Le capitaine indiqua cette verdure: «Le maquis.»

À mesure qu'on avançait, le cercle des monts semblait se refermer

derrière le bâtiment qui nageait avec lenteur dans un lac d'azur

si transparent qu'on en voyait parfois le fond.

Et la ville apparut soudain, toute blanche, au fond du golfe, au

bord des flots, au pied des montagnes.

Quelques petits bateaux italiens étaient à l'ancre dans le port.

Quatre ou cinq barques s'en vinrent rôder autour du _Roi-Louis_

pour chercher ses passagers.

Julien, qui réunissait les bagages, demanda tout bas à sa femme:

-- C'est assez, n'est-ce pas, de donner vingt sous à l'homme de

service?

Depuis huit jours il posait à tout moment la même question, dont

elle souffrait chaque fois. Elle répondit avec un peu

d'impatience:

-- Quand on n'est pas sûr de donner assez, on donne trop.

Sans cesse, il discutait avec les maîtres et les garçons d'hôtel,

avec les voituriers, avec les vendeurs de n'importe quoi, et quand

il avait, à force d'arguties, obtenu un rabais quelconque, il

disait à Jeanne, en se frottant les mains:

-- Je n'aime pas être volé.

Elle tremblait en voyant venir les notes, sûre d'avance des

observations qu'il allait faire sur chaque article, humiliée par

ces marchandages, rougissant jusqu'aux cheveux sous le regard

méprisant des domestiques qui suivaient son mari de l'oeil en

gardant au fond de la main son insuffisant pourboire.

Il eut encore une discussion avec le batelier qui les mit à terre.

Le premier arbre qu'elle vit fut un palmier!

Ils descendirent dans un grand hôtel vide, à l'encoignure d'une

vaste place, et se firent servir à déjeuner.

Lorsqu'ils eurent fini le dessert, au moment où Jeanne se levait

pour aller vagabonder par la ville, Julien, la prenant dans ses

bras, lui murmura tendrement à l'oreille:

-- Si nous nous couchions un peu, ma chatte?

Elle resta surprise:

-- Nous coucher? Mais je ne me sens pas fatiguée.

Il l'enlaça.

-- J'ai envie de toi. Tu comprends? Depuis deux jours!...

Elle s'empourpra, honteuse, balbutiant:

-- Oh! maintenant! Mais que dirait-on? Comment oserais-tu demander

une chambre en plein jour? Oh! Julien, je t'en supplie.

Mais il l'interrompit:

-- Je m'en moque un peu de ce que peuvent dire et penser des gens

d'hôtel. Tu vas voir comme ça me gêne.

Et il sonna.

Elle ne disait plus rien, les yeux baissés, révoltée toujours dans

son âme et dans sa chair, devant ce désir incessant de l'époux,

n'obéissant qu'avec dégoût, résignée, mais humiliée, voyant là

quelque chose de bestial, de dégradant, une saleté enfin.

Ses sens dormaient encore, et son mari la traitait maintenant

comme si elle eût partagé ses ardeurs.

Quand le garçon fut arrivé, Julien lui demanda de les conduire à

leur chambre. L'homme, un vrai Corse velu jusque dans les yeux, ne

comprenait pas, affirmait que l'appartement serait préparé pour la

nuit.

Julien impatienté s'expliqua:

-- Non, tout de suite. Nous sommes fatigués du voyage, nous

voulons nous reposer.

Alors un sourire glissa dans la barbe du valet et Jeanne eut envie

de se sauver.

Quand ils redescendirent, une heure plus tard, elle n'osait plus

passer devant les gens qu'elle rencontrait, persuadée qu'ils

allaient rire et chuchoter derrière son dos. Elle en voulait en

son coeur à Julien de ne pas comprendre cela, de n'avoir point ces

fines pudeurs, ces délicatesses d'instinct; et elle sentait entre

elle et lui comme un voile, un obstacle, s'apercevant pour la

première fois que deux personnes ne se pénètrent jamais jusqu'à

l'âme, jusqu'au fond des pensées, qu'elles marchent côte à côte,

enlacées parfois, mais non mêlées, et que l'être moral de chacun

de nous reste éternellement seul par la vie.

Ils demeurèrent trois jours dans cette petite ville cachée au fond

de son golfe bleu, chaude comme dans une fournaise derrière son

rideau de montagnes qui ne laisse jamais le vent souffler jusqu'à

elle.

Puis un itinéraire fut arrêté pour leur voyage, et, afin de ne

reculer devant aucun passage difficile, ils décidèrent de louer

des chevaux. Ils prirent donc deux petits étalons corses à l'oeil

furieux, maigres et infatigables, et se mirent en route un matin

au lever du jour. Un guide monté sur une mule les accompagnait et

portait les provisions, car les auberges sont inconnues en ce pays

sauvage.

La route suivait d'abord le golfe pour s'enfoncer dans une vallée

peu profonde allant vers les grands monts. Souvent, on traversait

des torrents presque secs; une apparence de ruisseau remuait

encore sous les pierres, comme une bête cachée, faisait un

glouglou timide. Le pays inculte semblait tout nu. Les flancs des

côtes étaient couverts de hautes herbes, jaunes en cette saison

brûlante. Parfois on rencontrait un montagnard soit à pied, soit

sur son petit cheval, soit à califourchon sur son âne gros comme

un chien. Et tous avaient sur le dos le fusil chargé, vieilles

armes rouillées, redoutables en leurs mains.

Le mordant parfum des plantes aromatiques dont l'île est couverte

semblait épaissir l'air; et la route allait s'élevant lentement au

milieu des longs replis des monts.

Les sommets de granit rose ou bleu donnaient au vaste paysage des

tons de féerie; et, sur les pentes plus basses, des forêts de

châtaigniers immenses avaient l'air de buissons verts tant les

vagues de la terre soulevée sont géantes en ce pays.

Quelquefois le guide, tendant la main vers les hauteurs escarpées,

disait un nom. Jeanne et Julien regardaient, ne voyaient rien,

puis découvraient enfin quelque chose de gris pareil à un amas de

pierres tombées du sommet. C'était un village, un petit hameau de

granit accroché là, cramponné comme un vrai nid d'oiseau, presque

invisible sur l'immense montagne.

Ce long voyage au pas énervait Jeanne.

-- Courons un peu, dit-elle.

Et elle lança son cheval. Puis comme elle n'entendait pas son mari

galoper près d'elle, elle se retourna et se mit à rire d'un rire

fou en le voyant accourir, pâle, tenant la crinière de la bête et

bondissant étrangement. Sa beauté même, sa figure de beau cavalier

rendaient plus drôles sa maladresse et sa peur.

Ils se mirent alors à trotter doucement. La route, maintenant,

s'étendait entre deux interminables taillis qui couvraient toute

la côte, comme un manteau.

C'était le maquis, l'impénétrable maquis, formé de chênes verts,

de genévriers, d'arbousiers, de lentisques, d'alaternes, de

bruyères, de lauriers-tins, de myrtes et de buis que reliaient

entre eux, les mêlant comme des chevelures, des clématites

enlaçantes, des fougères monstrueuses, des chèvrefeuilles, des

cystes, des romarins, des lavandes, des ronces, jetant sur le dos

des monts une inextricable toison.

Ils avaient faim. Le guide les rejoignit et les conduisit auprès

d'une de ces sources charmantes, si fréquentes dans les pays

escarpés, fil mince et rond d'eau glacée qui sort d'un petit trou

dans la roche et coule au bout d'une feuille de châtaignier

disposée par un passant pour amener le courant menu jusqu'à la

bouche.

Jeanne se sentait tellement heureuse qu'elle avait grand-peine à

ne point jeter des cris d'allégresse.

Ils repartirent et commencèrent à descendre, en contournant le

golfe de Sagone.

Vers le soir, ils traversèrent Cargèse, le village grec fondé là,

jadis, par une colonie de fugitifs chassés de leur patrie. De

grandes et belles filles, aux reins élégants, aux mains longues, à

la taille fine, singulièrement gracieuses, formaient un groupe

auprès d'une fontaine. Julien leur ayant crié «Bonsoir», elles

répondirent d'une voix chantante dans la langue harmonieuse du

pays abandonné.

En arrivant à Piana, il fallut demander l'hospitalité comme dans

les temps anciens et dans les contrées perdues. Jeanne frissonnait

de joie en attendant que s'ouvrît la porte où Julien avait frappé.

Oh! c'était bien un voyage, cela! avec tout l'imprévu des routes

inexplorées.

Ils s'adressaient justement à un jeune ménage. On les reçut comme

les patriarches devaient recevoir l'hôte envoyé de Dieu, et ils

dormirent sur une paillasse de maïs, dans une vieille maison

vermoulue dont toute la charpente piquée des vers, parcourue par

les longs tarets mangeurs de poutres, bruissait, semblait vivre et

soupirer.

Ils partirent au soleil levant et bientôt ils s'arrêtèrent en face

d'une forêt, d'une vraie forêt de granit pourpré. C'étaient des

pics, des colonnes, des clochetons, des figures surprenantes

modelées par le temps, le vent rongeur et la brume de mer.

Hauts jusqu'à trois cents mètres, minces, ronds, tortus, crochus,

difformes, imprévus, fantastiques, ces surprenants rochers

semblaient des arbres, des plantes, des bêtes, des monuments, des

hommes, des moines en robe, des diables cornus, des oiseaux

démesurés, tout un peuple monstrueux, une ménagerie de cauchemar

pétrifiée par le vouloir de quelque Dieu extravagant.

Jeanne ne parlait plus, le coeur serré, et elle prit la main de

Julien qu'elle étreignit, envahie d'un besoin d'aimer devant cette

beauté des choses.

Et soudain, sortant de ce chaos, ils découvrirent un nouveau golfe

ceint tout entier d'une muraille sanglante de granit rouge. Et

dans la mer bleue ces roches écarlates se reflétaient.

Jeanne balbutia: «Oh! Julien!» sans trouver d'autres mots,

attendrie d'admiration, la gorge étranglée; et deux larmes

coulèrent de ses yeux. Il la regardait, stupéfait, demandant:

-- Qu'as-tu, ma chatte?

Elle essuya ses joues, sourit et, d'une voix un peu tremblante:

-- Ce n'est rien... c'est nerveux... Je ne sais pas... J'ai été

saisie. Je suis si heureuse que la moindre chose me bouleverse le

coeur.

Il ne comprenait pas ces énervements de femme, les secousses de

ces êtres vibrants affolés d'un rien, qu'un enthousiasme remue

comme une catastrophe, qu'une sensation insaisissable

révolutionne, affole de joie ou désespère.

Ces larmes lui semblaient ridicules, et, tout entier à la

préoccupation du mauvais chemin:

-- Tu ferais mieux, dit-il, de veiller à ton cheval.

Par une route presque impraticable, ils descendirent au fond de ce

golfe, puis tournèrent à droite pour gravir le sombre val d'Ota.

Mais le sentier s'annonçait horrible. Julien proposa:

-- Si nous montions à pied?

Elle ne demandait pas mieux, ravie de marcher, d'être seule avec

lui après l'émotion de tout à l'heure.

Le guide partit en avant avec la mule et les chevaux, et ils

allèrent à petits pas.

La montagne, fendue du haut en bas, s'entrouvrait. Le sentier

s'enfonce dans cette brèche. Il suit le fond entre deux

prodigieuses murailles; et un gros torrent parcourt cette

crevasse. L'air est glacé, le granit paraît noir et, tout là-haut,

ce qu'on voit du ciel bleu étonne et engourdit.

Un bruit soudain fit tressaillir Jeanne. Elle leva les yeux; un

énorme oiseau s'envolait d'un trou: c'était un aigle. Ses ailes

ouvertes semblaient chercher les deux parois du puits, et il monta

jusqu'à l'azur où il disparut.

Plus loin, la fêlure du mont se dédouble; le sentier grimpe entre

les deux ravins, en zigzags brusques. Jeanne, légère et folle,

allait la première, faisant rouler des cailloux sous ses pieds,

intrépide, se penchant sur les abîmes. Il la suivait, un peu

essoufflé, les yeux à terre par crainte du vertige.

Tout à coup le soleil les inonda; ils crurent sortir de l'enfer.

Ils avaient soif, une trace humide les guida, à travers un chaos

de pierres, jusqu'à une source toute petite, canalisée dans un

bâton creux pour l'usage des chevriers. Un tapis de mousse

couvrait le sol alentour. Jeanne s'agenouilla pour boire; et

Julien en fit autant.

Et, comme elle savourait la fraîcheur de l'eau, il lui prit la

taille et tâcha de lui voler sa place au bout du conduit de bois.

Elle résista; leurs lèvres se battaient, se rencontraient, se

repoussaient. Dans les hasards de la lutte, ils saisissaient tour

à tour la mince extrémité du tube et la mordaient pour ne point

lâcher. Et le filet d'eau froide, repris et quitté sans cesse, se

brisait et se renouait, éclaboussait les visages, les cous, les

habits, les mains. Des gouttelettes pareilles à des perles

luisaient dans leurs cheveux. Et des baisers coulaient dans le

courant.

Soudain, Jeanne eut une inspiration d'amour. Elle emplit sa bouche

du clair liquide, et, les joues gonflées comme des outres, fit

comprendre à Julien que, lèvre à lèvre, elle voulait le

désaltérer.

Il tendit sa gorge, souriant, la tête en arrière, les bras

ouverts; et il but d'un trait à cette source de chair vive qui lui

versa dans les entrailles un désir enflammé.

Jeanne s'appuyait sur lui avec une tendresse inusitée; son coeur

palpitait; ses reins se soulevaient; ses yeux semblaient amollis,

trempés d'eau. Elle murmura tout bas: «Julien... je t'aime!» et,

l'attirant à son tour, elle se renversa et cacha dans ses mains

son visage empourpré de honte.

Il s'abattit sur elle, l'étreignant avec emportement. Elle

haletait dans une attente énervée; et tout à coup elle poussa un

cri, frappée, comme de la foudre, par la sensation qu'elle

appelait.

Ils furent longtemps à gagner le sommet de la montée, tant elle

demeurait palpitante et courbaturée, et ils n'arrivèrent à Évisa

que le soir, chez un parent de leur guide, Paoli Palabretti.

C'était un homme de grande taille, un peu voûté, avec l'air morne

d'un phtisique. Il les conduisit dans leur chambre, une triste

chambre de pierre nue, mais belle pour ce pays, où toute élégance

reste ignorée; et il exprimait en son langage, patois corse,

bouillie de français et d'italien, son plaisir à les recevoir,

quand une voix claire l'interrompit; et une petite femme brune,

avec de grands yeux noirs, une peau chaude de soleil, une taille

étroite, des dents toujours dehors dans un rire continu, s'élança,

embrassa Jeanne, secoua la main de Julien en répétant:

-- Bonjour, madame, bonjour, monsieur, ça va bien?

Elle enleva les chapeaux, les châles, rangea tout avec un seul

bras, car elle portait l'autre en écharpe, puis elle fit sortir

tout le monde, en disant à son mari:

-- Va les promener jusqu'au dîner.

M. Palabretti obéit aussitôt, se plaça entre les deux jeunes gens

et leur fit voir le village. Il traînait ses pas et ses paroles,

toussant fréquemment, et répétant à chaque quinte:

-- C'est l'air du Val qui est fraîche, qui m'est tombée sur la

poitrine.

Il les guida, par un sentier perdu, sous des châtaigniers

démesurés. Soudain, il s'arrêta, et, de son accent monotone:

-- C'est ici que mon cousin Jean Rinaldi fut tué par Mathieu Lori.

Tenez, j'étais tout près de Jean, quand Mathieu parut à dix pas de

nous. «Jean, cria-t-il, ne va pas à Albertacce; n'y va pas Jean,

ou je te tue, je te le dis.» Je pris le bras de Jean: «N'y va pas,

Jean, il le ferait.» C'était pour une fille qu'ils suivaient tous

deux, Paulina Sinacoupi. Mais Jean se mit à crier: «J'irai,

Mathieu; ce n'est pas toi qui m'empêcheras.» Alors Mathieu abaissa

son fusil, avant que j'aie pu ajuster le mien, et il tira. Jean

fit un grand saut des deux pieds comme un enfant qui danse à la

corde, oui, monsieur, et il me retomba en plein sur le corps, si

bien que mon fusil en échappa et roula jusqu'au gros châtaignier

là-bas. Jean avait la bouche grande ouverte, mais il ne dit plus

un mot, il était mort.

Les jeunes gens regardaient, stupéfaits, le tranquille témoin de

ce crime. Jeanne demanda:

-- Et l'assassin?

Paoli Palabretti toussa longtemps, puis il reprit:

-- Il a gagné la montagne. C'est mon frère qui l'a tué, l'an

suivant. Vous savez bien, mon frère, Philippi Palabretti, le

bandit.

Jeanne frissonna:

-- Votre frère? un bandit?

Le Corse placide eut un éclair de fierté dans l'oeil.

-- Oui, madame, c'était un célèbre, celui-là. Il a mis à bas six

gendarmes. Il est mort avec Nicolas Morali, lorsqu'ils ont été

cernés dans le Niolo, après six jours de lutte, et qu'ils allaient

périr de faim.

Puis il ajouta, d'un air résigné: «C'est le pays qui veut ça», du

même ton qu'il prenait pour dire: «C'est l'air du Val qui est

fraîche.»

Puis ils rentrèrent dîner, et la petite Corse les traita comme si

elle les eût connus depuis vingt ans.

Mais une inquiétude poursuivait Jeanne. Retrouverait-elle encore,

entre les bras de Julien cette étrange et véhémente secousse des

sens qu'elle avait ressentie sur la mousse de la fontaine?

Lorsqu'ils furent seuls dans la chambre, elle tremblait de rester

encore insensible sous ses baisers. Mais elle se rassura bien

vite; et ce fut sa première nuit d'amour.

Et, le lendemain, à l'heure de partir, elle ne se décidait plus à

quitter cette humble maison où il lui semblait qu'un bonheur

nouveau avait commencé pour elle.

Elle attira dans sa chambre la petite femme de son hôte et, tout

en établissant bien qu'elle ne voulait point lui faire de cadeau,

elle insista, se fâchant même, pour lui envoyer de Paris, dès son

retour, un souvenir, un souvenir auquel elle attachait une idée

presque superstitieuse.

La jeune Corse résista longtemps, ne voulant point accepter. Enfin

elle consentit:

-- Eh bien, dit-elle, envoyez-moi un petit pistolet, un tout

petit.

Jeanne ouvrit de grands yeux. L'autre ajouta tout bas, près de

l'oreille, comme on confie un doux et intime secret:

-- C'est pour tuer mon beau-frère.

Et, souriant, elle déroula vivement les bandes qui enveloppaient

sa chair ronde et blanche, traversée de part en part d'un coup de

stylet presque cicatrisé:

-- Si je n'avais pas été aussi forte que lui, dit-elle, il

m'aurait tuée. Mon mari n'est pas jaloux, lui, il me connaît; et

puis il est malade, vous savez; et cela lui calme le sang.

D'ailleurs, je suis une honnête femme, moi, madame; mais mon beau-

frère croit tout ce qu'on lui dit. Il est jaloux pour mon mari; et

il recommencera certainement. Alors, j'aurais un petit pistolet,

je serais tranquille, et sûre de me venger.

Jeanne promit d'envoyer l'arme, embrassa tendrement sa nouvelle

amie, et continua sa route.

Le reste de son voyage ne fut plus qu'un songe, un enlacement sans

fin, une griserie de caresses. Elle ne vit rien, ni les paysages,

ni les gens, ni les lieux où elle s'arrêtait. Elle ne regardait

plus que Julien.

Alors commença l'intimité enfantine et charmante des niaiseries

d'amour, des petits mots bêtes et délicieux, le baptême avec des

noms mignards de tous les détours et contours et replis de leurs

corps où se plaisaient leurs bouches.

Comme Jeanne dormait sur le côté droit, son téton du côté gauche

était souvent à l'air au réveil. Julien, l'ayant remarqué,

appelait celui-là: «monsieur de Couche-dehors» et l'autre

«monsieur Lamoureux», parce que la fleur rosée du sommet semblait

plus sensible aux baisers.

La route profonde entre les deux devint «l'allée de petite mère»

parce qu'il s'y promenait sans cesse; et une autre route plus

secrète fut dénommée le «chemin de Damas» en souvenir du val

d'Ota.

En arrivant à Bastia, il fallut payer le guide. Julien fouilla

dans ses poches. Ne trouvant point ce qu'il lui fallait, il dit à

Jeanne:

-- Puisque tu ne te sers pas des deux mille francs de ta mère,

donne-les-moi donc à porter. Ils seront plus en sûreté dans ma

ceinture, et cela m'évitera de faire de la monnaie.

Et elle lui tendit sa bourse.

Ils gagnèrent Livourne, visitèrent Florence, Gênes, toute la

Corniche.

Par un matin de mistral, ils se retrouvèrent à Marseille.

Deux mois s'étaient écoulés depuis leur départ des Peuples. On

était au 15 octobre.

Jeanne, saisie par le grand vent froid qui semblait venir de là-

bas, de la lointaine Normandie, se sentait triste. Julien, depuis

quelque temps, semblait changé, fatigué, indifférent; et elle

avait peur sans savoir de quoi.

Elle retarda de quatre jours encore leur voyage de rentrée, ne

pouvant se décider à quitter ce bon pays du soleil. Il lui

semblait qu'elle venait d'accomplir le tour du bonheur.

Ils s'en allèrent enfin.

Ils devaient faire à Paris tous leurs achats pour leur

installation définitive aux Peuples; et Jeanne se réjouissait de

rapporter des merveilles, grâce au cadeau de petite mère; mais la

première chose à laquelle elle songea fut le pistolet promis à la

jeune Corse d'Évisa.

Le lendemain de leur arrivée, elle dit à Julien:

-- Mon chéri, veux-tu me rendre l'argent de maman parce que je

vais faire mes emplettes?

Il se tourna vers elle avec un visage mécontent.

-- Combien te faut-il?

Elle fut surprise et balbutia:

-- Mais... ce que tu voudras.

Il reprit:

-- Je vais te donner cent francs; surtout ne les gaspille pas.

Elle ne savait plus que dire, interdite, et confuse.

Enfin elle prononça en hésitant:

-- Mais... je... t'avais remis cet argent pour...

Il ne la laissa pas achever.

-- Oui, parfaitement. Que ce soit dans ta poche ou dans la mienne,

qu'importe, du moment que nous avons la même bourse. Je ne t'en

refuse point, n'est-ce pas, puisque je te donne cent francs.

Elle prit les cinq pièces d'or, sans ajouter un mot, mais elle

n'osa plus en demander d'autres et n'acheta rien que le pistolet.

Huit jours plus tard, ils se mirent en route pour rentrer aux

Peuples.

-- VI --

Devant la barrière blanche aux piliers de brique, la famille et

les domestiques attendaient. La chaise de poste s'arrêta, et les

embrassades furent longues. Petite mère pleurait; Jeanne,

attendrie, essuya deux larmes; père, nerveux, allait et venait.

Puis, pendant qu'on déchargeait les bagages, le voyage fut raconté

devant le feu du salon. Les paroles abondantes coulaient des

lèvres de Jeanne; et tout fut dit, tout, en une demi-heure, sauf

peut-être quelques petits détails oubliés dans ce récit rapide.

Puis la jeune femme alla défaire ses paquets. Rosalie, tout émue

aussi, l'aidait. Quand ce fut fini, quand le linge, les robes, les

objets de toilette eurent été mis en place, la petite bonne quitta

sa maîtresse; et Jeanne, un peu lasse, s'assit.

Elle se demanda ce qu'elle allait faire maintenant, cherchant une

occupation pour son esprit, une besogne pour ses mains. Elle

n'avait point envie de redescendre au salon auprès de sa mère qui

sommeillait; et elle songeait à une promenade, mais la campagne

semblait si triste qu'elle sentait en son coeur, rien qu'à la

regarder par la fenêtre, une pesanteur de mélancolie.

Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus

jamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été

préoccupée de l'avenir, affairée de songeries. La continuelle

agitation de ses espérances emplissait, en ce temps-là, ses heures

sans qu'elle les sentît passer. Puis, à peine sortie des murs

austères où ses illusions étaient écloses, son attente d'amour se

trouvait tout de suite accomplie. L'homme espéré, rencontré, aimé,

épousé en quelques semaines, comme on épouse en ces brusques

déterminations, l'emportait dans ses bras sans la laisser

réfléchir à rien.

Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir

la réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis,

aux charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini

d'attendre.

Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain, ni jamais. Elle

sentait tout cela vaguement à une certaine désillusion, à un

affaissement de ses rêves.

Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis,

après avoir regardé quelque temps le ciel où roulaient des nuages

sombres, elle se décida à sortir.

Étaient-ce la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu'au

mois de mai? Qu'étaient donc devenues la gaieté ensoleillée des

feuilles, et la poésie verte du gazon où flambaient les

pissenlits, où saignaient les coquelicots, où rayonnaient les

marguerites, où frétillaient, comme au bout de fils invisibles,

les fantasques papillons jaunes? Et cette griserie de l'air chargé

de vie, d'arômes, d'atomes fécondants n'existait plus.

Les avenues, détrempées par les continuelles averses d'automne,

s'allongeaient, couvertes d'un épais tapis de feuilles mortes,

sous la maigreur grelottante des peupliers presque nus. Les

branches grêles tremblaient au vent, agitaient encore quelque

feuillage prêt à s'égrener dans l'espace. Et sans cesse, tout le

long du jour, comme une pluie incessante et triste à faire

pleurer, ces dernières feuilles, toutes jaunes maintenant,

pareilles à de larges sous d'or, se détachaient, tournoyaient,

voltigeaient et tombaient.

Elle alla jusqu'au bosquet. Il était lamentable comme la chambre

d'un mourant. La muraille verte, qui séparait et faisait secrètes

les gentilles allées sinueuses, s'était éparpillée. Les arbustes

emmêlés, comme une dentelle de bois fin, heurtaient les unes aux

autres leurs maigres branches; et le murmure des feuilles tombées

et sèches que la brise poussait, remuait, amoncelait en tas par

endroits, semblait un douloureux soupir d'agonie.

De tout petits oiseaux sautaient de place en place avec un léger

cri frileux, cherchant un abri.

Garantis cependant par l'épais rideau des ormes jetés en avant-

garde contre le vent de mer, le tilleul et le platane encore

couverts de leur parure d'été semblaient vêtus l'un de velours

rouge, l'autre de soie orange, teints aussi par les premiers

froids selon la nature de leur sève.

Jeanne allait et venait à pas lents dans l'avenue de petite mère,

le long de la ferme des Couillard. Quelque chose l'appesantissait

comme le pressentiment des longs ennuis de la vie monotone qui

commençait.

Puis elle s'assit sur le talus où Julien, pour la première fois,

lui avait parlé d'amour; et elle resta là, rêvassant, presque sans

songer, alanguie jusqu'au coeur, avec une envie de se coucher, de

dormir pour échapper à la tristesse de ce jour.

Tout à coup, elle aperçut une mouette qui traversait le ciel,

emportée dans une rafale; et elle se rappela cet aigle qu'elle

avait vu, là-bas, en Corse, dans le sombre val d'Ota. Elle reçut

au coeur la vive secousse que donne le souvenir d'une chose bonne

et finie; et elle revit brusquement l'île radieuse avec son parfum

sauvage, son soleil qui mûrit les oranges et les cédrats, ses

montagnes aux sommets roses, ses golfes d'azur, et ses ravins où

roulent des torrents.

Alors l'humide et dur paysage qui l'entourait, avec la chute

lugubre des feuilles, et les nuages gris entraînés par le vent,

l'enveloppa d'une telle épaisseur de désolation qu'elle rentra

pour ne point sangloter.

Petite mère, engourdie devant la cheminée, sommeillait, accoutumée

à la mélancolie des journées, ne la sentant plus. Père et Julien

étaient partis se promener en causant de leurs affaires. Et la

nuit vint, semant de l'ombre morne dans le vaste salon,

qu'éclairaient par éclats les reflets du feu.

Au-dehors, par les fenêtres, un reste de jour laissait distinguer

encore cette nature sale de fin d'année et le ciel grisâtre, comme

frotté de boue lui-même.

Le baron bientôt parut, suivi de Julien; dès qu'il eut pénétré

dans la pièce enténébrée, il sonna, criant:

-- Vite, vite, de la lumière! il fait triste ici.

Et il s'assit devant la cheminée. Pendant que ses pieds mouillés

fumaient près de la flamme et que la crotte de ses semelles

tombait, séchée par la chaleur, il se frottait gaiement les mains:

-- Je crois bien, dit-il, qu'il va geler; le ciel s'éclaircit au

nord; c'est pleine lune ce soir; ça piquera ferme cette nuit.

Puis, se tournant vers sa fille:

-- Eh bien, petite, es-tu contente d'être revenue dans ton pays,

dans ta maison, auprès des vieux?

Cette simple question bouleversa Jeanne. Elle se jeta dans les

bras de son père, les yeux pleins de larmes, et l'embrassa

nerveusement, comme pour se faire pardonner; car, malgré ses

efforts de coeur pour être gaie, elle se sentait triste à

défaillir. Elle songeait pourtant à la joie qu'elle s'était

promise en retrouvant ses parents; et elle s'étonnait de cette

froideur qui paralysait sa tendresse, comme si, lorsqu'on a

beaucoup pensé de loin aux gens qu'on aime, et perdu l'habitude de

les voir à toute heure, on éprouvait, en les retrouvant, une sorte

d'arrêt d'affection jusqu'à ce que les liens de la vie commune

fussent renoués.

Le dîner fut long; on ne parla guère. Julien semblait avoir oublié

sa femme.

Au salon, ensuite, elle se laissa engourdir par le feu, en face de

petite mère qui dormait tout à fait; et, un moment réveillée par

la voix des deux hommes qui discutaient, elle se demanda, en

essayant de secouer son esprit, si elle allait aussi être saisie

par cette léthargie morne des habitudes que rien n'interrompt.

La flamme de la cheminée, molle et rougeâtre pendant le jour,

devenait vive, claire, crépitante. Elle jetait de grandes lueurs

subites sur les tapisseries ternies des fauteuils, sur le renard

et la cigogne, sur le héron mélancolique, sur la cigale et la

fourmi.

Le baron se rapprocha, souriant et tendant ses doigts ouverts aux

tisons vifs:

-- Ah ah! ça flambe bien, ce soir. Il gèle, mes enfants, il gèle.

Puis il posa sa main sur l'épaule de Jeanne, et, montrant le feu:

-- Vois-tu, fillette, voilà ce qu'il y a de meilleur au monde: le

foyer, le foyer avec les siens autour. Rien ne vaut ça. Mais si on

allait se coucher. Vous devez être exténués, les enfants?

Remontée en sa chambre, la jeune femme se demandait comment deux

retours aux mêmes lieux qu'elle croyait aimer pouvaient être si

différents. Pourquoi se sentait-elle comme meurtrie, pourquoi

cette maison, ce pays cher, tout ce qui, jusque-là, faisait frémir

son coeur, lui semblaient-ils aujourd'hui si navrants?

Mais son oeil soudain tomba sur sa pendule. La petite abeille

voltigeait toujours de gauche à droite, et de droite à gauche, du

même mouvement rapide et continu, au-dessus des fleurs de vermeil.

Alors, brusquement, Jeanne fut traversée par un élan d'affection,

remuée jusqu'aux larmes devant cette petite mécanique qui semblait

vivante, qui lui chantait l'heure et palpitait comme une poitrine.

Certes, elle n'avait pas été aussi émue en embrassant père et

mère. Le coeur a des mystères qu'aucun raisonnement ne pénètre.

Pour la première fois depuis son mariage, elle était seule en son

lit, Julien, sous prétexte de fatigue, ayant pris une autre

chambre. Il était convenu d'ailleurs que chacun aurait la sienne.

Elle fut longtemps à s'endormir, étonnée de ne plus sentir un

corps contre le sien, déshabituée du sommeil solitaire, et

troublée par le vent hargneux du nord qui s'acharnait contre le

toit.

Elle fut réveillée au matin par une grande lueur qui teignait son

lit de sang; et ses carreaux, tout barbouillés de givre, étaient

rouges comme si l'horizon entier brûlait.

S'enveloppant d'un grand peignoir, elle courut à sa fenêtre et

l'ouvrit.

Une brise glacée, saine et piquante, s'engouffra dans sa chambre,

lui cinglant la peau d'un froid aigu qui fit pleurer ses yeux; et

au milieu d'un ciel empourpré, un gros soleil, rutilant et bouffi

comme une figure d'ivrogne, apparaissait derrière les arbres. La

terre, couverte de gelée blanche, dure et sèche à présent, sonnait

sous les pieds des gens de ferme. En cette seule nuit toutes les

branches encore garnies des peupliers s'étaient dépouillées; et

derrière la lande apparaissait la grande ligne verdâtre des flots

tout parsemés de traînées blanches.

Le platane et le tilleul se dévêtaient rapidement sous les

rafales. À chaque passage de la brise glacée des tourbillons de

feuilles détachées par la brusque gelée s'éparpillaient dans le

vent, comme un envolement d'oiseaux. Jeanne s'habilla, sortit, et,

pour faire quelque chose, alla voir les fermiers.

Les Martin levèrent les bras, et la maîtresse l'embrassa sur les

joues; puis on la contraignit à boire un petit verre de noyau. Et

elle se rendit à l'autre ferme. Les Couillard levèrent les bras;

la maîtresse la bécota sur les oreilles, et il fallut avaler un

petit verre de cassis.

Après quoi elle rentra déjeuner.

Et la journée s'écoula comme celle de la veille, froide, au lieu

d'être humide. Et les autres jours de la semaine ressemblèrent à

ces deux-là; et toutes les semaines du mois ressemblèrent à la

première.

Peu à peu, cependant, son regret des contrées lointaines

s'affaiblit. L'habitude mettait sur sa vie une couche de

résignation pareille au revêtement de calcaire que certaines eaux

déposent sur les objets. Et une sorte d'intérêt pour les mille

choses insignifiantes de l'existence quotidienne, un souci des

simples et médiocres occupations régulières renaquit en son coeur.

En elle se développait une espèce de mélancolie méditante, un

vague désenchantement de vivre. Que lui eût-il fallu? Que

désirait-elle? Elle ne le savait pas. Aucun besoin mondain ne la

possédait; aucune soif de plaisir, aucun élan même vers les joies

possibles; lesquelles, d'ailleurs? Ainsi que les vieux fauteuils

du salon ternis par le temps, tout se décolorait doucement à ses

yeux, tout s'effaçait, prenait une nuance pâle et morne.

Ses relations avec Julien avaient changé complètement. Il semblait

tout autre depuis le retour de leur voyage de noces, comme un

acteur qui a fini son rôle et reprend sa figure ordinaire. C'est à

peine s'il s'occupait d'elle, s'il lui parlait même; toute trace

d'amour avait subitement disparu; et les nuits étaient rares où il

pénétrait dans sa chambre.

Il avait pris la direction de la fortune et de la maison, révisait

les baux, harcelait les paysans, diminuait les dépenses et, ayant

revêtu lui-même des allures de fermier gentilhomme, il avait perdu

son vernis et son élégance de fiancé.

Il ne quittait plus, bien qu'il fût tigré de taches, un vieil

habit de chasse en velours, garni de boutons de cuivre, retrouvé

dans sa garde-robe de jeune homme, et, envahi par la négligence

des gens qui n'ont plus besoin de plaire, il avait cessé de se

raser, de sorte que sa barbe longue, mal coupée, l'enlaidissait

incroyablement. Ses mains n'étaient plus soignées; et il buvait,

après chaque repas, quatre ou cinq petits verres de cognac.

Jeanne ayant essayé de lui faire quelques tendres reproches, il

avait répondu si brusquement: «Tu vas me laisser tranquille,

n'est-ce pas?» qu'elle ne se hasarda plus à lui donner des

conseils.

Elle avait pris son parti de ces changements d'une façon qui

l'étonnait elle-même. Il était devenu un étranger pour elle, un

étranger dont l'âme et le coeur lui restaient fermés. Elle y

songeait souvent, se demandant d'où venait qu'après s'être

rencontrés ainsi, aimés, épousés dans un élan de tendresse, ils se

retrouvaient tout à coup presque aussi inconnus l'un à l'autre que

s'ils n'avaient pas dormi côte à côte.

Et comment ne souffrait-elle pas davantage de son abandon? Était-

ce ainsi, la vie? S'étaient-ils trompés? N'y avait-il plus rien

pour elle dans l'avenir?

Si Julien était demeuré beau, soigné, élégant, séduisant, peut-

être eût-elle beaucoup souffert?

Il était convenu qu'après le jour de l'an les nouveaux mariés

resteraient seuls; et que père et petite mère retourneraient

passer quelques mois dans leur maison de Rouen. Les jeunes gens,

cet hiver-là, ne devaient point quitter les Peuples, pour achever

de s'installer, de s'habituer et de se plaire aux lieux où allait

s'écouler toute leur vie. Ils avaient quelques voisins d'ailleurs,

à qui Julien présenterait sa femme. C'étaient les Briseville, les

Coutelier et les Fourville.

Mais les jeunes gens ne pouvaient encore commencer leurs visites,

parce qu'il avait été impossible jusque-là de faire venir le

peintre pour changer les armoiries de la calèche.

La vieille voiture de famille avait été cédée, en effet, à son

gendre par le baron; et Julien, pour rien au monde, n'aurait

consenti à se présenter dans les châteaux voisins si l'écusson des

de Lamare n'avait été écartelé avec celui des Le Perthuis des

Vauds.

Or, un seul homme dans le pays conservait la spécialité des

ornements héraldiques, c'était un peintre de Bolbec, nommé

Bataille, appelé tour à tour dans tous les castels normands pour

fixer les précieux ornements sur les portières des véhicules.

Enfin, un matin de décembre, vers la fin du déjeuner, on vit un

individu ouvrir la barrière et s'avancer dans le chemin droit. Il

portait une boîte sur son dos. C'était Bataille.

On le fit entrer dans la salle et on lui servit à manger comme

s'il eût été un monsieur, car sa spécialité, ses rapports

incessants avec toute l'aristocratie du département, sa

connaissance des armoiries, des termes consacrés, des emblèmes, en

avaient fait une sorte d'homme-blason à qui les gentilshommes

serraient la main.

On fit apporter aussitôt un crayon et du papier et, pendant qu'il

mangeait, le baron et Julien esquissèrent leurs écussons

écartelés. La baronne, toute secouée dès qu'il s'agissait de ces

choses, donnait son avis; et Jeanne elle-même prenait part à la

discussion comme si quelque mystérieux intérêt se fût soudain

éveillé en elle.

Bataille, tout en déjeunant, indiquait son opinion, prenait

parfois le crayon, traçait un projet, citait des exemples,

décrivait toutes les voitures seigneuriales de la contrée,

semblait apporter avec lui, dans son esprit, dans sa voix même,

une sorte d'atmosphère de noblesse.

C'était un petit homme à cheveux gris et ras, aux mains souillées

de couleurs, et qui sentait l'essence. Il avait eu autrefois,

disait-on, une vilaine affaire de moeurs; mais la considération

générale de toutes les familles titrées avait depuis longtemps

effacé cette tache.

Dès qu'il eut fini son café, on le conduisit sous la remise et on

enleva la toile cirée qui recouvrait la voiture. Bataille

l'examina, puis il se prononça gravement sur les dimensions qu'il

croyait nécessaires de donner à son dessin; et, après un nouvel

échange d'idées, il se mit à la besogne.

Malgré le froid, la baronne fit apporter un siège afin de le

regarder travailler; puis elle demanda une chaufferette pour ses

pieds qui se glaçaient: et elle se mit tranquillement à causer

avec le peintre, l'interrogeant sur des alliances qu'elle

ignorait, sur les morts et les naissances nouvelles, complétant

par ses renseignements l'arbre des généalogies qu'elle portait en

sa mémoire.

Julien était demeuré près de sa belle-mère, à cheval sur une

chaise. Il fumait sa pipe, crachait par terre, écoutait, et

suivait de l'oeil la mise en couleur de sa noblesse.

Bientôt, le père Simon, qui se rendait au potager avec sa bêche

sur l'épaule, s'arrêta lui-même pour considérer le travail; et

l'arrivée de Bataille ayant pénétré dans les deux fermes, les deux

fermières ne tardèrent point à se présenter. Elles s'extasiaient,

debout aux deux côtés de la baronne, répétant:

-- Faut d'l'adresse tout d'même pour fignoler ces machines-là.

Les écussons des deux portières ne purent être terminés que le

lendemain, vers onze heures. Tout le monde aussitôt fut présent;

et on tira la calèche dehors pour mieux juger.

C'était parfait. On complimenta Bataille qui repartit avec sa

boîte accrochée au dos. Et le baron, sa femme, Jeanne et Julien

tombèrent d'accord sur ce point que le peintre était un garçon de

grands moyens qui, si les circonstances l'avaient permis, serait

devenu, sans aucun doute, un artiste.

Mais, par mesure d'économie, Julien avait accompli des réformes,

qui nécessitaient des modifications nouvelles.

Le vieux cocher était devenu jardinier, le vicomte se chargeant de

conduire lui-même et ayant vendu les carrossiers pour n'avoir plus

à payer leur nourriture.

Puis, comme il fallait quelqu'un pour tenir les bêtes quand les

maîtres seraient descendus, il avait fait un petit domestique d'un

jeune vacher nommé Marius.

Enfin, pour se procurer des chevaux, il introduisit dans le bail

des Couillard et des Martin une clause spéciale contraignant les

deux fermiers à fournir chacun un cheval, un jour chaque mois, à

la date fixée par lui, moyennant quoi ils demeuraient dispensés

des redevances de volailles.

Donc les Couillard ayant amené une grande rosse à poil jaune, et

les Martin un petit animal blanc à poil long, les deux bêtes

furent attelées côte à côte; et Marius, noyé dans une ancienne

livrée du père Simon, amena devant le perron du château cet

équipage.

Julien, nettoyé, la taille cambrée, avait retrouvé un peu de son

élégance passée; mais sa barbe longue lui donnait, malgré tout, un

aspect commun.

Il considéra l'attelage, la voiture et le petit domestique, et les

jugea satisfaisants, les armoiries repeintes ayant seules pour lui

de l'importance.

La baronne, descendue de sa chambre au bras de son mari, monta

avec peine et s'assit, le dos soutenu par des coussins. Jeanne à

son tour parut. Elle rit d'abord de l'accouplement des chevaux, le

blanc, disait-elle, était le petit-fils du jaune; puis, quand elle

aperçut Marius, la face ensevelie dans son chapeau à cocarde, dont

son nez seul limitait la descente, et les mains disparues dans la

profondeur des manches, et les deux jambes enjuponnées dans les

basques de sa livrée, dont ses pieds, chaussés de souliers

énormes, sortaient étrangement par le bas; et quand elle le vit

renverser la tête en arrière pour regarder, lever le genou pour

faire un pas, comme s'il allait enjamber un fleuve, et s'agiter

comme un aveugle pour obéir aux ordres, perdu tout entier, disparu

dans l'ampleur de ses vêtements, elle fut saisie d'un rire

invincible, d'un rire sans fin.

Le baron se retourna, considéra le petit homme abasourdi, et,

cédant aussitôt à la contagion, il éclata, appelant sa femme, ne

pouvant plus parler.

-- Re-regarde Ma-Ma-Marius! Est-il drôle! Mon Dieu, est-il drôle.

Alors la baronne, s'étant penchée par la portière et l'ayant

considéré, fut secouée d'une telle crise de gaieté que toute la

calèche dansait sur ses ressorts, comme soulevée par des cahots.

Mais Julien, la face pâle, demanda:

-- Qu'est-ce que vous avez à rire comme ça? il faut que vous soyez

fous!

Jeanne, malade, convulsée, impuissante à se calmer, s'assit sur

une marche du perron. Le baron en fit autant; et, dans la calèche,

des éternuements convulsifs, une sorte de gloussement continu,

disaient que la baronne étouffait. Et soudain la redingote de

Marius se mit à palpiter. Il avait compris sans doute, car il

riait lui-même de toute sa force au fond de sa coiffure.

Alors Julien, exaspéré, s'élança. D'une gifle il sépara la tête du

gamin et le chapeau géant qui s'envola sur le gazon; puis, s'étant

retourné vers son beau-père, il balbutia d'une voix tremblante de

colère:

-- Il me semble que ce n'est pas à vous de rire. Nous n'en serions

pas là si vous n'aviez gaspillé votre fortune et mangé votre

avoir. À qui la faute si vous êtes ruiné?

Toute la gaieté fut glacée, cessa net. Et personne ne dit un mot.

Jeanne, prête à pleurer maintenant, monta sans bruit près de sa

mère. Le baron, surpris et muet, s'assit en face des deux femmes;

et Julien s'installa sur le siège, après avoir hissé près de lui

l'enfant larmoyant et dont la joue enflait.

La route fut triste et parut longue. Dans la voiture on se

taisait. Mornes et gênés tous trois, ils ne voulaient point

s'avouer ce qui préoccupait leurs coeurs. Ils sentaient bien

qu'ils n'auraient pu parler d'autre chose, tant cette pensée

douloureuse les obsédait, et ils aimaient mieux se taire

tristement que de toucher à ce sujet pénible.

Au trot inégal des deux bêtes, la calèche longeait les cours des

fermes, faisait fuir à grands pas des poules noires effrayées qui

plongeaient et disparaissaient dans les haies, était parfois

suivie d'un chien-loup hurlant qui regagnait ensuite sa maison, le

poil hérissé, en se retournant encore pour aboyer vers la voiture.

Un gars en sabots crottés, à longues jambes nonchalantes, qui

allait, les mains au fond des poches, la blouse bleue gonflée par

le vent dans le dos, se rangeait pour laisser passer l'équipage et

retirait gauchement sa casquette, laissant voir ses cheveux plats

collés au crâne.

Et, entre chaque ferme, les plaines recommençaient avec d'autres

fermes, au loin, de place en place.

Enfin, on pénétra dans une grande avenue de sapins aboutissant à

la route. Les ornières, boueuses et profondes, faisaient se

pencher la calèche et pousser des cris à petite mère. Au bout de

l'avenue, une barrière blanche était fermée; Marius courut

l'ouvrir et on contourna un immense gazon pour arriver, par un

chemin arrondi, devant un haut, vaste et triste bâtiment dont les

volets étaient clos.

La porte du milieu soudain s'ouvrit; et un vieux domestique

paralysé, vêtu d'un gilet rouge rayé de noir que recouvrait en

partie son tablier de service, descendit à petits pas obliques les

marches du perron. Il prit le nom des visiteurs et les introduisit

dans un spacieux salon dont il ouvrit péniblement les persiennes

toujours fermées. Les meubles étaient voilés de housses, la

pendule et les candélabres enveloppés de linge blanc; et un air

moisi, un air d'autrefois, glacé, humide, semblait imprégner les

poumons, le coeur et la peau de tristesse.

Tout le monde s'assit et on attendit. Quelques pas entendus dans

le corridor au-dessus annonçaient un empressement inaccoutumé. Les

châtelains, surpris, s'habillaient au plus vite. Ce fut long. Une

sonnette tinta plusieurs fois. D'autres pas descendirent un

escalier, puis remontèrent.

La baronne, saisie par le froid pénétrant, éternuait coup sur

coup. Julien marchait de long en large. Jeanne, morne, restait

assise auprès de sa mère. Et le baron, adossé au marbre de la

cheminée, demeurait le front bas.

Enfin, une des hautes portes tourna, découvrant le vicomte et la

vicomtesse de Briseville. Ils étaient tous les deux petits,

maigrelets, sautillants, sans âge appréciable, cérémonieux et

embarrassés. La femme en robe de soie ramagée, coiffée d'un petit

bonnet douairière à rubans, parlait vite de sa voix aigrelette.

Le mari, serré dans une redingote pompeuse, saluait avec un

ploiement des genoux. Son nez, ses yeux, ses dents déchaussées,

ses cheveux qu'on aurait dits enduits de cire et son beau vêtement

d'apparat luisaient comme luisent les choses dont on prend grand

soin.

Après les premiers compliments de bienvenue et les politesses de

voisinage, personne ne trouva plus rien à dire. Alors on se

félicita de part et d'autre sans raison. On continuerait,

espérait-on des deux côtés, ces excellentes relations. C'était une

ressource de se voir quand on habitait toute l'année la campagne.

Et l'atmosphère glaciale du salon pénétrait les os, enrouait les

gorges. La baronne toussait maintenant sans avoir cessé tout à

fait d'éternuer. Alors le baron donna le signal du départ. Les

Briseville insistèrent.

-- Comment? si vite? Restez donc encore un peu.

Mais Jeanne s'était levée malgré les signes de Julien qui trouvait

trop courte la visite.

On voulut sonner le domestique pour faire avancer la voiture. La

sonnette ne marchait plus. Le maître du logis se précipita, puis

vint annoncer qu'on avait mis les chevaux à l'écurie.

Il fallut attendre. Chacun cherchait une phrase, un mot à dire. On

parla de l'hiver pluvieux. Jeanne, avec d'involontaires frissons

d'angoisse, demanda ce que pouvaient faire leurs hôtes, tous deux

seuls, toute l'année. Mais les Briseville s'étonnèrent de la

question, car ils s'occupaient sans cesse, écrivant beaucoup à

leurs parents nobles semés par toute la France, passant leurs

journées en des occupations microscopiques, cérémonieux l'un vis-

à-vis de l'autre comme en face des étrangers, et causant

majestueusement des affaires les plus insignifiantes.

Et sous le haut plafond noirci du vaste salon inhabité, tout

empaqueté en des linges, l'homme et la femme si petits, si

propres, si corrects, semblaient à Jeanne des conserves de

noblesse.

Enfin la voiture passa devant les fenêtres avec ses deux bidets

inégaux. Mais Marius avait disparu. Se croyant libre jusqu'au

soir, il était sans doute parti faire un tour dans la campagne.

Julien, furieux, pria qu'on le renvoyât à pied; et, après beaucoup

de saluts de part et d'autre, on reprit le chemin des Peuples.

Dès qu'ils furent enfermés dans la calèche, Jeanne et son père,

malgré l'obsession pesante qui leur restait de la brutalité de

Julien, se remirent à rire en contrefaisant les gestes et les

intonations des Briseville. Le baron imitait le mari, Jeanne

faisait la femme, mais la baronne, un peu froissée dans ses

respects, leur dit:

-- Vous avez tort de vous moquer ainsi, ce sont des gens très

comme il faut, appartenant à d'excellentes familles.

On se tut pour ne point contrarier petite mère, mais de temps en

temps, malgré tout, père et Jeanne recommençaient en se regardant.

Il saluait avec cérémonie et, d'un ton solennel:

-- Votre château des Peuples doit être bien froid, madame, avec ce

grand vent de mer qui le visite tout le jour?

Elle prenait un air pincé et, minaudant avec un petit frétillement

de la tête pareil à celui d'un canard qui se baigne:

-- Oh! ici, monsieur, j'ai de quoi m'occuper toute l'année. Puis

nous possédons tant de parents à qui écrire. Et M. de Briseville

se décharge de tout sur moi. Il s'occupe de recherches savantes

avec l'abbé Pelle. Ils font ensemble l'histoire religieuse de la

Normandie.

La baronne souriait à son tour, contrariée et bienveillante, et

répétait:

-- Ce n'est pas bien de se moquer ainsi des gens de notre classe.

Mais soudain la voiture s'arrêta, et Julien criait appelant

quelqu'un par-derrière. Alors Jeanne et le baron, s'étant penchés

aux portières, aperçurent un être singulier qui semblait rouler

vers eux. Les jambes embarrassées dans la jupe flottante de sa

livrée, aveuglé par sa coiffure qui chavirait sans cesse, agitant

ses manches comme des ailes de moulin, pataugeant dans les larges

flaques d'eau qu'il traversait éperdument, trébuchant contre

toutes les pierres de la route, se trémoussant, bondissant et

couvert de boue, Marius suivait la calèche de toute la vitesse de

ses pieds.

Dès qu'il l'eut rattrapée, Julien, se penchant, l'empoigna par le

collet, l'amena près de lui et, lâchant les rênes, se mit à

cribler de coups de poing le chapeau qui s'enfonça jusqu'aux

épaules du gamin en sonnant comme un tambour. Le gars hurlait là-

dedans, essayait de fuir, de sauter du siège, tandis que son

maître, le maintenant d'une main, frappait toujours avec l'autre.

Jeanne, éperdue, balbutiait: «Père... Oh! père!» et la baronne,

soulevée d'indignation, serrait le bras de son mari.

-- Mais empêchez-le donc, Jacques.

Alors brusquement le baron abaissa la vitre de devant et,

attrapant la manche de son gendre, lui jeta d'une voix

frémissante:

-- Avez-vous bientôt fini de frapper cet enfant?

Julien, stupéfait, se retourna:

-- Vous ne voyez donc pas dans quel état le bougre a mis sa

livrée?

Mais le baron, la tête sortie entre les deux:

-- Eh, que m'importe! on n'est pas brutal à ce point.

Julien se fâchait de nouveau: «Laissez-moi tranquille, s'il vous

plaît, cela ne vous regarde pas!» et il levait encore la main;

mais son beau-père la saisit brusquement et l'abaissa avec tant de

force qu'il la heurta contre le bois du siège, et il cria si

violemment: «Si vous ne cessez pas, je descends et je saurai bien

vous arrêter, moi!» que le vicomte se calma soudain, et, haussant

les épaules sans répondre, il fouetta les bêtes qui partirent au

grand trot.

Les deux femmes, livides, ne remuaient point, et on entendait

distinctement les coups pesants du coeur de la baronne.

Au dîner Julien fut plus charmant que de coutume, comme si rien ne

s'était passé. Jeanne, son père et Mme Adélaïde, qui oubliaient

vite en leur sereine bienveillance, attendris de le voir aimable,

se laissaient aller à la gaieté avec la sensation de bien-être des

convalescents; et, comme Jeanne reparlait des Briseville, son mari

lui-même plaisanta, mais il ajouta bien vite:

-- C'est égal, ils ont grand air.

On ne fit point d'autres visites, chacun craignant de raviver la

question Marius. Il fut seulement décidé qu'on enverrait aux

voisins des cartes au jour de l'an, et qu'on attendrait, pour

aller les voir, les premiers jours tièdes du printemps prochain.

La Noël vint. On eut à dîner le curé, le maire et sa femme. On les

invita de nouveau pour le jour de l'an. Ce furent les seules

distractions qui rompirent le monotone enchaînement des jours.

Père et petite mère devaient quitter les Peuples le 9 janvier;

Jeanne les voulait retenir, mais Julien ne s'y prêtait guère, et

le baron, devant la froideur grandissante de son gendre, fit venir

de Rouen une chaise de poste.

La veille de leur départ, les paquets étant finis, comme il

faisait une claire gelée, Jeanne et son père se résolurent à

descendre jusqu'à Yport où ils n'avaient point été depuis le

retour de Corse.

Ils traversèrent le bois qu'elle avait parcouru le jour de son

mariage, toute mêlée à celui dont elle devenait pour toujours la

compagne, le bois où elle avait reçu sa première caresse,

tressailli du premier frisson, pressenti cet amour sensuel qu'elle

ne devait connaître enfin que dans le vallon sauvage d'Ota, auprès

de la source où ils avaient bu, mêlant leurs baisers à l'eau.

Plus de feuilles, plus d'herbes grimpantes, rien que le bruit des

branches, et cette rumeur sèche qu'ont en hiver les taillis

dépouillés.

Ils entrèrent dans le petit village. Les rues vides, silencieuses,

gardaient une odeur de mer, de varech et de poisson. Les vastes

filets tannés séchaient toujours, accrochés devant les portes ou

bien étendus sur le galet. La mer, grise et froide, avec son

éternelle et grondante écume, commençait à descendre, découvrant

vers Fécamp les rochers verdâtres au pied des falaises. Et, le

long de la plage, les grosses barques échouées sur le flanc

semblaient de vastes poissons morts. Le soir tombait et les

pêcheurs s'en venaient par groupes au Perret, marchant lourdement,

avec leurs grandes bottes marines, le cou enveloppé de laine, un

litre d'eau-de-vie d'une main, la lanterne du bateau de l'autre.

Longtemps ils tournèrent autour des embarcations inclinées; ils

mettaient à bord, avec la lenteur normande, leurs filets, leurs

bouées, un gros pain, un pot de beurre, un verre et la bouteille

de trois-six. Puis ils poussaient vers l'eau la barque redressée

qui dévalait à grand bruit sur le galet, fendait l'écume, montait

sur la vague, se balançait quelques instants, ouvrait ses ailes

brunes et disparaissait dans la nuit avec son petit feu au bout du

mât.

Et les grandes femmes des matelots dont les dures carcasses

saillaient sous les robes minces, restées jusqu'au départ du

dernier pêcheur, rentraient dans le village assoupi, troublant de

leurs voix criardes le lourd sommeil des rues noires.

Le baron et Jeanne, immobiles, contemplaient l'éloignement dans

l'ombre de ces hommes qui s'en allaient ainsi, chaque nuit,

risquer la mort pour ne point crever de faim, et si misérables

cependant qu'ils ne mangeaient jamais de viande.

Le baron, s'exaltant devant l'océan, murmura:

-- C'est terrible et beau. Comme cette mer sur qui tombent les

ténèbres, sur qui tant d'existences sont en péril, c'est superbe!

n'est-ce pas, Jeannette?

Elle répondit avec un sourire gelé:

-- Ça ne vaut point la Méditerranée.

Mais son père, s'indignant:

-- La Méditerranée! de l'huile, de l'eau sucrée, l'eau bleue d'un

baquet de lessive. Regarde donc celle-ci comme elle est effrayante

avec ses crêtes d'écume! Et songe à tous ces hommes, partis là-

dessus, et qu'on ne voit déjà plus.

Jeanne, avec un soupir, consentit:

-- Oui, si tu veux.

Mais ce mot qui lui était venu aux lèvres, «la Méditerranée»,

l'avait de nouveau pincée au coeur, rejetant toute sa pensée vers

ces contrées lointaines où gisaient ses rêves.

Le père et la fille alors, au lieu de revenir par les bois,

gagnèrent la route et montèrent la côte à pas ralentis. Ils ne

parlaient guère, tristes de la séparation prochaine.

Parfois, en longeant les fossés des fermes, une odeur de pommes

pilées, cette senteur de cidre frais qui semble flotter en cette

saison sur toute la campagne normande, les frappait au visage, ou

bien un gras parfum d'étable, cette bonne et chaude puanteur qui

s'exhale du fumier de vaches. Une petite fenêtre éclairée

indiquait, au fond de la cour, la maison d'habitation.

Et il semblait à Jeanne que son âme s'élargissait, comprenait des

choses invisibles; et ces petites lueurs éparses dans les champs

lui donnèrent soudain la sensation vive de l'isolement de tous les

êtres que tout désunit, que tout sépare, que tout entraîne loin de

ce qu'ils aimeraient.

Alors, d'une voix résignée, elle dit:

-- Ça n'est pas toujours gai, la vie.

Le baron soupira:

-- Que veux-tu, fillette, nous n'y pouvons rien.

Et le lendemain, père et petite mère étant partis, Jeanne et

Julien restèrent seuls.

-- VII --

Les cartes entrèrent alors dans la vie des jeunes gens. Chaque

jour, après le déjeuner, Julien, tout en fumant sa pipe et se

gargarisant avec du cognac dont il buvait peu à peu six à huit

verres, faisait plusieurs parties de bésigue avec sa femme. Elle

montait ensuite en sa chambre, s'asseyait près de la fenêtre et,

pendant que la pluie battait les vitres ou que le vent les

secouait, elle brodait obstinément une garniture de jupon.

Parfois, fatiguée, elle levait les yeux et contemplait au loin la

mer sombre qui moutonnait. Puis, après quelques minutes de ce

regard vague, elle reprenait son ouvrage.

Elle n'avait d'ailleurs rien autre chose à faire, Julien ayant

repris toute la direction de la maison, pour satisfaire pleinement

ses besoins d'autorité et ses démangeaisons d'économie. Il se

montrait d'une parcimonie féroce, ne donnait jamais de pourboires,

réduisait la nourriture au strict nécessaire; et comme Jeanne,

depuis qu'elle était venue aux Peuples, se faisait faire chaque

matin par le boulanger une petite galette normande, il supprima

cette dépense et la condamna au pain grillé.

Elle ne disait rien, afin d'éviter les explications, les

discussions et les querelles, mais elle souffrait comme de coups

d'aiguille à chaque nouvelle manifestation d'avarice de son mari.

Cela lui semblait bas et odieux à elle, élevée dans une famille où

l'argent comptait pour rien. Combien souvent elle avait entendu

dire à petite mère:

-- Mais c'est fait pour être dépensé, l'argent.

Julien, maintenant, répétait:

-- Tu ne pourras donc jamais t'habituer à ne pas jeter l'argent

par les fenêtres?

Et chaque fois qu'il avait rogné quelques sous sur un salaire ou

sur une note, il prononçait, avec un sourire, en glissant la

monnaie dans sa poche:

-- Les petits ruisseaux font les grandes rivières.

En certains jours cependant, Jeanne se reprenait à rêver. Elle

s'arrêtait doucement de travailler et, les mains molles, le regard

éteint, elle refaisait un de ses romans de petite fille, partie en

des aventures charmantes. Mais soudain, la voix de Julien qui

donnait un ordre au père Simon l'arrachait à ce bercement de

songerie; et elle reprenait son patient ouvrage en se disant:

«C'est fini, tout ça»; et une larme tombait sur ses doigts qui

poussaient l'aiguille.

Rosalie aussi, autrefois si gaie et toujours chantant, était

changée. Ses joues rebondies avaient perdu leur vernis rouge et,

presque creuses maintenant, semblaient parfois frottées de terre.

Souvent Jeanne lui demandait:

-- Es-tu malade, ma fille?

La petite bonne répondait toujours:

-- Non, madame.

Un peu de sang lui montait aux pommettes et elle se sauvait bien

vite.

Au lieu de courir comme autrefois, elle traînait ses pieds avec

peine et ne paraissait même plus coquette, n'achetait plus rien

aux marchands voyageurs qui lui montraient en vain leurs rubans de

soie et leurs corsets et leurs parfumeries variées.

Et la grande maison avait l'air de sonner le creux, toute morne,

avec sa face que les pluies maculaient de longues traînées grises.

À la fin de janvier les neiges arrivèrent. On voyait de loin les

gros nuages du nord au-dessus de la mer sombre; et la blanche

descente des flocons commença. En une nuit toute la plaine fut

ensevelie, et les arbres apparurent au matin drapés dans cette

écume de glace.

Julien, chaussé de hautes bottes, l'air hirsute, passait son temps

au fond du bosquet, embusqué derrière le fossé donnant sur la

lande, à guetter les oiseaux émigrants. De temps en temps un coup

de fusil crevait le silence gelé des champs; et des bandes de

corbeaux noirs effrayés s'envolaient des grands arbres en

tournoyant.

Jeanne, succombant à l'ennui, descendait parfois sur le perron.

Des bruits de vie venaient de fort loin répercutés sur la

tranquillité dormante de cette nappe livide et morne.

Puis elle n'entendait plus rien qu'une sorte de ronflement des

flots éloignés et le glissement vague et continu de cette

poussière d'eau gelée tombant toujours.

Et la couche de neige s'élevait sans cesse sous la chute infinie

de cette mousse épaisse et légère.

Par une de ces pâles matinées, Jeanne, immobile, chauffait ses

pieds au feu de sa chambre, pendant que Rosalie, plus changée de

jour en jour, faisait lentement le lit. Soudain elle entendit

derrière elle un douloureux soupir. Sans tourner la tête, elle

demanda:

-- Qu'est-ce que tu as donc?

La bonne, comme toujours, répondit: «Rien, madame», mais sa voix

semblait brisée, expirante.

Jeanne, déjà, songeait à autre chose quand elle remarqua qu'elle

n'entendait plus remuer la jeune fille. Elle appela:

-- Rosalie!

Rien ne bougea. Alors, la croyant sortie sans bruit, elle cria

plus fort: «Rosalie!» et elle allait allonger le bras pour sonner

quand un profond gémissement, poussé tout près d'elle, la fit se

dresser avec un frisson d'angoisse.

La petite servante, livide, les yeux hagards, était assise par

terre, les jambes allongées, le dos appuyé contre le bois du lit.

Jeanne s'élança:

-- Qu'est-ce que tu as, qu'est-ce que tu as?

L'autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste; elle fixait sur sa

maîtresse un regard fou et haletait, comme déchirée par une

effroyable douleur. Puis, soudain, tendant tout son corps, elle

glissa sur le dos, étouffant entre ses dents serrées un cri de

détresse.

Alors sous sa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque chose

remua. Et de là partit aussitôt un bruit singulier, un

clapotement, un souffle de gorge étranglée qui suffoque; puis

soudain ce fut un long miaulement de chat, une plainte frêle et

déjà douloureuse, le premier appel de souffrance de l'enfant

entrant dans la vie.

Jeanne brusquement comprit, et, la tête égarée, courut à

l'escalier criant:

-- Julien, Julien!

Il répondit d'en bas:

-- Qu'est-ce que tu veux?

Elle eut grand-peine à prononcer:

-- C'est... c'est Rosalie qui...

Julien s'élança, gravit les marches deux par deux, et, entrant

brusquement dans la chambre, il releva d'un seul coup les

vêtements de la fillette et découvrit un affreux petit morceau de

chair, plissé, geignant, crispé et tout gluant, qui s'agitait

entre deux jambes nues.

Il se redressa, la face méchante, et poussant dehors sa femme

éperdue:

-- Ça ne te regarde pas. Va-t'en. Envoie-moi Ludivine et le père

Simon.

Jeanne, toute tremblante, descendit à la cuisine, puis, n'osant

plus remonter, elle entra dans le salon qui restait sans feu

depuis le départ de ses parents, et elle attendit anxieusement des

nouvelles.

Elle vit bientôt le domestique qui sortait en courant. Cinq

minutes après il rentrait avec la veuve Dentu, la sage-femme du

pays.

Alors ce fut dans l'escalier un grand remuement comme si on

portait un blessé; et Julien vint dire à Jeanne qu'elle pouvait

remonter chez elle.

Elle tremblait comme si elle venait d'assister à quelque sinistre

accident. Elle s'assit de nouveau devant son feu, puis demanda:

-- Comment va-t-elle?

Julien, préoccupé, nerveux, marchait à travers l'appartement; et

une colère semblait le soulever. Il ne répondit point d'abord;

puis, au bout de quelques secondes, s'arrêtant:

-- Qu'est-ce que tu comptes faire de cette fille?

Elle ne comprenait pas et regardait son mari:

-- Comment? Que veux-tu dire? Je ne sais pas, moi.

Et soudain il cria comme s'il s'emportait:

-- Nous ne pouvons pourtant pas garder un bâtard dans la maison!

Alors Jeanne demeura très perplexe; puis, au bout d'un long

silence:

-- Mais, mon ami, peut-être pourrait-on le mettre en nourrice?

Il ne la laissa pas achever:

-- Et qui est-ce qui paiera? Toi sans doute?

Elle réfléchit encore longtemps, cherchant une solution; enfin

elle dit:

-- Mais le père s'en chargera de cet enfant; et, s'il épouse

Rosalie, il n'y a plus de difficultés.

Julien, comme à bout de patience, et furieux, reprit:

-- Le père!... le père!... le connais-tu... le père?... Non,

n'est-ce pas? Eh bien, alors?...

Jeanne, émue, s'animait:

-- Mais il ne laissera pas certainement cette fille ainsi. Ce

serait un lâche! nous demanderons son nom et nous irons le

trouver, lui, et il faudra bien qu'il s'explique.

Julien s'était calmé et remis à marcher:

-- Ma chère, elle ne veut pas le dire, le nom de l'homme; elle ne

te l'avouera pas plus qu'à moi... et s'il ne veut pas d'elle,

lui?... Nous ne pouvons pourtant pas garder sous notre toit une

fille mère avec son bâtard, comprends-tu?

Jeanne, obstinée, répétait:

-- Alors c'est un misérable, cet homme; mais il faudra bien que

nous le connaissions: et alors, il aura affaire à nous.

Julien, devenu fort rouge, s'irritait encore:

-- Mais... en attendant?

Elle ne savait que décider et lui demanda:

-- Qu'est-ce que tu proposes, toi?

Aussitôt, il dit son avis:

-- Oh! moi, c'est bien simple. Je lui donnerais quelque argent et

je l'enverrais au diable avec son mioche.

Mais la jeune femme, indignée, se révolta.

-- Quant à cela, jamais. C'est ma soeur de lait, cette fille; nous

avons grandi ensemble. Elle a fait une faute, tant pis; mais je ne

la jetterai pas dehors pour cela; et, s'il le faut, je l'élèverai,

cet enfant.

Alors Julien éclata:

-- Et nous aurons une propre réputation, nous autres, avec notre

nom et nos relations! Et on dira partout que nous protégeons le

vice, que nous abritons des gueuses; et les gens honorables ne

voudront plus mettre les pieds chez nous. Mais à quoi penses-tu,

vraiment? Tu es folle!

Elle était demeurée calme.

-- Je ne laisserai jamais jeter dehors Rosalie; et si tu ne veux

pas la garder, ma mère la reprendra et il faudra bien que nous

finissions par connaître le nom du père de son enfant.

Alors il sortit exaspéré, tapant la porte, et criant:

-- Les femmes sont stupides avec leurs idées!

Jeanne, dans l'après-midi, monta chez l'accouchée. La petite

bonne, veillée par la veuve Dentu, restait immobile dans son lit,

les yeux ouverts, tandis que la garde berçait en ses bras l'enfant

nouveau-né.

Dès qu'elle aperçut sa maîtresse, Rosalie se mit à sangloter,

cachant sa figure dans ses draps, toute secouée de désespoir.

Jeanne la voulut embrasser, mais elle résistait, se voilant. Alors

la garde intervint, lui découvrit le visage; et elle se laissa

faire, pleurant encore, mais doucement.

Un maigre feu brûlait dans la cheminée; il faisait froid; l'enfant

pleurait. Jeanne n'osait point parler du petit de crainte d'amener

une autre crise; et avait pris la main de sa bonne, en répétant

d'un ton machinal:

-- Ça ne sera rien, ça ne sera rien.

La pauvre fille regardait à la dérobée vers la garde, tressaillait

aux cris du marmot; et un reste de chagrin l'étranglant

jaillissait encore par moments en un sanglot convulsif, tandis que

des larmes rentrées faisaient un bruit d'eau dans sa gorge.

Jeanne, encore une fois, l'embrassa, et, tout bas, lui murmura

dans l'oreille:

-- Nous en aurons bien soin, va, ma fille.

Puis, comme un nouvel accès de pleurs commençait, elle se sauva

bien vite.

Tous les jours elle y retourna, et tous les jours Rosalie éclatait

en sanglots en apercevant sa maîtresse.

L'enfant fut mis en nourrice chez une voisine.

Julien cependant parlait à peine à sa femme, comme s'il eût gardé

contre elle une grosse colère depuis qu'elle avait refusé de

renvoyer la bonne. Un jour, il revint sur ce sujet, mais Jeanne

tira de sa poche une lettre de la baronne demandant qu'on lui

envoyât immédiatement cette fille si on ne la gardait pas aux

Peuples. Julien, furieux, cria:

-- Ta mère est aussi folle que toi.

Mais il n'insista plus.

Quinze jours après, l'accouchée pouvait déjà se lever et reprendre

son service.

Alors, Jeanne, un matin, la fit asseoir, lui tint les mains et, la

traversant de son regard:

-- Voyons, ma fille, dis-moi tout.

Rosalie se mit à trembler, et balbutia:

-- Quoi, madame?

-- À qui est-il, cet enfant?

Alors la petite bonne fut reprise d'un désespoir épouvantable; et

elle cherchait éperdument à dégager ses mains pour s'en cacher la

figure.

Mais Jeanne l'embrassait malgré elle, la consolait:

-- C'est un malheur, que veux-tu, ma fille? Tu as été faible; mais

ça arrive à bien d'autres. Si le père t'épouse, on n'y pensera

plus; et nous pourrons le prendre à notre service avec toi.

Rosalie gémissait comme si on l'eût martyrisée, et de temps en

temps donnait une secousse pour se dégager et s'enfuir. Jeanne

reprit:

-- Je comprends bien que tu aies honte, mais tu vois que je ne me

fâche pas, que je te parle doucement. Si je te demande le nom de

l'homme, c'est pour ton bien, parce que je sens à ton chagrin

qu'il t'abandonne, et que je veux empêcher cela. Julien ira le

trouver, vois-tu, et nous le forcerons à t'épouser; et comme nous

vous garderons tous les deux, nous le forcerons bien aussi à te

rendre heureuse.

Cette fois Rosalie fit un effort si brusque qu'elle arracha ses

mains de celles de sa maîtresse, et se sauva comme une folle.

Le soir, en dînant, Jeanne dit à Julien:

-- J'ai voulu décider Rosalie à me révéler le nom de son

séducteur. Je n'ai pu y réussir. Essaie donc de ton côté pour que

nous contraignions ce misérable à l'épouser.

Mais Julien tout de suite se fâcha:

-- Ah! tu sais, je ne veux pas entendre parler de cette histoire-

là, moi. Tu as voulu garder cette fille, garde-la, mais ne

m'embête plus à son sujet.

Il semblait, depuis l'accouchement, d'une humeur plus irritable

encore; et il avait pris cette habitude de ne plus parler à sa

femme sans crier comme s'il eût été toujours furieux, tandis qu'au

contraire elle baissait la voix, se faisait douce, conciliante,

pour éviter toute discussion; et souvent elle pleurait, la nuit,

dans son lit.

Malgré sa constante irritation, son mari avait repris des

habitudes d'amour oubliées depuis leur retour, et il était rare

qu'il passât trois soirs de suite sans franchir la porte

conjugale.

Rosalie fut bientôt guérie entièrement et devint moins triste,

quoiqu'elle restât comme effarée, poursuivie par une crainte

inconnue.

Et elle se sauva deux fois encore, alors que Jeanne essayait de

l'interroger de nouveau.

Julien, tout à coup, parut aussi plus aimable; et la jeune femme

se rattachait à de vagues espoirs, retrouvait des gaietés, bien

qu'elle se sentît parfois souffrante de malaises singuliers dont

elle ne parlait point. Le dégel n'était pas venu et depuis bientôt

cinq semaines un ciel clair comme un cristal bleu le jour, et, la

nuit, tout semé d'étoiles qu'on aurait crues de givre, tant le

vaste espace était rigoureux, s'étendait sur la nappe unie, dure

et luisante des neiges.

Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs

rideaux de grands arbres poudrés de frimas, semblaient endormies

en leur chemise blanche. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus;

seules les cheminées des chaumières révélaient la vie cachée, par

les minces filets de fumée qui montaient droit dans l'air glacial.

La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort,

tué par le froid. De temps en temps, on entendait craquer les

arbres, comme si leurs membres de bois se fussent brisés sous leur

écorce; et parfois une grosse branche se détachait et tombait,

l'invincible gelée pétrifiant la sève et rompant les fibres.

Jeanne attendait anxieusement le retour des souffles tièdes,

attribuant à la rigueur terrible du temps toutes les souffrances

vagues qui la traversaient.

Tantôt elle ne pouvait plus rien manger, prise de dégoût devant

toute nourriture; tantôt son pouls battait follement; tantôt ses

faibles repas lui donnaient des écoeurements d'indigestion; et ses

nerfs tendus, vibrant sans cesse, la faisaient vivre en une

agitation constante et intolérable.

Un soir le thermomètre descendit encore et Julien, tout

frissonnant au sortir de table (car jamais la salle n'était

chauffée à point, tant il économisait sur le bois), se frotta les

mains en murmurant:

-- Il fera bon coucher deux cette nuit, n'est-ce pas, ma chatte?

Il riait de son rire bon enfant d'autrefois, et Jeanne lui sauta

au cou; mais elle se sentait justement si mal à l'aise, ce soir-

là, si endolorie, si étrangement nerveuse qu'elle le pria, tout

bas, en lui baisant les lèvres, de la laisser dormir seule. Elle

lui dit, en quelques mots, son mal:

-- Je t'en prie, mon chéri; je t'assure que je ne suis pas bien.

Ça ira mieux demain, sans doute.

Il n'insista pas:

-- Comme il te plaira, ma chère; si tu es malade, il faut te

soigner.

Et on parla d'autre chose.

Elle se coucha de bonne heure. Julien, par extraordinaire, fit

allumer du feu dans sa chambre particulière.

Quand on lui annonça que «ça flambait bien», il baisa sa femme au

front et s'en alla.

La maison entière semblait travaillée par le froid; les murs

pénétrés avaient des bruits légers comme des frissons; et Jeanne

en son lit grelottait.

Deux fois elle se releva pour mettre des bûches au foyer, et

chercher des robes, des jupes, des vieux vêtements qu'elle

amoncelait sur sa couche. Rien ne la pouvait réchauffer, ses pieds

s'engourdissaient, tandis qu'en ses mollets et jusqu'en ses

cuisses des vibrations couraient qui la faisaient se retourner

sans cesse, s'agiter, s'énerver à l'excès.

Bientôt ses dents claquèrent; ses mains tremblèrent; sa poitrine

se serrait; son coeur lent battait de grands coups sourds et

semblait parfois s'arrêter; et sa gorge haletait comme si l'air

n'y pouvait plus entrer.

Une effroyable angoisse saisit son âme en même temps que

l'invincible froid l'envahissait jusqu'aux moelles. Jamais elle

n'avait éprouvé cela, elle ne s'était sentie abandonnée ainsi par

la vie, prête à exhaler son dernier souffle.

Une vie · 第 4 / 7 题