-- Mais rien de rien, maman. Je vais m'amuser avec des amis, c'est

de mon âge.

Elle ne trouva pas un mot à répondre, et, quand elle fut toute

seule dans la voiture, des idées singulières l'assaillirent. Elle

ne l'avait plus reconnu son Poulet, son petit Poulet de jadis.

Pour la première fois elle s'apercevait qu'il était grand, qu'il

n'était plus à elle, qu'il allait vivre de son côté sans s'occuper

des vieux. Il lui semblait qu'en un jour il s'était transformé.

Quoi! c'était son fils, son pauvre petit enfant qui lui faisait

autrefois repiquer des salades, ce fort garçon barbu dont la

volonté s'affirmait!

Et pendant trois mois Paul ne vint voir ses parents que de temps

en temps, toujours hanté d'un désir évident de repartir au plus

vite, cherchant chaque soir à gagner une heure. Jeanne

s'effrayait, et le baron sans cesse la consolait répétant:

-- Laisse-le faire; il a vingt ans, ce garçon.

Mais, un matin, un vieil homme assez mal vêtu demanda en français

d'Allemagne:

-- Matame la vicomtesse.

Et, après beaucoup de saluts cérémonieux, il tira de sa poche un

portefeuille sordide en déclarant: «Ché un bétit bapier bour

fous», et il tendit, en le dépliant, un morceau de papier

graisseux. Elle lut, relut, regarda le Juif, relut encore et

demanda:

-- Qu'est-ce que cela veut dire?

L'homme, obséquieux, expliqua:

-- Ché fé fous tire. Votre fils il afé pesoin d'un peu d'archent,

et comme ché safais que fous êtes une ponne mère, che lui prêté

quelque betite chose bour son pesoin.

Elle tremblait.

-- Mais pourquoi ne m'en a-t-il pas demandé à moi?

Le Juif expliqua longuement qu'il s'agissait d'une dette de jeu

devant être payée le lendemain avant midi, que Paul n'étant pas

encore majeur, personne ne lui aurait rien prêté et que son

«honneur été gombromise» sans le «bétit service obligeant» qu'il

avait rendu à ce jeune homme.

Jeanne voulait appeler le baron, mais elle ne pouvait se lever

tant l'émotion la paralysait. Enfin elle dit à l'usurier:

-- Voulez-vous avoir la complaisance de sonner?

Il hésitait, craignant une ruse. Il balbutia:

-- Si che fous chêne, che refiendrai.

Elle remua la tête pour dire non. Elle sonna; et ils attendirent,

muets, l'un en face de l'autre.

Quand le baron fut arrivé, il comprit tout de suite la situation.

Le billet était de quinze cents francs. Il en paya mille en disant

à l'homme entre les yeux:

-- Surtout ne revenez pas.

L'autre remercia, salua, et disparut.

Le grand-père et la mère partirent aussitôt pour Le Havre; mais en

arrivant au collège, ils apprirent que depuis un mois Paul n'y

était point venu. Le principal avait reçu quatre lettres signées

de Jeanne pour annoncer un malaise de son élève, et ensuite pour

donner des nouvelles. Chaque lettre était accompagnée d'un

certificat de médecin; le tout faux, naturellement. Ils furent

atterrés, et ils restaient là, se regardant.

Le principal, désolé, les conduisit chez le commissaire de police.

Les deux parents couchèrent à l'hôtel.

Le lendemain on retrouva le jeune homme chez une fille entretenue

de la ville. Son grand-père et sa mère l'emmenèrent aux Peuples

sans qu'un mot fût échangé entre eux tout le long de la route.

Jeanne pleurait, la figure dans son mouchoir. Paul regardait la

campagne d'un air indifférent.

En huit jours on découvrit que, pendant les trois derniers mois,

il avait fait quinze mille francs de dettes. Les créanciers ne

s'étaient point montrés d'abord, sachant qu'il serait bientôt

majeur.

Aucune explication n'eut lieu. On voulait le reconquérir par la

douceur. On lui faisait manger des mets délicats, on le choyait,

on le gâtait. C'était au printemps; on lui loua un bateau à Yport,

malgré les terreurs de Jeanne, pour qu'il pût faire des promenades

en mer.

On ne lui laissait point de cheval de crainte qu'il n'allât au

Havre.

Il demeurait désoeuvré, irritable, parfois brutal. Le baron

s'inquiétait de ses études incomplètes. Jeanne, affolée à la

pensée d'une séparation, se demandait cependant ce qu'on allait

faire de lui.

Un soir il ne rentra pas. On apprit qu'il était sorti en barque

avec deux matelots. Sa mère, éperdue, descendit nu-tête jusqu'à

Yport, dans la nuit.

Quelques hommes attendaient sur la plage la rentrée de

l'embarcation.

Un petit feu apparut au large; il approchait en se balançant. Paul

ne se trouvait plus à bord. Il s'était fait conduire au Havre.

La police eut beau le rechercher, elle ne le retrouva pas. La

fille qui l'avait caché une première fois avait aussi disparu,

sans laisser de traces, son mobilier vendu, et son terme payé.

Dans la chambre de Paul, aux Peuples, on découvrit deux lettres de

cette créature qui paraissait folle d'amour pour lui. Elle parlait

d'un voyage en Angleterre, ayant trouvé les fonds nécessaires,

disait-elle.

Et les trois habitants du château vécurent, silencieux et sombres,

dans l'enfer morne des tortures morales. Les cheveux de Jeanne,

gris déjà, étaient devenus blancs. Elle se demandait naïvement

pourquoi la destinée la frappait ainsi.

Elle reçut une lettre de l'abbé Tolbiac: «Madame, la main de Dieu

s'est appesantie sur vous. Vous Lui avez refusé votre enfant; Il

vous l'a pris à son tour pour le jeter à une prostituée.

N'ouvrirez-vous pas les yeux à cet enseignement du Ciel? La

miséricorde du Seigneur est infinie. Peut-être vous pardonnera-t-

il si vous revenez vous agenouiller devant Lui. Je suis son humble

serviteur, je vous ouvrirai la porte de sa demeure quand vous y

viendrez frapper.»

Elle demeura longtemps avec cette lettre sur les genoux. C'était

vrai, peut-être, ce que disait ce prêtre. Et toutes les

incertitudes religieuses se mirent à déchirer sa conscience. Dieu

pouvait-il être vindicatif et jaloux comme les hommes? mais s'il

ne se montrait pas jaloux, personne ne le craindrait, personne ne

l'adorerait plus. Pour se faire mieux connaître à nous, sans

doute, il se manifestait aux humains avec leurs propres

sentiments. Et le doute lâche, qui pousse aux églises les

hésitants, les troublés, entrant en elle, elle courut furtivement,

un soir, à la nuit tombante, jusqu'au presbytère, et,

s'agenouillant aux pieds du maigre abbé, sollicita l'absolution.

Il lui promit un demi-pardon, Dieu ne pouvant déverser toutes ses

grâces sur un toit qui recouvrait un homme comme le baron: «Vous

sentirez bientôt, affirma-t-il, les effets de la Divine

Mansuétude.»

Elle reçut, en effet, deux jours plus tard, une lettre de son fils

et elle la considéra, dans l'affolement de sa peine, comme le

début des soulagements promis par l'abbé.

«Ma chère maman, n'aie pas d'inquiétude. Je suis à Londres, en

bonne santé, mais j'ai grand besoin d'argent. Nous n'avons plus un

sou et nous ne mangeons pas tous les jours. Celle qui

m'accompagne, et que j'aime de toute mon âme a dépensé tout ce

qu'elle avait pour ne pas me quitter: cinq mille francs; et tu

comprends que je suis engagé d'honneur à lui rendre cette somme

d'abord. Tu serais donc bien aimable de m'avancer une quinzaine de

mille francs sur l'héritage de papa, puisque je vais être bientôt

majeur; tu me tireras d'un grand embarras.

«Adieu, ma chère maman, je t'embrasse de tout mon coeur, ainsi que

grand-père et tante Lison. J'espère te revoir bientôt.

«Ton fils, Vicomte Paul de LAMARE.»

Il lui avait écrit! Donc il ne l'oubliait pas. Elle ne songea

point qu'il demandait de l'argent. On lui en enverrait puisqu'il

n'en avait plus. Qu'importait l'argent! Il lui avait écrit!

Et elle courut, en pleurant, porter cette lettre au baron. Tante

Lison fut appelée; et on relut, mot à mot, ce papier qui parlait

de lui. On en discuta chaque terme.

Jeanne, sautant de la complète désespérance à une sorte

d'enivrement d'espoir, défendait Paul:

-- Il reviendra, il va revenir puisqu'il écrit.

Le baron, plus calme, prononça:

-- C'est égal, il nous a quittés pour cette créature. Il l'aime

donc mieux que nous, puisqu'il n'a pas hésité.

Une douleur subite et épouvantable traversa le coeur de Jeanne; et

tout de suite une haine s'alluma en elle contre cette maîtresse

qui lui volait son fils, une haine inapaisable, sauvage, une haine

de mère jalouse. Jusqu'alors toute sa pensée avait été pour Paul.

À peine songeait-elle qu'une drôlesse était la cause de ses

égarements. Mais soudain cette réflexion du baron avait évoqué

cette rivale, lui avait révélé sa puissance fatale; et elle sentit

qu'entre cette femme et elle une lutte commençait, acharnée, et

elle sentait aussi qu'elle aimerait mieux perdre son fils que de

le partager avec l'autre.

Ils envoyèrent les quinze mille francs et ne reçurent plus de

nouvelles pendant cinq mois. Puis, un homme d'affaires se présenta

pour régler les détails de la succession de Julien. Jeanne et le

baron rendirent les comptes sans discuter, abandonnant même

l'usufruit qui revenait à la mère. Et, rentré à Paris, Paul toucha

cent vingt mille francs. Il écrivit alors quatre lettres en six

mois, donnant de ses nouvelles en style concis et terminant par de

froides protestations de tendresse: «Je travaille, affirmait-il;

j'ai trouvé une position à la Bourse. J'espère aller vous

embrasser quelque jour aux Peuples, mes chers parents.»

Il ne disait pas un mot de sa maîtresse; et ce silence signifiait

plus que s'il eût parlé d'elle durant quatre pages. Jeanne, dans

ces lettres glacées, sentait cette femme, embusquée, implacable,

l'ennemie éternelle des mères, la fille.

Les trois solitaires discutaient sur ce qu'on pouvait faire pour

sauver Paul; et ils ne trouvaient rien. Un voyage à Paris? À quoi

bon?

Le baron disait:

-- Il faut laisser s'user sa passion. Il nous reviendra tout seul.

Et leur vie était lamentable.

Jeanne et Lison allaient ensemble à l'église en se cachant du

baron.

Un temps assez long s'écoula sans nouvelles, puis, un matin, une

lettre désespérée les terrifia.

«Ma pauvre maman, je suis perdu, je n'ai plus qu'à me brûler la

cervelle si tu ne viens pas à mon secours. Une spéculation qui

présentait pour moi toutes les chances de succès vient d'échouer;

et je dois quatre-vingt-cinq mille francs. C'est le déshonneur si

je ne paie pas, la ruine, l'impossibilité de rien faire désormais.

Je suis perdu. Je te le répète, je me brûlerai la cervelle plutôt

que de survivre à cette honte. Je l'aurais peut-être fait déjà

sans les encouragements d'une femme dont je ne parle jamais et qui

est ma Providence.

«Je t'embrasse du fond du coeur, ma chère maman; c'est peut-être

pour toujours. Adieu.

«Paul.»

Des liasses de papiers d'affaires joints à cette lettre donnaient

des explications détaillées sur le désastre.

Le baron répondit poste pour poste qu'on allait aviser. Puis il

partit pour Le Havre afin de se renseigner; et il hypothéqua des

terres pour se procurer de l'argent qui fut envoyé à Paul.

Le jeune homme répondit trois lettres de remerciements

enthousiastes et de tendresses passionnées, annonçant sa venue

immédiate pour embrasser ses chers parents.

Il ne vint pas.

Une année entière s'écoula.

Jeanne et le baron allaient partir pour Paris afin de le trouver

et de tenter un dernier effort quand on apprit par un mot qu'il

était à Londres de nouveau, montant une entreprise de paquebots à

vapeur, sous la raison sociale «PAUL DELAMARE ET Cie». Il

écrivait: «C'est la fortune assurée pour moi, peut-être la

richesse. Et je ne risque rien. Vous voyez d'ici tous les

avantages. Quand je vous reverrai, j'aurai une belle position dans

le monde. Il n'y a que les affaires pour se tirer d'embarras

aujourd'hui.»

Trois mois plus tard, la compagnie de paquebots était mise en

faillite et le directeur poursuivi pour irrégularités dans les

écritures commerciales. Jeanne eut une crise de nerfs qui dura

plusieurs heures; puis elle prit le lit.

Le baron repartit au Havre, s'informa, vit des avocats, des hommes

d'affaires, des avoués, des huissiers, constata que le déficit de

la société Delamare était de deux cent trente-cinq mille francs,

et il hypothéqua de nouveau ses biens. Le château des Peuples et

les deux fermes furent grevés pour une grosse somme.

Un soir, comme il réglait les dernières formalités dans le cabinet

d'un homme d'affaires, il roula sur le parquet, frappé d'une

attaque d'apoplexie.

Jeanne fut prévenue par un cavalier. Quand elle arriva, il était

mort.

Elle le ramena aux Peuples, tellement anéantie que sa douleur

était plutôt de l'engourdissement que du désespoir.

L'abbé Tolbiac refusa au corps l'entrée de l'église, malgré les

supplications éperdues des deux femmes. Le baron fut enterré à la

nuit tombante, sans cérémonie aucune.

Paul connut l'événement par un des agents liquidateurs de sa

faillite. Il était encore caché en Angleterre. Il écrivit pour

s'excuser de n'être point venu, ayant appris trop tard le malheur.

«D'ailleurs, maintenant que tu m'as tiré d'affaire, ma chère

maman, je rentre en France, et je t'embrasserai bientôt.»

Jeanne vivait dans un tel affaissement d'esprit qu'elle semblait

ne plus rien comprendre.

Et vers la fin de l'hiver tante Lison, âgée alors de soixante-huit

ans, eut une bronchite qui dégénéra en fluxion de poitrine; et

elle expira doucement en balbutiant:

-- Ma pauvre petite Jeanne, je vais demander au bon Dieu qu'il ait

pitié de toi.

Jeanne la suivit au cimetière, vit tomber la terre sur le

cercueil, et, comme elle s'affaissait avec l'envie au coeur de

mourir aussi, de ne plus souffrir, de ne plus penser, une forte

paysanne la saisit dans ses bras et l'emporta comme elle eût fait

d'un petit enfant.

En rentrant au château, Jeanne, qui venait de passer cinq nuits au

chevet de la vieille fille, se laissa mettre au lit sans

résistance par cette campagnarde inconnue qui la maniait avec

douceur et autorité; et elle tomba dans un sommeil d'épuisement,

accablée de fatigue et de souffrance.

Elle s'éveilla vers le milieu de la nuit. Une veilleuse brûlait

sur la cheminée. Une femme dormait dans un fauteuil. Qui était

cette femme? Elle ne la reconnaissait pas, et elle cherchait,

s'étant penchée au bord de sa couche, pour bien distinguer ses

traits sous la lueur tremblotante de la mèche flottant sur l'huile

dans un verre de cuisine.

Il lui semblait pourtant qu'elle avait vu cette figure. Mais

quand? Mais où? La femme dormait paisiblement, la tête inclinée

sur l'épaule, le bonnet tombé par terre. Elle pouvait avoir

quarante ou quarante-cinq ans. Elle était forte, colorée, carrée,

puissante. Ses larges mains pendaient des deux côtés du siège. Ses

cheveux grisonnaient. Jeanne la regardait obstinément dans ce

trouble d'esprit du réveil après le sommeil fiévreux qui suit les

grands malheurs.

Certes elle avait vu ce visage! Était-ce autrefois? Était-ce

récemment? Elle n'en savait rien, et cette obsession l'agitait,

l'énervait. Elle se leva doucement pour regarder de plus près la

dormeuse, et elle s'approcha sur la pointe des pieds. C'était la

femme qui l'avait relevée au cimetière, puis couchée. Elle se

rappelait cela confusément.

Mais l'avait-elle rencontrée ailleurs, à une autre époque de sa

vie? Ou bien la croyait-elle reconnaître seulement dans le

souvenir obscur de la dernière journée? Et puis comment était-elle

là, dans sa chambre? Pourquoi?

La femme souleva sa paupière, aperçut Jeanne et se dressa

brusquement. Elles se trouvaient face à face, si près que leurs

poitrines se frôlaient. L'inconnue grommela:

-- Comment! vous v'là d'bout! Vous allez attraper du mal à

c't'heure. Voulez-vous bien vous r'coucher!

Jeanne demanda:

-- Qui êtes-vous?

Mais la femme, ouvrant les bras, la saisit, l'enleva de nouveau,

et la reporta sur son lit avec la force d'un homme. Et comme elle

la reposait doucement sur ses draps, penchée, presque couchée sur

Jeanne, elle se mit à pleurer en l'embrassant éperdument sur les

joues, dans les cheveux, sur les yeux, lui trempant la figure de

ses larmes, et balbutiant:

-- Ma pauvre maîtresse, mam'zelle Jeanne, ma pauvre maîtresse,

vous ne me reconnaissez donc point?

Et Jeanne s'écria:

-- Rosalie, ma fille.

Et, lui jetant les deux bras au cou, elle l'étreignit en la

baisant; et elles sanglotaient toutes les deux, enlacées

étroitement, mêlant leurs pleurs, ne pouvant plus desserrer leurs

bras.

Rosalie se calma la première:

-- Allons, faut être sage, dit-elle, et ne pas attraper froid.

Et elle ramassa les couvertures, reborda le lit, replaça

l'oreiller sous la tête de son ancienne maîtresse qui continuait à

suffoquer, toute vibrante de vieux souvenirs surgis en son âme.

Elle finit par demander:

-- Comment es-tu revenue, ma pauvre fille?

Rosalie répondit:

-- Pardi, est-ce que j'allais vous laisser comme ça, toute seule,

maintenant!

Jeanne reprit:

-- Allume donc une bougie que je te voie.

Et, quand la lumière fut apportée sur la table de nuit, elles se

considérèrent longtemps sans dire un mot. Puis Jeanne, tendant la

main à sa vieille bonne, murmura:

-- Je ne t'aurais jamais reconnue, ma fille, tu es bien changée,

sais-tu, mais pas tant que moi, encore.

Et Rosalie, contemplant cette femme à cheveux blancs, maigre et

fanée, qu'elle avait quittée jeune, belle et fraîche, répondit:

-- Ça c'est vrai que vous êtes changée, madame Jeanne, et plus que

de raison. Mais songez aussi que v'là vingt-quatre ans que nous

nous sommes pas vues.

Elles se turent, réfléchissant de nouveau. Jeanne, enfin,

balbutia:

-- As-tu été heureuse au moins?

Et Rosalie, hésitant dans la crainte de réveiller quelque souvenir

trop douloureux, bégayait:

-- Mais... oui..., oui..., madame. J'ai pas trop à me plaindre,

j'ai été plus heureuse que vous... pour sûr. Il n'y a qu'une chose

qui m'a toujours gâté le coeur, c'est de ne pas être restée ici...

Puis elle se tut brusquement, saisie d'avoir touché à cela sans y

songer. Mais Jeanne reprit avec douceur:

-- Que veux-tu, ma fille, on ne fait pas toujours ce qu'on veut.

Tu es veuve aussi, n'est-ce pas?

Puis une angoisse fit trembler sa voix, et elle continua:

-- As-tu d'autres... d'autres enfants?

-- Non, madame.

-- Et, lui, ton... ton fils, qu'est-ce qu'il est devenu? En es-tu

satisfaite?

-- Oui, madame, c'est un bon gars qui travaille d'attaque. Il

s'est marié v'là six mois, et il prend ma ferme, donc, puisque me

v'là revenue avec vous.

Jeanne, tremblant d'émotion, murmura:

-- Alors, tu ne me quitteras plus, ma fille?

Et Rosalie, d'un ton brusque:

-- Pour sûr, madame, que j'ai pris mes dispositions pour ça.

Puis elles ne parlèrent pas de quelque temps. Jeanne, malgré elle,

se remettait à comparer leurs existences, mais sans amertume au

coeur, résignée maintenant aux cruautés injustes du sort. Elle

dit:

-- Ton mari, comment a-t-il été pour toi?

-- Oh! c'était un brave homme, madame, et pas feignant, qui a su

amasser du bien. Il est mort du mal de poitrine.»

Alors Jeanne, s'asseyant sur son lit, envahie d'un besoin de

savoir:

-- Voyons, raconte-moi tout, ma fille, toute ta vie. Cela me fera

du bien, aujourd'hui.

Et Rosalie, approchant une chaise, s'assit et se mit à parler

d'elle, de sa maison, de son monde, entrant dans les menus détails

chers aux gens de campagne, décrivant sa cour, riant parfois de

choses anciennes déjà qui lui rappelaient de bons moments passés,

haussant le ton peu à peu, en fermière habituée à commander. Elle

finit par déclarer:

-- Oh! j'ai du bien au soleil, aujourd'hui. Je ne crains rien.

Puis elle se troubla encore et reprit plus bas:

-- C'est à vous que je dois ça tout de même: aussi vous savez que

je n'veux pas de gages. Ah! mais non. Ah! mais non! Et puis, si

vous n' voulez point, je m'en vas.

Jeanne reprit:

-- Tu ne prétends pourtant pas me servir pour rien?

-- Ah! mais que oui, madame. De l'argent! Vous me donneriez de

l'argent! Mais j'en ai quasiment autant que vous. Savez-vous

seulement c'qui vous reste avec tous vos gribouillis d'hypothèques

et d'empruntages, et d'intérêts qui n'sont pas payés et qui

s'augmentent à chaque terme? Savez-vous? non, n'est-ce pas? Eh

bien, je vous promets que vous n'avez seulement plus dix mille

livres de revenu. Pas dix mille, entendez-vous. Mais je vas vous

régler tout ça, et vite encore.

Elle s'était remise à parler haut, s'emportant, s'indignant de ces

intérêts négligés, de cette ruine menaçante. Et comme un vague

sourire attendri passait sur la figure de sa maîtresse, elle

s'écria, révoltée:

-- Il ne faut pas rire de ça, madame, parce que sans argent, il

n'y a plus que des manants.

Jeanne lui reprit les mains et les garda dans les siennes; puis

elle prononça lentement, toujours poursuivie par la pensée qui

l'obsédait:

-- Oh! moi, je n'ai pas eu de chance. Tout a mal tourné pour moi.

La fatalité s'est acharnée sur ma vie.

Mais Rosalie hocha la tête:

-- Faut pas dire ça, madame, faut pas dire ça. Vous avez mal été

mariée, v'là tout. On n'se marie pas comme ça aussi, sans

seulement connaître son prétendu.

Et elles continuèrent à parler d'elles ainsi qu'auraient fait deux

vieilles amies.

Le soleil se leva comme elles causaient encore.

-- XII --

Rosalie, en huit jours, eut pris le gouvernement absolu des choses

et des gens du château. Jeanne, résignée, obéissait passivement.

Faible et traînant les jambes comme jadis petite mère, elle

sortait au bras de sa servante qui la promenait à pas lents, la

sermonnait, la réconfortait avec des paroles brusques et tendres,

la traitant comme une enfant malade.

Elles causaient toujours d'autrefois, Jeanne avec des larmes dans

la gorge, Rosalie avec le ton tranquille des paysans impassibles.

La vieille bonne revint plusieurs fois sur les questions

d'intérêts en souffrance, puis elle exigea qu'on lui livrât les

papiers que Jeanne, ignorante de toute affaire, lui cachait par

honte pour son fils.

Alors, pendant une semaine, Rosalie fit chaque jour un voyage à

Fécamp pour se faire expliquer les choses par un notaire qu'elle

connaissait.

Puis un soir, après avoir mis au lit sa maîtresse, elle s'assit à

son chevet, et brusquement:

-- Maintenant que vous v'là couchée, madame, nous allons causer.

Et elle exposa la situation.

Lorsque tout serait réglé, il resterait environ sept à huit mille

francs de rentes. Rien de plus.

Jeanne répondit:

-- Que veux-tu, ma fille? Je sens bien que je ne ferai pas de

vieux os; j'en aurai toujours assez.

Mais Rosalie se fâcha:

-- Vous, madame, c'est possible; mais M. Paul, vous ne lui

laisserez rien alors?

Jeanne frissonna.

-- Je t'en prie, ne me parle jamais de lui. Je souffre trop quand

j'y pense.

-- Je veux vous en parler au contraire, parce que vous n'êtes pas

brave, voyez-vous, madame Jeanne. Il fait des bêtises; eh bien, il

n'en fera pas toujours: et puis il se mariera, il aura des

enfants. Il faudra de l'argent pour les élever. Écoutez-moi bien:

Vous allez vendre les Peuples!...

Jeanne, d'un sursaut, s'assit dans son lit:

-- Vendre les Peuples! Y penses-tu? Oh! jamais, par exemple!

Mais Rosalie ne se troubla pas.

-- Je vous dis que vous les vendrez, moi, madame, parce qu'il le

faut.

Et elle expliqua ses calculs, ses projets, ses raisonnements.

Une fois les Peuples et les deux fermes attenantes vendues à un

amateur qu'elle avait trouvé, on garderait quatre fermes situées à

Saint-Léonard, et qui, dégrevées de toute hypothèque,

constitueraient un revenu de huit mille trois cents francs. On

mettrait de côté treize cents francs par an pour les réparations

et l'entretien des biens; il resterait donc sept mille francs sur

lesquels on prendrait cinq mille pour les dépenses de l'année; et

on en réserverait deux mille pour former une caisse de prévoyance.

Elle ajouta:

-- Tout le reste est mangé, c'est fini. Et puis c'est moi qui

garderai la clef, vous entendez; et quant à M. Paul, il n'aura

plus rien, mais rien; il vous prendrait jusqu'au dernier sou.

Jeanne, qui pleurait en silence, murmura:

-- Mais s'il n'a pas de quoi manger?

-- Il viendra manger chez nous, donc, s'il a faim. Il y aura

toujours un lit et du fricot pour lui. Croyez-vous qu'il aurait

fait toutes ces bêtises-là si vous ne lui aviez pas donné un sou

du commencement?

-- Mais il avait des dettes, il aurait été déshonoré.

-- Quand vous n'aurez plus rien, ça l'empêchera-t-il d'en faire?

Vous avez payé, c'est bien; mais vous ne paierez plus, c'est moi

qui vous le dis. Maintenant, bonsoir, madame.

Et elle s'en alla.

Jeanne ne dormit point, bouleversée à la pensée de vendre les

Peuples, de s'en aller, de quitter cette maison où toute sa vie

était attachée.

Quand elle vit entrer Rosalie dans sa chambre, le lendemain, elle

lui dit:

-- Ma pauvre fille, je ne pourrai jamais me décider à m'éloigner

d'ici.

Mais la bonne se fâcha:

-- Faut que ça soit comme ça pourtant, madame. Le notaire va venir

tantôt avec celui qui a envie du château. Sans ça, dans quatre

ans, vous n'auriez plus un radis.

Jeanne restait anéantie, répétant:

-- Je ne pourrai pas; je ne pourrai jamais.

Une heure plus tard, le facteur lui remit une lettre de Paul qui

demandait encore dix mille francs. Que faire? Éperdue, elle

consulta Rosalie qui leva les bras:

-- Qu'est-ce que je vous disais, madame? Ah! vous auriez été

propres tous les deux si je n'étais pas revenue!

Et Jeanne, pliant sous la volonté de sa bonne, répondit au jeune

homme:

«Mon cher fils, je ne puis plus rien pour toi. Tu m'as ruinée; je

me vois même forcée de vendre les Peuples. Mais n'oublie point que

j'aurai toujours un abri quand tu voudras te réfugier auprès de ta

vieille mère que tu as bien fait souffrir.

«JEANNE.»

Et lorsque le notaire arriva avec M. Jeoffrin, ancien raffineur de

sucre, elle les reçut elle-même et les invita à tout visiter en

détail.

Un mois plus tard, elle signait le contrat de vente, et achetait

en même temps une petite maison bourgeoise sise auprès de

Goderville, sur la grand-route de Montivilliers, dans le hameau de

Batteville.

Puis, jusqu'au soir elle se promena toute seule dans l'allée de

petite mère, le coeur déchiré et l'esprit en détresse, adressant à

l'horizon, aux arbres, au banc vermoulu sous le platane, à toutes

ces choses si connues qu'elles semblaient entrées dans ses yeux et

dans son âme, au bosquet, au talus devant la lande où elle s'était

si souvent assise, d'où elle avait vu courir vers la mer le comte

de Fourville en ce jour terrible de la mort de Julien, à un vieil

orme sans tête contre lequel elle s'appuyait souvent, à tout ce

jardin familier, des adieux désespérés et sanglotants.

Rosalie vint la prendre par le bras pour la forcer à rentrer.

Un grand paysan de vingt-cinq ans attendait devant la porte. Il la

salua d'un ton amical comme s'il la connaissait de longtemps.

-- Bonjour, madame Jeanne, ça va bien? La mère m'a dit de venir

pour le déménagement. Je voudrais savoir c'que vous emporterez, vu

que je ferai ça de temps en temps pour ne pas nuire aux travaux de

la terre.

C'était le fils de sa bonne, le fils de Julien, le frère de Paul.

Il lui sembla que son coeur s'arrêtait; et pourtant elle aurait

voulu embrasser ce garçon.

Elle le regardait, cherchant s'il ressemblait à son mari, s'il

ressemblait à son fils. Il était rouge, vigoureux, avec les

cheveux blonds et les yeux bleus de sa mère. Et pourtant il

ressemblait à Julien. En quoi? Par quoi? Elle ne le savait pas

trop; mais il avait quelque chose de lui dans l'ensemble de la

physionomie.

Le gars reprit:

-- Si vous pouviez me montrer ça tout de suite, ça m'obligerait.

Mais elle ne savait pas encore ce qu'elle se déciderait à enlever,

sa nouvelle maison étant fort petite, et elle le pria de revenir

au bout de la semaine.

Alors son déménagement la préoccupa, apportant une distraction

triste dans sa vie morne et sans attentes.

Elle allait de pièce en pièce, cherchant les meubles qui lui

rappelaient des événements, ces meubles amis qui font partie de

notre vie, presque de notre être, connus depuis la jeunesse et

auxquels sont attachés des souvenirs de joies ou de tristesses,

des dates de notre histoire, qui ont été les compagnons muets de

nos heures douces ou sombres, qui ont vieilli, qui se sont usés à

côté de nous, dont l'étoffe est crevée par places et la doublure

déchirée, dont les articulations branlent, dont la couleur s'est

effacée.

Elle les choisissait un à un, hésitant souvent, troublée comme

avant de prendre des déterminations capitales, revenant à tout

instant sur sa décision, balançant les mérites de deux fauteuils

ou de quelque vieux secrétaire comparé à une ancienne table à

ouvrage.

Elle ouvrait les tiroirs, cherchait à se rappeler des faits; puis,

quand elle s'était bien dit: «Oui, je prendrai ceci», on

descendait l'objet dans la salle à manger.

Elle voulut garder tout le mobilier de sa chambre, son lit, ses

tapisseries, sa pendule, tout.

Elle prit quelques sièges du salon, ceux dont elle avait aimé les

dessins dès sa petite enfance: le renard et la cigogne, le renard

et le corbeau, la cigale et la fourmi, et le héron mélancolique.

Puis, en rôdant par tous les coins de cette demeure qu'elle allait

abandonner, elle monta, un jour, dans le grenier.

Elle demeura saisie d'étonnement; c'était un fouillis d'objets de

toute nature, les uns brisés, les autres salis seulement, les

autres montés là on ne sait pourquoi, parce qu'ils ne plaisaient

plus, parce qu'ils avaient été remplacés. Elle apercevait mille

bibelots connus jadis, et disparus tout à coup sans qu'elle y eût

songé, des riens qu'elle avait maniés, ces vieux petits objets

insignifiants qui avaient traîné quinze ans à côté d'elle, qu'elle

avait vus chaque jour sans les remarquer, et qui, tout à coup,

retrouvés là, dans ce grenier, à côté d'autres plus anciens dont

elle se rappelait parfaitement les places aux premiers temps de

son arrivée, prenaient une importance soudaine de témoins oubliés,

d'amis retrouvés. Ils lui faisaient l'effet de ces gens qu'on a

fréquentés longtemps sans qu'ils se soient jamais révélés et qui

soudain, un soir, à propos de rien, se mettent à bavarder sans

fin, à raconter toute leur âme qu'on ne soupçonnait pas.

Elle allait de l'un à l'autre avec des secousses au coeur, se

disant: «Tiens, c'est moi qui ai fêlé cette tasse de Chine, un

soir, quelques jours avant mon mariage. Ah! voici la petite

lanterne de mère et la canne que petit père a cassée en voulant

ouvrir la barrière dont le bois était gonflé par la pluie.»

Il y avait aussi là-dedans beaucoup de choses qu'elle ne

connaissait pas, qui ne lui rappelaient rien, venues de ses

grands-parents, ou de ses arrière-grands-parents, de ces choses

poudreuses qui ont l'air exilées dans un temps qui n'est plus le

leur, et qui semblent tristes de leur abandon, dont personne ne

sait l'histoire, les aventures, personne n'ayant vu ceux qui les

ont choisies, achetées, possédées, aimées, personne n'ayant connu

les mains qui les maniaient familièrement et les yeux qui les

regardaient avec plaisir.

Jeanne les touchait, les retournait, marquant ses doigts dans la

poussière accumulée; et elle demeurait là au milieu de ces

vieilleries, sous le jour terne qui tombait par quelques petits

carreaux de verre encastrés dans la toiture.

Elle examinait minutieusement des chaises à trois pieds, cherchant

si elles ne lui rappelaient rien, une bassinoire en cuivre, une

chaufferette défoncée qu'elle croyait reconnaître et un tas

d'ustensiles de ménage hors de service.

Puis elle fit un lot de ce qu'elle voulait emporter, et,

redescendant, elle envoya Rosalie le chercher. La bonne, indignée,

refusait de descendre «ces saletés». Mais Jeanne, qui n'avait

cependant plus aucune volonté, tint bon cette fois; et il fallut

obéir.

Un matin le jeune fermier, fils de Julien, Denis Lecoq, s'en vint

avec sa charrette pour faire un premier voyage. Rosalie

l'accompagna afin de veiller au déchargement et de déposer les

meubles aux places qu'ils devaient occuper.

Restée seule, Jeanne se mit à errer par les chambres du château,

saisie d'une crise affreuse de désespoir, embrassant, en des élans

d'amour exalté, tout ce qu'elle ne pouvait prendre avec elle, les

grands oiseaux blancs des tapisseries du salon, des vieux

flambeaux, tout ce qu'elle rencontrait. Elle allait d'une pièce à

l'autre, affolée, les yeux ruisselants de larmes; puis elle sortit

pour «dire adieu» à la mer.

C'était vers la fin de septembre, un ciel bas et gris semblait

peser sur le monde; les flots tristes et jaunâtres s'étendaient à

perte de vue. Elle resta longtemps debout sur la falaise, roulant

en sa tête des pensées torturantes. Puis, comme la nuit tombait,

elle rentra, ayant souffert en ce jour autant qu'en ses plus

grands chagrins.

Rosalie était revenue et l'attendait, enchantée de la nouvelle

maison, la déclarant bien plus gaie que ce grand coffre de

bâtiment qui n'était seulement pas au bord d'une route.

Jeanne pleura toute la soirée.

Depuis qu'ils savaient le château vendu, les fermiers n'avaient

pour elle que bien juste les égards qu'ils lui devaient,

l'appelant entre eux «la Folle», sans trop savoir pourquoi, sans

doute parce qu'ils devinaient, avec leur instinct de brutes, sa

sentimentalité maladive et grandissante, ses rêvasseries exaltées,

tout le désordre de sa pauvre âme secouée par le malheur.

La veille de son départ, elle entra, par hasard, dans l'écurie. Un

grognement la fit tressaillir. C'était Massacre auquel elle

n'avait plus songé depuis des mois. Aveugle et paralytique,

parvenu à un âge que ces animaux n'atteignent guère, il vivait

encore sur un lit de paille, soigné par Lucienne qui ne l'oubliait

pas. Elle le prit dans ses bras, l'embrassa, et l'emporta dans la

maison. Gros comme une tonne, il se traînait à peine sur ses

pattes écartées et raides, et il aboyait à la façon des chiens de

bois qu'on donne aux enfants.

Le dernier jour enfin se leva. Jeanne avait couché dans l'ancienne

chambre de Julien, la sienne étant démeublée.

Elle sortit de son lit, exténuée et haletante, comme si elle eût

fait une grande course. La voiture contenant les malles et le

reste du mobilier était déjà chargée dans la cour. Une autre

carriole à deux roues était attelée derrière, qui devait emporter

la maîtresse et la bonne.

Le père Simon et Ludivine resteraient seuls jusqu'à l'arrivée du

nouveau propriétaire; puis ils se retireraient chez des parents,

Jeanne leur ayant constitué une petite rente. Ils avaient des

économies d'ailleurs. C'étaient maintenant de très vieux

serviteurs, inutiles et bavards. Marius, ayant pris femme, avait

depuis longtemps quitté la maison.

Vers huit heures, la pluie se mit à tomber, une pluie fine et

glacée que chassait une légère brise de mer. Il fallut tendre des

couvertures sur la charrette. Les feuilles s'envolaient déjà des

arbres.

Sur la table de la cuisine, des tasses de café au lait fumaient.

Jeanne s'assit devant la sienne et la but à petites gorgées, puis,

se levant:

-- Allons! dit-elle.

Elle mit son chapeau, son châle, et, pendant que Rosalie la

chaussait de caoutchoucs, elle prononça, la gorge serrée:

-- Te rappelles-tu, ma fille, comme il pleuvait quand nous sommes

parties de Rouen pour venir ici...

Elle eut une sorte de spasme, porta ses deux mains sur sa poitrine

et s'abattit sur le dos, sans connaissance.

Pendant plus d'une heure, elle demeura comme morte; puis elle

rouvrit les yeux, et des convulsions la saisirent accompagnées

d'un débordement de larmes.

Quand elle se fut un peu calmée, elle se sentit si faible qu'elle

ne pouvait plus se lever. Mais Rosalie, qui redoutait d'autres

crises si on retardait le départ, alla chercher son fils. Ils la

prirent, l'enlevèrent, l'emportèrent, la déposèrent dans la

carriole, sur le banc de bois garni de cuir ciré; et la vieille

bonne, montée à côté de Jeanne, enveloppa ses jambes, lui couvrit

les épaules d'un gros manteau, puis, tenant ouvert un parapluie

au-dessus de sa tête, elle s'écria:

-- Vite, Denis, allons-nous-en.

Le jeune homme grimpa près de sa mère et, s'asseyant sur une seule

cuisse, faute de place, il lança au grand trot son cheval dont

l'allure saccadée faisait sauter les deux femmes.

Quand on tourna au coin du village, on aperçut quelqu'un marchant

de long en large sur la route, c'était l'abbé Tolbiac qui semblait

guetter ce départ.

Il s'arrêta pour laisser passer la voiture. Il tenait d'une main

sa soutane relevée par crainte de l'eau du chemin, et ses jambes

maigres, vêtues de bas noirs, finissaient en d'énormes souliers

fangeux.

Jeanne baissa les yeux pour ne pas rencontrer son regard; et

Rosalie, qui n'ignorait rien, devint furieuse. Elle murmurait:

«Manant, manant!» puis, saisissant la main de son fils:

-- Fiches-y donc un coup de fouet.

Mais le jeune homme, au moment où il passait contre le prêtre, fit

tomber brusquement dans l'ornière la roue de sa guimbarde lancée à

toute vitesse, et un flot de boue, jaillissant, couvrit

l'ecclésiastique des pieds à la tête.

Et Rosalie, radieuse, se retourna pour lui montrer le poing,

pendant que le prêtre s'essuyait avec son grand mouchoir.

Ils allaient depuis cinq minutes quand Jeanne soudain s'écria:

-- Massacre que nous avons oublié!

Il fallut s'arrêter, et Denis, descendant, courut chercher le

chien, tandis que Rosalie tenait les guides.

Le jeune homme enfin reparut portant en ses bras la grosse bête

informe et pelée qu'il déposa entre les jupes des deux femmes.

-- XIII --

La voiture s'arrêta deux heures plus tard devant une petite maison

de briques bâtie au milieu d'un verger planté de poiriers en

quenouilles, sur le bord de la grand-route.

Quatre tonnelles en treillage habillées de chèvrefeuilles et de

clématites formaient les quatre coins de ce jardin disposé par

petits carrés à légumes que séparaient d'étroits chemins bordés

d'arbres fruitiers.

Une haie vive très élevée entourait de partout cette propriété,

qu'un champ séparait de la ferme voisine. Une forge la précédait

de cent pas sur la route. Les autres habitations les plus proches

se trouvaient distantes d'un kilomètre.

La vue alentour s'étendait sur la plaine du pays de Caux, toute

parsemée de fermes qu'enveloppaient les quatre doubles lignes de

grands arbres enfermant la cour à pommiers.

Jeanne, aussitôt arrivée, voulait se reposer, mais Rosalie ne le

lui permit pas, craignant qu'elle ne se remît à rêvasser.

Le menuisier de Goderville était là, venu pour l'installation; et

on commença tout de suite l'emménagement des meubles apportés

déjà, en attendant la dernière voiture.

Ce fut un travail considérable, exigeant de longues réflexions et

de grands raisonnements.

Puis la charrette, au bout d'une heure, apparut à la barrière, et

il fallut la décharger sous la pluie.

La maison, quand le soir tomba, était dans un complet désordre,

pleine d'objets empilés au hasard; et Jeanne, harassée, s'endormit

aussitôt qu'elle fut au lit.

Les jours suivants elle n'eut pas le temps de s'attendrir tant

elle se trouva accablée de besogne. Elle prit même un certain

plaisir à faire jolie sa nouvelle demeure, la pensée que son fils

y reviendrait la poursuivant sans cesse. Les tapisseries de son

ancienne chambre furent tendues dans la salle à manger, qui

servait en même temps de salon; et elle organisa avec un soin

particulier une des deux pièces du premier qui prit en sa pensée

le nom «d'appartement de Poulet».

Elle se réserva la seconde, Rosalie habitant au-dessus, à côté du

grenier.

La petite maison, arrangée avec soin, était gentille, et Jeanne

s'y plut dans les premiers temps, bien que quelque chose lui

manquât dont elle ne se rendait pas bien compte.

Un matin, le clerc de notaire de Fécamp lui apporta trois mille

six cents francs, prix des meubles laissés aux Peuples et estimés

par un tapissier. Elle ressentit, en recevant cet argent, un

frémissement de plaisir; et, dès que l'homme fut parti, elle

s'empressa de mettre son chapeau, voulant gagner Goderville au

plus vite pour faire tenir à Paul cette somme inespérée.

Mais, comme elle se hâtait sur la grand-route, elle rencontra

Rosalie qui revenait du marché. La bonne eut un soupçon sans

deviner tout de suite la vérité, puis, quand elle l'eut

découverte, car Jeanne ne lui savait plus rien cacher, elle posa

son panier par terre pour se fâcher tout à son aise.

Et elle cria, les poings sur les hanches; puis elle prit sa

maîtresse du bras droit, son panier du bras gauche, et, toujours

furieuse, elle se remit en marche vers la maison.

Dès qu'elles furent rentrées, la bonne exigea la remise de

l'argent. Jeanne le donna en gardant les six cents francs; mais sa

ruse fut vite percée par la servante mise en défiance; et elle dut

livrer le tout.

Rosalie consentit cependant à ce que ce reliquat fût envoyé au

jeune homme.

Il remercia au bout de quelques jours.»Tu m'as rendu un grand

service, ma chère maman, car nous étions dans une profonde

misère.»

Jeanne, cependant, ne s'accoutumait guère à Batteville; il lui

semblait sans cesse qu'elle ne respirait plus comme autrefois,

qu'elle était plus seule encore, plus abandonnée, plus perdue.

Elle sortait pour faire un tour, gagnait le hameau de Verneuil,

revenait par les Trois-Mares puis, une fois rentrée, se relevait,

prise d'une envie de ressortir comme si elle eût oublié d'aller là

justement où elle devait se rendre, où elle avait envie de se

promener.

Et cela, tous les jours, recommençait sans qu'elle comprît la

raison de cet étrange besoin. Mais, un soir, une phrase lui vint

inconsciemment qui lui révéla le secret de ses inquiétudes. Elle

dit, en s'asseyant, pour dîner:

-- Oh! comme j'ai envie de voir la mer!

Ce qui lui manquait si fort, c'était la mer, sa grande voisine

depuis vingt-cinq ans, la mer avec son air salé, ses colères, sa

voix grondeuse, ses souffles puissants, la mer que, chaque matin,

elle voyait de sa fenêtre des Peuples, qu'elle respirait jour et

nuit, qu'elle sentait près d'elle, qu'elle s'était mise à aimer

comme une personne sans s'en douter.

Massacre vivait également dans une extrême agitation. Il s'était

installé, dès le soir de son arrivée, dans le bas du buffet de la

cuisine, sans qu'il fût possible de l'en déloger. Il restait là

tout le jour, presque immobile, se retournant seulement de temps

en temps avec un grognement sourd.

Mais, aussitôt que venait la nuit, il se levait et se traînait

vers la porte du jardin, en heurtant les murs. Puis, quand il

avait passé dehors les quelques minutes qu'il lui fallait, il

rentrait, s'asseyait sur son derrière devant le fourneau encore

chaud, et, dès que ses deux maîtresses étaient parties se coucher,

il se mettait à hurler.

Il hurlait ainsi toute la nuit, d'une voix plaintive et

lamentable, s'arrêtant parfois une heure pour reprendre sur un ton

plus déchirant encore. On l'attacha devant la maison dans un

baril. Il hurla sous les fenêtres. Puis, comme il était infirme et

bien près de mourir, on le remit à la cuisine.

Le sommeil devenait impossible pour Jeanne qui entendait le vieil

animal gémir et gratter sans cesse, cherchant à se reconnaître

dans cette maison nouvelle, comprenant bien qu'il n'était plus

chez lui.

Rien ne le pouvait calmer. Assoupi le long du jour, comme si ses

yeux éteints, la conscience de son infirmité, l'eussent empêché de

se mouvoir, alors que tous les êtres vivent et s'agitent, il se

mettait à rôder sans repos dès que tombait le soir, comme s'il

n'eût plus osé vivre et remuer que dans les ténèbres, qui font

tous les êtres aveugles.

On le trouva mort un matin. Ce fut un grand soulagement.

L'hiver s'avançait; et Jeanne se sentait envahie par une

invincible désespérance. Ce n'était pas une de ces douleurs aiguës

qui semblent tordre l'âme, mais une morne et lugubre tristesse.

Aucune distraction ne la réveillait. Personne ne s'occupait

d'elle. La grand-route devant sa porte se déroulait à droite et à

gauche presque toujours vide. De temps en temps un tilbury passait

au trot, conduit par un homme à figure rouge dont la blouse,

gonflée au vent de la course, faisait une sorte de ballon bleu;

parfois c'était une charrette lente, ou bien on voyait venir de

loin deux paysans, l'homme et la femme, tout petits à l'horizon,

puis grandissant, puis, quand ils avaient dépassé la maison,

rediminuant, devenant gros comme deux insectes, là-bas, tout au

bout de la ligne blanche qui s'allongeait à perte de vue, montant

et descendant selon les molles ondulations du sol.

Quand l'herbe se remit à pousser, une fillette en jupe courte

passait tous les matins devant la barrière, conduisant deux vaches

maigres qui broutaient le long des fossés de la route. Elle

revenait le soir, de la même allure endormie, faisant un pas

toutes les dix minutes derrière ses bêtes.

Jeanne, chaque nuit, rêvait qu'elle habitait encore les Peuples.

Elle s'y retrouvait comme autrefois avec père et petite mère, et

parfois même avec tante Lison. Elle refaisait des choses oubliées

et finies, s'imaginait soutenir Mme Adélaïde voyageant dans son

allée. Et chaque réveil était suivi de larmes.

Elle pensait toujours à Paul, se demandant: «Que fait-il? Comment

est-il maintenant? Songe-t-il à moi quelquefois?» En se promenant

lentement dans les chemins creux entre les fermes, elle roulait

dans sa tête toutes ces idées qui la martyrisaient; mais elle

souffrait surtout d'une jalousie inapaisable contre cette femme

inconnue qui lui avait ravi son fils. Cette haine seule la

retenait, l'empêchait d'agir, d'aller le chercher, de pénétrer

chez lui. Il lui semblait voir la maîtresse debout sur la porte et

demandant:

-- Que voulez-vous ici, madame?

Sa fierté de mère se révoltait de la possibilité de cette

rencontre; et son orgueil hautain de femme toujours pure, sans

défaillances et sans tache, l'exaspérait de plus en plus contre

toutes ces lâchetés de l'homme asservi par les sales pratiques de

l'amour charnel qui rend lâches les coeurs eux-mêmes. L'humanité

lui semblait immonde quand elle songeait à tous les secrets

malpropres des sens, aux caresses qui avilissent, à tous les

mystères devinés des accouplements indissolubles.

Le printemps et l'été passèrent encore.

Mais quand l'automne revint avec les longues pluies, le ciel

grisâtre, les nuages sombres, une telle lassitude de vivre ainsi

la saisit, qu'elle se résolut à tenter un grand effort pour

reprendre son Poulet.

La passion du jeune homme devait être usée à présent.

Elle lui écrivit une lettre éplorée.

«Mon cher enfant, je viens te supplier de revenir auprès de moi.

Songe donc que je suis vieille et malade, toute seule, toute

l'année, avec une bonne. J'habite maintenant une petite maison

auprès de la route. C'est bien triste. Mais si tu étais là tout

changerait pour moi. Je n'ai que toi au monde et je ne t'ai pas vu

depuis sept ans! Tu ne sauras jamais comme j'ai été malheureuse et

combien j'avais reposé mon coeur sur toi. Tu étais ma vie, mon

rêve, mon seul espoir, mon seul amour, et tu me manques, et tu

m'as abandonnée.

«Oh! reviens, mon petit Poulet, reviens m'embrasser, reviens

auprès de ta vieille mère qui te tend des bras désespérés.

«JEANNE.»

Il répondit quelques jours plus tard.

«Ma chère maman, je ne demanderais pas mieux que d'aller te voir,

mais je n'ai pas le sou. Envoie-moi quelque argent et je viendrai.

J'avais du reste l'intention d'aller te trouver pour te parler

d'un projet qui me permettrait de faire ce que tu me demandes.

«Le désintéressement et l'affection de celle qui a été ma compagne

dans les vilains jours que je traverse, demeurent sans limites à

mon égard. Il n'est pas possible que je reste plus longtemps sans

reconnaître publiquement son amour et son dévouement si fidèles.

Elle a du reste de très bonnes manières que tu pourras apprécier.

Et elle est très instruite, elle lit beaucoup. Enfin, tu ne te

fais pas l'idée de ce qu'elle a toujours été pour moi. Je serais

une brute, si je ne lui témoignais pas ma reconnaissance. Je viens

donc te demander l'autorisation de l'épouser. Tu me pardonnerais

mes escapades et nous habiterions tous ensemble dans ta nouvelle

maison.

«Si tu la connaissais, tu m'accorderais tout de suite ton

consentement. Je t'assure qu'elle est parfaite, et très

distinguée. Tu l'aimerais, j'en suis certain. Quant à moi, je ne

pourrais pas vivre sans elle.

«J'attends ta réponse avec impatience, ma chère maman, et nous

t'embrassons de tout coeur.

«Ton fils.

«Vicomte PAUL DE LAMARE.»

Jeanne fut atterrée. Elle demeurait immobile, la lettre sur les

genoux, devinant la ruse de cette fille qui avait sans cesse

retenu son fils, qui ne l'avait pas laissé venir une seule fois,

attendant son heure, l'heure où la vieille mère désespérée, ne

pouvant plus résister au désir d'étreindre son enfant, faiblirait,

accorderait tout.

Et la grosse douleur de cette préférence obstinée de Paul pour

cette créature déchirait son coeur. Elle répétait:

-- Il ne m'aime pas. Il ne m'aime pas.

Rosalie entra. Jeanne balbutia:

-- Il veut l'épouser maintenant.

La bonne eut un sursaut:

-- Oh! madame, vous ne permettrez pas ça. M. Paul ne va pas

ramasser cette traînée.

Et Jeanne accablée, mais révoltée, répondit:

-- Ça, jamais, ma fille. Et, puisqu'il ne veut pas venir, je vais

aller le trouver, moi, et nous verrons laquelle de nous deux

l'emportera.

Et elle écrivit tout de suite à Paul pour annoncer son arrivée, et

pour le voir autre part que dans le logis habité par cette gueuse.

Puis, en attendant une réponse, elle fit ses préparatifs. Rosalie

commença à empiler dans une vieille malle le linge et les effets

de sa maîtresse. Mais comme elle pliait une robe, une ancienne

robe de campagne, elle s'écria:

-- Vous n'avez seulement rien à vous mettre sur le dos. Je ne vous

permettrai pas d'aller comme ça. Vous feriez honte à tout le

monde; et les dames de Paris vous regarderaient comme une

servante.

Jeanne la laissa faire. Et les deux femmes se rendirent ensemble à

Goderville pour choisir une étoffe à carreaux verts qui fut

confiée à la couturière du bourg. Puis elles entrèrent chez le

notaire, maître Roussel, qui faisait chaque année un voyage d'une

quinzaine dans la capitale, afin d'obtenir de lui des

renseignements. Car Jeanne depuis vingt-huit ans n'avait pas revu

Paris.

Il fit des recommandations nombreuses sur la manière d'éviter les

voitures, sur les procédés pour n'être pas volé, conseillant de

coudre l'argent dans la doublure des vêtements et de ne garder

dans la poche que l'indispensable; il parla longuement des

restaurants à prix moyens dont il désigna deux ou trois fréquentés

par des femmes; et il indiqua l'hôtel de Normandie où il

descendait lui-même, auprès de la gare du chemin de fer. On

pouvait s'y présenter de sa part.

Depuis six ans, ces chemins de fer, dont on parlait partout,

fonctionnaient entre Paris et Le Havre. Mais Jeanne, obsédée de

chagrin, n'avait pas encore vu ces voitures à vapeur qui

révolutionnaient tout le pays.

Cependant, Paul ne répondait pas.

Elle attendit huit jours, puis quinze jours, allant chaque matin

sur la route au-devant du facteur qu'elle abordait en frémissant:

-- Vous n'avez rien pour moi, père Malandain?

Et l'homme répondait toujours de sa voix enrouée par les

intempéries des saisons:

-- Encore rien c'te fois, ma bonne dame.

C'était cette femme, assurément, qui empêchait Paul de répondre!

Jeanne alors résolut de partir tout de suite. Elle voulait prendre

Rosalie avec elle, mais la bonne refusa de la suivre pour ne pas

augmenter les frais de voyage.

Elle ne permit pas d'ailleurs à sa maîtresse d'emporter plus de

trois cents francs:

-- S'il vous en faut d'autres, vous m'écrirez donc, et j'irai chez

le notaire pour qu'il vous fasse parvenir ça. Si je vous en donne

plus, c'est M. Paul qui l'empochera.

Et, un matin de décembre, elles montèrent dans la carriole de

Denis Lecoq qui vint les chercher pour les conduire à la gare,

Rosalie faisant jusque-là la conduite à sa maîtresse.

Elles prirent d'abord des renseignements sur le prix des billets,

puis, quand tout fut réglé et la malle enregistrée, elles

attendirent devant ces lignes de fer, cherchant à comprendre

comment manoeuvrait cette chose, si préoccupées de ce mystère

qu'elles ne pensaient plus aux tristes raisons du voyage.

Enfin, un sifflement lointain leur fit tourner la tête, et elles

aperçurent une machine noire qui grandissait. Cela arriva avec un

bruit terrible, passa devant elles en traînant une longue chaîne

de petites maisons roulantes; et un employé ayant ouvert une

porte, Jeanne embrassa Rosalie en pleurant et monta dans une de

ces cases.

Rosalie, émue, criait:

-- Au revoir, madame; bon voyage, à bientôt!

-- Au revoir, ma fille.

Un coup de sifflet partit encore, et tout le chapelet de voitures

se remit à rouler doucement d'abord, puis plus vite, puis avec une

rapidité effrayante.

Dans le compartiment où se trouvait Jeanne, deux messieurs

dormaient adossés à deux coins.

Elle regardait passer les campagnes, les arbres, les fermes, les

villages, effarée de cette vitesse, se sentant prise dans une vie

nouvelle, emportée dans un monde nouveau qui n'était plus le sien,

celui de sa tranquille jeunesse et de sa vie monotone.

Le soir venait, lorsque le train entra dans Paris.

Un commissionnaire prit la malle de Jeanne; et elle le suivit

effarée, bousculée, inhabile à passer dans la foule remuante,

courant presque derrière l'homme dans la crainte de le perdre de

vue.

Quand elle fut dans le bureau de l'hôtel, elle s'empressa

d'annoncer:

-- Je vous suis recommandée par M. Roussel.

La patronne, une énorme femme sérieuse, assise à son bureau,

demanda:

-- Qui ça, M. Roussel?

Jeanne interdite reprit:

-- Mais le notaire de Goderville, qui descend chez vous tous les

ans.

La grosse dame déclara:

-- C'est possible. Je ne le connais pas. Vous voulez une chambre?

-- Oui, madame.

Et un garçon, prenant son bagage, monta l'escalier devant elle.

Elle se sentait le coeur serré. Elle s'assit devant une petite

table et demanda qu'on lui montât un bouillon avec une aile de

poulet. Elle n'avait rien pris depuis l'aurore.

Elle mangea tristement à la lueur d'une bougie, songeant à mille

choses, se rappelant son passage en cette même ville au retour de

son voyage de noces, les premiers signes du caractère de Julien,

apparus lors de ce séjour à Paris. Mais elle était jeune alors, et

confiante et vaillante. Maintenant, elle se sentait vieille,

embarrassée, craintive même, faible et troublée pour un rien.

Quand elle eut fini son repas, elle se mit à la fenêtre et regarda

la rue pleine de monde. Elle avait envie de sortir et n'osait

point. Elle allait infailliblement se perdre, pensait-elle. Elle

se coucha; et souffla sa lumière.

Mais le bruit, cette sensation d'une ville inconnue et le trouble

du voyage la tenaient éveillée. Les heures s'écoulaient. Les

rumeurs du dehors s'apaisaient peu à peu sans qu'elle pût dormir,

énervée par ce demi-repos des grandes villes. Elle était habituée

à ce calme et profond sommeil des champs, qui engourdit tout, les

hommes, les bêtes et les plantes; et elle sentait maintenant,

autour d'elle, toute une agitation mystérieuse. Des voix presque

insaisissables lui parvenaient comme si elles eussent glissé dans

les murs de l'hôtel. Parfois un plancher craquait, une porte se

fermait, une sonnette tintait.

Tout à coup, vers deux heures du matin, alors qu'elle commençait à

s'assoupir, une femme poussa des cris dans une chambre voisine;

Jeanne s'assit brusquement dans son lit; puis elle crut entendre

un rire d'homme.

Alors, à mesure qu'approchait le jour, la pensée de Paul

l'envahit; et elle s'habilla dès que le crépuscule parut.

Il habitait rue du Sauvage, dans la Cité. Elle voulut s'y rendre à

pied pour obéir aux recommandations d'économie de Rosalie. Il

faisait beau; l'air froid piquait la chair; des gens pressés

couraient sur les trottoirs. Elle allait le plus vite possible,

suivant une rue indiquée au bout de laquelle elle devait tourner à

droite, puis à gauche; puis arrivée sur une place, il lui faudrait

s'informer à nouveau. Elle ne trouva pas la place et se renseigna

auprès d'un boulanger qui lui donna des indications différentes.

Elle repartit, s'égara, erra, suivit d'autres conseils, se perdit

tout à fait.

Affolée, elle marchait maintenant presque au hasard. Elle allait

se décider à appeler un cocher quand elle aperçut la Seine. Alors

elle longea les quais.

Au bout d'une heure environ, elle entrait dans la rue du Sauvage,

une sorte de ruelle toute noire. Elle s'arrêta devant la porte,

tellement émue qu'elle ne pouvait plus faire un pas.

Il était là, dans cette maison, Poulet.

Elle sentait trembler ses genoux et ses mains; enfin, elle entra,

suivit un couloir, vit la case du portier, et demanda en tendant

une pièce d'argent:

-- Pourriez-vous monter dire à M. Paul de Lamare qu'une vieille

dame, une amie de sa mère, l'attend en bas?

Le portier répondit:

-- Il n'habite plus ici, madame.

Un grand frisson la parcourut. Elle balbutia:

-- Ah! où... où demeure-t-il maintenant?

-- Je ne sais pas.

Elle se sentit étourdie comme si elle allait tomber et elle

demeura quelque temps sans pouvoir parler.

Enfin, par un effort violent, elle reprit sa raison, et murmura:

-- Depuis quand est-il parti?

L'homme la renseigna abondamment.

-- Voilà quinze jours. Ils sont partis comme ça, un soir, et pas

revenus. Ils devaient partout dans le quartier; aussi vous

comprenez bien qu'ils n'ont pas laissé leur adresse.

Jeanne voyait des lueurs, des grands jets de flamme, comme si on

lui eût tiré des coups de fusil devant les yeux. Mais une idée

fixe la soutenait, la faisait demeurer debout, calme en apparence,

et réfléchie. Elle voulait savoir et retrouver Poulet.

-- Alors il n'a rien dit, en s'en allant?

-- Oh! rien du tout, ils se sont sauvés pour ne pas payer, voilà.

-- Mais, il doit envoyer chercher ses lettres par quelqu'un.

-- Plus souvent que je les donnerais. Et puis ils n'en recevaient

pas dix par an. Je leur en ai monté une pourtant deux jours avant

qu'ils s'en aillent.

C'était sa lettre sans doute. Elle dit précipitamment:

-- Écoutez, je suis sa mère, à lui, et je suis venue pour le

chercher. Voilà dix francs pour vous. Si vous savez quelque

nouvelle ou quelque renseignement sur lui, apportez-les-moi à

l'hôtel de Normandie, rue du Havre, et je vous paierai bien.

Et elle se sauva.

Elle se remit à marcher sans s'inquiéter où elle allait. Elle se

hâtait comme pressée par une course importante; elle filait le

long des murs, heurtée par des gens à paquets; elle traversait les

rues sans regarder les voitures venir, injuriée par les cochers;

elle trébuchait aux marches des trottoirs auxquelles elle ne

prenait point garde; elle courait devant elle, l'âme perdue.

Tout à coup elle se trouva dans un jardin et elle se sentit si

fatiguée qu'elle s'assit sur un banc. Elle y demeura fort

longtemps apparemment, pleurant sans s'en apercevoir, car des

passants s'arrêtaient pour la regarder. Puis elle sentit qu'elle

avait très froid; et elle se leva pour repartir; ses jambes la

portaient à peine tant elle était accablée et faible.

Elle voulait entrer prendre un bouillon dans un restaurant, mais

elle n'osait pas pénétrer dans ces établissements, prise d'une

espèce de honte, d'une peur, d'une sorte de pudeur de son chagrin

qu'elle sentait visible. Elle s'arrêtait une seconde devant la

porte, regardait au-dedans, voyait tous ces gens attablés et

mangeant, et s'enfuyait intimidée, se disant: «J'entrerai dans le

prochain.» Et elle ne pénétrait pas davantage dans le suivant.

À la fin elle acheta chez un boulanger un petit pain en forme de

lune, et elle se mit à le croquer tout en marchant. Elle avait

grand-soif, mais elle ne savait où aller boire et elle s'en passa.

Elle franchit une voûte et se trouva dans un autre jardin entouré

d'arcades. Elle reconnut alors le Palais-Royal.

Comme le soleil et la marche l'avaient un peu réchauffée, elle

s'assit encore une heure ou deux.

Une foule entrait, une foule élégante qui causait, souriait,

saluait, cette foule heureuse dont les femmes sont belles et les

hommes riches, qui ne vit que pour la parure et les joies.

Jeanne, effarée d'être au milieu de cette cohue brillante, se leva

pour s'enfuir; mais, soudain, la pensée lui vint qu'elle pourrait

rencontrer Paul en ce lieu; et elle se mit à errer en épiant les

visages, allant et venant sans cesse, d'un bout à l'autre du

Jardin, de son pas humble et rapide.

Des gens se retournaient pour la regarder, d'autres riaient et se

la montraient. Elle s'en aperçut et se sauva, pensant que, sans

doute, on s'amusait de sa tournure et de sa robe à carreaux verts

choisie par Rosalie et exécutée sur ses indications par la

couturière de Goderville.

Elle n'osait même plus demander sa route aux passants. Elle s'y

hasarda pourtant et finit par retrouver son hôtel.

Elle passa le reste du jour sur une chaise, aux pieds de son lit,

sans remuer. Puis elle dîna, comme la veille, d'un potage et d'un

peu de viande. Puis elle se coucha, accomplissant chaque acte

machinalement par habitude.

Le lendemain elle se rendit à la préfecture de police pour qu'on

lui retrouvât son enfant. On ne put rien lui promettre; on s'en

occuperait cependant.

Alors elle vagabonda par les rues, espérant toujours le

rencontrer. Et elle se sentait plus seule dans cette foule agitée,

plus perdue, plus misérable qu'au milieu des champs déserts.

Quand elle rentra, le soir, à l'hôtel, on lui dit qu'un homme

l'avait demandée de la part de M. Paul et qu'il reviendrait le

lendemain. Un flot de sang lui jaillit au coeur et elle ne ferma

pas l'oeil de la nuit. Si c'était lui? Oui, c'était lui

assurément, bien qu'elle ne l'eût pas reconnu aux détails qu'on

lui avait donnés.

Vers neuf heures du matin on heurta sa porte, elle cria: «Entrez!»

prête à s'élancer, les bras ouverts. Un inconnu se présenta. Et,

pendant qu'il s'excusait de l'avoir dérangée et qu'il expliquait

son affaire, une dette de Paul qu'il venait réclamer, elle se

sentait pleurer sans vouloir le laisser paraître, enlevant les

larmes du bout du doigt, à mesure qu'elles glissaient au coin des

yeux.

Il avait appris sa venue par le concierge de la rue du Sauvage,

et, comme il ne pouvait retrouver le jeune homme, il s'adressait à

la mère. Et il tendait un papier qu'elle prit sans songer à rien.

Elle lut un chiffre: 90 francs, tira son argent et paya.

Elle ne sortit pas ce jour-là.

Le lendemain d'autres créanciers se présentèrent. Elle donna tout

ce qui lui restait, ne réservant qu'une vingtaine de francs; et

elle écrivit à Rosalie pour lui dire sa situation.

Elle passait ses jours à errer, attendant la réponse de sa bonne,

ne sachant que faire, où tuer les heures lugubres, les heures

interminables, n'ayant personne à qui dire un mot tendre, personne

qui connût sa misère. Elle allait au hasard, harcelée à présent

par un besoin de partir, de retourner là-bas, dans sa petite

maison sur le bord de la route solitaire.

Elle n'y pouvait plus vivre, quelques jours auparavant, tant la

tristesse l'accablait, et maintenant elle sentait bien qu'elle ne

saurait plus, au contraire, vivre que là, où ses mornes habitudes

s'étaient enracinées.

Enfin, un soir, elle trouva une lettre et deux cents francs.

Rosalie disait:

«Madame Jeanne, revenez bien vite, car je ne vous enverrai plus

rien. Quant à M. Paul, c'est moi qu'irai le chercher quand nous

aurons de ses nouvelles.

«Je vous salue. Votre servante.

«ROSALIE.»

Et Jeanne repartit pour Batteville, un matin qu'il neigeait, et

qu'il faisait grand froid.

-- XIV --

Alors elle ne sortit plus, elle ne remua plus. Elle se levait

chaque matin à la même heure, regardait le temps par sa fenêtre,

puis descendait s'asseoir devant le feu dans la salle.

Elle restait là des jours entiers, immobile, les yeux plantés sur

la flamme, laissant aller à l'aventure ses lamentables pensées et

suivant le triste défilé de ses misères. Les ténèbres, peu à peu,

envahissaient la petite pièce sans qu'elle eût fait d'autre

mouvement que pour remettre du bois au feu. Rosalie alors

apportait la lampe et s'écriait:

-- Allons, madame Jeanne, il faut vous secouer ou bien vous

n'aurez pas encore faim ce soir.

Elle était souvent poursuivie d'idées fixes qui l'obsédaient et

torturée par des préoccupations insignifiantes, les moindres

choses, dans sa tête malade, prenant une importance extrême.

Elle revivait surtout dans le passé, dans le vieux passé, hantée

par les premiers temps de sa vie et par son voyage de noces, là-

bas en Corse. Des paysages de cette île, oubliés depuis longtemps,

surgissaient soudain devant elle dans les tisons de sa cheminée;

et elle se rappelait tous les détails, tous les petits faits,

toutes les figures rencontrées là-bas; la tête du guide Jean

Ravoli la poursuivait; et elle croyait parfois entendre sa voix.

Puis elle songeait aux douces années de l'enfance de Paul, alors

qu'il lui faisait repiquer des salades, et qu'elle s'agenouillait

dans la terre grasse à côté de tante Lison, rivalisant de soins

toutes les deux pour plaire à l'enfant, luttant à celle qui ferait

reprendre les jeunes plantes avec le plus d'adresse et obtiendrait

le plus d'élèves.

Et, tout bas, ses lèvres murmuraient: «Poulet, mon petit Poulet»,

comme si elle lui eût parlé; et, sa rêverie s'arrêtant sur ce mot,

elle essayait parfois pendant des heures d'écrire dans le vide, de

son doigt tendu, les lettres qui le composaient. Elle les traçait

lentement, devant le feu, s'imaginant les voir, puis, croyant

s'être trompée, elle recommençait le P d'un bras tremblant de

fatigue, s'efforçant de dessiner le nom jusqu'au bout; puis, quand

elle avait fini, elle recommençait.

À la fin elle ne pouvait plus, mêlait tout, modelait d'autres

mots, s'énervant jusqu'à la folie.

Toutes les manies des solitaires la possédaient. La moindre chose

changée de place l'irritait.

Rosalie souvent la forçait à marcher, l'emmenait sur la route;

mais Jeanne, au bout de vingt minutes, déclarait: «Je n'en puis

plus, ma fille», et elle s'asseyait au bord du fossé.

Bientôt tout mouvement lui fut odieux, et elle restait au lit le

plus tard possible.

Depuis son enfance, une seule habitude lui était demeurée

invariablement tenace, celle de se lever tout d'un coup aussitôt

après avoir bu son café au lait. Elle tenait d'ailleurs à ce

mélange d'une façon exagérée; et la privation lui en aurait été

plus sensible que celle de n'importe quoi. Elle attendait, chaque

matin, l'arrivée de Rosalie avec une impatience un peu sensuelle;

et, dès que la tasse pleine était posée sur la table de nuit, elle

se mettait sur son séant et la vidait vivement d'une manière un

peu goulue. Puis, rejetant ses draps, elle commençait à se vêtir.

Mais, peu à peu, elle s'habitua à rêvasser quelques secondes après

avoir reposé le bol dans son assiette, puis elle s'étendit de

nouveau dans le lit; puis elle prolongea, de jour en jour, cette

paresse jusqu'au moment où Rosalie revenait, furieuse, et

l'habillait presque de force.

Elle n'avait plus, d'ailleurs, une apparence de volonté et, chaque

fois que sa servante lui demandait un conseil, lui posait une

question, s'informait de son avis, elle répondait:

-- Fais comme tu voudras, ma fille.

Elle se croyait si directement poursuivie par une malchance

obstinée contre elle qu'elle devenait fataliste comme un Oriental;

et l'habitude de voir s'évanouir ses rêves et s'écrouler ses

espoirs faisait qu'elle n'osait plus rien entreprendre, et qu'elle

hésitait des journées entières avant d'accomplir la chose la plus

simple, persuadée qu'elle s'engageait toujours dans la mauvaise

voie et que cela tournerait mal.

Elle répétait à tout moment:

-- C'est moi qui n'ai pas eu de chance dans la vie.

Alors Rosalie s'écriait:

-- Qu'est-ce que vous diriez donc s'il vous fallait travailler

pour avoir du pain, si vous étiez obligée de vous lever tous les

jours à six heures du matin pour aller en journée! Il y en a bien

qui sont obligées de faire ça, pourtant, et, quand elles

deviennent trop vieilles, elles meurent de misère.

Jeanne répondait:

-- Songe donc que je suis toute seule, que mon fils m'a

abandonnée.

Et Rosalie alors se fâchait furieusement:

-- En voilà une affaire! Eh bien! et les enfants qui sont au

service militaire! et ceux qui vont s'établir en Amérique.

L'Amérique représentait pour elle un pays vague, où l'on va faire

fortune et dont on ne revient jamais.

Elle continuait:

-- Il y a toujours un moment où il faut se séparer, parce que les

vieux et les jeunes ne sont pas faits pour rester ensemble.

Et elle concluait d'un ton féroce:

-- Eh bien, qu'est-ce que vous diriez s'il était mort?

Et Jeanne, alors, ne répondait plus rien.

Un peu de force lui revint quand l'air s'amollit aux premiers

jours du printemps, mais elle n'employait ce retour d'activité

qu'à se jeter de plus en plus dans ses pensées sombres.

Comme elle était montée au grenier, un matin, pour chercher

quelque objet, elle ouvrit par hasard une caisse pleine de vieux

calendriers; on les avait conservés selon la coutume de certaines

gens de campagne.

Il lui sembla qu'elle retrouvait les années elles-mêmes de son

passé, et elle demeura saisie d'une étrange et confuse émotion

devant ce tas de cartons carrés.

Elle les prit et les emporta dans la salle en bas. Il y en avait

de toutes les tailles, des grands et des petits. Et elle se mit à

les ranger par années sur la table. Soudain elle retrouva le

premier, celui qu'elle avait apporté aux Peuples.

Elle le contempla longtemps, avec les jours biffés par elle le

matin de son départ de Rouen, le lendemain de sa sortie du

couvent. Et elle pleura. Elle pleura des larmes mornes et lentes,

de pauvres larmes de vieille en face de sa vie misérable, étalée

devant elle sur cette table.

Et une idée la saisit qui fut bientôt une obsession terrible,

incessante, acharnée. Elle voulait retrouver presque jour par jour

ce qu'elle avait fait.

Elle piqua contre les murs, sur la tapisserie, l'un après l'autre,

ces cartons jaunis, et elle passait des heures, en face de l'un ou

de l'autre, se demandant: «Que m'est-il arrivé, ce mois-là?»

Elle avait marqué de traits les dates mémorables de son histoire,

et elle parvenait parfois à retrouver un mois entier,

reconstituant un à un, groupant, rattachant l'un à l'autre tous

les petits faits qui avaient précédé ou suivi un événement

important.

Elle réussit, à force d'attention obstinée, d'efforts de mémoire,

de volonté concentrée, à rétablir presque entièrement ses deux

premières années aux Peuples, les souvenirs lointains de sa vie

lui revenant avec une facilité singulière et une sorte de relief.

Mais les années suivantes lui semblaient se perdre dans un

brouillard, se mêler, enjamber, l'une sur l'autre; et elle

demeurait parfois un temps infini, la tête penchée vers un

calendrier, l'esprit tendu sur l'Autrefois, sans parvenir même à

se rappeler si c'était dans ce carton-là que tel souvenir pouvait

être retrouvé.

Elle allait de l'un à l'autre autour de la salle qu'entouraient,

comme les gravures d'un chemin de la croix, ces tableaux des jours

finis. Brusquement elle arrêtait sa chaise devant l'un d'eux, et

restait jusqu'à la nuit immobile à le regarder, enfoncée en ses

recherches.

Puis tout à coup, quand toutes les sèves se réveillèrent sous la

chaleur du soleil, quand les récoltes se mirent à pousser par les

champs, les arbres à verdir, quand les pommiers dans les cours

s'épanouirent comme des boules roses et parfumèrent la plaine, une

grande agitation la saisit.

Elle ne tenait plus en place; elle allait et venait, sortait et

rentrait vingt fois par jour, et vagabondait parfois au loin le

long des fermes, s'exaltant dans une sorte de fièvre de regret.

La vue d'une marguerite blottie dans une touffe d'herbe, d'un

rayon de soleil glissant entre les feuilles, d'une flaque d'eau

dans une ornière où se mirait le bleu du ciel, la remuait,

l'attendrissait, la bouleversait en lui redonnant des sensations

lointaines, comme l'écho de ses émotions de jeune fille, quand

elle rêvait par la campagne.

Elle avait frémi des mêmes secousses, savouré cette douceur et

cette griserie troublante des jours tièdes, quand elle attendait

l'avenir. Elle retrouvait tout cela maintenant que l'avenir était

clos. Elle en jouissait encore dans son coeur; mais elle en

souffrait en même temps, comme si la joie éternelle du monde

réveillé en pénétrant sa peau séchée, son sang refroidi, son âme

accablée, n'y pouvait plus jeter qu'un charme affaibli et

douloureux.

Il lui semblait aussi que quelque chose était un peu changé

partout autour d'elle. Le soleil devait être un peu moins chaud

que dans sa jeunesse, le ciel un peu moins bleu, l'herbe un peu

moins verte; et les fleurs, plus pâles et moins odorantes,

n'enivraient plus tout à fait autant.

Dans certains jours, cependant, un tel bien-être de vie la

pénétrait, qu'elle se reprenait à rêvasser, à espérer, à attendre;

car peut-on, malgré la rigueur acharnée du sort, ne pas espérer

toujours, quand il fait beau?

Elle allait, elle allait devant elle, pendant des heures et des

heures, comme fouettée par l'excitation de son âme. Et parfois

elle s'arrêtait tout à coup, et s'asseyait au bord de la route

pour réfléchir à des choses tristes. Pourquoi n'avait-elle pas été

aimée comme d'autres? Pourquoi n'avait-elle pas même connu les

simples bonheurs d'une existence calme?

Et parfois encore elle oubliait un moment qu'elle était vieille,

qu'il n'y avait plus rien devant elle, hors quelques ans lugubres

et solitaires, que toute sa route était parcourue; et elle

bâtissait, comme jadis, à seize ans, des projets doux à son coeur;

elle combinait des bouts d'avenir charmants. Puis la dure

sensation du réel tombait sur elle; elle se relevait courbaturée

comme sous la chute d'un poids qui lui aurait cassé les reins; et

elle reprenait plus lentement le chemin de sa demeure en

murmurant:

-- Oh! vieille folle! vieille folle!

Rosalie maintenant lui répétait à tout moment:

-- Mais restez donc tranquille, madame, qu'est-ce que vous avez à

vous émouver comme ça?

Et Jeanne répondait tristement:

-- Que veux-tu, je suis comme «Massacre» aux derniers jours.

La bonne, un matin, entra plus tôt dans sa chambre, et déposant

sur sa table de nuit le bol de café au lait:

-- Allons, buvez vite, Denis est devant la porte qui nous attend.

Nous allons aux Peuples parce que j'ai affaire là-bas.

Jeanne crut qu'elle allait s'évanouir tant elle se sentit émue; et

elle s'habilla en tremblant d'émotion, effarée et défaillante à la

pensée de revoir sa chère maison.

Un ciel radieux s'étalait sur le monde; et le bidet, pris de

gaietés, faisait parfois un temps de galop. Quand on entra dans la

commune d'Étouvent, Jeanne sentit qu'elle respirait avec peine

tant sa poitrine palpitait; et quand elle aperçut les piliers de

brique de la barrière, elle dit à voix basse deux ou trois fois,

et malgré elle: «Oh! oh! oh!» comme devant les choses qui

révolutionnent le coeur.

On détela la carriole chez les Couillard; puis, pendant que

Rosalie et son fils allaient à leurs affaires, les fermiers

offrirent à Jeanne de faire un tour au château, les maîtres étant

absents, et on lui donna les clefs.

Elle partit seule, et, lorsqu'elle fut devant le vieux manoir du

côté de la mer, elle s'arrêta pour le regarder. Rien n'était

changé au-dehors. Le vaste bâtiment grisâtre avait ce jour-là, sur

ses murs ternis, des sourires de soleil. Tous les contrevents

étaient clos.

Un petit morceau d'une branche morte tomba sur sa robe, elle leva

les yeux; il venait du platane. Elle s'approcha du gros arbre à la

peau lisse et pâle, et le caressa de la main comme une bête. Son

pied heurta, dans l'herbe, un morceau de bois pourri; c'était le

dernier fragment du banc où elle s'était assise si souvent avec

tous les siens, du banc qu'on avait posé le jour même de la

première visite de Julien.

Alors elle gagna la double porte du vestibule et eut grand-peine à

l'ouvrir, la lourde clef rouillée refusant de tourner. La serrure,

enfin, céda avec un dur grincement des ressorts; et le battant, un

peu résistant lui-même, s'enfonça sous une poussée.

Jeanne tout de suite, et presque courant, monta jusqu'à sa

chambre. Elle ne la reconnut pas, tapissée d'un papier clair;

mais, ayant ouvert une fenêtre, elle demeura remuée jusqu'au fond

de sa chair devant tout cet horizon tant aimé, le bosquet, les

ormes, la lande, et la mer semée de voiles brunes qui semblaient

immobiles au loin.

Alors elle se mit à rôder par la grande demeure vide. Elle

regardait, sur les murailles, des taches familières à ses yeux.

Elle s'arrêta devant un petit trou creusé dans le plâtre par le

baron qui s'amusait souvent, en souvenir de son jeune temps, à

faire des armes avec sa canne contre la cloison quand il passait

devant cet endroit.

Dans la chambre de petite mère elle retrouva, piquée derrière une

porte, dans un coin sombre auprès du lit, une fine épingle à tête

d'or qu'elle avait enfoncée là autrefois (elle se le rappelait

maintenant), et qu'elle avait, depuis, cherchée pendant des

années. Personne ne l'avait trouvée. Elle la prit comme une

inappréciable relique et la baisa.

Elle allait partout, cherchait, reconnaissait des traces presque

invisibles dans les tentures des chambres qu'on n'avait point

changées, revoyait ces figures bizarres que l'imagination prête

souvent aux dessins des étoffes, des marbres, aux ombres des

plafonds salis par le temps.

Elle marchait à pas muets, toute seule dans l'immense château

silencieux, comme à travers un cimetière. Toute sa vie gisait là-

dedans.

Elle descendit au salon. Il était sombre derrière ses volets

fermés et elle fut quelque temps avant d'y rien distinguer; puis,

son regard s'habituant à l'obscurité, elle reconnut peu à peu les

hautes tapisseries où se promenaient des oiseaux. Deux fauteuils

étaient restés devant la cheminée comme si on venait de les

quitter; et l'odeur même de la pièce, une odeur qu'elle avait

toujours gardée, comme les êtres ont la leur, une odeur vague,

bien reconnaissable cependant, douce senteur indécise des vieux

appartements, pénétrait Jeanne, l'enveloppait de souvenirs,

grisait sa mémoire. Elle restait haletante, aspirant cette haleine

du passé, et les yeux fixés sur les deux sièges. Et soudain, dans

une brusque hallucination qu'enfanta son idée fixe, elle crut

voir, elle vit, comme elle les avait vus si souvent, son père et

sa mère chauffant leurs pieds au feu.

Elle recula, épouvantée, heurta du dos le bord de la porte, s'y

soutint pour ne pas tomber, les yeux toujours tendus sur les

fauteuils.

La vision avait disparu.

Elle demeura éperdue pendant quelques minutes; puis elle reprit

lentement la possession d'elle-même et voulut s'enfuir, ayant peur

d'être folle. Son regard tomba par hasard sur le lambris auquel

elle s'appuyait; et elle aperçut l'échelle de Poulet.

Toutes les légères marques grimpaient sur la peinture à des

intervalles inégaux; et des chiffres tracés au canif indiquaient

les âges, les mois, et la croissance de son fils. Tantôt c'était

l'écriture du baron, plus grande, tantôt la sienne, plus petite,

tantôt celle de tante Lison, un peu tremblée. Et il lui sembla que

l'enfant d'autrefois était là, devant elle, avec ses cheveux

blonds, collant son petit front contre le mur pour qu'on mesurât

sa taille.

Le baron criait:

-- Jeanne, il a grandi d'un centimètre depuis six semaines.

Elle se mit à baiser le lambris, avec une frénésie d'amour.

Mais on l'appelait au-dehors. C'était la voix de Rosalie:

-- Madame Jeanne, madame Jeanne, on vous attend pour déjeuner.

Elle sortit, perdant la tête. Et elle ne comprenait plus rien de

ce qu'on lui disait. Elle mangea des choses qu'on lui servit,

écouta parler sans savoir de quoi, causa sans doute avec les

fermiers qui s'informaient de sa santé, se laissa embrasser,

embrassa elle-même des joues qu'on lui tendait, et elle remonta

dans la voiture.

Quand elle perdit de vue, à travers les arbres, la haute toiture

du château, elle eut dans la poitrine un déchirement horrible.

Elle sentait en son coeur qu'elle venait de dire adieu pour

toujours à sa maison.

On s'en revint à Batteville.

Au moment où elle allait rentrer dans sa nouvelle demeure, elle

aperçut quelque chose de blanc sous la porte; c'était une lettre

que le facteur avait glissée là en son absence. Elle reconnut

aussitôt qu'elle venait de Paul, et l'ouvrit, tremblant

d'angoisse. Il disait:

«Ma chère maman, je ne t'ai pas écrit plus tôt parce que je ne

voulais pas te faire faire à Paris un voyage inutile, devant moi-

même aller te voir incessamment. Je suis, à l'heure présente, sous

le coup d'un grand malheur et dans une grande difficulté. Ma femme

est mourante après avoir accouché d'une petite fille, voici trois

jours; et je n'ai pas le sou. Je ne sais que faire de l'enfant que

ma concierge élève au biberon comme elle peut, mais j'ai peur de

la perdre. Ne pourrais-tu t'en charger? Je ne sais absolument que

faire et je n'ai pas d'argent pour la mettre en nourrice. Réponds

poste pour poste.

«Ton fils qui t'aime,

«PAUL.»

Jeanne s'affaissa sur une chaise, ayant à peine la force d'appeler

Rosalie. Quand la bonne fut là, elles relurent la lettre ensemble,

puis demeurèrent silencieuses, l'une en face de l'autre,

longtemps.

Rosalie, enfin, parla:

-- J'vas aller chercher la petite moi, madame. On ne peut pas la

laisser comme ça.

Jeanne répondit:

-- Va, ma fille.

Elles se turent encore, puis la bonne reprit:

-- Mettez votre chapeau, madame, et puis allons à Goderville chez

le notaire. Si l'autre va mourir, faut que M. Paul l'épouse, pour

la petite, plus tard.

Et Jeanne, sans répondre un mot, mit son chapeau. Une joie

profonde et inavouable inondait son coeur, une joie perfide

qu'elle voulait cacher à tout prix, une de ces joies abominables

dont on rougit, mais dont on jouit ardemment dans le secret

mystérieux de l'âme: la maîtresse de son fils allait mourir.

Le notaire donna à la bonne des indications détaillées qu'elle se

fit répéter plusieurs fois; puis, sûre de ne pas commettre

d'erreur, elle déclara:

-- Ne craignez rien, je m'en charge maintenant.

Elle partit pour Paris la nuit même.

Jeanne passa deux jours dans un trouble de pensée qui la rendait

incapable de réfléchir à rien. Le troisième matin elle reçut un

seul mot de Rosalie annonçant son retour par le train du soir.

Rien de plus.

Vers trois heures elle fit atteler la carriole d'un voisin qui la

conduisit à la gare de Beuzeville pour attendre sa servante.

Elle restait debout sur le quai, l'oeil tendu sur la ligne droite

des rails qui fuyaient en se rapprochant là-bas, au bout de

l'horizon. De temps en temps elle regardait l'horloge. Encore dix

minutes. Encore cinq minutes. Encore deux minutes. Voici l'heure.

Rien n'apparaissait sur la voie lointaine. Puis tout à coup, elle

aperçut une tache blanche, une fumée, puis au-dessous un point

noir qui grandit, accourant à toute vitesse. La grosse machine

enfin, ralentissant sa marche, passa, en ronflant, devant Jeanne

qui guettait avidement les portières. Plusieurs s'ouvrirent; des

gens descendaient, des paysans en blouse, des fermières avec des

paniers, des petits-bourgeois en chapeau mou. Enfin elle aperçut

Rosalie qui portait en ses bras une sorte de paquet de linge.

Elle voulut aller vers elle, mais elle craignait de tomber tant

ses jambes étaient devenues molles. Sa bonne, l'ayant vue, la

rejoignit avec son air calme ordinaire; et elle dit:

-- Bonjour, madame; me v'là revenue, c'est pas sans peine.

Jeanne balbutia:

-- Eh bien?

Rosalie répondit:

-- Eh bien, elle est morte, c'te nuit. Ils sont mariés, v'là la

petite.

Et elle tendit l'enfant qu'on ne voyait point dans ses linges.

Jeanne la reçut machinalement et elles sortirent de la gare, puis

montèrent dans la voiture.

Rosalie reprit:

-- M. Paul viendra dès l'enterrement fini. Demain à la même heure,

faut croire.

Jeanne murmura «Paul...» et n'ajouta rien.

Le soleil baissait vers l'horizon, inondant de clarté les plaines

verdoyantes, tachées de place en place par l'or des colzas en

fleur, et par le sang des coquelicots. Une quiétude infinie

planait sur la terre tranquille où germaient les sèves. La

carriole allait grand train, le paysan claquant de la langue pour

exciter son cheval.

Et Jeanne regardait droit devant elle en l'air, dans le ciel que

coupait, comme des fusées, le vol cintré des hirondelles. Et

soudain une tiédeur douce, une chaleur de vie traversant ses

robes, gagna ses jambes, pénétra sa chair; c'était la chaleur du

petit être qui dormait sur ses genoux.

Alors une émotion infinie l'envahit. Elle découvrit brusquement la

figure de l'enfant qu'elle n'avait pas encore vue: la fille de son

fils. Et comme la frêle créature, frappée par la lumière vive,

ouvrait ses yeux bleus en remuant la bouche, Jeanne se mit à

l'embrasser furieusement, la soulevant dans ses bras, la criblant

de baisers.

Mais Rosalie, contente et bourrue, l'arrêta.

-- Voyons, voyons, madame Jeanne, finissez; vous allez la faire

crier.

Puis elle ajouta, répondant sans doute à sa propre pensée:

-- La vie, voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on

croit.

Une vie · 第 7 / 7 题