préparations entre soi pour paraître ensuite bien gentils dans les
sociétés. Ah! les réceptions, les soirées, les bals, c'est là qu'il faut
voir leurs dégaines empesées de spleen, selon le genre qu'ils appellent
«fin de siècle» et qui sera, par malheur, «commencement de siècle»
d'après. Les Messieurs en noir collés aux murs comme des raies d'encre;
les Madames épinglées de perles dans le frisson des dentelles; le
silence et l'ennui raide dans beaucoup de parfum et de lumière, voilà
toute la fête. Quelquefois on varie d'un peu de «miousic» fébrilement
tourmentée sur piano; puis il y a des danses aussi, des enlacements deux
par deux, des valses lentement tournées à travers les salons jusqu'à se
perdre dans le jardin, au fond des ombres! Alors les Messieurs en noir
contre les murs parlottent du bout des lèvres. On saisit des mots au
passage des plateaux de limonade et de sorbets: ce sont des gaudrioles
glacées sur cette démence de musique, sur ces monotonies d'étoiles et de
lune qu'on voit au loin de la nuit par les fenêtres, sur les griseries
d'amour que les couples tournoyants se soufflent à l'oreille. Hélas!
s'aimer, s'unir, recommencer des êtres, créer de l'avenir, jeter de la
vie sans cesse à ce vain rêve de vivre! Tout cela, dérision! en suite
d'un tour de valse! Et patati et patata! voilà, continuaient les
péronnelles, leur jolis propos--et c'est lancé sans rancune, d'un ton
leste de mélancolie à l'évent. Le parfait du genre recommande qu'on
folichonne ainsi d'une indifférence légère dans le désespoir d'agrément.
Geindre pour tout de vrai, ce serait faire figure de benêt, car de ce
qu'il semble que la machine terrestre ne peut marcher que de guingois
avec l'imbécile mort quand même au bout, c'est de quoi ne s'irriter
qu'avec modération, en certitude de n'y pouvoir remédier. On perd à la
tricherie de la vie, et, mystifiés, on paie sans tapage. Telle est la
règle pour les gens comme il faut, petits et grands. C'est pourquoi nos
grêles demoiselles fanfreluchées et satinées, nos gentlemen-moutards,
en chapeau haute forme, étudient là-bas les grâces tristes, se laissent
quasi vivre, mais avec des essais de croire que rien ne vaut la peine de
rien...»
Tressautantes de rires, les babillardes n'en finissaient plus de leurs
médisances. Mais M. Trum restait sérieux, très attentif, furetant son
oeuvre au fond des railleries. Il appréciait, en spécialiste, ces
ostentations de mondanité navrée; il les aimait tout à coup et s'en
pénétrait pour les rendre en art. Sa cervelle s'agitait: la trouvaille
voulait poindre, elle surgissait; il la tenait, enfin, complète,
heureuse, triomphante!
Quelques jours de hâtive improvisation lui suffirent à tout bâcler
derrière ses volets clos, et brusquement, un matin, il ouvrit, certain
du succès, fier d'avance du retour de la foule.
On accourait, en effet, de tous les points d'Elysean-Park, attirés
de loin par un spectacle d'irrésistible étrangeté. Les ribambelles
d'enfants, aussitôt en presse devant la boutique, n'avaient pas assez de
clarté bleue dans les yeux, pas assez de flammes roses sur les lèvres
pour arborer l'extase, tandis que l'entourage des mamans élégantes et
des vagues institutrices ne pouvait se défendre d'un murmure ravi.
C'est qu'en pleine joie de soleil, sur l'étendue vert-tendre se dressait
une farce noire, une vision d'affreuse bimbeloterie de douleur. M.
Trum élevait ses tréteaux sinistres pour un commerce inouï d'amusettes
fardées d'épouvante. Les gais bariolages de l'échoppe s'éteignaient sous
des voiles de catafalques piqués de larmes tremblées en papier d'argent.
Sur les rayons une multitude de figurines se campaient en grand deuil
correct, selon la coupe la plus récente du journal des modes funéraires
(_Mourning News_).--Il y avait les pantins porteurs du rigide frac noir
et casqués du haut gibus, les poupées en atours de veuves, avec longues
ailes de tulle dans le vent; par-ci par-là des clowns, même, ou pierrots
yankees, à contorsions de squelettes en maillots noirs, que l'effet de
neige de leurs perruques marquait d'une touche de gravité. Les suites de
marionnettes se groupaient sur les couvercles de leurs boîtes, ébauchant
des attitudes au milieu d'accessoires divers; et des rapetissements
d'humanité gesticulante, des aspect d'envers de lorgnette se modelaient
comme en un temps d'arrêt de pantomime. C'était tout un monde en
miniature, une collection complète de types sociaux que M. Trum, du bout
de ses doigts d'artisan, avait lestement affublés au «dégoût du jour,»
enfunébrés de pied en cap, mis dans leurs meubles respectifs, copiés
vifs, enfin dans une posture ployée et méditante de marasme, dans un
semblant cruel et glacé d'être vrais.
On admirait en bloc le fouillis de merveilles, mais bientôt les détails
furent examinés un par un, avec un mouvement de satisfaction croissante.
Quelques brèves paroles de boniment lancées par M. Trum hâtèrent
encore--bien que débitées sans emphase--cette recrudescence de faveur,
et l'on se rendit compte, enfin, de l'exquise impression souffrante
qui s'élevait de l'exposition entière; on comprit avec quelle entente
délicate de l'actualité, avec quelle fine intuition des adoucissements
philosophiques nécessaires, M. Trum avait pastiché les épisodes les plus
habituels du fatidique spectacle d'ici-bas.
L'ennui d'être, ou problème de l'organisme, pris dans ses grandes
lignes; l'absurde action précise dans des inattendus de destins;
l'éternelle superfluité terrestre des tracas et déboires collectifs,
tout apparaissait en assortiments de jeux distincts, en scènes muettes
de petits fantoches, très bonassement lugubres, d'ailleurs, et mettant
à leurs dehors angoisseux l'espèce de naïveté des vieilles légendes
plaquées dans le coloris des images d'un sou.
Symboliques comme des pions d'échiquier et gardant le silence mortel du
whist, les pions à face humaine de M. Trum innovaient un incomparable
procédé de récréation bourrelante. On ne pouvait mettre sous une forme
plus ingénieuse de divertissement «le mal de vivre,» théorique et
pratique, à la portée de l'enfance.
Mais la sympathie unanime, prise en plein sentiment, se concentra
d'abord sur une catégorie de compositions particulièrement attrayantes
et qui se déployaient en longues lignes sinueuses, au beau milieu du
comptoir.
--C'est les «petits enterrements,» les jolis, ceux de première classe,
expliquait doucement M. Trum, article soigné, ne laissant rien à désirer
comme exercice de douleur compassée en plein air, onctuée déjà de
résignation naissante. Le défilé va, l'allure est prise, lente, ouatée
de componction. Il bruit une respiration de pleurs avec bourdonnements
discrets de causerie. L'agent de tristesse décorative, le petit
ordonnateur des pompes, est d'une dignité rare, ouvrant la marche,
habillé de noir mat, avec bicorne sur l'oreille et stick d'ébène aux
doigts; professionnel, son sourire d'égal regret pour tous tombe d'un
apitoiement indicible sur le calme des entours et, sans forfanterie du
reste, il aspire les saines fraîcheurs de la promenade mortuaire. A
sa suite, vient l'équipe des petits croque-morts, sanglés de courtes
jaquettes de bourre, le chef cylindre du tube de cuir enduit de crêpe,
robustes de râble et satisfaits, non moins, entre deux ramassages
de cadavres, d'escorter ainsi, bras ballants, en amateurs, jusqu'au
cimetière, emboîtant le pas au quadrille de chevaux nains caparaçonnés
d'un flot d'ombres de velours ou cheminant sur les côtés du galant petit
corbillard couleur de suie, huppé de peluche blanche aux quatre coins,
que conduit le petit cocher somnolent en noire houppelande d'une coupe
extraordinairement posthume et botté jusqu'au ventre, à l'écuyère. Oh!
la procession est d'une majesté réussie et, certes, le petit défunt
coffré dans le joli petit cercueil jonché de fleurs, dut être
flatté--lorsque agonisant--de songer qu'il traînerait après lui le
cortège de tant de petits gentlemen en exacte toilette d'obsèques et de
tant de petites calèches de deuil berçant, bien suspendues, d'agréables
petites dames en noir penchées aux glaces des portières et mieux en
vue pour verser d'excessifs sanglots dans de minuscules fragments de
mouchoirs de dentelles...
A ce faste de gala, M. Trum avait ajouté, pour les petites bourses,
une section d'enterrements économiques, quand même fort convenables,
dénommés «les petits convois du pauvre,» en tout composés des dolents
véhicules à rotonde et d'une conduite d'exaspérés chiens maigres allant
seuls derrière...
Continuant dans cet ordre de folâtreries civilisées à dessous
d'amertume, M. Trum exposait quelques boîtes de «petits mariages,» mais
nullement de ces noces à tralala, qui rutilent d'ordinaire aux vitrines
des marchands de joujoux. Ce n'était plus le petit épouseur blondasse,
ouvrant un sourire de ténor, ni le petit guerrier ruisselant des
chrysocales de son grade, tendant le poing nuptial à la poupée extasiée
dans la nuée de tulles et de fleurs d'oranger sur un fond flambant neuf
de familles cousues d'or:
--De telles festivités font mieux dans l'ombre d'un peu d'idées noires,
assurait M. Trum. Voyez, plutôt, ces touchants «petits mariages
in-extremis»--les seuls demandés à présent dans le commerce--avec
assistants en demi-deuil dissimulant de rongeantes appréhensions: le
fiancé dresse la carcasse exténuée du parfait poitrinaire, tenue de bal;
la fiancée défaille d'étisie: une soutane se détache du groupe d'invités
et, dans le fond de la scène, on aperçoit une file de petites voitures
closes et de valetailles en livrée sombre ornée de fleurs pâles, comme
pour une excursion éventuelle du temple au cimetière...
Mais M. Trum ne s'était pas restreint aux croquis calqués sur le
grand monde. Il avait, de plus, esquissé bon nombre de tableaux du
grouillement des foules; montré des cours de chantiers, des ténèbres
d'usines, des géhennes de chauffes, des sordidités de galetas, des
ruines de bas quartiers, des intérieurs de maisons de refuge ou de
châtiment; traduit des ivresses, des suicides, des rixes, des meurtres,
des révoltes; raconté les heures suantes de travail, les obstinés
retours de misères, tant d'acharnées batailles de labeur, de famine et
de rage qui, dans les formes d'une poésie plus farouche, accusent, à
leur tour, les absurdes fatalités de laideurs, de tortures et de crimes,
les éternels recommençages d'inutiles faits divers où roule et se débat
l'ahurie création.
L'un des meilleurs morceaux de cette partie de la collection était
certainement le «petit hôpital» avec ses rangées de couchettes voilées
de serge blanche, les placides caboches des petits infirmes rabattues
sur les traversins, les airs guérisseurs du petit médecin en visite, les
silhouettes blanches des religieuses au maintien de silence et de rêve
dans cette hôtellerie de douleurs errantes et d'agonies hâtées.
On admira beaucoup, aussi, la facture des «Petits Monts-de-Piété» dont
on notait la lumière morte d'officine teignant de pâleur une mêlée de
pauvre monde en haillons et les troupes de petits employés avides de
fouiller du bout du nez les tas de hardes apportées par de tremblantes
petites ménagères halant à leurs jupes de guenillardes traînées
d'enfants.
--Cela se passe la veille des jours de propriétaire à payer,--ricanait
M. Trum. Voilà pourquoi l'on jette pêle-mêle à l'usure tant de sortes
de petits paquets en échange de si menues, menues piécettes de monnaie.
Voilà pourquoi, d'un air de lâcheté commise, on engage furtivement la
défroque, le bijou, le souvenir, la relique...
M. Trum poursuivait ainsi les descriptions, acérées de quelques traits
de satire, qu'il débitait sur un ton d'atticisme insouciant et d'oiseuse
ironie contre le destin. Puis il faisait mouvoir les marionnettes,
révélait les secrets de leurs articulations, leur arrachait même les
voix et les cris de leurs rôles désespérés. Les poupées serrées au
corsage musiquaient une plainte écoeurée, un râle amer de clarinette;
les clowns et pierrots émettaient aussi des clameurs d'automates, des
fac-simile de sanglots extraits d'impassibles entrailles; un crin de
leur perruque, frotté entre les doigts de l'impresario, amenait les
grincements atroces--et récemment inventés--d'une peau de tambour
tendue sur leur crâne. Mais que ces gémissantes imitations hurlassent
grotesques ou tragiques, rien n'altérait jamais l'exquise fraîcheur
plâtrée aux joues des poupards, nulle ombre ne passait dans l'éperdue
gaieté bleue de leurs yeux de cristal; les clowns gardaient leur grimace
retroussée de sarcasme; oui! les pantins, les mornes absolument qui
jadis marivaudaient leurs félicités, les poupées noirement vêtues,
à présent, selon l'ennui des temps, les dociles et candides poupées
rapportaient d'autrefois leurs frimousses de beurre frais, pomponées
de frisures, leurs gestes dodus grassement roulés en carton-pâte; et
toujours, sur le rouge feu des lèvres, sous l'arc trop raphaélique des
sourcils, dans la limpidité des yeux de verre ombrés de trop longs
cils de soie, il leur restait l'immuable sourire illuminé, l'inouïe
profondeur d'innocence, la troublante lueur de vision sans voir, que
reflétaient exactement, d'ailleurs, les visages rayonnants des bambins
assemblés devant la boutique.
On se prit à raffoler de ces frimes d'angoisses dont les acteurs, très
sincèrement, n'éprouvaient rien. C'était le passe-temps tout neuf,
tant attendu; vraiment fashionable; on allait pouvoir s'amuser dans
l'affligeante mesure des convenances, on tenait l'heureux joujou conçu
dans le style, enfin, des dernières méthodes de désillusion. Et,
simplement, il avait suffi d'un peu de retouche funèbre pour actualiser
ainsi le vieux stock de pantins indifféremment éplorés ou farceurs.
Le succès de M. Trum dépassa toute prévision. On se bousculait pour
acheter. Des centaines de «petits enterrements» sillonnèrent bientôt
les avenues. On jouait, entre demoiselles, à toutes sortes de «petits
mariages in-extremis» dans les coins d'ombre. Flânant par là, les gamins
du menu peuple étaient fraternellement conviés à de décourageantes
parties de «petits hôpitaux et monts-de-piété,» et, sans relâche, on
retirait de la grande pièce d'eau les victimes des «petits assassinats,»
des «petites insurrections» et autres petits jeux coopératifs des
crève-la-faim.
Ces pâles distractions incitaient l'enfance élégante à des poses
transies qui devinrent immédiatement de rigueur sous les ombrages
d'Elysean-Park. Il était peu relevé, désormais, de hanter les
boulingrins en toilette non macabre. Les nourrices mêmes, converties,
serraient leurs mioches dans des mantes de tournure claustrale et leurs
coiffes battaient l'air de longues traînes de rubans noirs. La vieille
marchande de gâteaux ne vendait plus que des «chagrins» au lieu des
croustillantes friolettes anciennement appelées des «plaisirs.» Les
soldats, en quête d'églogue, encanaillaient un tantinet le paysage de
leurs uniformes vermillons piqués de bleu-jaune et l'on délibéra de
rétablir les «hussards de la mort,» pour le roman spécial des bobonnes
en deuil.
La pluie de dollars afflua chez M. Trum, aussi longtemps que ces badines
mortifications eurent pour correctif les joliesses de l'été. Mais voici
que les rouilles d'arrière-saison grimpèrent aux arbres, la brise
soufflait de l'automne à pleins frimas et les minauderies de décadence
commencèrent à manquer de confortable. Un ennui, non joué maintenant,
tombait des brumes, et les acerbes facéties de M. Trum ne suscitaient,
enfin, qu'un petit frisson d'agaçantes et grelottantes réalités; elles
accentuaient aux yeux des enfants eux-mêmes l'ineptie d'être on ne sait
quel cauchemar d'humanité ratée et mal à l'aise. Cela devenait d'un
déchirement d'âme insupportablement naturel. Des rancunes sourdes
s'ameutèrent au nez des stupides pantins opposant à des calamités trop
certaines leur indomptable risette de mécanique. Il y eut des
menaces, des insultes, finalement des huées. La popularité de M. Trum
s'effondrait derechef s'il ne l'avait, une fois de plus, repêchée par un
trait de génie:
L'hiver, un matin, était entré dans Elysean-Park, sur l'aile d'une
trombe de neige. Les enfants, en course dans le tourbillon, s'arrêtèrent
tout à coup intrigués des changements réopérés soudain dans le magasin
de joujoux. Les marionnettes bizarrement flottaient dans le vide, et,
prises à la taille par des anneaux passés le long d'une tringle, elles
se déployaient, serrées côte à côte, d'un bout à l'autre de la baraque,
tandis qu'à quelques mètres de la devanture, M. Trum avait élevé
d'énormes monceaux de boulets de neige.
Refusées, démodées, flétries, elles apparaissaient en une seule rangée,
ces caricatures de la vie en noir. Le fiancé, l'amante, le prêtre, le
paillasse, le fonctionnaire, le plébéien, la dame, le monsieur, ils
étaient là tous, ces veules échantillons de la sottise d'être, tous
ces mannequins de l'incompréhensible chimère à forme humaine, tous ces
clowns de l'effarement, façonnés par l'arbitraire fantaisie, ayant aux
lèvres la plaie du rire sans cause, ils étaient là, toujours paisibles,
hilares, bichonnés, ridicules, dans l'attente niaise d'un châtiment,
d'une fin, d'un néant quelconque...
Qu'allait-il donc se passer de drôle ou d'effrayant?
M. Trum, sans nuances de persiflage à présent, et de verve déchaînée, se
hâta de satisfaire les curieux:
--On n'en veut plus, parla-t-il, de ces larmes de parade et de ces
dilettantismes d'accablement. On en a par-dessus la tête de ces affres
d'automates sans vrais pleurs aux yeux, sans un cri d'âme dans la
gorge, sans vraie faim au ventre. On les berne, enfin, ces désolés, ces
opprimés, ces meurtris artificiels, sans haine et sans révolte, sans
pensée et sans voix. Oui, l'on siffle, à cette heure, ce qu'on acclamait
hier. Eh bien! on le crèvera, le pauvre spectre morfondu d'idéal à
rebours. Destruction radicale!--la guerre à mort, à mort! Ce sera la
nouvelle amusette, pas cher! un sou le coup; un exercice facile et gai:
l'on n'a qu'à frapper, qu'à cogner les pantins imbéciles! au hasard,
dans le tas!
--Cassez, brisez! achevait M. Trum. C'est le jeu du massacre et de
la fin du monde, le grand succès du jour. Cassez, brisez! criait-il,
donnant lui-même le signal de l'attaque.
La cohue des bambins ouvrit la bataille à grands hurras de joie. Oh!
la fête de revanche et de rires. Les mitraillades de paquets de glace
s'écrasaient en poudre contre les jolies tranquilles petites poupées
culbutées, fracassées, éventrées, vidées. Ce fut une volée confuse de
blancheurs où pirouettaient fleurs et dentelles, chignons et falbalas;
un éparpillement continu grossissant l'avalanche, où bientôt
s'enfonçaient et s'engouffraient jusqu'au dernier tous les lamentables
petits cabotins de M. Trum.
Après une heure, la célèbre boutique en plein vent n'était plus qu'un
amas de givre couvrant de son linceul la défunte tragi-comédie de la
tristesse à la dernière mode...
Il est peu probable--soit dit en guise de dénouement--que M. Trum se
préoccupe de quelque autre attraction pour l'été prochain:
L'heureuse application de la méthode Schopenhauer lui a rapporté gros et
lui permet de quitter à jamais les affaires pour aller vivoter enfin, en
petit rentier, quelque part de natal et de verdoyant--dans un optimisme
sans ostentation.
CI-GIT EDWINN
Nous avions eu l'honneur d'être les deux derniers expulsés de la taverne
au moment de la clôture des volets et nous nous étions mis à rôder,
malgré la pluie de givre et les cris d'ouragan de cette nuit de
décembre, toujours plus avant dans le noir des rues.
Aussi bien, comment se quitter à présent? Notre tendre ivrognerie
larmoyait les effusions d'un inséparable amour; puis, il semblait
résulter implicitement des confidences antérieures qu'au moins l'un
de nous avait négligé, ces jours-ci, de s'assurer locativement une
résidence fixe. Il se rencontre, en effet, des individualités que les
instincts casaniers ne surexcitent pas au point de vouloir vaincre, à
cet égard, les exigences croissantes et les sombres appréhensions des
propriétaires. Telle est l'opinion qui s'était incidemment formulée,
sans préciser lequel de nous l'avait le mieux mise en pratique.
Notre promenade menaçait donc de s'éterniser par le seul respect des
convenances, qui nous ferait feindre de nous accompagner mutuellement
jusqu'à notre absence probable de logis respectif. Enfin, motif suprême
de nos sympathies--et peut-être de notre privation momentanée de
domicile,--nous étions des frères de lettres, des soldats de la grande
armée de l'écritoire, et nous nous lancions dans une critique à fond,
prose et vers, livre et journal, de toute la littérature existante...
Une conversation de ce genre peut-elle jamais finir?
Jusqu'à ce soir, pourtant, nous ne nous connaissions que de vue,
par suite de rencontres sur des escaliers de journaux. Pudibond, je
dissimulais alors sous ma houppelande un humble volume--ma pauvre
_Elsa_!--Lui, l'oeil en bataille, marchait, au contraire, fier, son
livre au poing. J'analysais au passage sa rude structure maigre de grand
diable famélique, sa longue face blême creusée de fureur, l'ascétisme
râpé de son habit noir, l'on ne sait quoi de shakespearienne clownerie
dans le renvoi du chapeau haute forme à l'arrière du front monté en
rêve: Ainsi vu, je le jugeais d'une misère intéressante et vaincu par
trop d'étrangeté d'art, tandis qu'il m'écartait de ce regard d'orgueil
qui hait les inconnus. Il exista dès lors entre nous des chances
d'exécration réciproque et nous éprouvions, tout à l'heure, un malaise
froidement burlesque du hasard qui nous amenait face à face, à la même
table de cabaret.
Il y eut, d'abord, un parti-pris de silence, mêlé d'envisagements
sournois et d'affectation de s'ignorer. Mais ce furent mille sensations
simultanées d'écoeurement: l'abjecte brûlure des grogs, le brutal du
bruit et du gaz, les cruels coups de vent engouffrés à chaque battement
des portes, le va-et-vient de quelques marchandes de sexe aux chairs
empesées de plâtras, au luxe décroché du revendeur, les figures mornes
ou flambantes des crève-de-faim et des truands en goguette alternant sur
la crasse des murs dans le bleu de la tabagie qui, par des échanges
de coups d'oeil, des grincements, des jurons, des bouts de phrase
dégoûtamment jetés comme des bouts de cigares, nous amènent enfin
à moduler contre le présent épisode d'existence, et même contre le
spectacle universel de la création, le plus âpre concert d'insultes qui
se soit jamais levé d'une colère d'écrivains non encore rassérénés par
le succès.
Et quand notre allure fut prise à patauger côte à côte, la houle
d'ivresse aux entrailles, sous la glaciale crevée des nues je développai
plus violentes, le long des heures, ces litanies d'imprécations. Le
moindre défaut dont j'accusais l'arrangement social, c'était son
manque absolu de raison d'être. Seule elle était belle et vengeresse,
proclamais-je, cette nuit de glace et de frissons où nous errions comme
dans le noir d'un monde fini...
Plus calme, le camarade s'affirmait, selon mes prévisions, comme un être
de valeur, ne fût-ce que par sa placidité dans l'art de cuver l'alcool.
Il affectait le ton bref, le mot concluant, le trait de clarté jeté,
par-ci par-là, dans le lyrisme que j'outrais pour le séduire. Sur mon
espèce d'hymne à la nuit, brusque, il fit une halte, le haut chapeau
tout au bout du bras, raide silhouette coupée sur une lueur de lanterne,
en vrai croquis pour conte nocturne, saluant ainsi l'espace éteint, sa
respiration haletante et continue de rumeurs de tempête, les bruits
fous, inexplicablement douloureux des ombres, les aspects de formes
d'effroi, le décor des infinis déroulements d'obscurités.
Quand nous reprîmes notre course, flâneurs exaltés au nez de la
tourmente, notre alliance poétique était complète. Nous n'appartenions
décidément pas à l'école «veriste» qui copie le triste et le ridicule de
l'ennui d'être et ressasse l'éternel lieu commun de drame ou de farce
que les successions d'humanité se transmettent à revivre et à remourir.
Le génie pur méprise ces fatalités déterminées par les conditions de
l'organisme, et n'étudie que le secret de sa propre essence. Il refuse
d'être matériellement soi sans savoir pourquoi ni comment et, dédaigneux
des faciles constatations substantielles, il ne part que du point où sa
pensée s'ouvre: c'est là qu'il construit la logique de ses chimères
à l'inverse de l'arbitraire insanité du réel; c'est là qu'il édifie
l'idéal d'une plénitude de compréhension et de durée dont le monde
actuel est le voile, et qu'au milieu de notre nature de mort il se fait
l'interprète d'un sentiment d'éternité...