au ciel, les mains appuyées sur un établi de charpentier. La dernière
colonne de droite laissait dépasser le poitrail et la tête d'un âne,
l'âne paisible de l'Ëcriture, lequel avait, pour le moment, les naseaux
enfouis dans une auge.
«Tous ces sujets de la Sainte Famille présentaient l'aspect réaliste des
sculptures polychromes à la mode italienne, exagérant le trompe-l'oeil
de la vie; ils rayonnaient d'une intensité de couleurs qui semblait
respirer.
«Le reste de l'édifice était également inondé de vive clarté, grâce aux
réflecteurs d'une double rangée de lampions appliqués aux chapiteaux des
piliers et rattachés entre eux, des deux côtés de la nef, par de vertes
guirlandes de branchages entrelacés.
«Un murmure accentué d'admiration courut dans l'auditoire, et il ne
fallut pas moins que l'aspect du révérend Trimmel, planant du haut de la
chaire, pour que le calme exigé d'une assistance dévote se rétablît.
«Conformément à ses prospectus, M. Trimmel débuta par un onctueux
prêche, tendant à démontrer que la découverte du Nouveau-Monde était
prévue par l'Apocalypse..., effort d'éloquence essentiellement
soporifique, mais que vint interrompre très à propos le bruit d'un
timbre sonnant minuit. C'était le moment de la «great attraction»
infernale ou divine! Qu'allait-il arriver? L'anxiété fut au comble; le
silence haletait...--«Que ceux qui ont des oreilles, entendent, s'écria
bibliquement M. Trimmel, que ceux qui ont des yeux regardent; car c'est
l'heure où ce qui était écrit doit arriver...»
«Ayant dit, il quitta lestement la tribune et, reparaissant au bas de
l'autel, il élevait dans ses mains et portait à ses lèvres un instrument
de cuivre à courbures fantasques, en manière de saxhorn hérissé de
clefs.
«Il emboucha le bugle d'un souffle violent, le manipula d'un doigté
véloce et régala les oreilles sus-mentionnées d'une stridente mélodie,
au rythme allègrement cadencé.
«Quant aux yeux... Était-ce une illusion? Non! Il fallait se rendre à
l'évidence: des choses stupéfiantes s'accomplissaient:
«Remuée par le charme musical, la Vierge s'animait par degrés; elle
abaissait le regard vers le «bambino» sommeillant, et l'enveloppait
d'effluves attendries. Puis, exaltée par la joie d'avoir mis au monde
un dieu, elle s'abandonnait en des attitudes harmonieuses, changeantes,
souples, éthérées, composant une sorte de danse extatique.
«Sa gracieuse personne ne risquait que d'imperceptibles déhanchements,
des fluctuations de torse vaguement voluptueuses, mais ses pieds mignons
se croisaient et passaient de la pointe aux talons, avec une prestesse
pimpante sous laquelle la sphère d'azur tournoyait sans que l'exquise
ballerine perdît rien de son équilibre.
«Il n'en fallait plus douter, c'était la gigue, enfin! la gigue
nationale, hardie, nerveuse, délurée, ravissante. L'enthousiasme se
déchaînait. «Hip; hip, hourrah!» toute la Sainte Famille subissait
l'impulsion; Saint Joseph battait des deux mains son établi qui roulait,
autre miracle, un fracas de tambours et de cymbales; l'âne symbolique,
agitant de la bouche une manivelle fixée dans l'auge, en tirait des
clameurs d'orgue de barbarie, accompagnement féroce aux arrachements de
clairon propulsés par Trimmel, symphonie acharnée pendant laquelle le
Jésus caleçonné d'argent s'éveillait, saluait la compagnie, grimpait au
sommet d'une colonne, évoluait vertigineusement autour des guirlandes
doublées de solides trapèzes; montait encore et s'accrochait finalement
aux plus extrêmes altitudes de la voûte.
«Alors le déchirant concert s'arrêtait net, laissant un silence mort.
«Trimmel fixait les hauteurs et lançait le terrible et traditionnel «are
you ready?» question pleine de fatal mystère au bord de l'abîme!...
--«Yes!» cria l'enfant d'une voix où vibrait l'audace surhumaine.
«Et lancé dans le vide, pirouettant en un jolit saut périlleux où ses
paillettes scintillèrent comme des brisures d'astre, l'adroit polisson
retomba debout sur les épaules du révérend Trimmel, puis rebondit sur le
sol dans la plus souriante posture accadémique et funambulesque.
«Interprétant alors dans un sens favorable l'étonnement muet des
spectateurs, Trimmel reprit la parole dans le but d'évoquer des
sentiments généreux et annonça que l'intéressant petit Jésus-Clown
allait faire le tour de l'honorable société...
«Mais il parut que la mystification avait excédé certaines limites
permises... Il surgit dans la foule, entre papistes et piétistes, un
tumultueux débat sur la portée théologique de l'incident, un danger de
mêlée, de véritable guerre de religion, qui pourtant finit par céder à
l'unanime résolution de démantibuler absolument le facétieux Trimmel et
ses indécents collaborateurs.
«Une effroyable effervescence s'alluma, des cris de mort retentissaient,
l'affaire tournait rapidement au tragique.
«Comment s'y prirent Trimmel et C^ie pour s'éclipser pendant la bagarre?
Nul ne saurait le dire, mais toujours est-il qu'un peu plus tard, sur le
lointain horizon de Springfield, l'âne portant la Vierge et l'Enfant,
Joseph charriant l'établi et les autres ustensiles de la troupe, le
révérend Trimmel enfin, trottant en arrière dans sa longue soutane
noire, cheminaient, comme pour une autre fuite en Egypte, à travers la
vaste solitude des plaines poudrées de neige.»
* * * * *
Le récit se fût terminé très avantageusement sur cette image poétique,
si le correspondant de Springfield ne l'avait fait suivre d'un fâcheux
«post-scriptum» découvrant la farce, le «humbug,» dans toute son
impudeur.
«Le père Trimmel, ajoutait ce gazetier, n'a d'autre but que d'utiliser
au profit de la foi l'attrait toujours certain des spectacles
acrobatiques.»
Pour surcroît d'impertinence, le reporter disait en terminant:
«Vous jugerez vous-même, bientôt, de la valeur du père Trimmel et de
l'efficacité de son système de propagande, car il se propose de venir
donner prochainement quelques représentations devant le public de
Chicago.»
FIN D'ANNÉE
Sauf quelques variantes sans importance, les choses se passèrent comme
d'habitude en ce trente et unième soir du dernier mois de l'année.
Sur le coup de neuf heures, les becs de gaz flamboyaient à l'intérieur
du «Monologue-Bar,» établissement de boissons très intéressant, situé
là-bas, bien loin, dans le Quartier Populaire de San-Francisco.
L'air était limpide; tout scintillait comme au début d'une fête. Aucune
buée ne ternissait jusqu'alors les revêtements de glaces coulés sur
les murs, et par le clair vernis des vitres on voyait la neige tomber
lentement dehors, dans la joyeuse lueur de la lanterne plantée au-
dessus de la porte du cabaret. Les fumées des premières pipes montaient
en flocons distincts et ne formaient pas encore l'épais brouillard
qui bientôt rejaillirait du plafond. Les employés du café se hâtaient
d'apporter aux tables entourées de consommateurs les plateaux de métal
blanc, les verres et les carafes où s'agitaient, comme un flot lumineux,
les alcools, gin ou whiskey. Pour comble d'agrément, la jolie dame du
comptoir souriait avec grâce au milieu d'un brillant fouillis d'objets
de ruolz et de cristal.
En dépit, cependant, de ces motifs de sérénité que complétait l'exquise
tiédeur de l'atmosphère, l'assistance des clients gardait une attitude
morose, assez étrange, où semblait poindre le parti-pris de s'enfermer
dans une sorte de mélancolie systématique.
Une dizaine de minutes s'étaient écoulées dans cet état de torpeur,
lorsque Roboam Truddle, exactement comme les soirs précédents, vint
s'attabler au point central de la buvette, en face du comptoir, bien en
vue de l'assemblée.
* * * * *
L'arrivée de ce personnage parut provoquer parmi la réunion un vague
mouvement de sympathie dont il eût été difficile à première vue de
deviner la cause. L'homme, de stature élancée, était d'une maigreur
osseuse à laquelle le pantalon noir étroitement serré aux jambes et le
grêle habit noir, au collet relevé sur la nuque, donnaient un aspect de
misère et de faim. L'oeil, d'une pâleur effarée, demeurait fixe sous les
sourcils crispés en triangle; le nez, passablement long, tranchait par
des tons cramoisis sur la teinte blafarde du visage; la bouche était
largement fendue et le menton découpait un carré brutal; les cheveux
bruns grisonnants coulaient en mèches éplorées le long des joues creuses
et du grand front dont les lourdes saillies et les veines épaissies
rejetaient à l'arrière un chapeau noir singulièrement démesuré
d'altitude. Dans son aspect général, d'ivrogne de profession, M. Truddle
représentait assez bien un individu chez qui s'est invétéré depuis
longtemps le dédain de toute vaine ostentation de dandysme ou
d'esthétique personnelle.
Il mit à côté de lui, sur une chaise, un manteau dont il s'était défait
en entrant, et lorsqu'il se fut assis, dressant son torse étriqué
par-dessus la table, il parut haut, sinistre et distrait.
Un employé du bar se hâta de placer à sa portée une énorme mesure de
gin, dont il avala coup sur coup plusieurs verres; il exhala quelques
bouffées d'une pipe ébréchée, qui, vraisemblablement, ne quittait jamais
le coin de ses lèvres, puis il enveloppa la salle entière d'un regard
surhumainement vide, où se lisait comme une surprise excessive d'être
dans la vie et comme une tentative sincère de reconnaître en quelle
partie du monde positif ou chimérique M. Truddle venait d'échouer
actuellement...
Après quelques instants, toutefois, cette incertitude se dissipa: le
jeu de physionomie de M. Truddle témoigna qu'il discernait sa taverne
accoutumée, l'air de folie de ses traits se compliqua d'une expression
de tristesse analogue à celle qui planait sur le reste de la réunion;
il ingurgita la suite du flacon de gin et se prit à pousser divers
gémissements confus d'où se détachèrent, finalement, des lambeaux de
phrases saisissables que l'auditoire, évidemment indulgent, affecta
d'écouter dans un silence profond.
--Quoi de neuf? disait M. Truddle en manière de causerie d'ivrogne avec
ses voix intérieures.--Quoi de neuf? Parbleu, rien!... L'année va
finir, dit-on; eh bien! qu'elle aille au diable, peu m'importe...
Travailler niaisement chaque jour, arracher le pénible dollar, ramasser
la croûte de pain quotidien par lâcheté de mourir, se griser le soir
pour oublier le dégoût de vivre... Voilà ce que l'année défunte nous a
fait faire... Et l'espérance a toujours menti, le hasard a refusé d'être
prestigieux, certes!... La fortune, l'éternel rêve d'avoir et de pouvoir
nous échappe plus que jamais.... Oui, le diable maudisse l'année morte
et celles qui suivront, le temps inutile qui nous rend d'heure en heure
plus seuls, plus nuls, plus laids, plus douloureux....
Tel était à peu près le sens des litanies que Roboam Truddle émettait
d'une voix ironique et haletante en harmonie avec sa face morne éperdue
dans l'hallucination. C'était l'exorde d'un obstiné discours tendant
à prouver combien M. Truddle et les notabilités présentes étaient
regrettablement destinés à mener sur terre une existence superflue....
* * * * *
Et dès lors il fut démontré que ces théories s'accordaient de la façon
la plus touchante avec les opinions essentiellement découragées des
auditeurs. A l'entour des tables les visages s'assombrissaient; on
entendait, par-ci par-là, des soupirs, des exclamations d'ivresse
sourde, parfois un sanglot; somme toute, un murmure approbatif annonçant
que M. Truddle, espèce de «pleureur» ou jérémiste figuratif, remportait
tous les suffrages.
La séance bachique se développait, maintenant, dans toute son intensité.
Les becs de gaz brûlaient plus rouges dans l'air surchauffé, des perles
d'eau sillonnaient le voile humide étalé sur les miroirs; les employés
du bar s'exténuaient à redoubler les rations de liquides. M. Truddle
puisa de nouvelles lampées dans le litre qu'on venait de remplir et,
plus expansif encore, il continua de pérorer.
--Ignoble année crevée, reprit-il, développant son thème, que ne
m'a-t-elle rendu le seul être avec lequel, jadis, il m'était doux
de vivre.... Ma chère femme! oui, la noble et chaste Mme Truddle!
ajoutait-il d'un ton burlesquement attendri. Je l'aimais, je la voulais
heureuse, mais elle a déserté le nid conjugal; elle voyage depuis assez
longtemps sans résidence fixe.... Elle n'a pu supporter ce que je lui
faisais souffrir, chaque nuit, pauvre ange! quand je rentrais ivre ou
fou.... Elle était mon idole et, pourtant, si je la revoyais....
M. Truddle, sans bouger de son siège, leva très haut la jambe droite et
frappa la table d'un coup sec, pour ainsi dire strident, du plat de sa
semelle prodigieusement longue.
Il exécuta cette gymnastique sans aucune apparence d'effort, et
saisissant son genou d'une main, il feignit de remettre sa jambe à sa
place ordinaire.
--Voilà comment je l'écraserais! concluait-il simplement.
* * * * *
Les doléances maritales de M. Truddle avaient surmené la sensibilité de
la compagnie. Le cabaret tombait dans un marasme noir qu'une troisième
distribution de rafraîchissements ne fit qu'aggraver.
M. Truddle s'abreuva d'une rasade suprême et reprit derechef la parole,
mais ses jérémiades ne se traduisaient plus que par d'affreux cris sans
suite arrachés de sa gorge comme un râle.
--Année féroce! hurlait-il, puisque tu ne pouvais rien d'autre, que ne
m'as-tu donné la mort.... Oui, mourir!... Hurrah! si c'est le repos
dans le néant.... Mieux encore, s'il y a quelque chose après.... Une
explication de la folie d'ici-bas?... Et puis, à quoi bon ne pas nous
achever!... Nous sommes prêts, nous ne traînons plus qu'un cadavre...
Nous sommes éteints, finis, vidés par la fatigue de vivre sans savoir
pourquoi!... Regardez!...
M. Truddle essaya de se redresser, son regard atone s'écarquilla sur
le vague; il exhiba dans la lumière mourante la hideur de son masque
d'alcoolisé et s'abattit inerte sur le sol.
* * * * *
On éteignit précipitamment les becs de gaz, comme pour le départ d'un
cercueil.
Les employés du bar roulèrent M. Truddle dans son manteau et le jetèrent
dehors sur le pavé couvert de neige, dans la clarté de la lanterne
plantée au-dessus de la porte.
Grâce à cet artifice destiné à favoriser la fermeture de l'établissement
à l'heure réglementaire, la clientèle s'élançait en bloc dans la rue
pour voir si M. Truddle était vraiment défunt ou seulement ivre-mort.
Mais presque aussitôt M. Roboam Truddle se relevait, rabattait le collet
de son habit, et décrochait d'un même geste rapide sa perruque brune
ainsi que l'enveloppe de carton qui lui rougissait le nez, ce qui lui
permettait de se manifester sous l'aspect d'un jeune homme du meilleur
ton, correctement cravaté de blanc.
Et l'artiste accrédité, l'orateur ordinaire du «Monologue-Bar»
s'inclinait, en parfait comédien, sous les salves d'applaudissements de
son public émerveillé, puis, de son pas léger de clown à longues jambes,
il s'esquivait dans la nuit.
A LA SCHOPENHAUER
C'était bien une crise qui paralysait, ainsi, dans «Elysean-Park,» le
joli commerce des joujoux; et, par une ironie commerciale du printemps,
elle s'était déclarée dès fin avril, pendant les senteurs des lilas,
juste au moment le plus favorable à la reprise de ce léger genre
d'affaires.
Le vide s'éternisait autour des gracieuses boutiques dressées en plein
vent sous les arbres. Les marchands ne vendaient plus rien et passaient
leurs heures à regarder grandir le spectre de la faillite. Attifées de
toilettes voyantes, ou montrant leur chaste nudité rose en maroquin sans
sexe, les poupées s'étiolaient dans un abandon grisaillé de poussière.
Les scintillantes ferblanteries des canons, des fusils et des sabres
s'oxydaient derrière les phalanges découragées des soldats de plomb.
Une tristesse noire s'élevait depuis les chariots renversés à terre
jusqu'aux cerfs-volants défraîchis papillonnant aux frises. Les
chanterelles de chanvre se brisaient l'une après l'autre sur les minces
voliges des violons et guitares d'un sou. De temps en temps la rupture
d'une touche d'harmonica pleurait un glas lointain de note fêlée,
rendant plus poignant encore, parmi les fermes et bergeries voisines,
l'aspect de cette rouille d'automne qui jaunit à la longue les paysages
invendus en bois vernis.
La calamité devenait générale, à tel point qu'elle atteignait M. Trum
lui-même, oui! M. Belphegor Trum, le célèbre fabricant de pantins,
l'introducteur autrefois breveté de la «toupie-valse,» M. Belphegor,
dont la boutique--a l'enseigne des «Enfants-Sages»--s'élevait au centre
d'Elysean-Park, dans la partie fréquentée précisément par la fine fleur
du far-niente millionnaire.
A quoi fallait-il attribuer une disgrâce aussi marquée?
La plupart des boutiquiers arguaient de la situation d'ensemble de
l'économie politique. Mais M. Trum ne s'égara pas à de telles jérémiades
en style de tenue de livres, et n'alla pas imaginer que la lourdeur des
marchés pesait jusque sur la bosse des polichinelles.
Ainsi qu'en témoignait sa longue figure maigre, ses petits yeux
fouilleurs et le toupet frétillant au sommet de son front pointu,
Belphegor Trum était un industriel de décision et d'humour, devenu dans
la partie une manière d'artiste capable d'originalité.
Il savait par expérience que les petits garçons et les petites filles
très riches, étant éduqués dans le mode high-life, n'ont coutume de rien
retrancher de leurs plaisirs, quelque défaillant que soit, d'ailleurs,
le négoce national. D'où les ralentissements dans la vente des joujoux
de prix n'ont pour motif ordinaire qu'une variation du caprice actuel
défavorable aux produits surannés et provoquant le désir d'un changement
de futilités et brimborions. Auquel cas les fournisseurs subtils
sont tenus d'inventer l'attirance de hochets inédits, en même temps
qu'appropriés au goût du jour.
Or, maintes fois déjà, M. Trum avait fructueusement exploité ces espèces
de lubies:
Durant les idées de bataille propagées par la récente guerre d'Europe,
il écoula beaucoup, beaucoup de petits régiments fusilleurs, sabreurs,
mitrailleurs, chevaucheurs, avec accompagnements de trompettes, de
tambours, d'oriflammes et de vraie poudre à canon. Certaine période
d'engouement théâtral occasionna le placement d'une multitude de
Comédies en papier peint et de toutes les marionnettes amoureuses ou
renfrognées, burlesques ou terribles, qu'il faut pour danser le drame
et la farce au bout d'un fil. Il n'y eut pas jusqu'aux prétentions
scientifiques de notre génération décidément progressive que
M. Trum n'eût captées par toutes sortes de quincailleries
électro-chimico-mécaniques, toujours vendues fort cher.
Et voilà qu'après tant de fantaisies envolées, les young ladies et
petits gentlemen très riches se remettaient à réclamer du neuf, on ne
sait quoi de conforme à des aspirations latentes, indécises, encore en
l'air et que M. Trum, avant de risquer aucun nouvel expédient, devait
s'efforcer de saisir au vol.
Il s'abstint donc de monologuer de stériles complaintes, et,
pratiquement, il employa ses loisirs forcés à combiner des projets, à
guetter le secret des tendances qu'il comptait enjôler sans retard,
à noter enfin en leurs moindres variations apparentes les allures et
façons du jeune beau monde répandu dans le jardin.
Certes, le frais Elysean-Park n'avait rien perdu de sa coquetterie
légendaire. Le soleil continuait de précipiter à travers les trouées
de feuillage des éclaboussures d'or sur la soie verte des pelouses.
La gerbe d'écume de la grande pièce d'eau montait toujours sur
l'éblouissant lointain de lumière. Les mamans en toilettes vaporeuses,
escortées de bobonnes à rubans et d'institutrices vagues, persistaient à
venir s'asseoir, pour lire et broder, nonchalantes, les après-midi, à la
lisière d'ombre des vieux arbres, taillis que sur les fonds de vert et
d'azur les remuantes bandes d'enfants enlevaient des peinturlures
de costumes d'été. Les heures de promenade gardaient leurs fouillis
d'enluminures claires, mais, à vrai dire, elles ne bruissaient plus
des joviales animations d'antan. Il planait un murmure chuchotant de
cérémonial et c'en était fini des airs envolés et turbulents jadis admis
comme cachet de distinction. M. Trum crut, de plus, remarquer qu'une
affectation de souci posée sur le front des mamans élégantes,
s'estompait en reflets plus tendres sur les traits des bébés, eux-mêmes
cuirassés d'élégance. Ceux-ci traînaient par les allées de lentes
attitudes de rêvasserie. Ils restaient en arrêts de silence éperdu
devant des tombées de branches, des effeuillements de roses, des
froufrous de colombe en fuite ou n'importe quelle autre vue prise sur la
poésie de l'éphémère!...
Il présidait à ces tenues mélancolieuses quelques tâtonnements, des
gaucheries d'ébauche, indices d'un noviciat tout ingénu. Les symptômes,
pourtant, étaient décisifs: On dressait la jeunesse dorée à des
extériorités d'obsession, il existait une consigne d'assombrissement
néo-byronien et c'est sur cette donnée, évidemment, que M. Trum devait
baser ses recherches. Mais pour agir avec succès, il lui restait à
découvrir dans quels termes et jusqu'à quel point cette manie--ou cette
doctrine--s'accréditait dans l'intimité des familles, et pareille
enquête eût été, sans doute, difficile à suivre, si des circonstances
favorables n'avaient apporté d'elles-mêmes à M. Trum les indications
voulues:
Quelques nourrices et caméristes, simples gaillardes agrestes,
innocemment restées de bonne humeur, fréquentaient encore de temps en
temps les pimpants étalages de M. Trum et consacraient, par surcroît,
ces plaisants moments entre elles à dauber, avec le plus d'irrespect
possible, les inénarrables frasques des maîtres.
L'adroit négociant n'eut qu'à laisser tomber quelques questions dans
le parlage pour en faire jaillir, aussitôt, en patois de terroir, un
intarissable flot de confidences, ainsi traduisibles:
«Pas gênant, le service d'aujourd'hui! Plus de rebuffades de Monsieur,
ni de nerfs de Madame; pas de cris de bébé, pas le moindre fracas des
visites et connaissances. Tout ce qu'ils demandent, c'est qu'on trottine
à pas de velours, sans voix, sans brusquer rien, autour de leur douceur
triste, oh! triste! par plaisir donc! en manière de repos de l'esprit,
vu qu'à leur idée, l'existence amusée ou non, ce n'est jamais que du
hasard, de la folie et de l'inutilité s'effaçant le long des heures
mourantes à la file, jusqu'à ce que demain soit devenu de l'oubli et
du rien comme hier. Telle est leur chanson; et les voilà charmants,
en somme, avec leurs yeux grands ouverts de pitié sur cette bêtise,
disent-ils; de la vie lâchée entre ciel et terre sans pourquoi ni par
qui, avec leurs têtes penchées, écoutantes, comme si des rumeurs de
travail et de foule sur la ville et là-bas sur le reste du monde, il
venait un drôle de bruit de rêve...