Il arriva comme on essayait un banc rustique, posé le matin même
sous le grand platane en face des fenêtres du salon. Le baron
voulait qu'on en plaçât un autre, pour faire pendant, sous le
tilleul; petite mère, ennemie de la symétrie, ne voulait pas. Le
vicomte, consulté, fut de l'avis de la baronne.
Puis il parla du pays, qu'il déclarait très «pittoresque», ayant
trouvé, dans ses promenades solitaires, beaucoup de «sites»
ravissants. De temps en temps ses yeux, comme par hasard,
rencontraient ceux de Jeanne; et elle éprouvait une sensation
singulière de ce regard brusque, vite détourné, où apparaissaient
une admiration caressante et une sympathie éveillée.
M. de Lamare, le père, mort l'année précédente, avait justement
connu un ami de M. des Cultaux dont petite mère était fille; et la
découverte de cette connaissance enfanta une conversation
d'alliances, de dates, de parentés interminable. La baronne
faisait des tours de force de mémoire, rétablissant les
ascendances et les descendances d'autres familles, circulant, sans
jamais se perdre, dans le labyrinthe compliqué des généalogies.
-- Dites-moi, vicomte, avez-vous entendu parler des Saunoy de
Varfleur? le fils aîné, Gontran, avait épousé une demoiselle de
Coursil, une Coursil-Courville, et le cadet, une de mes cousines,
Mlle de la Roche-Aubert qui était alliée aux Crisange. Or,
M. de Crisange était l'ami intime de mon père et a dû connaître
aussi le vôtre.
-- Oui, madame. N'est-ce pas ce M. de Crisange qui émigra et dont
le fils s'est ruiné?
-- Lui-même. Il avait demandé en mariage ma tante, après la mort
de son mari, le comte d'Eretry; mais elle ne voulut pas de lui
parce qu'il prisait. Savez-vous, à ce propos, ce que sont devenus
les Viloise? Ils ont quitté la Touraine vers 1813, à la suite de
revers de fortune, pour se fixer en Auvergne, et je n'en ai plus
entendu parler.
-- Je crois, madame, que le vieux marquis est mort d'une chute de
cheval, laissant une fille mariée avec un Anglais, et l'autre avec
un certain Bassolle, un commerçant, riche, dit-on, et qui l'avait
séduite.
Et des noms, appris et retenus dès l'enfance dans les
conversations des vieux parents, revenaient. Et les mariages de
ces familles égales prenaient, dans leurs esprits l'importance des
grands événements publics. Ils parlaient de gens qu'ils n'avaient
jamais vus comme s'ils les connaissaient beaucoup; et ces gens-là,
dans d'autres contrées, parlaient d'eux de la même façon; et ils
se sentaient familiers de loin, presque amis, presque alliés, par
le seul fait d'appartenir à la même caste, et d'être d'un sang
équivalent.
Le baron, d'une nature assez sauvage et d'une éducation qui ne
s'accordait point avec les croyances et les préjugés des gens de
son monde, ne connaissait guère les familles des environs; il
interrogea sur elles le vicomte.
M. de Lamare répondit: «Oh! il n'y a pas beaucoup de noblesse dans
l'arrondissement», du même ton dont il aurait déclaré qu'il y
avait peu de lapins sur les côtes; et il donna des détails. Trois
familles seulement se trouvaient dans un rayon assez rapproché: le
marquis de Coutelier, une sorte de chef de l'aristocratie
normande; le vicomte et la vicomtesse de Briseville, des gens
d'excellente race, mais se tenant assez isolés; enfin le comte de
Fourville, sorte de croque-mitaine, qui passait pour faire mourir
sa femme de chagrin et qui vivait en chasseur dans son château de
la Vrillette, bâti sur un étang.
Quelques parvenus, qui frayaient entre eux, avaient acheté des
domaines par-ci, par-là. Le vicomte ne les connaissait point.
Il prit congé; et son dernier regard fut pour Jeanne, comme s'il
lui eût adressé un adieu particulier, plus cordial et plus doux.
La baronne le trouva charmant et surtout très comme il faut. Petit
père répondit:
-- Oui, certes, c'est un garçon très bien élevé.
On l'invita à dîner la semaine suivante. Il vint alors
régulièrement.
Il arrivait le plus souvent vers quatre heures de l'après-midi,
rejoignait petite mère dans «son allée» et lui offrait le bras
pour faire «son exercice». Quand Jeanne n'était point sortie, elle
soutenait la baronne de l'autre côté, et tous trois marchaient
lentement d'un bout à l'autre du grand chemin tout droit, allant
et revenant sans cesse. Il ne parlait guère à la jeune fille. Mais
son oeil, qui semblait en velours noir, rencontrait souvent l'oeil
de Jeanne, qu'on aurait dit en agate bleue.
Plusieurs fois ils descendirent tous les deux à Yport avec le
baron.
Comme ils se trouvaient sur la plage, un soir, le père Lastique
les aborda, et, sans quitter sa pipe, dont l'absence aurait étonné
peut-être davantage que la disparition de son nez, il prononça:
-- Avec ce vent-là m'sieu l'baron, y aurait d'quoi aller d'main
jusqu'Étretat, et r'venir sans s'donner d'peine.
Jeanne joignit les mains:
-- Oh! papa, si tu voulais?
Le baron se tourna vers M. de Lamare:
-- En êtes-vous, vicomte? Nous irions déjeuner là-bas.
Et la partie fut tout de suite décidée.
Dès l'aurore, Jeanne était debout. Elle attendit son père, plus
lent à s'habiller, et ils se mirent à marcher dans la rosée,
traversant d'abord la plaine, puis le bois tout vibrant de chants
d'oiseaux. Le vicomte et le père Lastique étaient assis sur un
cabestan.
Deux autres marins aidèrent au départ. Les hommes, appuyant leurs
épaules aux bordages, poussaient de toute leur force. On avançait
avec peine sur la plate-forme de galet. Lastique glissait sous la
quille des rouleaux de bois graissés, puis, reprenant sa place,
modulait d'une voix traînante son interminable «Ohée hop!» qui
devait régler l'effort commun.
Mais, lorsqu'on parvint à la pente, le canot tout d'un coup
partit, dévala sur les cailloux ronds avec un grand bruit de toile
déchirée. Il s'arrêta net à l'écume des petites vagues, et tout le
monde prit place sur les bancs; puis, les deux matelots restés à
terre le mirent à flot.
Une brise légère et continue, venant du large, effleurait et
ridait la surface de l'eau. La voile fut hissée, s'arrondit un
peu, et la barque s'en alla paisiblement, à peine bercée par la
mer.
On s'éloigna d'abord. Vers l'horizon, le ciel se baissant se
mêlait à l'océan. Vers la terre, la haute falaise droite faisait
une grande ombre à son pied, et des pentes de gazon, pleines de
soleil, l'échancraient par endroits. Là-bas, en arrière, des
voiles brunes sortaient de la jetée blanche de Fécamp, et là-bas,
en avant, une roche d'une forme étrange, arrondie et percée à
jour, avait à peu près la figure d'un éléphant énorme enfonçant sa
trompe dans les flots. C'était la petite porte d'Étretat.
Jeanne, tenant le bordage d'une main, un peu étourdie par le
bercement des vagues, regardait au loin; et il lui semblait que
trois seules choses étaient vraiment belles dans la création: la
lumière, l'espace et l'eau.
Personne ne parlait. Le père Lastique, qui tenait la barre et
l'écoute, buvait un coup de temps en temps, à même une bouteille
cachée sous son banc; et il fumait, sans repos, son moignon de
pipe qui semblait inextinguible. Il en sortait toujours un mince
filet de fumée bleue, tandis qu'un autre, tout pareil, s'échappait
du coin de sa bouche. Et on ne voyait jamais le matelot rallumer
le fourneau de terre plus noir que l'ébène, ou le remplir de
tabac. Quelquefois il le prenait d'une main, l'ôtait de ses lèvres
et, du même coin d'où sortait la fumée, lançait à la mer un long
jet de salive brune.
Le baron, assis à l'avant, surveillait la voile, tenant la place
d'un homme. Jeanne et le vicomte se trouvaient côte à côte, un peu
troublés tous les deux. Une force inconnue faisait se rencontrer
leurs yeux, qu'ils levaient au même moment, comme si une affinité
les eût avertis; car entre eux flottait déjà cette subtile et
vague tendresse qui naît si vite entre deux jeunes gens, lorsque
le garçon n'est pas laid et que la jeune fille est jolie. Ils se
sentaient heureux l'un près de l'autre, peut-être parce qu'ils
pensaient l'un à l'autre.
Le soleil montait, comme pour considérer de plus haut la vaste mer
étendue sous lui; mais elle eut comme une coquetterie et
s'enveloppa d'une brume légère qui la voilait à ses rayons.
C'était un brouillard transparent, très bas, doré, qui ne cachait
rien, mais rendait les lointains plus doux. L'astre dardait ses
flammes, faisait fondre cette nuée brillante; et lorsqu'il fut
dans toute sa force, la buée s'évapora, disparut; et la mer, lisse
comme une glace, se mit à miroiter dans la lumière.
Jeanne, tout émue, murmura:
-- Comme c'est beau!
Le vicomte répondit:
-- Oh! oui, c'est beau!
La clarté sereine de cette matinée faisait s'éveiller comme un
écho dans leurs coeurs.
Et soudain on découvrit les grandes arcades d'Étretat, pareilles à
deux jambes de la falaise marchant dans la mer, hautes à servir
d'arche à des navires; tandis qu'une aiguille de roche, blanche et
pointue, se dressait devant la première.
On aborda, et pendant que le baron, descendu le premier, retenait
la barque au rivage en tirant sur une corde, le vicomte prit dans
ses bras Jeanne pour la déposer à terre sans qu'elle se mouillât
les pieds; puis ils montèrent la dure banque de galet, côte à
côte, émus tous deux de ce rapide enlacement, et ils entendirent
tout à coup le père Lastique disant au baron:
-- M'est avis que ça ferait un joli couple tout de même.
Dans une petite auberge, près de la plage, le déjeuner fut
charmant. L'océan, engourdissant la voix et la pensée, les avait
rendus silencieux; la table les fit bavards, et bavards comme des
écoliers en vacances.
Les choses les plus simples leur donnaient d'interminables
gaietés.
Le père Lastique, en se mettant à table, cacha soigneusement dans
son béret sa pipe qui fumait encore; et l'on rit. Une mouche,
attirée sans doute par son nez rouge, s'en vint à plusieurs
reprises se poser dessus; et lorsqu'il l'avait chassée d'un coup
de main trop lent pour la saisir, elle allait se poster sur un
rideau de mousseline, que beaucoup de ses soeurs avaient déjà
maculé, et elle semblait guetter avidement le pif enluminé du
matelot, car elle reprenait aussitôt son vol pour revenir s'y
installer.
À chaque voyage de l'insecte un rire fou jaillissait, et, lorsque
le vieux, ennuyé par ce chatouillement, murmura: «Elle est
bougrement obstinée», Jeanne et le vicomte se mirent à pleurer de
gaieté, se tordant, étouffant, la serviette sur la bouche pour ne
pas crier.
Lorsqu'on eut pris le café:
-- Si nous allions nous promener, dit Jeanne.
Le vicomte se leva; mais le baron préférait faire son lézard au
soleil sur le galet:
-- Allez-vous-en, mes enfants, vous me retrouverez ici dans une
heure.
Ils traversèrent en ligne droite les quelques chaumières du pays;
et, après avoir dépassé un petit château qui ressemblait à une
grande ferme, ils se trouvèrent dans une vallée découverte
allongée devant eux.
Le mouvement de la mer les avait alanguis, troublant leur
équilibre ordinaire, le grand air salin les avait affamés, puis le
déjeuner les avait étourdis et la gaieté les avait énervés. Ils se
sentaient maintenant un peu fous, avec des envies de courir
éperdument dans les champs. Jeanne entendait bourdonner ses
oreilles, toute remuée par des sensations nouvelles et rapides.
Un soleil dévorant tombait sur eux. Des deux côtés de la route les
récoltes mûres se penchaient, pliées sous la chaleur. Les
sauterelles s'égosillaient, nombreuses comme les brins d'herbe,
jetant partout, dans les blés, dans les seigles, dans les joncs
marins des côtes, leur cri maigre et assourdissant.
Aucune autre voix ne montait sous le ciel torride, d'un bleu
miroitant et jauni comme s'il allait tout d'un coup devenir rouge,
à la façon des métaux trop rapprochés d'un brasier.
Ayant aperçu un petit bois, plus loin, à droite, ils y allèrent.
Encaissée entre deux talus, une allée étroite s'avançait sous de
grands arbres impénétrables au soleil. Une espèce de fraîcheur
moisie les saisit en entrant, cette humidité qui fait frissonner
la peau et pénètre dans les poumons. L'herbe avait disparu, faute
de jour et d'air libre; mais une mousse cachait le sol.
Ils avançaient:
-- Tiens, là-bas, nous pourrons nous asseoir un peu, dit-elle.
Deux vieux arbres étaient morts et, profitant du trou fait dans la
verdure, une averse de lumière tombait là, chauffait la terre,
avait réveillé des germes de gazon, de pissenlits et de lianes,
fait éclore des petites fleurs blanches, fines comme un
brouillard, et des digitales pareilles à des fusées. Des
papillons, des abeilles, des frelons trapus, des cousins démesurés
qui ressemblaient à des squelettes de mouches, mille insectes
volants, des bêtes à bon Dieu roses et tachetées, des bêtes
d'enfer aux reflets verdâtres, d'autres noires avec des cornes,
peuplaient ce puits lumineux et chaud, creusé dans l'ombre glacée
des lourds feuillages.
Ils s'assirent, la tête à l'abri et les pieds dans la chaleur. Ils
regardaient toute cette vie grouillante et petite qu'un rayon fait
apparaître; et Jeanne attendrie répétait:
-- Comme on est bien! que c'est bon la campagne! Il y a des
moments où je voudrais être mouche ou papillon pour me cacher dans
les fleurs.
Ils parlèrent d'eux, de leurs habitudes, de leurs goûts, sur ce
ton plus bas, intime, dont on fait les confidences. Il se disait
déjà dégoûté du monde, las de sa vie futile; c'était toujours la
même chose; on n'y rencontrait rien de vrai, rien de sincère.
Le monde! elle aurait bien voulu le connaître; mais elle était
convaincue d'avance qu'il ne valait pas la campagne.
Et plus leurs coeurs se rapprochaient, plus ils s'appelaient avec
cérémonie «Monsieur et Mademoiselle», plus aussi leurs regards se
souriaient, se mêlaient; et il leur semblait qu'une bonté nouvelle
entrait en eux, une affection plus épandue, un intérêt à mille
choses dont ils ne s'étaient jamais souciés.
Ils revinrent; mais le baron était parti à pied jusqu'à la
Chambre-aux-Demoiselles, grotte suspendue dans une crête de
falaise; et ils l'attendirent à l'auberge.
Il ne reparut qu'à cinq heures du soir, après une longue promenade
sur les côtes.
On remonta dans la barque. Elle s'en allait mollement, vent
arrière, sans secousse aucune, sans avoir l'air d'avancer. La
brise arrivait par souffles lents et tièdes qui tendaient la voile
une seconde, puis la laissaient retomber, flasque, le long du mât.
L'onde opaque semblait morte; et le soleil épuisé d'ardeurs,
suivant sa route arrondie, s'approchait d'elle tout doucement.
L'engourdissement de la mer faisait de nouveau taire tout le
monde.
Jeanne dit enfin:
-- Comme j'aimerais voyager!
Le vicomte reprit:
-- Oui, mais c'est triste de voyager seul, il faut être au moins
deux pour se communiquer ses impressions...
Elle réfléchit:
-- C'est vrai..., j'aime à me promener seule cependant...; comme
on est bien quand on rêve toute seule...
Il la regarda longuement:
-- On peut aussi rêver à deux.
Elle baissa les yeux. Était-ce une allusion? Peut-être. Elle
considéra l'horizon comme pour découvrir encore plus loin; puis,
d'une voix lente:
-- Je voudrais aller en Italie...; et en Grèce... ah! oui, en
Grèce... et en Corse! ce doit être si sauvage et si beau!
Il préférait la Suisse à cause des chalets et des lacs.
Elle disait:
-- Non, j'aimerais les pays tout neufs comme la Corse, ou les pays
très vieux et pleins de souvenirs, comme la Grèce. Ce doit être si
doux de retrouver les traces de ces peuples dont nous savons
l'histoire depuis notre enfance, de voir les lieux où se sont
accomplies les grandes choses.
Le vicomte, moins exalté, déclara:
-- Moi, l'Angleterre m'attire beaucoup; c'est une région fort
instructive.
Alors, ils parcoururent l'univers, discutant les agréments de
chaque pays, depuis les pôles jusqu'à l'équateur, s'extasiant sur
des paysages imaginaires et les moeurs invraisemblables de
certains peuples comme les Chinois et les Lapons; mais ils en
arrivèrent à conclure que le plus beau pays du monde, c'était la
France avec son climat tempéré, frais l'été et doux l'hiver, ses
riches campagnes, ses vertes forêts, ses grands fleuves calmes et
ce culte des beaux-arts qui n'avait existé nulle part ailleurs,
depuis les grands siècles d'Athènes.
Puis ils se turent.
Le soleil, plus bas, semblait saigner; et une large traînée
lumineuse, une route éblouissante courait sur l'eau depuis la
limite de l'océan jusqu'au sillage de la barque.
Les derniers souffles de vent tombèrent; toute ride s'aplanit; et
la voile immobile était rouge. Une accalmie illimitée semblait
engourdir l'espace, faire le silence autour de cette rencontre
d'éléments; tandis que, cambrant sous le ciel son ventre luisant
et liquide, la mer, fiancée monstrueuse, attendait l'amant de feu
qui descendait vers elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme
par le désir de leur embrasement. Il la joignit; et, peu à peu,
elle le dévora.
Alors, de l'horizon, une fraîcheur accourut; un frisson plissa le
sein mouvant de l'eau, comme si l'astre englouti eût jeté sur le
monde un soupir d'apaisement.
Le crépuscule fut court; la nuit se déploya, criblée d'astres. Le
père Lastique prit les rames; et on s'aperçut que la mer était
phosphorescente. Jeanne et le vicomte, côte à côte, regardaient
ces lueurs mouvantes que la barque laissait derrière elle. Ils ne
songeaient presque plus, contemplant vaguement, aspirant le soir
dans un bien-être délicieux; et comme Jeanne avait une main
appuyée sur le banc, un doigt de son voisin se posa, comme par
hasard, contre sa peau; elle ne remua point, surprise, heureuse,
et confuse de ce contact si léger.
Quand elle fut rentrée le soir, dans sa chambre, elle se sentit
étrangement remuée, et tellement attendrie que tout lui donnait
envie de pleurer. Elle regarda sa pendule, pensa que la petite
abeille battait à la façon d'un coeur, d'un coeur ami; qu'elle
serait le témoin de toute sa vie, qu'elle accompagnerait ses joies
et ses chagrins de ce tic-tac vif et régulier; et elle arrêta la
mouche dorée pour mettre un baiser sur ses ailes. Elle aurait
embrassé n'importe quoi. Elle se souvint d'avoir caché dans le
fond d'un tiroir une vieille poupée d'autrefois; elle la
rechercha, la revit avec la joie qu'on a en retrouvant des amies
adorées; et, la serrant contre sa poitrine, elle cribla de baisers
ardents les joues peintes et la filasse frisée du joujou.
Et, tout en le gardant en ses bras, elle songea.
Était-ce bien LUI l'époux promis par mille voix secrètes, qu'une
Providence souverainement bonne avait ainsi jeté sur sa route?
Était-ce bien l'être créé pour elle, à qui elle dévouerait son
existence? Étaient-ils ces deux prédestinés dont les tendresses,
se joignant, devaient s'étreindre, se mêler indissolublement,
engendrer L'AMOUR?
Elle n'avait point encore ces élans tumultueux de tout son être,
ces ravissements fous, ces soulèvements profonds qu'elle croyait
être la passion; il lui semblait cependant qu'elle commençait à
l'aimer; car elle se sentait parfois toute défaillante en pensant
à lui; et elle y pensait sans cesse. Sa présence lui remuait le
coeur; elle rougissait et pâlissait en rencontrant son regard, et
frissonnait en entendant sa voix.
Elle dormit bien peu cette nuit-là.
Alors, de jour en jour, le troublant désir d'aimer l'envahit
davantage. Elle se consultait sans cesse, consultait aussi les
marguerites, les nuages, des pièces de monnaie jetées en l'air.
Or, un soir, son père lui dit:
-- Fais-toi belle, demain matin.
Elle demanda:
-- Pourquoi, papa?
Il reprit:
-- C'est un secret.
Et quand elle descendit, le lendemain, toute fraîche dans une
toilette claire, elle trouva la table du salon couverte de boîtes
de bonbons; et, sur une chaise, un énorme bouquet.
Une voiture entra dans la cour. On lisait dessus: «Lerat,
pâtissier à Fécamp. Repas de noces»; et Ludivine, aidée d'un
marmiton, tirait d'une trappe ouvrant derrière la carriole,
beaucoup de grands paniers plats qui sentaient bon.
Le vicomte de Lamare parut. Son pantalon était tendu et retenu
sous de mignonnes bottes vernies qui faisaient voir la petitesse
de son pied. Sa longue redingote, serrée à la taille, laissait
sortir, par l'échancrure sur la poitrine, la dentelle de son
jabot; et une cravate fine, à plusieurs tours, le forçait à porter
haut sa belle tête brune empreinte d'une distinction grave. Il
avait un autre air que de coutume, cet aspect particulier que la
toilette donne subitement aux visages les mieux connus. Jeanne,
stupéfaite, le regardait comme si elle ne l'avait point encore vu;
elle le trouvait souverainement gentilhomme, grand seigneur de la
tête aux pieds.
Il s'inclina, en souriant:
-- Eh bien, ma commère, êtes-vous prête?
Elle balbutia:
-- Mais quoi? Qu'y a-t-il donc?
-- Tu le sauras tout à l'heure, dit le baron.
La calèche attelée s'avança, Mme Adélaïde descendit de sa chambre,
en grand apparat au bras de Rosalie, qui parut tellement émue par
l'élégance de M. de Lamare que petit père murmura:
-- Dites donc, vicomte, je crois que notre bonne vous trouve à son
goût.
Il rougit jusqu'aux oreilles, fit semblant de n'avoir pas entendu,
et, s'emparant du gros bouquet, le présenta à Jeanne. Elle le prit
plus étonnée encore. Tous les quatre montèrent en voiture; et la
cuisinière Ludivine, qui apportait à la baronne un bouillon froid
pour la soutenir, déclara:
-- Vrai, madame, on dirait une noce.
On mit pied à terre en entrant dans Yport et, à mesure qu'on
avançait à travers le village, les matelots, dans leurs hardes
neuves dont les plis se voyaient, sortaient de leurs maisons,
saluaient, serraient la main du baron et se mettaient à suivre,
comme derrière une procession.
Le vicomte avait offert son bras à Jeanne et marchait en tête avec
elle.
Lorsqu'on arriva devant l'église, on s'arrêta; et la grande croix
d'argent parut, tenue droite par un enfant de choeur précédant un
autre gamin rouge et blanc, qui portait l'urne d'eau bénite où
trempait le goupillon.
Puis passèrent trois vieux chantres dont l'un boitait, puis le
serpent, puis le curé soulevant de son ventre pointu l'étole
dorée, croisée dessus. Il dit bonjour d'un sourire et d'un signe
de tête; puis, les yeux mi-clos, les lèvres remuées d'une prière,
la barrette enfoncée jusqu'au nez, il suivit son état-major en
surplis en se dirigeant vers la mer.
Sur la plage, une foule attendait autour d'une barque neuve
enguirlandée. Son mât, sa voile, ses cordages étaient couverts de
longs rubans qui voltigeaient dans la brise, et son nom _JEANNE_
apparaissait en lettres d'or, à l'arrière.
Le père Lastique, patron de ce bateau construit avec l'argent du
baron, s'avança au-devant du cortège. Tous les hommes, d'un même
mouvement, ôtèrent ensemble leurs coiffures; et une rangée de
dévotes, encapuchonnées sous de vastes mantes noires à grands plis
tombant des épaules, s'agenouillèrent en cercle à l'aspect de la
croix.
Le curé, entre les deux enfants de choeur, s'en vint à l'un des
bouts de l'embarcation, tandis qu'à l'autre, les trois vieux
chantres, crasseux dans leur blanche vêture, le menton poileux,
l'air grave, l'oeil sur le livre de plain-chant, détonnaient à
pleine gueule dans la claire matinée.
Chaque fois qu'ils reprenaient haleine, le serpent tout seul
continuait son mugissement; et, dans l'enflure de ses joues
pleines de vent, ses petits yeux gris disparaissaient. La peau du
front même, et celle du cou, semblaient décollées de la chair tant
il se gonflait en soufflant.
La mer, immobile et transparente, semblait assister, recueillie,
au baptême de sa nacelle, roulant à peine, avec un tout petit
bruit de râteau grattant le galet, des vaguettes hautes comme le
doigt. Et les grandes mouettes blanches aux ailes déployées
passaient en décrivant des courbes dans le ciel bleu,
s'éloignaient, revenaient d'un vol arrondi au-dessus de la foule
agenouillée, comme pour voir aussi ce qu'on faisait là.
Mais le chant s'arrêta après un amen hurlé cinq minutes; et le
prêtre, d'une voix empâtée, gloussa quelques mots latins dont on
ne distinguait que les terminaisons sonores.
Il fit ensuite le tour de la barque en l'aspergeant d'eau bénite,
puis il commença à murmurer des _oremus_ en se tenant à présent le
long d'un bordage en face du parrain et de la marraine qui
demeuraient immobiles, la main dans la main.
Le jeune homme gardait sa figure grave de beau garçon, mais la
jeune fille, étranglée par une émotion soudaine, défaillante, se
mit à trembler tellement, que ses dents s'entrechoquaient. Le rêve
qui la hantait depuis quelque temps venait de prendre tout à coup,
dans une espèce d'hallucination, l'apparence d'une réalité. On
avait parlé de noce, un prêtre était là, bénissant, des hommes en
surplis psalmodiaient des prières; n'était-ce pas elle qu'on
mariait?
Eut-elle dans les doigts une secousse nerveuse, l'obsession de son
coeur avait-elle couru le long de ses veines jusqu'au coeur de son
voisin? Comprit-il, devina-t-il, fut-il, comme elle, envahi par
une sorte d'ivresse d'amour? ou bien, savait-il seulement, par
expérience, qu'aucune femme ne lui résistait? Elle s'aperçut
soudain qu'il pressait sa main, doucement d'abord, puis plus fort,
plus fort, à la briser. Et, sans que sa figure remuât, sans que
personne s'en aperçût, il dit, oui certes, il dit très
distinctement:
-- Oh! Jeanne, si vous vouliez, ce seraient nos fiançailles.
Elle baissa la tête d'un mouvement très lent qui peut-être voulait
dire «oui». Et le prêtre qui jetait encore de l'eau bénite leur en
envoya quelques gouttes sur les doigts.
C'était fini. Les femmes se relevaient. Le retour fut une
débandade. La croix, entre les mains de l'enfant de choeur, avait
perdu sa dignité; elle filait vite, oscillant de droite à gauche,
ou bien penchée en avant, prête à tomber sur le nez. Le curé, qui
ne priait plus, galopait derrière; les chantres et le serpent
avaient disparu par une ruelle pour être plus tôt déshabillés, et
les matelots, par groupes, se hâtaient. Une même pensée, qui
mettait en leur tête comme une odeur de cuisine, allongeait les
jambes, mouillait les bouches de salive, descendait jusqu'au fond
des ventres où elle faisait chanter les boyaux.
Un bon déjeuner les attendait aux Peuples.
La grande table était mise dans la cour sous les pommiers.
Soixante personnes y prirent place: marins et paysans. La baronne,
au centre, avait à ses côtés les deux curés, celui d'Yport et
celui des Peuples. Le baron, en face, était flanqué du maire et de
sa femme, maigre campagnarde déjà vieille, qui adressait de tous
les côtés une multitude de petits saluts. Elle avait une figure
étroite serrée dans son grand bonnet normand, une vraie tête de
poule à huppe blanche, avec un oeil tout rond et toujours étonné;
et elle mangeait par petits coups rapides comme si elle eût picoté
son assiette avec son nez.
Jeanne, à côté du parrain, voyageait dans le bonheur. Elle ne
voyait plus rien, ne savait plus rien, et se taisait, la tête
brouillée de joie.
Elle lui demanda:
-- Quel est donc votre petit nom?
Il dit:
-- Julien. Vous ne saviez pas?
Mais elle ne répondit point, pensant:
-- Comme je le répéterai souvent, ce nom-là!
Quand le repas fut fini, on laissa la cour aux matelots et on
passa de l'autre côté du château. La baronne se mit à faire son
exercice, appuyée sur le baron, escortée de ses deux prêtres.
Jeanne et Julien allèrent jusqu'au bosquet, entrèrent dans les
petits chemins touffus; et tout à coup il lui saisit les mains:
-- Dites, voulez-vous être ma femme?
Elle baissa encore la tête; et comme il balbutiait: «Répondez, je
vous en supplie!» elle releva ses yeux vers lui, tout doucement;
et il lut la réponse dans son regard.
-- IV --
Le baron, un matin, entra dans la chambre de Jeanne avant qu'elle
fût levée, et s'asseyant sur les pieds du lit:
-- M. le vicomte de Lamare nous a demandé ta main.
Elle eut envie de cacher sa figure sous les draps.
Son père reprit:
-- Nous avons remis notre réponse à tantôt.
Elle haletait, étranglée par l'émotion. Au bout d'une minute le
baron, qui souriait, ajouta:
-- Nous n'avons rien voulu faire sans t'en parler. Ta mère et moi
ne sommes pas opposés à ce mariage, sans prétendre cependant t'y
engager. Tu es beaucoup plus riche que lui, mais, quand il s'agit
du bonheur d'une vie, on ne doit pas se préoccuper de l'argent. Il
n'a plus aucun parent; si tu l'épousais donc ce serait un fils qui
entrerait dans notre famille, tandis qu'avec un autre, c'est toi,
notre fille, qui irait chez des étrangers. Le garçon nous plaît.
Te plairait-il... à toi?
Elle balbutia, rouge jusqu'aux cheveux:
-- Je veux bien, papa.
Et petit père, en la regardant au fond des yeux, et riant
toujours, murmura:
-- Je m'en doutais un peu, mademoiselle.
Elle vécut jusqu'au soir comme si elle était grise, sans savoir ce
qu'elle faisait, prenant machinalement des objets pour d'autres,
et les jambes toutes molles de fatigue sans qu'elle eût marché.
Vers six heures, comme elle était assise avec petite mère sous le
platane, le vicomte parut.
Le coeur de Jeanne se mit à battre follement. Le jeune homme
s'avançait sans paraître ému. Lorsqu'il fut tout près, il prit les
doigts de la baronne et les baisa puis, soulevant à son tour la
main frémissante de la jeune fille, il y déposa de toutes ses
lèvres un long baiser tendre et reconnaissant.
Et la radieuse saison des fiançailles commença. Ils causaient
seuls dans les coins du salon, ou bien assis sur le talus au fond
du bosquet devant la lande sauvage. Parfois, ils se promenaient
dans l'allée de petite mère, lui, parlant d'avenir, elle, les yeux
baissés sur la trace poudreuse du pied de la baronne.
Une fois la chose décidée, on voulut hâter le dénouement; il fut
donc convenu que la cérémonie aurait lieu dans six semaines, au 15
août; et que les jeunes mariés partiraient immédiatement pour leur
voyage de noces. Jeanne, consultée sur le pays qu'elle voulait
visiter, se décida pour la Corse où l'on devait être plus seuls
que dans les villes d'Italie.
Ils attendaient le moment fixé pour leur union sans impatience
trop vive, mais enveloppés, roulés dans une tendresse délicieuse,
savourant le charme exquis des insignifiantes caresses, des doigts
pressés, des regards passionnés, si longs que les âmes semblent se
mêler; et vaguement tourmentés par le désir indécis des grandes
étreintes.
On résolut de n'inviter personne au mariage, à l'exception de
tante Lison, la soeur de la baronne, qui vivait comme dame
pensionnaire dans un couvent de Versailles.
Après la mort de leur père, la baronne avait voulu garder sa soeur
avec elle; mais la vieille fille, poursuivie par l'idée qu'elle
gênait tout le monde, qu'elle était inutile et importune, se
retira dans une de ces maisons religieuses qui louent des
appartements aux gens tristes et isolés dans l'existence.
Elle venait, de temps en temps, passer un mois ou deux dans sa
famille.
C'était une petite femme qui parlait peu, s'effaçait toujours,
apparaissait seulement aux heures des repas, et remontait ensuite
dans sa chambre où elle restait enfermée sans cesse.
Elle avait un air bon et vieillot, bien qu'elle fût âgée seulement
de quarante-deux ans, un oeil doux et triste; elle n'avait jamais
compté pour rien dans sa famille. Toute petite, comme elle n'était
point jolie ni turbulente, on ne l'embrassait guère; et elle
restait tranquille et douce dans les coins. Depuis elle demeura
toujours sacrifiée. Jeune fille, personne ne s'occupa d'elle.
C'était quelque chose comme une ombre ou un objet familier, un
meuble vivant qu'on est accoutumé à voir chaque jour, mais dont on
ne s'inquiète jamais.
Sa soeur, par habitude prise dans la maison paternelle, la
considérait comme un être manqué, tout à fait insignifiant. On la
traitait avec une familiarité sans gêne qui cachait une sorte de
bonté méprisante. Elle s'appelait Lise et semblait gênée par ce
nom pimpant et jeune. Quand on avait vu qu'elle ne se mariait pas,
qu'elle ne se marierait sans doute point, de Lise on avait fait
Lison. Depuis la naissance de Jeanne, elle était devenue «tante
Lison», une humble parente, proprette, affreusement timide, même
avec sa soeur et son beau-frère qui l'aimaient pourtant, mais
d'une affection vague participant d'une tendresse indifférente,
d'une compassion inconsciente et d'une bienveillance naturelle.
Quelquefois, quand la baronne parlait des choses lointaines de sa
jeunesse, elle prononçait, pour fixer une date:
-- C'était à l'époque du coup de tête de Lison.
On n'en disait jamais plus; et «ce coup de tête» restait comme
enveloppé de brouillard.
Un soir Lise, âgée alors de vingt ans, s'était jetée à l'eau sans
qu'on sût pourquoi. Rien dans sa vie, dans ses manières, ne
pouvait faire pressentir cette folie. On l'avait repêchée à moitié
morte; et ses parents, levant des bras indignés, au lieu de
chercher la cause mystérieuse de cette action, s'étaient contentés
de parler du «coup de tête», comme ils parlaient de l'accident du
cheval «Coco», qui s'était cassé la jambe un peu auparavant dans
une ornière et qu'on avait été obligé d'abattre.
Depuis lors, Lise, bientôt Lison, fut considérée comme un esprit
très faible. Le doux mépris qu'elle avait inspiré à ses proches
s'infiltra lentement dans le coeur de tous les gens qui
l'entouraient. La petite Jeanne elle-même, avec cette divination
naturelle des enfants, ne s'occupait point d'elle, ne montait
jamais l'embrasser dans son lit, ne pénétrait jamais dans sa
chambre. La bonne Rosalie, qui donnait à cette chambre les
quelques soins nécessaires, semblait seule savoir où elle était
située.
Quand tante Lison entrait dans la salle à manger pour le déjeuner,
la «Petite» allait, par habitude, lui tendre son front; et voilà
tout.
Si quelqu'un voulait lui parler, on envoyait un domestique la
quérir; et, quand elle n'était pas là, on ne s'occupait jamais
d'elle, on ne songeait jamais à elle, on n'aurait jamais eu la
pensée de s'inquiéter, de demander:
-- Tiens, mais je n'ai pas vu Lison, ce matin.
Elle ne tenait point de place; c'était un de ces êtres qui
demeurent inconnus même à leurs proches, comme inexplorés, et dont
la mort ne fait ni trou ni vide dans une maison, un de ces êtres
qui ne savent entrer ni dans l'existence, ni dans les habitudes,
ni dans l'amour de ceux qui vivent à côté d'eux.
Quand on prononçait «tante Lison», ces deux mots n'éveillaient
pour ainsi dire aucune affection en l'esprit de personne. C'est
comme si on avait dit «la cafetière ou le sucrier».
Elle marchait toujours à petits pas pressés et muets; ne faisait
jamais de bruit, ne heurtait jamais rien, semblait communiquer aux
objets la propriété de ne rendre aucun son. Ses mains paraissaient
faites d'une espèce d'ouate, tant elle maniait légèrement et
délicatement ce qu'elle touchait.
Elle arriva vers la mi-juillet, toute bouleversée par l'idée de ce
mariage. Elle apportait une foule de cadeaux qui, venant d'elle,
demeurèrent presque inaperçus.
Dès le lendemain de sa venue on ne remarqua plus qu'elle était là.
Mais en elle fermentait une émotion extraordinaire, et ses yeux ne
quittaient point les fiancés. Elle s'occupa du trousseau avec une
énergie singulière, une activité fiévreuse, travaillant comme une
simple couturière dans sa chambre où personne ne la venait voir.
À tout moment elle présentait à la baronne des mouchoirs qu'elle
avait ourlés elle-même, des serviettes dont elle avait brodé les
chiffres, en demandant:
-- Est-ce bien comme ça, Adélaïde?
Et petite mère, tout en examinant nonchalamment l'objet,
répondait:
-- Ne te donne donc pas tant de mal, ma pauvre Lison.
Un soir, vers la fin du mois, après une journée de lourde chaleur,
la lune se leva dans une de ces nuits claires et tièdes, qui
troublent, attendrissent, font s'exalter, semblent éveiller toutes
les poésies secrètes de l'âme. Les souffles doux des champs
entraient dans le salon tranquille. La baronne et son mari
jouaient mollement une partie de cartes dans la clarté ronde que
l'abat-jour de la lampe dessinait sur la table; tante Lison,
assise entre eux, tricotait; et les jeunes gens, accoudés à la
fenêtre ouverte, regardaient le jardin plein de clarté.
Le tilleul et le platane semaient leur ombre sur le grand gazon
qui s'étendait ensuite, pâle et luisant, jusqu'au bosquet tout
noir.
Attirée invinciblement par le charme tendre de cette nuit, par cet
éclairement vaporeux des arbres et des massifs, Jeanne se tourna
vers ses parents:
-- Petit père, nous allons faire un tour là, sur l'herbe, devant
le château.
Le baron dit, sans quitter son jeu: «Allez, mes enfants», et se
remit à sa partie.
Ils sortirent et commencèrent à marcher lentement sur la grande
pelouse blanche jusqu'au petit bois du fond.
L'heure avançait sans qu'ils songeassent à rentrer. La baronne,
fatiguée, voulut monter à sa chambre:
-- Il faut rappeler les amoureux, dit-elle.
Le baron, d'un coup d'oeil, parcourut le vaste jardin lumineux, où
les deux ombres erraient doucement.
-- Laisse-les donc, reprit-il, il fait si bon dehors! Lison va les
attendre; n'est-ce pas, Lison?
La vieille fille releva ses yeux inquiets, et répondit de sa voix
timide:
-- Certainement, je les attendrai.
Petit père souleva la baronne, et, lassé lui-même par la chaleur
du jour:
-- Je vais me coucher aussi, dit-il.
Et il partit avec sa femme.
Alors tante Lison à son tour se leva, et, laissant sur le bras du
fauteuil l'ouvrage commencé, sa laine et la grande aiguille, elle
vint s'accouder à la fenêtre et contempla la nuit charmante.
Les deux fiancés allaient sans fin, à travers le gazon, du bosquet
jusqu'au perron, du perron jusqu'au bosquet. Ils se serraient les
doigts et ne parlaient plus, comme sortis d'eux-mêmes, tout mêlés
à la poésie visible qui s'exhalait de la terre.
Jeanne, tout à coup, aperçut dans le cadre de la fenêtre la
silhouette de la vieille fille que dessinait la clarté de la
lampe.
-- Tiens, dit-elle, tante Lison qui nous regarde.
Le vicomte releva la tête, et, de cette voix indifférente qui
parle sans pensée:
-- Oui, tante Lison nous regarde.
Et ils continuèrent à rêver, à marcher lentement, à s'aimer.
Mais la rosée couvrait l'herbe, ils eurent un petit frisson de
fraîcheur.
-- Rentrons maintenant, dit-elle.
Et ils revinrent.
Lorsqu'ils pénétrèrent dans le salon, tante Lison s'était remise à
tricoter; elle avait le front penché sur son travail; et ses
doigts maigres tremblaient un peu, comme s'ils eussent été très
fatigués.
Jeanne s'approcha:
-- Tante, on va dormir, à présent.
La vieille fille tourna les yeux; ils étaient rouges comme si elle
eût pleuré. Les amoureux n'y prirent point garde; mais le jeune
homme aperçut soudain les fins souliers de la jeune fille tout
couverts d'eau. Il fut saisi d'inquiétude et demanda tendrement:
-- N'avez-vous point froid à vos chers petits pieds?
Et tout à coup les doigts de la tante furent secoués d'un
tremblement si fort que son ouvrage s'en échappa; la pelote de
laine roula au loin sur le parquet; et, cachant brusquement sa
figure dans ses mains, elle se mit à pleurer par grands sanglots
convulsifs.
Les deux fiancés la regardaient stupéfaits, immobiles. Jeanne
brusquement se mit à ses genoux, écarta ses bras, bouleversée,
répétant:
-- Mais qu'as-tu, mais qu'as-tu, tante Lison?
Alors la pauvre femme, balbutiant, avec la voix toute mouillée de
larmes, et le corps crispé de chagrin, répondit:
-- C'est quand il t'a demandé... N'avez-vous pas froid à... à... à
vos chers petits pieds?... on ne m'a jamais dit de ces choses-
là... à moi... jamais... jamais...
Jeanne, surprise, apitoyée, eut cependant envie de rire à la
pensée d'un amoureux débitant des tendresses à Lison; et le
vicomte s'était retourné pour cacher sa gaieté.
Mais la tante se leva soudain, laissa sa laine à terre et son
tricot sur le fauteuil, et elle se sauva sans lumière dans
l'escalier sombre, cherchant sa chambre à tâtons.
Restés seuls, les deux jeunes gens se regardèrent, égayés et
attendris. Jeanne murmura:
-- Cette pauvre tante!...
Julien reprit:
-- Elle doit être un peu folle, ce soir.
Ils se tenaient les mains sans se décider à se séparer, et
doucement, tout doucement, ils échangèrent leur premier baiser
devant le siège vide que venait de quitter tante Lison.
Ils ne pensaient plus guère, le lendemain, aux larmes de la
vieille fille.
Les deux semaines qui précédèrent le mariage laissèrent Jeanne
assez calme et tranquille comme si elle eût été fatiguée
d'émotions douces.
Elle n'eut pas non plus le temps de réfléchir durant la matinée du
jour décisif. Elle éprouvait seulement une grande sensation de
vide en tout son corps, comme si sa chair, son sang, ses os se
fussent fondus sous la peau; et elle s'apercevait, en touchant les
objets, que ses doigts tremblaient beaucoup.
Elle ne reprit possession d'elle que dans le choeur de l'église
pendant l'office.
Mariée! Ainsi elle était mariée! La succession de choses, de
mouvements, d'événements accomplis depuis l'aube lui paraissait un
rêve, un vrai rêve. Il est de ces moments où tout semble changé
autour de nous; les gestes même ont une signification nouvelle;
jusqu'aux heures qui ne semblent plus à leur place ordinaire.
Elle se sentait étourdie, étonnée surtout. La veille encore rien
n'était modifié dans son existence; l'espoir constant de sa vie
devenait seulement plus proche, presque palpable. Elle s'était
endormie jeune fille; elle était femme maintenant.
Donc elle avait franchi cette barrière qui semble cacher l'avenir
avec toutes ses joies, ses bonheurs rêvés. Elle sentait comme une
porte ouverte devant elle; elle allait entrer dans l'Attendu.
La cérémonie finissait. On passa dans la sacristie presque vide;
car on n'avait invité personne; puis on ressortit.
Quand ils apparurent sur la porte de l'église, un fracas
formidable fit faire un bond à la mariée et pousser un grand cri à
la baronne: c'était une salve de coups de fusil tirée par les
paysans; et jusqu'aux Peuples les détonations ne cessèrent plus.
Une collation était servie pour la famille, le curé des châtelains
et celui d'Yport, le marié et les témoins choisis parmi les gros
cultivateurs des environs.
Puis on fit un tour dans le jardin pour attendre le dîner. Le
baron, la baronne, tante Lison, le maire et l'abbé Picot se mirent
à parcourir l'allée de petite mère; tandis que, dans l'allée en
face, l'autre prêtre lisait son bréviaire en marchant à grands
pas.
On entendait, de l'autre côté du château, la gaieté bruyante des
paysans qui buvaient du cidre sous les pommiers. Tout le pays,
endimanché, emplissait la cour. Les gars et les filles se
poursuivaient.
Jeanne et Julien traversèrent le bosquet, puis montèrent sur le
talus, et, muets tous deux, se mirent à regarder la mer. Il
faisait un peu frais, bien qu'on fût au milieu d'août; le vent du
nord soufflait, et le grand soleil luisait durement dans le ciel
tout bleu.
Les jeunes gens, pour trouver de l'abri, traversèrent la lande en
tournant à droite, voulant gagner la vallée ondulante et boisée
qui descend vers Yport. Dès qu'ils eurent atteint les taillis,
aucun souffle ne les effleura plus, et ils quittèrent le chemin
pour prendre un étroit sentier s'enfonçant sous les feuilles. Ils
pouvaient à peine marcher de front; alors elle sentit un bras qui
se glissait lentement autour de sa taille.
Elle ne disait rien, haletante, le coeur précipité, la respiration
coupée. Des branches basses leur caressaient les cheveux; ils se
courbaient souvent pour passer. Elle cueillit une feuille; deux
bêtes à bon Dieu, pareilles à deux frêles coquillages rouges,
étaient blotties dessous.
Alors elle dit, innocente et rassurée un peu:
-- Tiens, un ménage.
Julien effleura son oreille de sa bouche:
-- Ce soir vous serez ma femme.
Quoiqu'elle eût appris bien des choses dans son séjour aux champs,
elle ne songeait encore qu'à la poésie de l'amour, et fut
surprise. Sa femme? ne l'était-elle pas déjà?
Alors il se mit à l'embrasser à petits baisers rapides sur la
tempe et sur le cou, là où frisaient les premiers cheveux. Saisie
à chaque fois par ces baisers d'homme auxquels elle n'était point
habituée, elle penchait instinctivement la tête de l'autre côté
pour éviter cette caresse qui la ravissait cependant.
Mais ils se trouvèrent soudain sur la lisière du bois. Elle
s'arrêta, confuse d'être si loin. Qu'allait-on penser?
-- Retournons, dit-elle.
Il retira le bras dont il serrait sa taille, et, en se tournant
tous deux, ils se trouvèrent face à face, si près qu'ils sentirent
leurs haleines sur leurs visages; et ils se regardèrent. Ils se
regardèrent d'un de ces regards fixes, aigus, pénétrants, où deux
âmes croient se mêler. Ils se cherchèrent dans leurs yeux,
derrière leurs yeux, dans cet inconnu impénétrable de l'être, ils
se sondèrent dans une muette et obstinée interrogation. Que
seraient-ils l'un pour l'autre? Que serait cette vie qu'ils
commençaient ensemble? Que se réservaient-ils l'un à l'autre de
joies, de bonheurs ou de désillusions en ce long tête-à-tête
indissoluble du mariage? Et il leur sembla, à tous les deux,
qu'ils ne s'étaient pas encore vus.
Et tout à coup, Julien, posant ses deux mains sur les épaules de
sa femme, lui jeta à pleine bouche un baiser profond comme elle
n'en avait jamais reçu. Il descendit, ce baiser, il pénétra dans
ses veines et dans ses moelles; et elle en eut une telle secousse
mystérieuse qu'elle repoussa éperdument Julien de ses deux bras,
et faillit tomber sur le dos.
-- Allons-nous-en. Allons-nous-en, balbutia-t-elle.
Il ne répondit pas, mais il lui prit les mains qu'il garda dans
les siennes.
Ils n'échangèrent plus un mot jusqu'à la maison. Le reste de
l'après-midi sembla long.
On se mit à table à la nuit tombante.
Le dîner fut simple et assez court, contrairement aux usages
normands. Une sorte de gêne paralysait les convives. Seuls les
deux prêtres, le maire et les quatre fermiers invités montrèrent
un peu de cette grosse gaieté qui doit accompagner les noces.
Le rire semblait mort, un mot du maire le ranima. Il était neuf
heures environ; on allait prendre le café. Au-dehors, sous les
pommiers de la première cour, le bal champêtre commençait. Par la
fenêtre ouverte on apercevait toute la fête. Des lumignons pendus
aux branches donnaient aux feuilles des nuances de vert-de-gris.
Rustres et rustaudes sautaient en rond en hurlant un air de danse
sauvage qu'accompagnaient faiblement deux violons et une
clarinette juchés sur une grande table de cuisine en estrade. Le
chant tumultueux des paysans couvrait entièrement parfois la
chanson des instruments; et la frêle musique déchirée par les voix
déchaînées semblait tomber du ciel en lambeaux, en petits
fragments de quelques notes éparpillées.
Deux grandes barriques entourées de torches flambantes versaient à
boire à la foule. Deux servantes étaient occupées à rincer
incessamment les verres et les bols dans un baquet, pour les
tendre, encore ruisselants d'eau, sous les robinets d'où coulait
le filet rouge du vin ou le filet d'or du cidre pur. Et les
danseurs assoiffés, les vieux tranquilles, les filles en sueur se
pressaient, tendaient les bras pour saisir à leur tour un vase
quelconque et se verser à grands flots dans la gorge, en
renversant la tête, le liquide qu'ils préféraient.
Sur une table on trouvait du pain, du beurre, du fromage et des
saucisses. Chacun avalait une bouchée de temps en temps, et, sous
le plafond de feuilles illuminées, cette fête saine et violente
donnait aux convives mornes de la salle l'envie de danser aussi,
de boire au ventre de ces grosses futailles en mangeant une
tranche de pain avec du beurre et un oignon cru.
Le maire qui battait la mesure avec son couteau s'écria:
-- Sacristi! ça va bien, c'est comme qui dirait les noces de
Ganache.
Un frisson de rire étouffé courut. Mais l'abbé Picot, ennemi
naturel de l'autorité civile, répliqua:
-- Vous voulez dire de Cana.
L'autre n'accepta pas la leçon.
-- Non, monsieur le curé, je m'entends; quand je dis Ganache,
c'est Ganache.
On se leva et on passa dans le salon. Puis on alla se mêler un peu
au populaire en goguette. Puis les invités se retirèrent.
Le baron et la baronne eurent à voix basse une sorte de querelle.
Mme Adélaïde, plus essoufflée que jamais, semblait refuser ce que
demandait son mari; enfin elle dit, presque haut:
-- Non, mon ami, je ne peux pas, je ne saurais comment m'y
prendre.
Petit père alors, la quittant brusquement, s'approcha de Jeanne.
-- Veux-tu faire un tour avec moi, fillette?
Tout émue, elle répondit:
-- Comme tu voudras, papa.
Ils sortirent.
Dès qu'ils furent devant la porte, du côté de la mer, un petit
vent sec les saisit. Un de ces vents froids d'été, qui sentent
déjà l'automne.
Des nuages galopaient dans le ciel, voilant, puis redécouvrant les
étoiles.
Le baron serrait contre lui le bras de sa fille en lui pressant
tendrement la main. Ils marchèrent quelques minutes. Il semblait
indécis, troublé. Enfin il se décida.
-- Mignonne, je vais remplir un rôle difficile qui devrait revenir
à ta mère; mais comme elle s'y refuse, il faut bien que je prenne
sa place. J'ignore ce que tu sais des choses de l'existence. Il
est des mystères qu'on cache soigneusement aux enfants, aux filles
surtout, aux filles qui doivent rester pures d'esprit,
irréprochablement pures jusqu'à l'heure où nous les remettons
entre les bras de l'homme qui prendra soin de leur bonheur. C'est
à lui qu'il appartient de lever ce voile jeté sur le doux secret
de la vie. Mais elles, si aucun soupçon ne les a encore
effleurées, se révoltent souvent devant la réalité un peu brutale
cachée derrière les rêves. Blessées en leur âme, blessées même en
leur corps, elles refusent à l'époux ce que la loi, la loi humaine
et la loi naturelle lui accordent comme un droit absolu. Je ne
puis t'en dire davantage, ma chérie; mais n'oublie point ceci, que
tu appartiens tout entière à ton mari.
Que savait-elle au juste? que devinait-elle? Elle s'était mise à
trembler, oppressée d'une mélancolie accablante et douloureuse
comme un pressentiment.
Ils rentrèrent. Une surprise les arrêta sur la porte du salon.
Mme Adélaïde sanglotait sur le coeur de Julien. Ses pleurs, des
pleurs bruyants poussés comme par un soufflet de forge, semblaient
lui sortir en même temps du nez, de la bouche et des yeux; et le
jeune homme interdit, gauche, soutenait la grosse femme abattue en
ses bras pour lui recommander sa chérie, sa mignonne, son adorée
fillette.
Le baron se précipita: «Oh! pas de scène; pas d'attendrissement,
je vous prie», et, prenant sa femme, il l'assit dans un fauteuil
pendant qu'elle s'essuyait le visage. Il se tourna ensuite vers
Jeanne:
-- Allons, petite, embrasse ta mère bien vite et va te coucher.
Prête à pleurer aussi, elle embrassa ses parents rapidement et
s'enfuit.
Tante Lison s'était déjà retirée en sa chambre. Le baron et sa
femme restèrent seuls avec Julien. Et ils demeuraient si gênés
tous les trois qu'aucune parole ne leur venait, les deux hommes en
tenue de soirée, debout, les yeux perdus, Mme Adélaïde abattue sur
son siège avec des restes de sanglots dans la gorge. Leur embarras
devenait intolérable, le baron se mit à parler du voyage que les
jeunes gens devaient entreprendre dans quelques jours.
Jeanne, dans sa chambre, se laissait déshabiller par Rosalie qui
pleurait comme une source. Les mains errant au hasard, elle ne
trouvait plus ni les cordons ni les épingles et elle semblait
assurément plus émue encore que sa maîtresse. Mais Jeanne ne
songeait guère aux larmes de sa bonne; il lui semblait qu'elle
était entrée dans un autre monde, partie sur une autre terre,
séparée de tout ce qu'elle avait connu, de tout ce qu'elle avait
chéri. Tout lui semblait bouleversé dans sa vie et dans sa pensée;
même cette idée étrange lui vint: «Aimait-elle son mari?» Voilà
qu'il lui apparaissait tout à coup comme un étranger qu'elle
connaissait à peine. Trois mois auparavant elle ne savait point
qu'il existait, et maintenant elle était sa femme. Pourquoi cela?
Pourquoi tomber si vite dans le mariage comme dans un trou ouvert
sous vos pas?
Quand elle fut en toilette de nuit, elle se glissa dans son lit;
et ses draps un peu frais, faisant frissonner sa peau,
augmentèrent cette sensation de froid, de solitude, de tristesse
qui lui pesait sur l'âme depuis deux heures.
Rosalie s'enfuit, toujours sanglotant; et Jeanne attendit. Elle
attendit anxieuse, le coeur crispé, ce je ne sais quoi deviné, et
annoncé en termes confus par son père, cette révélation
mystérieuse de ce qui est le grand secret de l'amour.
Sans qu'elle eût entendu monter l'escalier, on frappa trois coups
légers contre sa porte. Elle tressaillit horriblement et ne
répondit point. On frappa de nouveau, puis la serrure grinça. Elle
se cacha la tête sous ses couvertures, comme si un voleur eût
pénétré chez elle. Des bottines craquèrent doucement sur le
parquet; et soudain on toucha son lit.
Elle eut un sursaut nerveux et poussa un petit cri; et, dégageant
sa tête, elle vit Julien debout devant elle, qui souriait en la
regardant.
-- Oh! que vous m'avez fait peur! dit-elle.
Il reprit:
-- Vous ne m'attendiez donc point?
Elle ne répondit pas. Il était en grande toilette, avec sa figure
grave de beau garçon; et elle se sentit affreusement honteuse
d'être couchée ainsi devant cet homme si correct.
Ils ne savaient que dire, que faire, n'osant même pas se regarder
à cette heure sérieuse et décisive d'où dépend l'intime bonheur de
toute la vie.
Il sentait vaguement peut-être quel danger offre cette bataille,
et quelle souple possession de soi, quelle rusée tendresse il faut
pour ne froisser aucune des subtiles pudeurs, des infinies
délicatesses d'une âme virginale et nourrie de rêves.
Alors, doucement, il lui prit la main qu'il baisa, et,
s'agenouillant auprès du lit comme devant un autel, il murmura
d'une voix aussi légère qu'un souffle:
-- Voudrez-vous m'aimer?
Elle, rassurée tout à coup, souleva sur l'oreiller sa tête
ennuagée de dentelles, et elle sourit:
-- Je vous aime déjà, mon ami.
Il mit en sa bouche les petits doigts fins de sa femme, et la voix
changée par ce bâillon de chair:
-- Voulez-vous me prouver que vous m'aimez?
Elle répondit, troublée de nouveau, sans bien comprendre ce
qu'elle disait, sous le souvenir des paroles de son père:
-- Je suis à vous, mon ami.
Il couvrit son poignet de baisers mouillés, et, se redressant
lentement, il approchait de son visage qu'elle recommençait à
cacher.
Soudain, jetant un bras en avant par-dessus le lit, il enlaça sa
femme à travers les draps, tandis que, glissant son autre bras
sous l'oreiller, il le soulevait avec la tête: et, tout bas, tout
bas il demanda:
-- Alors, vous voulez bien me faire une toute petite place à côté
de vous?
Elle eut peur, une peur d'instinct, et balbutia:
-- Oh! pas encore, je vous prie.
Il sembla désappointé, un peu froissé, et il reprit d'un ton
toujours suppliant, mais plus brusque:
-- Pourquoi plus tard puisque nous finirons toujours par là?
Elle lui en voulut de ce mot; mais soumise et résignée, elle
répéta pour la deuxième fois:
-- Je suis à vous, mon ami.
Alors, il disparut bien vite dans le cabinet de toilette; et elle
entendait distinctement ses mouvements avec des froissements
d'habits défaits, un bruit d'argent dans la poche, la chute
successive des bottines.
Et tout à coup, en caleçon, en chaussettes, il traversa vivement
la chambre pour aller déposer sa montre sur la cheminée. Puis il
retourna, en courant, dans la petite pièce voisine, remua quelque
temps encore et Jeanne se retourna rapidement de l'autre côté en
fermant les yeux, quand elle sentit qu'il arrivait.
Elle fit un soubresaut, comme pour se jeter à terre lorsque glissa
vivement contre sa jambe une autre jambe froide et velue; et, la
figure dans ses mains, éperdue, prête à crier de peur et
d'effarement, elle se blottit tout au fond du lit.
Aussitôt, il la prit en ses bras, bien qu'elle lui tournât le dos,
et il baisait voracement son cou, les dentelles flottantes de sa
coiffure de nuit et le col brodé de sa chemise.
Elle ne remuait pas, raidie dans une horrible anxiété, sentant une
main forte qui cherchait sa poitrine cachée entre ses coudes. Elle
haletait, bouleversée sous cet attouchement brutal; et elle avait
surtout envie de se sauver, de courir par la maison, de s'enfermer
quelque part, loin de cet homme.
Il ne bougeait plus. Elle recevait sa chaleur dans son dos. Alors
son effroi s'apaisa encore et elle pensa brusquement qu'elle
n'aurait qu'à se retourner pour l'embrasser.
À la fin, il parut s'impatienter, et d'une voix attristée:
-- Vous ne voulez donc point être ma petite femme?
Elle murmura à travers ses doigts:
-- Est-ce que je ne la suis pas?
Il répondit avec une nuance de mauvaise humeur:
-- Mais non, ma chère, voyons, ne vous moquez pas de moi.
Elle se sentit toute remuée par le ton mécontent de sa voix; et
elle se tourna tout à coup vers lui pour lui demander pardon.
Il la saisit à bras-le-corps, rageusement, comme affamé d'elle; et
il parcourait de baisers rapides, de baisers mordants, de baisers
fous, toute sa face et le haut de sa gorge, l'étourdissant de
caresses. Elle avait ouvert les mains et restait inerte sous ses
efforts, ne sachant plus ce qu'elle faisait, ce qu'il faisait,
dans un trouble de pensée qui ne lui laissait rien comprendre.
Mais une souffrance aiguë la déchira soudain; et elle se mit à
gémir, tordue dans ses bras, pendant qu'il la possédait
violemment.
Que se passa-t-il ensuite? Elle n'en eut guère le souvenir, car
elle avait perdu la tête; il lui sembla seulement qu'il lui jetait
sur les lèvres une grêle de petits baisers reconnaissants.
Puis il dut lui parler et elle dut lui répondre. Puis il fit
d'autres tentatives qu'elle repoussa avec épouvante; et comme elle
se débattait, elle rencontra sur sa poitrine ce poil épais qu'elle
avait déjà senti sur sa jambe, et elle se recula de saisissement.
Las enfin de la solliciter sans succès, il demeura immobile sur le
dos.
Alors elle songea; elle se dit, désespérée jusqu'au fond de son
âme, dans la désillusion d'une ivresse rêvée si différente, d'une
chère attente détruite, d'une félicité crevée: «Voilà donc ce
qu'il appelle être sa femme; c'est cela! c'est cela!»
Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l'oeil errant sur les
tapisseries du mur, sur la vieille légende d'amour qui enveloppait
sa chambre.
Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna
lentement son regard vers lui, et elle s'aperçut qu'il dormait! Il
dormait, la bouche entrouverte, le visage calme! Il dormait!
Elle ne le pouvait croire, se sentant indignée, plus outragée par
ce sommeil que par sa brutalité, traitée comme la première venue.
Pouvait-il dormir une nuit pareille? Ce qui s'était passé entre
eux n'avait donc pour lui rien de surprenant? Oh! elle eût mieux
aimé être frappée, violentée encore, meurtrie de caresses odieuses
jusqu'à perdre connaissance.
Elle resta immobile, appuyée sur un coude, penchée vers lui,
écoutant entre ses lèvres passer un léger souffle qui, parfois,
prenait une apparence de ronflement.
Le jour parut, terne d'abord, puis clair, puis rose, puis
éclatant. Julien ouvrit les yeux, bâilla, étendit ses bras,
regarda sa femme, sourit, et demanda:
-- As-tu bien dormi, ma chérie?
Elle s'aperçut qu'il lui disait «tu» maintenant et elle répondit,
stupéfaite:
-- Mais oui. Et vous?
Il dit:
-- Oh! moi, fort bien.
Et, se tournant vers elle, il l'embrassa, puis se mit à causer
tranquillement. Il lui développait des projets de vie, avec des
idées d'économie; et ce mot revenu plusieurs fois étonnait Jeanne.
Elle l'écoutait sans bien saisir le sens des paroles, le
regardait, songeait à mille choses rapides qui passaient,
effleurant à peine son esprit.
Huit heures sonnèrent. «Allons, il faut nous lever, dit-il, nous
serions ridicules en restant tard au lit», et il descendit le
premier. Quand il eut fini sa toilette, il aida gentiment sa femme
en tous les menus détails de la sienne, ne permettant pas qu'on
appelât Rosalie.
Au moment de sortir, il l'arrêta.
-- Tu sais, entre nous, nous pouvons nous tutoyer maintenant, mais
devant tes parents il vaut mieux attendre encore. Ce sera tout
naturel en revenant de notre voyage de noces.
Elle ne se montra qu'à l'heure du déjeuner. Et la journée s'écoula
ainsi qu'à l'ordinaire comme si rien de nouveau n'était survenu.
Il n'y avait qu'un homme de plus dans la maison.
-- V --
Quatre jours plus tard arriva la berline qui devait les emporter à
Marseille.
Après l'angoisse du premier soir, Jeanne s'était habituée déjà au
contact de Julien, à ses baisers, à ses caresses tendres, bien que
sa répugnance n'eût pas diminué pour leurs rapports plus intimes.
Elle le trouvait beau, elle l'aimait; elle se sentait de nouveau
heureuse et gaie.
Les adieux furent courts et sans tristesse. La baronne seule
semblait émue; et elle mit, au moment où la voiture allait partir,
une grosse bourse lourde comme du plomb dans la main de sa fille:
-- C'est pour tes petites dépenses de jeune femme, dit-elle.
Jeanne la jeta dans sa poche; et les chevaux détalèrent.
Vers le soir, Julien lui dit:
-- Combien ta mère t'a-t-elle donné dans cette bourse?
Elle n'y pensait plus et elle la versa sur ses genoux. Un flot
d'or se répandit: deux mille francs. Elle battit des mains: «Je
ferai des folies», et elle resserra l'argent.
Après huit jours de route, par une chaleur terrible, ils
arrivèrent à Marseille.
Et le lendemain le _Roi-Louis_, un petit paquebot qui allait à
Naples en passant par Ajaccio, les emportait vers la Corse.
La Corse! les maquis! les bandits! les montagnes! la patrie de
Napoléon! Il semblait à Jeanne qu'elle sortait de la réalité pour
entrer, tout éveillée, dans un rêve.
Côte à côte sur le pont du navire, ils regardaient courir les
falaises de la Provence. La mer immobile, d'un azur puissant,
comme figée, comme durcie dans la lumière ardente qui tombait du
soleil, s'étalait sous le ciel infini, d'un bleu presque exagéré.
Elle dit:
-- Te rappelles-tu notre promenade dans le bateau du père
Lastique?
Au lieu de répondre, il lui jeta rapidement un baiser dans
l'oreille.
Les roues du vapeur battaient l'eau, troublant son épais sommeil;
et par-derrière une longue trace écumeuse, une grande traînée pâle
où l'onde remuée moussait comme du champagne, allongeait jusqu'à
perte de vue le sillage tout droit du bâtiment.
Soudain, vers l'avant, à quelques brasses seulement, un énorme
poisson, un dauphin, bondit hors de l'eau, puis y replongea la
tête la première et disparut. Jeanne toute saisie eut peur, poussa
un cri, et se jeta sur la poitrine de Julien. Puis elle se mit à
rire de sa frayeur, et regarda, anxieuse, si la bête n'allait pas
reparaître. Au bout de quelques secondes elle jaillit de nouveau
comme un gros joujou mécanique. Puis elle retomba, ressortit
encore; puis elles furent deux, puis trois, puis six qui
semblaient gambader autour du lourd bateau, faire escorte à leur
frère monstrueux, le poisson de bois aux nageoires de fer. Elles
passaient à gauche, revenaient à droite du navire, et tantôt
ensemble, tantôt l'une après l'autre, comme dans un jeu, dans une
poursuite gaie, elles s'élançaient en l'air par un grand saut qui
décrivait une courbe, puis elles replongeaient à la queue leu leu.
Jeanne battait des mains, tressaillait, ravie, à chaque apparition
des énormes et souples nageurs. Son coeur bondissait comme eux
dans une joie folle et enfantine.
Tout à coup, ils disparurent. On les aperçut encore une fois, très
loin, vers la pleine mer; puis on ne les vit plus, et Jeanne
ressentit, pendant quelques secondes, un chagrin de leur départ.
Le soir venait, un soir calme, radieux, plein de clarté, de paix
heureuse. Pas un frisson dans l'air ou sur l'eau; et ce repos
illimité de la mer et du ciel s'étendait aux âmes engourdies où
pas un frisson non plus ne passait.
Le grand soleil s'enfonçait doucement là-bas, vers l'Afrique
invisible, l'Afrique, la terre brûlante dont on croyait déjà
sentir les ardeurs; mais une sorte de caresse fraîche, qui n'était
cependant pas même une apparence de brise, effleura les visages
lorsque l'astre eut disparu.
Ils ne voulurent pas rentrer dans leur cabine où l'on sentait
toutes les horribles odeurs des paquebots; et ils s'étendirent
tous les deux sur le pont, flanc contre flanc, roulés dans leurs
manteaux. Julien s'endormit tout de suite; mais Jeanne restait les
yeux ouverts, agitée par l'inconnu du voyage. Le bruit monotone
des roues la berçait; et elle regardait au-dessus d'elle ces
légions d'étoiles si claires, d'une lumière aiguë, scintillante et
comme mouillée, dans ce ciel pur du Midi.
Vers le matin, cependant, elle s'assoupit. Des bruits, des voix la
réveillèrent. Les matelots, en chantant, faisaient la toilette du
navire. Elle secoua son mari, immobile dans le sommeil, et ils se
levèrent.
Elle buvait avec exaltation la saveur de la brume salée qui lui
pénétrait jusqu'au bout des doigts. Partout la mer. Pourtant, vers
l'avant, quelque chose de gris, de confus encore dans l'aube
naissante, une sorte d'accumulation de nuages singuliers, pointus,
déchiquetés, semblait posée sur les flots.
Puis cela apparut plus distinct; les formes se marquèrent
davantage sur le ciel éclairci; une grande ligne de montagnes
cornues et bizarres surgit: la Corse, enveloppée dans une sorte de
voile léger.
Et le soleil se leva derrière, dessinant toutes les saillies des
crêtes en ombres noires; puis tous les sommets s'allumèrent tandis
que le reste de l'île demeurait embrumé de vapeur.
Le capitaine, un vieux petit homme tanné, séché, raccourci,
racorni, rétréci par les vents durs et salés, apparut sur le pont,
et, d'une voix enrouée par trente ans de commandement, usée par
les cris poussés dans les bourrasques, il dit à Jeanne:
-- La sentez-vous, cette gueuse-là?
Elle sentait en effet une forte et singulière odeur de plantes,
d'arômes sauvages.
Le capitaine reprit:
-- C'est la Corse qui fleure comme ça, madame; c'est son odeur de
jolie femme, à elle. Après vingt ans d'absence, je la
reconnaîtrais à cinq milles au large. J'en suis. Lui, là-bas, à
Sainte-Hélène, il en parle toujours, paraît-il, de l'odeur de son
pays. Il est de ma famille.
Et le capitaine, ôtant son chapeau, salua la Corse, salua là-bas,
à travers l'océan, le grand empereur prisonnier qui était de sa
famille.
Jeanne fut tellement émue qu'elle faillit pleurer.
Puis le marin tendit le bras vers l'horizon:
-- Les Sanguinaires! dit-il.
Julien, debout près de sa femme, la tenait par la taille, et tous
deux regardaient au loin pour découvrir le point indiqué.
Ils aperçurent enfin quelques rochers en forme de pyramides, que
le navire contourna bientôt pour entrer dans un golfe immense et
tranquille, entouré d'un peuple de hauts sommets dont les pentes
basses semblaient couvertes de mousses.