tracasseries entre époux, mais, j'en convenais à part moi, ces redites
se pomponnaient d'une forme heureuse, la phrase était svelte, le mot
frappait droit, le trait s'accrochait vibrant et scintillant comme une
aiguille.
Les amis de l'auteur applaudissaient avec furie, et volontiers je
faisais chorus; mais cela ne suffisait pas et, à chaque ovation,
des regards s'arrêtaient sur moi comme pour morigéner mes secrètes
résistances:
--Avouez, semblait-on dire, que ces boutades sans prétention renferment
beaucoup de vérités; avouez que, pris sur le vif de la vie élégante,
ce souriant impromptu soulève autant de questions fondamentales que
n'importe quel lourd volume de cuistre!...
--C'est enlevé d'après nature, mimait l'aquarelliste fouettant l'air
d'un coup de pouce.
--C'est du Tout New-York et non de la solitude, décrétait la mine
cassante du chroniqueur.
--Le coeur humain n'a pas de robe de chambre, minaudait la petite dame
au nez positiviste.
On redoublait de transports et le pianiste persistait à moduler _mezza
voce_, car la fantaisie du poète-propriétaire avait une suite: le
monologue s'achevait en une comédie.
Brusquement l'auteur personnifiant «Monsieur» se levait et se dressait
devant l'actrice figurant «Madame.»
--Après tout, chère amie, disait-il exagérant l'excès des politesses,
pourquoi n'accorderiez-vous pas aussi, comme au reste des peuples, un
tour de valse, à moi, votre seigneur?
--J'attendais qu'il vous plût d'user de vos droits, répondait-elle,
jouant le reproche tendre.
Et s'enlaçant, lui pimpant, mais mince, elle plantureuse, mais légère,
ils tournoyèrent, coquets, souples, corrects, sur les trois temps du
rythme.
L'air d'_Il Baccio_ tremblait en trilles émus et «Madame»--bonne
comédienne, décidément, la voisine--semblait, du fond de la valse légale
et légitime, semer sur ses admirateurs les mêmes sourires extasiés par
lesquels, tout à l'heure, elle irritait son conjoint dans le flagrant
délit de la valse consommée à l'état de fruit défendu.
Au demeurant, ils valsaient leur querelle de ménage, à raison d'une
phrase par mesure; radieux, en apparence charmés l'un de l'autre, ils
poursuivaient une causerie où chaque madrigal de l'homme enfonçait
une égratignure, où chaque flatterie de la femme couvait une rancune
hypocrite.
Plus que jamais, les spectateurs se délectaient de ce marivaudage
à canifs tirés. «Monsieur» déversait des ironies sataniques; une
résignation bleu de ciel coulait des réponses de «Madame» quand, tout à
coup, mordue à l'âme par l'injure, une flamme de haine lui sillonnant
l'oeil, «Madame» arrachait de sa coiffure une longue épingle d'or, et
de la pointe, luisant au bout de ses doigts effilés, elle fouillait à
petits coups, à tout petits coups secs et rapides, dans le coeur du
mari.
Le stylet--je ne sais par quel artifice de théâtre--ressortait pourpre,
comme inondé de sang.
La valse mourait _pianissimo_. Le mari, toujours cuirassé d'aménité
suprême, s'inclinait en manière de remerciement et, dès qu'il
s'éloignait, «Madame,» exaltée par la volupté des représailles, trottait
l'arme sanglante à ses lèvres et murmurait, comme secouée d'un frisson
tragique:
--Oh! cela est bon!...
Certes, il y avait quelque hardiesse dans ce cri du coeur, dans cette
façon de symboliser les inimitiés latentes du mariage, la lutte amère
et sans merci des divers sexes contre l'esclavage accouplé du statut
matrimonial.
Et pourtant l'auditoire parut refroidi; les applaudissements
s'éparpillèrent hésitants. Ce n'est plus ma contenance qu'on observait
avec une arrière-pensée de critique, mais celle du poète-gentleman et
de son interprète. On s'attendait à l'inévitable baiser final de
toute jolie brouille de proverbe. Un coup de poignard, fût-il à coups
d'épingle, mettait en déroute les habitudes et traditions.
Je goûtai la joie intérieure d'une sorte de revanche:
--Ah! vraiment! pensais-je en mirant du coin de l'oeil
l'auteur-propriétaire passablement dépité, autre chose est de broder de
brillants pastiches selon le goût du jour, ou de tendre à l'art sincère
et de viser à la profondeur: Il faut choisir!...
L'actrice--forte de son expérience de la scène--flaira le fiasco et
tenta de «ramener la salle» par un dénouement moins violent.
D'un geste subit elle rompit l'une de mes brioches,--niaisement étalées
en pyramide sur la table;--elle feignit d'essuyer le sang de l'épingle
d'or à cette friandise; puis, caressant l'assemblée d'un regard de
fausse ingénue, invoquant la camaraderie des hommes et surtout la
complicité des femmes, elle se mit à grignoter, lente, gourmande,
et chantonnant, sur un air connu cette fois, de l'accent le plus
familièrement enjoué:
--Ah! se venger, mesdames, voilà le plaisir!...
Thème, pour le pianiste, de quelques brillantes mesures de _finale_.
Cette version était mieux troussée, mais la précédente avait porté coup.
On répudiait, à l'unanimité, la prétention d'allumer l'éclair du drame
aux étincelles d'une bluette. Les félicitations accordées à l'auteur
manquèrent définitivement de cordialité; la compagnie s'éclipsa
silencieuse comme s'efface une nue et, sortent le dernier de ma chambre,
le propriétaire-poète me serra la main de l'air demi-noyé d'un artiste
surnageant au demi-succès.
J'avais tout lieu de redouter qu'à la suite de cette affaire il ne me
réclamât ses termes échus dans le délai le plus prochain, et sur cette
prévision je me couchai fort sombre en rêvassant aux mille épisodes de
cette soirée:
Je revis le brouillard de la rue en fête, où j'avais rôdé sans but.
Je gémis sur mes projets d'isolement et de travail si soudainement
troublés.
Mauvais augure!...
Jamais, sans doute, le fameux traité de l'«Idéal et du Réel» ne serait
achevé! Qui sait, même, si je le commencerais pour tout de bon?...
Écrire de gentilles balivernes, comme le gentleman du rez-de-chaussée;
effeuiller dans l'éclat des salons les primeurs de cette muse badine;
capter les suffrages des jolies femmes à la mode..., contraindre,
triomphant, cette cantatrice elle-même à quelques heures d'amour...
Combien cela vaudrait mieux, certes, que les mornes soucis des
élucubrations doctes!...
Et comme elles avaient impitoyablement plaisanté de moi, ces mêmes
jolies femmes! Comme elles avaient bafoué ma robe de chambre..., mes
modestes plaisirs d'intérieur!...
C'est donc grotesque, un jeune homme sérieux? appréhendri-je pour la
première fois.
Vive le mariage, en ce cas!...
Mais quoi? si la comédie de tout à l'heure disait vrai? Si l'épouse,
la femme sans fin, n'est que vanité, motifs de valse et coups de
griffes?...
Bref, je soufflai ma bougie et m'endormis navré, bourrelé de tristesse,
peut-être avec une secrète envie de ne me réveiller jamais...
Le lendemain, pourtant, je fus sur pied au premier soleil. Le devoir et
une leçon de grec m'appelaient.
En descendant l'escalier, j'entendis une rumeur au second étage. La
réception de la cantatrice avait duré jusqu'au jour; la porte s'ouvrit;
quelques-uns des retardataires prenaient congé.
Je m'efforçai de fuir inaperçu, mais un petit rire grêle, acerbe,
odieux, frappa mon oreille et me poursuivit jusque dans la rue....
La diablesse, sans doute, m'avait vu passer!...
UNE NOUVELLE MÉTHODE JUDICIAIRE
On sait combien se sont attisées, en ces temps derniers, les polémiques
des journaux par rapport à l'application continue, régulière pour
ainsi dire, de la «loi de lynch» dans les régions ouest et nord des
États-Unis.
La majeure partie du monde civilisé réprouve hautement ces primitifs
procédés de justice sommaire; mais dans le susdit Far-West, à travers
les fraîches étendues prairiales, parmi les jeunes peuplades pressées
de fixer leurs soudaines institutions et d'imposer leurs droits
essentiellement litigieux de premiers occupants, ce même système de
hâtive répression rencontre d'obstinés défenseurs.
D'après ces derniers, le lynch répand, en l'absence de police effective,
une utile terreur: il annule les chances d'impunité que laisse aux
scélérats l'hésitante jurisprudence des tribunaux imparfaitement
établis; il oppose, enfin, un état de guerre perpétuel à la tourbe
d'aventuriers et d'écumeurs, toujours prête à s'abattre sur le berceau
des naissantes républiques.
Incidemment, les mêmes apologistes font valoir l'impression moralisante
de ces fougueuses vindictes de l'emportement populaire. C'est un sublime
effet de l'instinct social, prétendent-ils, que cette subite entente des
masses pour la défense de l'intérêt commun.
C'est un merveilleux spectacle, arguënt-ils encore, que de voir, à
la première nouvelle d'un forfait, l'humaine cohue soulevée comme un
brusque coup de mer dans le vent de la fureur:
Vol, viol ou tuerie, l'auteur du crime est détenu, l'enquête s'ouvre,
le verdict se prépare... Allons donc! formalités vaines en ces terres
vierges! Le mot d'ordre se répand comme une flamme: les hommes, les
citoyens, les clubs de conjurés, les bataillons de vengeurs, des
phalanges de viragos, en armes, à pied, à cheval, accourent de tous les
horizons. C'est la nuit, la nuit tragique des aréopages hors la loi.
Le rendez-vous est devant la geôle. On extirpe le captif des mains
saignantes des sbires, et, d'arrache-pied, on l'accroche, muet, morbide,
cauchemardé, râlant, au réverbère du prochain coin de rue, aux branches
du premier arbre de la route. Justice est faite. La foule qui n'est que
hâte et silence s'efface, anonyme. Le cadavre, dans son suaire d'ombre,
s'étire seul, noir, maigre, très long...
* * * * *
Certes, le fait divers ouvre, ici, les larges ailes du drame et le goût
du pittoresque trouve pâture à ces rudes épisodes.
Mais les adversaires éclairés du lynch opposent de solides raisons à ces
considérations de pure esthétique yankee. Ils représentent notamment que
l'importateur de ce régime pénal vers la fin du XVIIe siècle, M. John
Lynch lui-même, le rigide magistrat irlandais, ne requérait de telles
mesures d'exception qu'en des circonstances bien précises de flagrant
délit, tandis que ses imitateurs actuels prétextent trop souvent des
charges les plus dubitatives et semblent n'avoir à coeur que de rompre,
par de vertueux intermèdes d'exécutions capitales, la monotonie de leur
agreste destinée, d'ailleurs dépourvue d'autres genres de distractions.
Il est, de plus, insinué que les attentats ainsi châtiés dépassent
d'ordinaire les limites d'une aptitude individuelle et démontrent une
collaboration. D'où l'on peut conclure que de nombreux affiliés, anxieux
d'étouffer le risque de révélations subséquentes, s'empressent de
rééditer l'holocauste du bouc d'Israël en nouant la corde au cou du
moins subtil d'entre eux.
* * * * *
Pris entre mille, ces quelques arguments caractérisent suffisamment,
pour nous, le fond du débat, enfin envenimé de tant de violence que les
législatures des États les plus notoirement imputés d'inertie dans la
question, n'ont pu se défendre à leur tour de s'émouvoir. Des projets de
réforme ont été mis à l'étude avec une ardeur fouettée d'émulation à tel
point que les autorités judiciaires du Dacotah, premières arrivées
dans cette course au progrès, ont eu, dès ces jours-ci, l'honneur
d'introduire, en séance solennelle d'inauguration, un mode entièrement
inédit de procédure dont les résultats juridiques et scientifiques
auraient offert, au dire d'un journal de là-bas, le plus haut intérêt.
Le sujet aux dépens de qui se réalisait cette première expérience était
un coureur de proie, un trappeur avéré du nom de Will Jyns, inculpé d'un
incendie de «ranch» après meurtre probable des résidents mâles, derniers
outrages supposés sur tout ou partie du personnel féminin, puis
présumable soustraction du total de numéraire accessible. La dissipation
des espèces monnayées et le cinéraire anéantissement des victimes ou
témoins ne laissaient subsister d'autres motifs de conviction que la
présence estimée infortuite du comparant sur le lieu du sinistre.
En elle-même donc, indépendamment de l'attrait des innovations
judiciaires, la cause affectait les palpitants aspects d'une affaire
à sensation. Puis ce procès remuait de fond en comble les passions
vitales, il résumait les moeurs rageuses des êtres disséminés dans ces
immenses landes de hautes herbes balayées de brouillards où d'alertes
spéculateurs acquièrent à vil prix et défendent, l'arme au poing,
seigneurialement, le «ranch,» l'énorme agglomération de pâturages et de
troupeaux; où le rôdeur, l'émigré, l'affamé chercheur de fortune commet
le rapt en gros du bétail qu'il essaie d'aller détenir et de faire
féconder au loin, dans la solitude verte, plantureuse, libre! Oui, le
souffle de haine respiré dans cette aire d'éternelle bataille entre
accapareurs et bandits s'embrasait à l'occasion de cette mémorable
instance. Mais avant d'en raconter le dénouement,--assez bizarre, on va
le voir,--il convient de spécifier brièvement, à l'exemple du
journal cité plus haut, la nature des modifications décrétées par la
magistrature du Dacotah.
La principale préoccupation de ces jurisconsultes d'élite--nous
prenons ce mot d'élite dans le sens que lui prête le mandat électoral
américain--avait été de ne pas aller imprudemment à l'inverse des idées
reçues et de retenir autant que possible dans leur révision tout ce que
les précédents errements comportaient de rationnel.
Or, on ne saurait contester à l'expédient du lynch le mérite positif
d'une économie de temps et de dollars par la promptitude executive et
par l'absence des budgétaires débours, sans compensation, qu'exige
l'hébergement à long terme des condamnés. Il était urgent que les mêmes
avantages subsistassent dans la refonte de la loi, et, d'ailleurs,
consultés sur ce point en de secrètes délibérations, les lyncheurs
les plus éminents ou les plus influents du pays s'étaient montrés
inflexibles. Il fallait, en un mot, maintenir presque intégralement,
quant au fond, l'abrupt exercice du lynch, mais tenter de le réconcilier
avec ses détracteurs en l'habillant d'un ostensible appareil de
légalisation.
La marche à suivre se trouvait, dès lors, strictement tracée: Il fut
convenu que, dès le crime commis, l'alarme instantanée du réseau
télégraphique manderait l'administration pénale de tous grades à
Cheyenne--c'est le joli nom adopté pour l'essai de future capitale du
Dacotah.--Les hauts fonctionnaires de l'instruction criminelle, des
assises, de la cassation, ainsi que le juré désigné par la majorité des
détenteurs terriens et le commissaire d'État subsidiairement investi du
droit de grâce, devaient se rendre, sans désemparer, au Tribunal par
l'ultra-vitesse réalisable de locomobilité. Au centre d'un vaste
amphithéâtre réunissant la susdite hiérarchie et la foule, le prévenu,
transféré sans délai de la scène du crime sur celle de l'expiation,
figurerait sur un siège compliqué, d'un mécanisme à hauteur de nuque,
dit «guillotine horizontale» et récemment breveté. Le bourreau se
tiendrait prêt à pousser le ressort de cette invention et, pour
comble de modernisme, un médecin légal, ou physiologiste assermenté,
avoisinerait l'instrument afin de recueillir sur le vif, sur le restant
d'activité cérébrale, les observations scientifiques qu'il est devenu
d'usage de noter en pareille circonstance.
L'ensemble de ces dispositions abréviatives se corroborait de
considérants propres à déterminer la dialectique intime des magistrats.
Il était stipulé, par exemple, que chacune des Cours serait représentée
par un seul titulaire, attendu l'indispensable nécessité d'éviter les
retardants conflits d'appréciations. Par les mêmes motifs, un unique
délégué revêtu d'un implacable mandat devait agir au nom du Grand
Jury composé des notabilités les moins transigeantes de la classe
capitaliste. Le nouveau code supprimait, d'autre part, le jeu du
réquisitoire et de la défense, vu qu'en se neutralisant ces deux efforts
contraires laissent la cause en l'état et n'aboutissent qu'à l'usure du
temps en superflues jactances oratoires. L'avocat, au reste, n'affronte
jamais l'incrimination de face et louvoie dans les circonstances
prétendues atténuantes, telles que faiblesse d'entendement, éducation
perverse, misère éperdue ou toute autre anomalie inhérente à la
personnalité de son client. Or, les confectionneurs de la réforme
avaient rigoureusement résolu de passer outre à n'importe quelle
concession dans ce sens: Leur théorie tendait à terrifier les
aspirants-malfaiteurs et non à susciter la vocation, à développer
l'expérience des gredins par une absurde publicité d'abondants
détails sur les forfaits commis. La situation privée ou les aptitudes
caractéristiques des délinquants ne sont-ils pas, en effet, des objets
de minime importance, comparativement à cette suprême manifestation
d'intérêt public: la peine capitale érigée en exemple? Au cours des
délibérations, nos honorables légistes s'étaient arrêtés, sur ce
chapitre, aux décisions «lyncheuses» les plus radicales: ils n'avaient
pas redouté de dédaigner, au préalable, comme autant de déclamations
intéressées, sentimentales ou simplement niaises, les virulentes satires
que d'adventices erreurs judiciaires provoqueraient à l'avenir. Les
exécutions éventuelles d'innocents personnages et leur réhabilitation
posthume semblaient presque souhaitables à ces impassibles doctrinaires,
en ce qu'elles associent au crime l'idée, exacte au fond, d'une
solidarité sociale et proclament ainsi dogmatiquement la préjudicielle
efficacité du droit de punir.
Aucune défaillance subversive n'altérerait donc la rigueur du tribunal,
uniquement chargé d'estampiller le lynch d'une décente apparence
officielle. Le cérémonial enfin admis assurait un superlatif excès de
précipitation. Chacun des magistrats spéciaux n'avait à dire qu'un mot
pour formuler son arrêt respectif. L'énoncé du crime, la condamnation,
le refus de recours et de grâce voleraient ainsi de bouche en bouche
en une seule phrase à peine prononcée que déjà le médecin expert
questionnerait la tête décollée par le bourreau...
* * * * *
Après ces explications en guise de préface au procès de Will Jyns, le
précité journal de l'Ouest rapporte de l'audience le récit suivant dont
on appréciera, croyons-nous, la frappante concision:
«L'amphithéâtre est bondé. Le respectable corps judiciaire prend place
sur l'estrade en face du public.
«Le délégué des jurés se tient à gauche, le commissaire d'État à l'autre
extrémité. Flanqué de l'instruction et de la cassation, le président des
assises siège dans le milieu.
«Plus loin, à droite, devant le médecin et l'exécuteur restés debout, on
aperçoit de trois quarts le farouche Will Jyns, lié par des câbles au
célèbre fauteuil coupe-tête dont l'ingénieux siège-cercueil s'ouvrira
tout à l'heure pour engloutir le corps...
«Livide et déprimé, salement enduit de barbe, le profil de Jyns convulse
un sourire qui peut, au choix, s'interpréter comme un indice de cynique
forfanterie ou de stupidité sans fond.
«Cet équivoque rictus produit une impression irritante sur l'auditoire.
Que résultera-t-il de ces simagrées d'astuce ou d'hébétement? Va-t-on
s'apitoyer sur ce pleutre, le questionner, écouter ses aveux? la fameuse
réforme n'aboutira-t-elle qu'à d'odieuses mystifications! Sombres, les
lyncheurs sérieux sont sur le qui-vive et, de son côté, le groupe des
trappeurs, anciens collègues supposés de M. Jyns, dissimule mal son
intolérance à l'égard de toute tentative d'interrogatoire confidentiel.
Une méfiance se déchaîne proche de la fureur; des revolvers apparaissent
dans toutes les mains; peu s'en faut qu'en cet instant d'exaltation on
n'inflige, sur place, un lynch préventif à toute la séquelle judiciaire.
Le tumulte tourne à l'orage, lorsque, au coup de cloche annonçant
l'ouverture des débats, le silence s'établit, le silence sans souffle
d'une foule devant le drame imminent.
«Et comment noter ce drame en sa promptitude d'éclair?
«--Meurtre, viol, incendie.--La mort.--Oui.--Pas de grâce,» articulent
les magistrats d'une voix collective.
«--Mais, mais...,» proteste dans l'étranglement mécanique la tête de
Will, que déjà le médecin invite à s'expliquer d'une façon posthume...
«Illusion, ou vérité saisie au vol! Le reste du grognement guttural
semble continuer d'errer entre les dents jaune de W. Jyns. La vie?...
oui, elle palpite encore sur cette grimace tuée, elle accentue, plus
pincé dans la pâleur verte du «raccourci,» le sourire gouailleur ou
niais, au choix; la clameur commencée achève de couler des lèvres
béantes: on jurerait qu'un tressaillement de la langue glousse
d'agonisantes syllabes... La science tient-elle une solution?
Atteste-t-elle, cette tête tranchée, l'affreuse attardance de la pensée
et de la douleur au vif du centre nerveux?
«Tel est le doute de la foule qui se retire, au reste enchantée de
l'excellent fonctionnement du système. Jyns a-t-il parlé vraiment?
Ceux qui l'affirment ne cherchent-ils qu'à faire des dupes? Ceux qui
prétendent le contraire méritent-ils croyance?
«Les opinions les plus diverses circulent. Les gens de bon ton, les
lyncheurs de marque penchent pour la négative et se bornent à conclure
que, de toutes façons, Will Jyns était d'âme trop basse pour trouver à
dire quoi que ce fût en un si solennel moment.--Il était incapable, ce
guillotiné, d'un pareil coup de tête,--ajoute-t-on avec dédain.
«Mais au sein du populaire, parmi les présumables ex-affiliés du défunt,
on se plaît à raisonner différemment. De ce côté surgit, s'élève,
grandit une légende appelée à s'accréditer glorieusement au lointain des
prairies et d'après laquelle le généreux Will, témoignant passagèrement
d'une finesse au-dessus de son éducation, aurait détaché, d'un verbe
clair, à la face de la science et de la justice, cet aphorisme...
«--La mort garde son secret!...»
Parole simple, mais exacte, résumant peut-être, ou peu s'en faut, la
philosophie de tous les genres de lois de lynch.
LA PHILANTHROPOPHAGIE
C'est hors de doute que «les meilleures salaisons sont les viandes
d'Australie.» Il n'y eut, de mémoire d'homme, nul aliment plus
savoureusement économique sur la table du pauvre. Soutenue par ses
cinquante ans de succès, l'affirmation s'est inscrite au verso de toute
gazette; elle s'est étalée à la fresque le long de tout mur disponible;
elle a flamboyé en traits de gaz sur la nuit de toutes les capitales
habitées. Le cri de réclame est ainsi devenu proverbe, enguirlandant de
gloire et de popularité la «marque de fabrique,» le fond de baril où se
découpent la face maigre, le toupet-panache, les favoris blanc-de-sel,
le regard pensivement outre-marin de Jonathan Gulf, l'inventeur, le
propagandiste, l'âme, le «moi» (and Co.) de cet inouï commerce
de conserves, réputé le plus aurifère trafic de tout le marché
contemporain.
A préciser les infinis millions écrémés par Jonathan sur l'article on
noircirait de chiffres plusieurs de ces feuillets, mais, peu récréative,
une telle algèbre risquerait aussi de décourager nombre d'individus en
peine de réaliser même un dollar, bien qu'à l'aide d'expédients d'un
ordre peut-être plus intellectuel que celui de l'alimentation en
gros....
Il sera donc plus attrayant de parler tout de suite du sujet de la
présente: oui! plus attrayant de s'occuper immédiatement de l'ex-madame
Gulf-Fitzgerald et de son entrée sensationnelle à la tribune
oratoire--devant l'élégant et nombreux public de la Société de
Tempérance.