Tel est, décrétions-nous, l'art d'écrire chez les hauts esprits; et,

fouetté par les courtes répliques du frère, je déroulais ces théories

effarement ivres avec une chaleur d'âme à faire fumer mon échine trempée

de pluie. Mes vierges timidités d'auteur s'envolaient aussi. J'osai

glisser dans la conversation le nom de mon _Elsa_. Cet essai de roman ne

symbolisait-il pas quelques-uns des nobles principes énoncés ci-dessus?

J'allai même jusqu'à donner une esquisse du scénario, ho!... très

discrètement, dans ses grandes lignes: Elsa, la présumée Suédoise, est

une morte... Sa beauté ne subsiste plus que dans la grisaille d'une

ancienne plaque de photographe tombée, par hasard, entre les mains d'un

savant, un chaste, un sombre, chez qui «l'oeil seul veut aimer...»

(J'accentuais cette phrase d'un ton équivalent à son effet d'«italique»

dans le volume.) Drame de passion d'un regard et d'un reflet!... Le

savant torture l'image trouble: il lui faut le précis des formes, le

secret de l'expression; il s'acharne à tous les réactifs connus de

la chimie; il use sur ce spectre tout son génie de science ainsi que

d'autres jettent à des vivantes toute leur âme et tout leur or... Vaines

années de recherche d'introuvable: l'effigie trop manipulée se dissipe,

le carré de métal n'est plus qu'un luisant de miroir où n'apparaît

désormais que sa lueur à lui, l'halluciné de l'amour sans ligne, du rêve

sans vision...

Les détails dont j'agrémentais ce résumé nous avaient conduits jusqu'aux

limites de la ville, devant le désert d'ombre des plaines. Nous

retournâmes sur nos pas et je laissais planer, dans un moment de

silence, la splendeur supposée de mon dénouement, aux écoutes, pourtant,

des observations que le confrère semblait ponctuer de ses zigzags

réguliers d'ébriété:

--Très sobre! grognait-il, caprice d'art pour l'art; et pas d'aventures,

pas de rencontres d'individus à dialogue, la voix des choses,

seulement... Oui! très habile..., mais quoi? l'amour, la science,

toujours l'extériorité, toujours la réfraction de l'adventice!... Non,

vieux jeu! la véritable tâche littéraire serait autre! Il faudrait

savoir mettre dehors le for intime, dire le dessous de la conscience,

élucider la façon séparée que ressent chaque âme d'être soi...

Flatté d'abord, puis inquiet, j'allais protester contre le surplus de

noir que ces déductions mêlaient à la nuit, mais il continuait d'un tel

accent de tristesse:

--Il faudrait cela, mais c'est impossible: L'inné n'a pas de verbe. Le

langage ne parle que l'homme appris. L'idée interne subit la frappe de

la machine à vivre et ne transparaît qu'en figures sensualisées par

l'automatisme charnel. On n'est soi que copié d'un autre. Le geste, le

cri, l'emportement de passion même, sont d'une famille, d'une race, d'un

atavisme quelconque. Et pour rien livrer de sa conception infuse, pour

rien révéler qui soit bien d'elle, la pauvre âme n'a que le silence,

le souffle muet où s'étreint la puissance, l'audace, l'instinct de

perfection de la pensée,--l'horrible grand silence, ton supplice,

«Edwinn!» ton supplice éternel!

--Edwinn?... Farouche, tout à l'heure, la voix du frère s'éplorait

presque sur ce nom. De qui parlait-il? J'eus un vague souvenir de

connaître ou d'avoir lu... Edwinn? questionnai-je...

Mais il poursuivait sans m'entendre. Rien ne l'arrêtait maintenant; il

venait, lui aussi, de proclamer le titre de son volume et, pas plus que

moi, ne savait se défendre d'en étaler une emphatique analyse. _Edwinn_?

parbleu! c'était la mise en scène des aberrations métaphysiques bégayées

tout à l'heure, c'était le conte absurdement hoffmannesque de l'«homme

sans bruit,» de l'ambitieux d'originalité que stérilise l'orgueilleuse

peur d'être banal. Epris d'une fille, il méprise de moduler les

rengaines toutes faites de jeune amour qui chantent d'elles-mêmes sur

ses lèvres; en lutte aux batailles pour vivre, il refuse de lamenter la

note connue dans l'invariable chorus des affamés; la plume tordue aux

essais de prose, il succombe à vouloir transcrire autrement le «secret

de son moi» que sur le mode du stylisme en cours. C'est l'incurable

taciturne de ses profondeurs d'amour, de désintéressement, de doute,

d'enthousiasme; puis c'est le désespéré muet des nuits de taverne,

apparition aussi de maigre frac noir et de haut chapeau, tellement ivre

certain soir qu'on l'ensevelit trop vite, et c'est, par suite, une mort

bien digne de lui: l'écrasement crispé dans la hâte du cercueil, la

suffocation du cri d'agonie, «la mort qu'on n'entend pas mourir!»

hurlait le camarade, rendant à son tour l'«italique» par du trémolo de

pleur...

J'examinai l'auteur d'_Edwinn_, peut-être l'autobiographe:

--Allons! raillais-je; il n'est pas si défunt! nous le retrouverons ce

soir au cabaret?

--Vous doutez! répondit-il, rude, marchant plus vite; allons voir sa

demeure..., non errante celle-là..., au cimetière!

J'emboîtai volontiers le pas. Des pâleurs d'aube flottaient dans le

brouillard, les prolongements de rues émergeaient des plaques d'ombre.

La ville s'éveillait, quelques lampes de boutiques jaunissaient par-ci

par-là des buées de vitres; notre verve se dissipait avec l'ivresse

dans ce laid frisson du petit jour! Il était urgent de paraître s'en

retourner, fût-ce sans savoir où. J'allais donc, résigné, mais bientôt

j'entrevis le but du chemin parcouru, j'avais maintes fois accompli le

même pèlerinage; oh! je le connaissais de fond en comble, l'affligé

cimetière dont le camarade prétendait me faire les honneurs.

Nous arrivâmes, amers et transis, et nous franchîmes le seuil.

L'un des gardiens, en crasseuse redingote brune, était à son poste dès

cette boueuse aurore d'hiver et se livrait, encore tout somnolent sous

le bec de gaz, au soin d'épousseter quelques tombes,--ou, pour parler

simplement, quelques volumes.

Car, avec les fantasmagories de la nuit, nos ferveurs d'imagination

s'étaient envolées. Une longue insomnie, compliquée de froid et de faim,

amène ordinairement cette manière positive de voir les choses dans le

cru de leur prosaïsme matinal. A quoi bon, à présent, les métaphores et

fictions. Nous jugeâmes superflu de dissimuler que le prétendu cimetière

était un simple dépôt de cadavres imprimés, une modeste officine

de libraire-éditeur pour transférer à la postérité les stylistes

suffisamment méconnus, les prosateurs à insuccès bien certains, les

romanciers du jour et d'un jour, ainsi que les rapides pléiades des

poètes morts-jeunes. L'établissement est, du reste, très fréquenté.

Tous les genres d'essais littéraires y reçoivent une sépulture décente

moyennant divers tarifs qui permettent aux intéressés de choisir entre

l'imposant in-quarto, le convenable in-octavo, le modeste in-douze ou

bien encore les Revues hebdomadaires et mensuelles qui sont des sortes

de caveaux de famille; et les nombreuses catégories usitées, enfin, de

concession typographique à perpétuité.

Nombre de ces cénotaphes--tels que volumes, brochures, plaquettes et

livraisons--revêtent un luxe exceptionnel en témoignage d'enterrements

bibliographiques de première classe. On y remarque, par exemple,

d'intéressantes épitaphes, ou épigraphes, gravées sur la face supérieure

du petit cercueil de papier, et, parfois aussi, des estampes noires

ou polychromes illustrant l'idée principale ou plus mémorable que

l'édité-défunt a tenté de laisser après lui.

Beaucoup de ces reliquaires enrichis de tels ornements sont recommandés

à l'attention des visiteurs par une étiquette portant cette attrayante

mention: «Viennent de disparaître» et, d'ordinaire, ils sont mis en

vedette aux vitrines, car dans les lieux de repos, en général, le bon

goût, non moins que la tradition, conseille d'accorder la meilleure

place aux mausolées les plus fastueux.

Le rond-point de cette librairie est circonscrit entre la porte d'entrée

et le comptoir, élevée tribune d'ébène où trône l'éditeur ou grand

ordonnateur fréquemment parvenu millionnaire en ces adjudications

d'honorabilité funèbre. Aux heures commerciales d'après midi, c'est

là que les lettrés de tout âge se pressent lorsqu'ils souffrent d'une

insurmontable et fatale fièvre de publicité; c'est là qu'ils implorent

des stipulations accessibles pour l'ensevelissement désiré convenable

de leurs restes intellectuels; c'est de là que d'aucuns écrivains, en

révolte contre de si dispendieux règlements d'obsèques, retournent

découragés à leur domicile pour se livrer solitairement à la crémation

de leurs manuscrits.

Depuis l'entrée jusque, dans la pénombre de l'arrière-boutique

s'étendent des travées où les cercueils minés de prose et rongés de

vers sont enfermés par séries distinctes. On remarque d'abord la fosse

commune, l'énorme fouillis des romans de la quinzaine dont les gazettes

enregistrent quotidiennement, entre autres bulletins de mortalités,

l'éphémère statistique. Les contes frivoles et légères actualités

scandaleuses d'antan dessèchent plus loin, fardées de couvertures roses;

plus loin toujours, dans une collection reliée de papier noir, dite

«Bibliothèque d'un homme de dégoût,» jaunit le ricanement des élèves de

Schopenhauer et autres posthumoristes. Et dans plus de reculée encore,

dans le plus abandonné recoin de la nécropole, sous des brochages verts,

nuance pleur de saule, se morfondent les passionnées idéalisations de

«l'éternel féminin,» les pages d'éblouis poètes déifiant d'inouïes et

problématiques filles de rêve.

A peine osai-je risquer un regard, piqué d'une larme, vers cette désolée

subdivision où mon _Elsa_ (format in-octocaveau) sommeille à jamais

entre mes douces fleurs de rhétorique...

La voix du camarade interrompit ces impressions de deuil intime:

--Regardez! disait-il, feuilletant sous mes yeux quelques versets d'un

volume que l'employé venait d'extraire de la section encercueillée de

noir.

D'horribles phrases haletèrent lues au vol. C'étaient la «muette agonie»

déjà mentionnée, l'extraordinaire «mort qu'on n'entend pas mourir» et

autres irréparables lividités d'intérieur tombal où pâlissait--comme sur

des déterrés en des minuits d'ancien romantisme--le lunaire éclat du bec

de gaz.

Le collègue referma l'opuscule et mit une frappante insistance à me

faire admirer le couvercle où gémissait ce titre:

CI-GIT EDWINN.

Ainsi conduit vers des sentiments de professionnelle condoléance,

j'offris le demi-dollar exigé pour l'acquisition de l'ouvrage et je

serrai cordialement la main de l'auteur, l'heureux homme qui, du moins,

avait su caractériser dans son livre quelque aspect de son propre être,

imager son raffinement de timidité d'artiste, décrire, peut-être, son

impuissance à faire jamais le moindre bruit de gloire..., tandis que

moi! Rien que des chimères habillées d'extase...

--Mon _Elsa_! soupirai-je pourtant, le bout du doigt dirigé sur le fond

de magasin vert-saule.

J'agissais ainsi par un reste de confiance et de candeur. Peut-être

le frère de lettres honorerait-il aussi mes morts d'une marque de

sympathie; peut-être un acte de complaisante exhumation, le miracle d'un

achat d'exemplaire allait-il, pour la première fois, se produire?...

Mais le maigre noctambule éleva l'un de ses longs bras et mit dans l'air

un geste vague, la pantomime d'on ne sait quel parti-pris de pieuse

discrétion: une manière d'indiquer combien cette partie du cimetière se

perdait dans d'indicibles lointains,--combien l'incolore et fantasque

_Elsa_ semblait ensevelie là pour jamais dans d'inviolables abîmes

d'oubli.

TABLE

Une nouvelle École

L'Union libre

Le Docteur Burns

Feu Harriett

La Tragédie du Magnétisme

L'inexorable Monotonie

Vengeances de Femmes

Une Soirée improvisée

Une nouvelle Méthode judiciaire

La Philanthropophagie

L'«Express-Times»

Le Théâtre de la Misère

L'Explosion

Deux Débuts

La Nuit de Noël

Fin d'Année

A la Schopenhauer

Ci-git Edwinn

Contes d'Amérique · 第 18 / 18 段