l'exubérante Mme Fitzgerald (qui prend place comme porte-respect
derrière elle sur l'estrade). Mme Mary Gulf déferle encore aujourd'hui
tous les attraits d'une jeune beauté de vingt-cinq ans à trente-deux.
Sa stature haute, sa gorge prodigue, ses blanches épaules, sa souplesse
dans le corset sont d'une déesse yankee qu'on rêverait de loger dans la
conception d'un Olympe américain.
La littérature des États-Unis est, en effet trop dépourvue de ces
gracieux moyens d'idéalisation que les vieux mondes empruntent à leurs
Ossians, Testaments, Nirvanas et autres Théogonies respectives. Le
projet d'une Mythologie à la Barnum mériterait d'être mis à l'étude. Il
y a là bien des ressources, telles que Franklin comme aiguilleur de la
foudre, avec l'apollonien Édison, allumeur de soleils électriques:
et pour Minerve la rigide Mme Beecher-Stowe, douée des facultés de
prêche..., l'emploi des Vénus pouvant galamment être laissé disponible
jusqu'à l'apparition de Mme Mary Gulf devant la Société de Tempérance.
Mais sans plus d'emprunts à l'hellénisme, les nombreux «reporters»
présents dans l'amphithéâtre peuvent noter que la ci-devant Mary Gulf
a les yeux du plus frais bleu d'océan, une chevelure incendiairement
blonde, des lèvres telles que des roses de printemps où fondrait en
perles de lumière un peu de neige matinale,--le tout avivé par une
expression spirituelle d'où la parole semble hâtée de s'envoler et par
cette jolie désinvolture mondaine qui lui permet de sucrer, du calme le
mieux joué, le conférencier verre d'eau.
On s'explique donc l'empressement de la gentry pour cette réunion
trimestrielle et l'on devine l'extrême curiosité qui s'agite derrière
les lorgnettes braquées par la foule des robes de dentelles et des
habits noirs.
Que dira-t-elle? D'où lui vient le caprice, étonnamment imprévu, de
s'exhiber ainsi dans l'emploi des «lecturers?» Quels sont ces prétendus
_Souvenirs de voyages_, inscrits au programme de la séance? Saura-t-on
les vraies causes du récent divorce de Mary d'avec le richissime et trop
vieux Jonathan--en admettant qu'une sénilité si disparate ne soit pas
une cause suffisamment légale de séparation?--Saura-t-on pourquoi la
resplendissante patricienne est sur le point de se remarier avec Stream
and Co.--une maison seulement débutante dans la concurrence des boeufs
salés.--Hé quoi! le mièvre et blondasse petit Robinson Stream, assis
là-bas, tout faux-col, à l'avant-scène?...--Oui, lui-même! le pauvre
ami!...--Pas possible?...
Le brouhaha grandissant de ces commentaires s'arrête net. Mme Gulf
s'apprête à parler: elle parle et, vraiment, du plus joli timbre
brillante de rire. Les «reporters» n'ont que le temps de saisir au vol
la substance des télégrammes:
«L'excursion dont l'oratrice désire faire le récit s'accomplissait
l'année dernière, explique-t-elle, en la compagnie d'un très respectable
vieux gentleman qu'on ne nommera pas afin d'épargner sa modestie, mais
qui, l'on ne saurait le méconnaître, s'est acquis par d'incessantes
importations de victuailles exotiques une indestructible notoriété dans
tout l'univers commercial!...»
Egayé, le public jette un coup d'oeil unanime vers le fond de la salle.
Une colonnette dissimule la frêle identité du caduc M. Gulf dont il
ne déborde que les pointes des deux favoris au ton salin, à peu près
l'hiéroglyphe mural des écoliers barbouillant de mémoire le type abrégé
de Jonathan....
«On s'était embarqué, continue Mme Gulf, sur le magnifique steamer
commandant la flottille que ce notable expédie annuellement vers ses
propriétés d'exploitation, immenses territoires des Polynésies plus
ou moins australiennes, situées aux dernières limites du plus extrême
Occident.
«Il serait agréable, à coup sûr, d'évoquer dès à présent, par une
description, ces terres vierges à peine connues des géographes, ces
somptueux océans d'herbages où le bétail si démocratiquement conservable
prodigue son innocente et luxuriante fécondité. Mais, pour plus de
clarté, la conférencière doit émettre au préalable, sur les usages de ce
pays, quelques considérations d'une nature pour ainsi dire sociale, qu'à
défaut de toute compétence technique elle effleurera, du reste, avec
le plus de brièveté désirable, bien qu'il s'agisse, à la vérité, d'une
méthode de législation tout à fait hardie et du caractère d'originalité
le plus marqué:
«Devenu propriétaire exclusif de ce populeux archipel, le notable en
question.... Mon Dieu! qu'on me permette de persister à le désigner de
la sorte, jette l'oratrice au sourire de la salle, dans une parenthèse
ponctuée par l'absorption de deux cuillerées d'eau sucrée..., le notable
susdit se propose de faire cadeau de sa colonie au gouvernement de
l'Union, espérant que par ce don fastueux il hâtera l'accomplissement
du plus ardent de ses désirs: l'élection à la présidence des
États-Unis!...»
--Oh! Oh! Silence! Écoutez! «Hear, hear!» La brusque révélation de cette
candidature suscite une jovialité décidée, tandis que, vexation ou
bouleversement, les pointes de barbe de l'éminent J. Gulf semblent la
proie d'une espèce de crise.
«C'est en raison, justement, de ces visées présidentielles, poursuit
l'oratrice, qu'il convient d'examiner un instant le point de vue
politique indiqué tout à l'heure.
«Seigneur et maître de plusieurs millions d'âmes, le grand négociant dut
les assujettir au frein d'une constitution. Sa souveraineté ne pouvait
se maintenir qu'à ce prix, mais, au premier aspect, la tâche se
hérissait de difficultés singulières. Les indigènes cédaient,
résolument, avec une égale passion, à deux courants bien opposés: ils
cultivaient en même temps la civilisation et l'anthropophagie; ils
recherchaient les raffinements les plus délicats de l'existence moderne
et s'obstinaient, par goût non moins que par tradition, au vieux
cannibalisme des aïeux!
«L'accord de pareils contrastes ne pouvait se réaliser que par un
extraordinaire génie législatif dont, heureusement, le nouveau monarque
(assisté d'un habile conseil d'actionnaires) se trouva pourvu.
Simplement d'ailleurs il procéda de ce principe que les meilleures lois
sont celles qui s'adaptent aux tendances et préjugés des peuples qui les
subissent. On promulgua, dans ce sens, un code pénal et civil composé
d'un petit nombre d'articles rationnels et décisifs: et les insulaires
acquirent bientôt l'heureuse certitude que ce régime, plutôt régulateur
que réformiste, avait pour but arrêté le développement de leurs
instincts de race....»
L'oratrice, dont la bonne humeur semble chatouillée d'un coup d'épingle
d'ironie, promet d'esquisser rapidement, au hasard des souvenirs, ces
curiosités organiques et leur application dans les moeurs.
«Assurer l'approvisionnement autophagique et national, telle était,
poursuit-elle, la préoccupation dominante du législateur. En
conséquence, tout indigène était tenu de mourir pour son pays et cette
clause, prise à la lettre, n'affectait pas, comme ailleurs, un sens
de détachement et de vaines protestations platoniques. On mourait,
mangeable, à quarante ans révolus, époque où dans la pleine maturité des
chairs l'âme s'éteint volontiers aux illusions.
«L'inutile fardeau de la vieillesse fut ainsi supprimé, sauf pour
la caste des administrateurs chargés du souci gouvernemental, sorte
d'aristocratie sénatoriale formée, cela va de soi, par le notable et ses
associés. On prit soin, toutefois, d'ôter toute apparence d'arbitraire
à ces macabres destinées des masses; on les revêtit d'une surface de
légalité, grâce aux tribunaux devant lesquels les insulaires, sans
exception, étaient astreints à comparaître à tour de rôle et, jugés
coupables sur n'importe quel méfait petit ou grand, encouraient
invariablement la sentence capitale, mais par pure forme, avec exécution
ajournée jusqu'à l'âge comestible.
«Le délit le plus souvent imputé devant ces juridictions était celui de
jalousie ou d'opposition contre les promiscuités nécessaires. Les crimes
de cette nature se décrétaient de haute trahison, car le Code civil
avait placé le mariage à l'abri de toute entrave morale et de toute
police contractuelle ou restrictive. Sauf empêchement physiologique, la
nubilité déterminait en toute rencontre l'exercice de l'union conjugale,
non seulement libre, mais strictement obligatoire. Il était interdit
aux divers sexes en présence de ne pas aimer, séance tenante. Les
promenades, les réunions de théâtre et de cafés-concerts, les bals et
fêtes publiques, etc., fournissaient aux représentants de l'autorité
l'occasion d'imposer la pratique de ce rite, d'ailleurs amusant. On
assurait, ainsi, l'accroissement du populaire, résultat recherché avec
plus ou moins de désintéressement et de raison par les économistes des
centres industriels ordinaires, mais vraiment indispensable dans les
régions cannibales où le prolétariat figure un objet immédiat de
consommation.
«Au prix de quelques charges dans ce genre anodin, le peuple coulait une
existence aisée. Il n'était guère tenu qu'à pulluler bibliquement
au profit de la sustentation concitoyenne. L'idéal des plus récents
socialismes semblait dépassé. Les femmes seulement occupées de toilette
appréciaient, comme il le méritait, leur joli privilège d'inconstance
permise et sans remords. Les hommes relevaient leurs loisirs par
d'intelligentes distractions et se rachetaient du labeur forcé des
autres plèbes par le paiement final en nature de leur dette à l'État.
«Assis, deux fois le jour, à des banquets gratuits, le public se livrait
à des dégustations de contemporains qu'accommodaient savamment les
cuisiniers officiels. Tout contribuable apportait à ces agapes
le supplément d'aromates destinés à le rendre plus tard lui-même
digestif,--une sorte d'anticipation d'embaumement,--et l'on ne saurait
trop dire à quel point la sévère interdiction, ordonnée dans ce but, des
alcools, des nicotines et autres dépravations empoisonnées, augmentait
par contre-coup, les chances d'hygiène et de moralité générale....»
De vifs applaudissements montrèrent le bon effet produit par cette
observation sur les membres de la Société de Tempérance.
«Il s'admettait encore, poursuit Mme Gulf, beaucoup d'autres opinions
anthropophagiques également propres à fortifier et viriliser les
esprits. Le duel à mort, par exemple, était inévitable à la moindre
injure. Le suicide passait pour la conséquence instantanément exigible
de toute ostentation de pessimisme, de même qu'il convenait, en certains
cas, de savoir «mourir de rire» ou «mourir de plaisir» comme on le
disait. Les comédiens eux-mêmes, mettant cette outrance de sincérité
dans leur métier, étaient toujours prêts à succomber pour de bon,
parmi les péripéties et fins de drames, etc., etc. Ces catégories de
prématurés décès alimentaient le stock des primeurs.
«Quant à la classe moyenne, elle atteignait sans trop de regrets la
limite d'une carrière comblée d'insouciance et de paresse. L'exécution,
il est vrai, s'opérait d'une façon persuasive et non tortionnaire, dans
des salles réservées, pendant les séances de musique, les cérémonies
religieuses et autres prétextes de réunion, au milieu de l'indifférence
polie qu'avait créée l'habitude. La sortie s'interdisait à ceux dont la
funèbre situation judiciaire arrivait à échéance, puis une espèce de
guillotine-rôtissoire, ingénieusement narcotisée, les transportait
directement de la vie pour soi dans les vivres pour tous.
«Mais quelles étaient les cérémonies religieuses dont il vient d'être
parlé?...»
Cette question surexcite, on le conçoit, l'intérêt de la Société de
Tempérance, en grande partie orthodoxe....
«Ainsi que les autres statuts, explique Mme Gulf, le culte et le
dogmatisme des insulaires s'inspiraient de leurs inclinations à la fois
métaphysiques et carnivores. Au fronton des temples, le novateur avait
fait graver ces grandes paroles des Écritures: «Il est notre Dieu et
nous sommes le peuple de son pâturage..., le troupeau que sa main
conduit.» (Ps. XCV--6-7.) Et encore: «Ta face est un rassasiement de
joie.» (Ps. XVI--11.) En suite de quoi les saints exercices ne se
terminaient pas comme ailleurs par de fictives et poétiques oblations
transsubstantiationnelles. Les vrais croyants ambitionnaient de
s'étendre sur la nappe de l'autel expiatoire pour la nourriture
spirituelle autant qu'effective de la congrégation. Les sentiments
extatiques et carnassiers de l'Église nationale, le besoin de
manger son dieu, s'affirmaient, ainsi, dans les formes d'une
«théophilanthropophagie réelle.» Et de quelle ferveur le notable
négociant eût dévoué sa propre personne à ce genre d'édification, si
son vieil état de maigreur n'en avait fait une hostie par trop
insignifiante!...»
Les frémissements de barbe de Jonathan soulèvent à ce passage des rires
qu'augmentent encore l'onction prédicatrice affectée par Mme Gulf.
«Faute d'être propitiatoire par lui-même, soupire-t-elle, l'apôtre
recommandait, du moins, le grand acte de foi parmi ses proches, et l'on
peut assurer qu'il ne ménagea pas les supplications pour y décider
certaines personnes de sa famille douées d'un embonpoint plus
liturgique, par exemple, sa belle-mère....»
Une ovation éclate sur ces mots, en l'honneur de la florissante Mme
Fitzgerald, attestant par une pantomime assez narquoise l'exactitude des
détails intimes mentionnés par sa fille.
«Mais rien ne cadrait mieux avec ces idées philanthropicides, reprend
Mme Gulf, que la façon dont il fut convenu de diriger les choses de la
guerre. Hélas! oui! malgré son isolement océanien, malgré sa facile
destinée communiste, la jeunesse mâle insulaire s'enfiévrait
périodiquement, comme les autres peuples, d'héroïques ardeurs de
bataille. Le législateur avait tenu compte de ces propensions
belliqueuses avec d'autant plus de logique, semble-t-il, qu'au lieu
d'être, comme partout ailleurs, un motif de tuerie stérile, elles
fournissaient à cette Polynésie des ressources incalculables de
ravitaillement. En conséquence, on octroyait au militarisme une
île entière avec terrains appropriés et tous genres de travaux de
fortification. Les amateurs de massacre légal s'enrôlaient, à leur
choix, dans l'un des deux corps d'armée dont le choc devait avoir lieu
chaque année pendant les bonnes conditions climatériques du printemps.
A cette fin, les journaux attisaient la haine que les différences
d'uniformes fomentaient entre les régiments. On excitait même à des
luttes anticipées les fantassins de costumes divers qui se rencontraient
par hasard dans les rues. Les généraux entretenaient la fureur par
d'homériques défis échangés dans les gazettes. On ne tolérait d'ailleurs
aucune jactance inefficace. Les calculateurs de stratégie, les
inventeurs d'engins de destruction devaient concourir individuellement à
l'application de leurs plans, d'autant mieux accueillis qu'ils étaient
plus meurtriers. Les aspirations sentimentales vers le dévouement
charitable ou religieux, décelées par la police chez les individus des
deux sexes, conduisaient à l'immatriculation rigoureuse dans les cadres
des aumôneries et des ambulances. Les déclamations en l'air n'étaient
pas de mise. Tout ce qui vit, tout ce qui meurt, tout ce qui bénéficie,
tout ce qui s'amuse, enfin, des misères de la guerre, participait
inexorablement au combat annuel. Les proclamations suprêmes des
généralissimes ouvraient l'ère décisive; l'embarquement se hâtait dans
le fracas des hurrahs patriotiques et les opérations s'engageaient dès
l'arrivée, sans autre méthode que l'indistincte entre-tuerie de tous les
belligérants. La seule gloire reconnue comme utile était d'être mort. Le
_Te Deum_ subséquent ne solennisait que les cadavres. C'était une guerre
à qui perd gagne et, différemment du reste du globe, on dédaignait les
rares survivants comme des vaincus jusqu'à leur revanche à la prochaine
affaire. Contrairement, encore, aux suites usitées dans les pays à
régime culinaire moins raisonné, les sanglantes journées procuraient aux
indigènes une nouvelle phase d'abondance, et de calme....»
Mary Gulf accompagne ces notations rapides d'un jeu de sourire où
s'accumule évidemment un excès de sarcasme. Elle continue, néanmoins,
placide:
«Quelques années de ce système et deux ou trois «campagnes» plus
particulièrement fructueuses achevèrent, dit-elle, de porter au point
maximum la richesse budgétaire et les satisfactions civilisées des
indigènes. Le notable négociant, l'illustre fondateur de ce bel état de
choses crut le moment arrivé de faire triompher son voeu de présidence
en préparant l'annexion de ces territoires, dont l'organisation lui
semblait digne d'être proposée comme exemple au reste de la République.
Il joignait cette préoccupation aux devoirs accoutumés de son trafic,
lorsqu'il entreprit, l'année dernière, l'excursion dont l'oratrice doit,
enfin, se décider à parler....»
L'attention du public devient intense. Les favoris de J. Gulf
manifestent tout ce que ce genre d'ornement séparé du reste de la figure
peut exprimer d'impatience et d'irritation.
Mme Gulf, pourtant, reste un peu méditante,--comme alarmée par le côté
scabreux de ce qui lui reste à dire,--son hésitation est exquise à
consulter sa montre, tenue de la même main qui remue le verre d'eau
sucrée....
«L'heure est peut-être trop avancée, croit-elle, pour lui permettre
un récit complet. Il faudra s'en tenir au court épisode par lequel se
termina l'expédition, mais qui, par chance et comme on va le voir, la
caractérise tout entière:
«La flottille avait ancré devant une splendide plaine d'herbe jetée dans
une entaille de forêt vierge. Mme Gulf eut le caprice d'aller déjeuner
sur la verdure avec le notable et ses associés, tandis que le personnel
de l'équipage roulait des tonnes le long de la rive ou s'avançait, le
rifle sur l'épaule, en quête de pacotilles, dans l'intérieur du pays.
«La collation arrosée de Champagne fut très animée, lorsque bientôt des
fracas de fusillades retentirent par places, dans le lointain des bois.
«--La guerre annuelle, sans doute; c'est sans danger,» avait prétendu le
grand négociant.
«Le dessert s'achève. Le notable et Cie s'éparpillèrent, le cigare
allumé. Mme Gulf, un instant, restait seule, rêveuse à la magnificence
du paysage, quand, brusquement, surgit près d'elle un autochthone,
arrivé rampant sur les ronces, un superbe spécimen des races locales
brièvement vêtu de quelques colliers de perles. L'étrangère et sa longue
toison blonde alors dénouée dans l'or du soleil éblouirent ce primitif
d'une stupeur d'adoration. Il restait sur ses genoux, les mains jointes,
le poitrail haletant, la bouche pâmée, l'oeil en feu. L'atmosphère
tropicale charriait son grand souffle de passion. Un peintre profilant
la scène eût fait s'envoler une feuille de vigne....
«Péril grave aussitôt conjuré. Les hommes du bord terrassent l'intrus.
Mme Gulf fuit vers le navire; elle est terrifiée, mais, qui sait?
peut-être avec un peu de nuance d'émotion:--Le pauvre garçon! quel amour
subit, ingénu, sans déguisement!...
«Au retour, après trois mois, dans le port de New-York, Mme Gulf
s'attardait à son dernier bout de toilette, malgré le tumulte du
déchargement, et franchissait le pont déjà tout encombré, lorsqu'une
barrique tombée du treuil éclatait, laissant voir, hasard féroce,
spectacle affreux, l'indigène, le beau sauvage aux colliers de perles,
toujours à genoux, toujours dans son attitude fervente, extatique,
égarée, hallucinée d'amour,--«le pauvre garçon?» oui! lui-même,--tel
qu'on l'avait plongé directement, là-bas, dans la saumure!...»
Et debout, avec le délicieux air impertinent du succès conquis, devant
l'âpre moquerie du Tout New-York, devant le «reportage» impatient
d'indiscrétions télégraphiques, Mme Gulf jette le mot de la fin, le
trait mortel qu'elle tient en réserve:
Elle redit cette légende de prospectus qui prend, maintenant, une
signification de déchirante ironie; cette formule de puffisme qui
scalpe à jamais Jonathan de sa vieille auréole de nourrisseur et met la
suprématie de l'article entre les mains de la maison Robinson Stream;
cette éhontée affirmation gastronomique, qui renverse pour toujours
le Gulf and Co. de ses veilléités de présidence, pour le vautrer
dans l'ignominie d'une notoriété d'empoisonneur philanthropophage et
d'exploiteur social!
Encore une fois, par-dessus le retentissement d'acclamations pleines de
rires et de huées, elle répète l'infâme refrain évocateur, maintenant de
spectraux endaubages:
«Les meilleures salaisons sont les viandes d'Australie.»
Les bravos redoublent, énormément gais, car «la marque de fabrique,» la
silhouette si connue, le toupet-panache et les deux favoris voltigent
un instant à travers la salle, projetés avec furie par le clown
occasionnel, l'habile comparse qui derrière le pilier de l'amphithéâtre,
avait si ravissamment postiché le simili-Jonathan.
L'«EXPRESS-TIMES»
Les bruits d'hier soir ne sont que trop confirmés. Voici les dépêches
d'un correspondant spécial, seul survivant du désastre. Nous donnons tel
quel son récit télégraphié au vol:
_Snowtown, 27 novembre, 7 p.m._
Quelle journée, quelle course, quelle fin! Mais procédons, par ordre,
depuis le début.
Midi juste.--Le personnel est à son poste; nous nous installons dans le
wagon de rédaction. Un coup de sifflet et la locomotive s'ébranle; le
train-journal, le «rail-newspaper» se met en route.
On franchit lentement les complications de la gare; on file plus
rapidement le long du tunnel creusé sous les faubourg; enfin nous
roulons en pleine vitesse à travers champs.
Journée d'hiver splendide. Un peu de nuée noire seulement raye le ciel,
mais loin à l'ouest, dans le pâle de l'horizon.
L'édition du matin est prête: nous flânons un moment de bavardage, dans
le soleil rayonnant par les vitres sur la fumée bleue de nos havanes.
Soudain, une sonnerie, signal de la reprise du travail donné par le
rédacteur-chef, Rob-Edwards, l'avisé créateur de l'_Express-Times_.
Les appareils typographiques sont mus à volonté par un engrenage
intérieur adjoint aux roues des véhicules. Tel est le truc breveté
d'Edwards....
Les ateliers-wagons retentissent aussitôt, d'un assourdissant fracas
d'usine, au battement de ferraille des presses rotatives, aux
grincements et cliquetis des milliers de griffes et pattes d'acier qui
dévident le papier sans fin des bobines, l'étirent sous l'encrage des
rouleaux, le promènent par les engins à découper, à brocher, à plier,
et l'emmagasinent, enfin, dans un compteur d'où les paquets de journaux
tomberont tout ficelés sur la voie.
Hurrah! tout va! «Le train imprime lui-même!» L'automatisme se fait
publiciste. L'invention d'Edwards fonctionne prodigieuse et pourtant
bien simple, par ce seul principe de l'emploi des excédents de force....
Midi et quart.--Autre coup de sifflet annonçant le premier poste de
vendeurs. En avant du train tourne un disque marqué d'énormes chiffres
noirs:
«Dix mille!» avertit la vigie.
L'employé du compteur manoeuvre dix fois le ressort.
Les dix ballots de mille restent sur le rail. Nous passons en éclair
devant l'équipe de «camelots.» Nous entendons leurs vivats; nous les
voyons, déjà dans un lointain, s'emparant des liasses qu'ils vont
répartir en hâte dans le district.
Même jeu de cinq en cinq minutes; même chute de feuilles....
«Dix, vingt, trente, cinquante mille!» hèle la vigie. Et l'effréné
roulement des rotatives pourvoit sans relâche à cette effervescence de
consommation, miracle industriel brillamment acclamé par les curieux
des trains croisés en route et par nos troupes de vendeurs dont
s'accroissent le nombre et les commandes à mesure que nous entrons en
pays plus perdus.
C'est, en résumé, triomphal! L'_Express-Times_ affirme le mérite de son
innovation. Désormais le parcours n'est plus une stérile perte de temps
entre le départ et l'arrivée: la distance ouvre l'aire d'une incessante
fécondation intellectuelle par la charrue typo-locomotrice du
journalisme.
Mais trêve d'apologie! «Seconde édition!» jette la voix d'Edwards dans
le tube acoustique.