissante éclosion de tous les germes en même temps,

une de ces irrésistibles poussées de sève, une de ces ardeurs à

renaître que la nature montre quelquefois, en des années

privilégiées qui feraient croire à des rajeunissements du monde.

Jeanne se sentait vaguement troublée par cette fermentation de

vie. Elle avait des alanguissements subits en face d'une petite

fleur dans l'herbe, des mélancolies délicieuses, des heures de

mollesse rêvassante.

Puis, elle se sentit envahie par des souvenirs attendris des

premiers temps de son amour; non qu'il lui revînt au coeur un

renouveau d'affection pour Julien, c'était fini, cela, bien fini

pour toujours; mais toute sa chair caressée des brises, pénétrée

des odeurs du printemps, se troublait, comme sollicitée par

quelque invisible et tendre appel.

Elle se plaisait à être seule, à s'abandonner sous la chaleur du

soleil, toute parcourue de sensations, de jouissances vagues et

sereines qui n'éveillaient point d'idées.

Un matin, comme elle somnolait ainsi, une vision la traversa, une

vision rapide de ce trou ensoleillé au milieu des sombres

feuillages, dans le petit bois près d'Étretat. C'est là que, pour

la première fois, elle avait senti frémir son corps auprès de ce

jeune homme qui l'aimait alors; c'est là qu'il avait balbutié,

pour la première fois, le timide désir de son coeur; c'est aussi

là qu'elle avait cru toucher tout à coup l'avenir radieux de ses

espérances.

Et elle voulait revoir ce bois, y faire une sorte de pèlerinage

sentimental et superstitieux, comme si un retour à ce lieu devait

changer quelque chose à la marche de sa vie.

Julien était parti dès l'aube, elle ne savait où. Elle fit donc

seller le petit cheval blanc des Martin, qu'elle montait

quelquefois maintenant; et elle partit.

C'était par une de ces journées si tranquilles que rien ne remue

nulle part, pas une herbe, pas une feuille; tout semble immobile

pour jusqu'à la fin des temps, comme si le vent était mort. On

dirait disparus les insectes eux-mêmes.

Un calme brûlant et souverain descendait du soleil,

insensiblement, en buée d'or; et Jeanne allait au pas de son

bidet, bercée, heureuse. De temps en temps elle levait les yeux

pour regarder un tout petit nuage blanc, gros comme une pincée de

coton, un flocon de vapeur suspendu, oublié, resté là-haut, tout

seul, au milieu du ciel bleu.

Elle descendit dans la vallée qui va se jeter à la mer, entre ces

grandes arches de la falaise qu'on nomme les portes d'Étretat, et

tout doucement elle gagna le bois. Il pleuvait de la lumière à

travers la verdure encore grêle. Elle cherchait l'endroit sans le

retrouver, errant par les petits chemins.

Tout à coup, en traversant une longue allée, elle aperçut tout au

bout deux chevaux de selle attachés contre un arbre, et elle les

reconnut aussitôt; c'étaient ceux de Gilberte et de Julien. La

solitude commençait à lui peser; elle fut heureuse de cette

rencontre imprévue; et elle mit au trot sa monture.

Quand elle eut atteint les deux bêtes patientes, comme accoutumées

à ces longues stations, elle appela. On ne lui répondit pas.

Un gant de femme et les deux cravaches gisaient sur le gazon

foulé. Donc ils s'étaient assis là, puis éloignés laissant leurs

chevaux.

Elle attendit un quart d'heure, vingt minutes, surprise, sans

comprendre ce qu'ils pouvaient faire. Comme elle avait mis pied à

terre, et ne remuait plus, appuyée contre un tronc d'arbre, deux

petits oiseaux, sans la voir, s'abattirent dans l'herbe tout près

d'elle. L'un d'eux s'agitait, sautillait autour de l'autre, les

ailes soulevées et vibrantes, saluant de la tête et pépiant; tout

à coup ils s'accouplèrent.

Jeanne fut surprise comme si elle eût ignoré cette chose; puis

elle se dit: «C'est vrai, c'est le printemps»; puis une autre

pensée lui vint, un soupçon. Elle regarda de nouveau le gant, les

cravaches, les deux chevaux abandonnés; et elle se remit

brusquement en selle avec une irrésistible envie de fuir.

Elle galopait maintenant en retournant aux Peuples. Sa tête

travaillait, raisonnait, unissait les faits, rapprochait les

circonstances. Comment n'avait-elle pas deviné plus tôt? Comment

n'avait-elle rien vu? Comment n'avait-elle pas compris les

absences de Julien, le recommencement de ses élégances passées,

puis l'apaisement de son humeur? Elle se rappelait aussi les

brusqueries nerveuses de Gilberte, ses câlineries exagérées, et,

depuis quelque temps, cette espèce de béatitude où elle vivait, et

dont le comte était heureux.

Elle remit au pas son cheval, car il lui fallait gravement

réfléchir, et l'allure vive troublait ses idées.

Après la première émotion passée, son coeur était redevenu presque

calme, sans jalousie et sans haine, mais soulevé de mépris. Elle

ne songeait guère à Julien; rien ne l'étonnait plus de lui; mais

la double trahison de la comtesse, de son amie, la révoltait. Tout

le monde était donc perfide, menteur et faux. Et des larmes lui

vinrent aux yeux. On pleure parfois des illusions avec autant de

tristesse que les morts.

Elle se résolut pourtant à feindre de ne rien savoir, à fermer son

âme aux affections courantes, à n'aimer plus que Paul et ses

parents; et à supporter les autres avec un visage tranquille.

Sitôt rentrée, elle se jeta sur son fils, l'emporta dans sa

chambre et l'embrassa éperdument, pendant une heure sans

s'arrêter.

Julien revint pour dîner, charmant et souriant, plein d'intentions

aimables. Il demanda:

-- Père et petite mère ne viennent donc pas cette année?

Elle lui sut tant de gré de cette gentillesse qu'elle lui pardonna

presque la découverte du bois; et un violent désir l'envahissant

tout à coup de revoir bien vite les deux êtres qu'elle aimait le

plus après Paul, elle passa toute sa soirée à leur écrire, pour

hâter leur arrivée.

Ils annoncèrent leur retour pour le 20 mai. On était alors au 7 de

ce mois.

Elle les attendit avec une impatience grandissante, comme si elle

eût éprouvé, en dehors même de son affection filiale, un besoin

nouveau de frotter son coeur à des coeurs honnêtes, de causer,

l'âme ouverte, avec des gens purs, sains de toute infamie, dont la

vie, et toutes les actions, et toutes les pensées, et tous les

désirs avaient toujours été droits.

Ce qu'elle sentait maintenant, c'était une sorte d'isolement de sa

conscience juste au milieu de toutes ces consciences défaillantes;

et bien qu'elle eût appris soudain à dissimuler, bien qu'elle

accueillît la comtesse, la main tendue et la lèvre souriante,

cette sensation de vide, de mépris pour les hommes, elle la

sentait grandir, l'envelopper; et chaque jour les petites

nouvelles du pays lui jetaient à l'âme un dégoût plus grand, une

plus haute mésestime des êtres.

La fille des Couillard venait d'avoir un enfant et le mariage

allait avoir lieu. La servante des Martin, une orpheline, était

grosse; une petite voisine âgée de quinze ans était grosse; une

veuve, une pauvre femme boiteuse et sordide, qu'on appelait la

Crotte tant sa saleté paraissait horrible, était grosse.

À tout moment on apprenait une grossesse nouvelle, ou bien quelque

fredaine d'une fille, d'une paysanne mariée et mère de famille ou

de quelque riche fermier respecté.

Ce printemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommes

comme chez les plantes.

Et Jeanne, dont les sens éteints ne s'agitaient plus, dont le

coeur meurtri, l'âme sentimentale semblaient seuls remués par les

souffles tièdes et féconds, qui rêvait, exaltée sans désirs,

passionnée pour des songes et morte aux besoins charnels,

s'étonnait, pleine d'une répugnance qui devenait haineuse, de

cette sale bestialité.

L'accouplement des êtres l'indignait à présent comme une chose

contre nature; et, si elle en voulait à Gilberte, ce n'était point

de lui avoir pris son mari, mais du fait même d'être tombée aussi

dans cette fange universelle.

Elle n'était point, celle-là, de la race des rustres chez qui les

bas instincts dominent. Comment avait-elle pu s'abandonner de la

même façon que ces brutes?

Le jour même où devaient arriver ses parents, Julien raviva ses

répulsions en lui racontant gaiement, comme une chose toute

naturelle et drôle, que le boulanger ayant entendu quelque bruit

dans son four, la veille, qui n'était pas jour de cuisson, avait

cru y surprendre un chat rôdeur et avait trouvé sa femme «qui

n'enfournait pas du pain».

Et il ajoutait:

-- Le boulanger a bouché l'ouverture; ils ont failli étouffer là-

dedans; c'est le petit garçon de la boulangère qui a prévenu les

voisins; car il avait vu entrer sa mère avec le forgeron.

Et Julien riait, répétant:

-- Ils nous font manger du pain d'amour, ces facteurs-là. C'est un

vrai conte de La Fontaine.

Jeanne n'osait plus toucher au pain.

Lorsque la chaise de poste s'arrêta devant le perron et que la

figure heureuse du baron parut à la vitre, ce fut dans l'âme et

dans la poitrine de la jeune femme une émotion profonde, un

tumultueux élan d'affection comme elle n'en avait jamais ressenti.

Mais elle demeura saisie, et presque défaillante, quand elle

aperçut petite mère. La baronne, en ces six mois d'hiver, avait

vieilli de dix ans. Ses joues énormes, flasques, tombantes,

s'étaient empourprées, comme gonflées de sang; son oeil semblait

éteint; et elle ne remuait plus que soulevée sous les deux bras;

sa respiration pénible était devenue sifflante, et si difficile

qu'on éprouvait près d'elle une sensation de gêne douloureuse.

Le baron, l'ayant vue chaque jour, n'avait point remarqué cette

décadence; et, quand elle se plaignait de ses étouffements

continus, de son alourdissement grandissant, il répondait:

-- Mais non, ma chère, je vous ai toujours connue comme ça.

Jeanne, après les avoir accompagnés en leur chambre, se retira

dans la sienne pour pleurer, bouleversée, éperdue. Puis, elle alla

retrouver son père, et, se jetant sur son coeur, les yeux pleins

de larmes:

-- Oh! comme mère est changée! Qu'est-ce qu'elle a, dis-moi,

qu'est-ce qu'elle a?

Il fut très surpris, et répondit:

-- Tu crois? quelle idée? mais non. Moi qui ne l'ai point quittée,

je t'assure que je ne la trouve pas mal, elle est comme toujours.

Le soir Julien dit à sa femme:

-- Ta mère file un mauvais coton. Je la crois touchée.

Et, comme Jeanne éclatait en sanglots, il s'impatienta.

-- Allons, bon, je ne te dis pas qu'elle soit perdue. Tu es

toujours follement exagérée. Elle est changée, voilà tout, c'est

de son âge.

Au bout de huit jours elle n'y songeait plus, accoutumée à la

physionomie nouvelle de sa mère, et refoulant peut-être ses

craintes, comme on refoule, comme on rejette toujours, par une

sorte d'instinct égoïste, de besoin naturel de tranquillité d'âme,

les appréhensions, les soucis menaçants.

La baronne, impuissante à marcher, ne sortait plus qu'une demi-

heure chaque jour. Quand elle avait accompli une seule fois le

parcours de «son» allée, elle ne pouvait se mouvoir davantage et

demandait à s'asseoir sur «son» banc. Et, quand elle se sentait

incapable même de mener jusqu'au bout sa promenade, elle disait:

-- Arrêtons-nous; mon hypertrophie me casse les jambes

aujourd'hui.

Elle ne riait plus guère, souriait seulement aux choses qui

l'auraient secouée tout entière l'année précédente. Mais comme ses

yeux étaient demeurés excellents, elle passait des jours à relire

Corinne ou Les Méditations de Lamartine; puis elle demandait qu'on

lui apportât le tiroir «aux souvenirs». Alors, ayant vidé sur ses

genoux les vieilles lettres douces à son coeur, elle posait le

tiroir sur une chaise à côté d'elle et remettait dedans, une à

une, ses «reliques», après avoir lentement revu chacune. Et, quand

elle était seule, bien seule, elle en baisait certaines, comme on

baise secrètement les cheveux des morts qu'on aime.

Quelquefois, Jeanne, entrant brusquement, la trouvait pleurant,

pleurant des larmes tristes. Elle s'écriait:

-- Qu'as-tu, petite mère?

Et la baronne, après un long soupir, répondait:

-- Ce sont mes reliques qui m'ont fait ça. On remue des choses qui

ont été si bonnes et qui sont finies! Et puis il y a des personnes

auxquelles on ne pensait plus guère et qu'on retrouve tout d'un

coup. On croit les voir et les entendre, et ça vous produit un

effet épouvantable. Tu connaîtras ça, plus tard.

Quand le baron survenait en ces instants de mélancolie, il

murmurait:

-- Jeanne, ma chérie, si tu m'en crois, brûle tes lettres, toutes

tes lettres, celles de ta mère, les miennes, toutes. Il n'y a rien

de plus terrible, quand on est vieux, que de remettre le nez dans

sa jeunesse.

Mais Jeanne aussi gardait sa correspondance, préparait sa «boîte

aux reliques», obéissant, bien qu'elle différât en tout de sa

mère, à une sorte d'instinct héréditaire de sentimentalité

rêveuse.

Le baron, après quelques jours, eut à s'absenter pour une affaire

et il partit.

La saison était magnifique. Les nuits douces, fourmillantes

d'astres, succédaient aux calmes soirées, les soirs sereins aux

jours radieux, et les jours radieux aux aurores éclatantes. Petite

mère se trouva bientôt mieux portante; et Jeanne, oubliant les

amours de Julien et la perfidie de Gilberte, se sentait presque

complètement heureuse. Toute la campagne resplendissait du matin

au soir, sous le soleil.

Jeanne, un après-midi, prit Paul en ses bras, et s'en alla par les

champs. Elle regardait tantôt son fils, tantôt l'herbe criblée de

fleurs le long de la route, s'attendrissant dans une félicité sans

bornes. De minute en minute elle baisait l'enfant, le serrait

passionnément contre elle; puis, frôlée par quelque savoureuse

odeur de campagne, elle se sentait défaillante, anéantie dans un

bien-être infini. Puis elle rêva d'avenir pour lui. Que serait-il?

Tantôt elle le voulait grand homme, renommé, puissant. Tantôt elle

le préférait humble et restant près d'elle, dévoué, tendre, les

bras toujours ouverts pour maman. Quand elle l'aimait avec son

coeur égoïste de mère, elle désirait qu'il restât son fils, rien

que son fils; mais, quand elle l'aimait avec sa raison passionnée,

elle ambitionnait qu'il devînt quelqu'un par le monde.

Elle s'assit au bord d'un fossé et se mit à le regarder. Il lui

semblait qu'elle ne l'avait jamais vu. Et elle s'étonna

brusquement à la pensée que ce petit être serait grand, qu'il

marcherait d'un pas ferme, qu'il aurait de la barbe aux joues et

parlerait d'une voix sonore.

Au loin quelqu'un l'appelait. Elle leva la tête. C'était Marius

accourant. Elle pensa qu'une visite l'attendait, et elle se

dressa, mécontente d'être troublée. Mais le gamin arrivait à

toutes jambes, et, quand il fut assez près, il cria:

-- Madame, c'est madame la Baronne qu'est bien mal.

Elle sentit comme une goutte d'eau froide qui lui descendait le

long du dos; et elle repartit à grands pas, la tête égarée.

Elle aperçut, de loin, des gens en tas sous le platane. Elle

s'élança et, le groupe s'étant ouvert, elle vit sa mère étendue

par terre, la tête soutenue par deux oreillers. La figure était

toute noire, les yeux fermés, et sa poitrine, qui depuis vingt ans

haletait, ne bougeait plus. La nourrice saisit l'enfant dans les

bras de la jeune femme, et l'emporta.

Jeanne, hagarde, demandait:

-- Qu'est-il arrivé? Comment est-elle tombée? Qu'on aille chercher

le médecin.

Et, comme elle se retournait, elle aperçut le curé, prévenu on ne

sait comment. Il offrit ses soins, s'empressa en relevant les

manches de sa soutane. Mais le vinaigre, l'eau de Cologne, les

frictions demeurèrent inefficaces.

-- Il faudrait la dévêtir et la coucher, dit le prêtre.

Le fermier Joseph Couillard se trouvait là ainsi que le père Simon

et Ludivine. Aidés de l'abbé Picot, ils voulurent emporter la

baronne; mais, quand ils la soulevèrent, la tête s'abattit en

arrière, et la robe qu'ils avaient saisie se déchirait, tant sa

grosse personne était pesante et difficile à remuer. Alors Jeanne

se mit à crier d'horreur. On reposa par terre le corps énorme et

mou.

Il fallut prendre un fauteuil du salon; et, quand on l'eut assise

dedans, on put enfin l'enlever. Pas à pas ils gravirent le perron,

puis l'escalier; et, parvenus dans la chambre, la déposèrent sur

le lit.

Comme la cuisinière n'en finissait pas d'enlever ses vêtements, la

veuve Dentu se trouva là juste à point, venue soudain, ainsi que

le prêtre, comme s'ils avaient «senti la mort», selon le mot des

domestiques.

Joseph Couillard partit à franc étrier pour prévenir le docteur;

et comme le prêtre se disposait à aller chercher les saintes

huiles, la garde lui souffla dans l'oreille:

-- Ne vous dérangez point, monsieur le Curé, je m'y connais, elle

a passé.

Jeanne, affolée, implorait, ne savait que faire, que tenter, quel

remède employer. Le curé, à tout hasard, prononça l'absolution.

Pendant deux heures on attendit auprès du corps violet et sans

vie. Tombée maintenant à genoux, Jeanne sanglotait, dévorée

d'angoisse et de douleur.

Lorsque la porte s'ouvrit et que le médecin parut il lui sembla

voir entrer le salut, la consolation, l'espérance; et elle

s'élança vers lui, balbutiant tout ce qu'elle savait de

l'accident:

-- Elle se promenait comme tous les jours... elle allait bien...

très bien même... elle avait mangé un bouillon et deux oeufs au

déjeuner... elle est tombée tout d'un coup... elle est devenue

noire comme vous la voyez... et elle n'a plus remué... nous avons

essayé de tout pour la ranimer... de tout...

Elle se tut, saisie par un geste discret de la garde au médecin

pour signifier que c'était fini, bien fini. Alors, se refusant à

comprendre, elle interrogea anxieusement, répétant:

-- Est-ce grave? croyez-vous que ce soit grave?

Il dit enfin:

-- J'ai bien peur que ce soit... que ce soit... fini. Ayez du

courage, un grand courage.

Et Jeanne, ouvrant les bras, se jeta sur sa mère.

Julien rentrait. Il demeura stupéfait, visiblement contrarié, sans

cri de douleur ni désespoir apparent, pris à l'improviste trop

brusquement pour se faire d'un seul coup le visage et la

contenance qu'il fallait. Il murmura:

-- Je m'y attendais, je sentais bien que c'était la fin.

Puis il tira son mouchoir, s'essuya les yeux, s'agenouilla, se

signa, marmotta quelque chose, et, se relevant, voulut aussi

relever sa femme. Mais elle tenait à pleins bras le cadavre et le

baisait, presque couchée sur lui. Il fallut qu'on l'emportât. Elle

semblait folle.

Une vie · 第 5 / 7 题