Tel quel, Edward Rowlands était, dans une gamme moins blonde,

l'exacte réédition d'Archibald Turlow; même cachet de frivolité, même

désinvolture de don Juan fashionable, même calvitie naissante et jusqu'à

la parité du costume, donnant à leur camaraderie un air de fraternité.

Mme Rowlands riait toujours.

--Que signifie? demandait Turlow abasourdi...

--Cela signifie, s'écria joyeusement l'ex-défunt, que Mme Rowlands a su

conduire à son gré la fameuse scène des surprises, des coups de théâtre,

des flagrants délits de tout genre, comme nous disions au Club. Cela

signifie, de plus, que Mme Rowlands est une femme d'esprit avec qui je

suis trop heureux de pouvoir me réconcilier. Agissez de même auprès de

Mme Turlow, mon cher, car je puis attester, certes, qu'elle est restée

insensible à mes flagorneries, tout comme Mme Rowlands a dédaigné les

vôtres. Allons, mon cher, il faut rentrer dans l'ordre et suivre le bel

exemple de constance qui nous est donné.

Mme Rowlands riait de plus en plus. La comédie renaissait dans ce salon

où l'étincellement des lustres renvoyé par les glaces rebondissait sur

les tons clairs de l'ameublement et s'éparpillait en feux follets d'or,

d'argent et de cristal sur les mille babioles des étagères.

Archibald s'épanouissait dans ce milieu festoyant.

Sa terreur apaisée faisait place aux sensations affriolantes qui suivent

un excellent dîner arrosé de bons vins.

--Soit, dit-il, enfonçons-nous désormais dans les béatitudes de

l'intérieur... Nous donnerons notre démission du Club, voilà tout...

Edward gonfla sa joue droite, Archibald clignota nerveusement de l'oeil

gauche, signes maçonniques furtifs à l'aide desquels, sans doute, les

deux clubistes s'affirmaient la sincérité de leur conversion.

Mais Mme Rowlands ne riait plus; Mme Rowlands reprenait brusquement la

hauteur farouche, le visage fatal, le verbe cinglant du drame:

--Non, messieurs! vous n'en serez pas quittes à si bon prix, dit-elle,

arrêtant l'éclair de ses yeux sur Edward; pendant votre absence j'ai

porté ma cause devant un tribunal et le divorce a été prononcé en ma

faveur. J'étais libre, je me suis remariée en toute hâte et, pour

comble à votre humiliation, voyez celui que je vous préfère, admirez le

remplaçant que je vous ai donné:

Elle secoua le timbre d'argent. Le rideau de l'antichambre se souleva:

la face cuivrée d'Hésékiah se découpa sur le vol d'oiseaux de peluche

bleue; Edward recula, terrifié, jusque dans l'essaim de papillons d'or.

Mme Rowlands rayonnait olympiennement dans l'orgueil de la revanche,

elle s'écriait:

--Oui, ce sauvage en qui subsistent l'honneur et les vigueurs de ma

race, c'est lui mon bien-aimé, c'est lui mon nouvel époux! Allons!

Hésékiah! montrez que vous êtes le maître; chassez d'ici ces gens qui

nous font horreur.

Les yeux d'Hésékiah devinrent comme des diamants noirs à reflets

sanglants, ses dents de tigre jaillirent dans un rictus sinistre. Le

mangeur d'hommes de naissance reparaissait, et l'on put craindre un

instant que les dangers de cannibalisme appréhendés pendant tout ce

récit ne dussent, au dénoûment, se réaliser.

Mais l'invincible Hésékiah fut longanime; il prit le coquet Archibald

sous le bras gauche, le pimpant Edward sous l'objet pareil du côté

droit, et transporta les deux gentlemen jusqu'au delà des limites du

domaine en passant sous les verdures ondoyantes--alors effacées dans la

nuit--du joli jardin qui bornait le Cottage.

Hésékiah soulevait sa double charge avec une souplesse telle que les

deux «Débarrasseurs» croyaient planer féeriquement dans l'air embaumé de

cette belle soirée d'été.

Ce fut, à vrai dire, la seule impression franchement agréable et saine

qu'ils recueillirent au cours de leur mémorable aventure.

* * * * *

Le lendemain, Mme Rowlands, en sémillant négligé d'excursionniste,

entrait dans la salle d'attente pour le train du paquebot, en compagnie

de son nouveau mari, tout rose, tout ravi, tout svelte, tout tremblant

comme la légère fumée de la cigarette qu'il chiffonnait du bout des

doigts.

Car il va sans dire que Mme Rowlands n'avait pas commis l'inconvenance

d'épouser son intendant à la peau couleur de bronze.

L'élu de son coeur, celui qu'elle avait conduit à l'autel--la veille

même, pendant le dîner d'Archibald--n'était autre que l'«essayeur»

Capperoni, dont elle s'était éprise en raison de ses talents lyriques,

et par reconnaissance aussi pour son empressement--très habile du

reste--à trahir les secrets du Club.

Capperoni veillait à l'enregistrement des bagages. Mme Rowlands

trépignait de joie folle; pourtant elle manifestait une certaine

impatience, quand elle vit M. Vagatromba s'approcher d'elle.

--Hé quoi! tout seul?...

Le baryton semblait bourrelé de mélancolie, il était porteur d'un billet

à l'adresse de Mme Rowlands; elle lut rapidement, au bruit de la cloche

du départ:

«Pardonnez-moi, belle adorée, de ne pas suivre vos conseils jusqu'au

bout. Hélas! fuyez en Italie sans moi! Je n'épouse pas M. Vagatromba,

comme nous l'avions arrêté. Ce pauvre baryton est décidément trop

candide, trop plein de bonhomie, que sais-je, trop barbu, trop chevelu,

etc.; puis il a le tort grave de ne pas faire partie du Club des

«Débarrasseurs.» J'épouserai, s'il vous plaît, votre «ancien,» le

drôlatique Edward. Celui-là, du moins, fréquente assidûment cette trop

naïve institution qui ne manquera pas de me débarrasser de lui dès que

je manoeuvrerai dans ce but. Soyez-moi reconnaissante de vous venger

ainsi tout à fait d'Edward et de me venger moi-même de mon ex-Archibald

sans me lier trop longuement dans l'avenir.

«Votre meilleure amie,

«Clara Turlow.»

* * * * *

Et s'il nous était permis d'armer cette innocente idylle d'une légère

pointe d'immoralité, nous dirions qu'auprès de femmes intégralement

charmantes comme Mme Rowlands et Mme Turlow, le Club des «Débarrasseurs»

peut rendre de bien jolis services.... et volontiers nous ajouterions

que le divorce est une excellente législation...

Mais, encore une fois, nous ne voulons pas froisser les âmes féminines.

UNE SOIRÉE IMPROVISÉE

Affreux temps ce soir-là!

Une poussière de neige, vaporisée en brouillard, fumait sur le pavé gras

et s'imprégnait d'une âcre senteur de suie que le vent rabattait des

toits.

Dans le quartier d'Old-West-End, cependant, nombre de promeneurs de

divers sexes continuaient d'arpenter de long en long l'asphalte de la

Grande-Avenue. Leurs silhouettes, par intervalles, émergeant de la buée,

se découpaient dans la lueur de gaz roussie par la brume des quelques

magasins restés ouverts.

Ces personnes, de sexes non pareils, dépensaient ostensiblement une

certaine somme d'allégresse tumultueuse; elles articulaient, à cet

effet, des rires, des cris, des fragments d'airs populaires; elles

exécutaient, par groupes, une course folle à travers la cohue, ou bien

l'une d'elles titubait, à part, quelques mesures d'une danse échevelée,

avec force hurlements, miaulements, sifflements et autres excès

d'orchestration individuelle.

C'était, il est vrai, le Nouvel An, Christmas, la Saint-Sylvestre,

Carnaval, Célébration de Centenaire ou je ne sais plus quoi dans ce

genre, et l'on n'ignore pas que, pour beaucoup de gens d'autant de

sexes que le permet le fatalisme organique, ces coïncidences d'almanach

entraînent inévitablement une sorte de propension automatique à la

turbulence et à la jovialité.

Le plaisir serait alors dans l'air, prétend-on. J'essayai moi-même de me

le persuader. Je remuai les jambes de manière à faciliter au trottoir la

tâche de me guider doucement parmi la foule; je décidai de devenir sur

l'heure très festoyant et, le brouillard aidant, je m'abîmai presque

aussitôt dans une telle mélancolie poignante qu'il me fallut bien vite

déserter le spectacle de la gaîté civique et prendre d'urgence la

résolution de retourner en mon logis.

Avec mon âme et conscience, il fut alors stipulé que je passerais

le reste de cette soirée dans mon campement de célibataire, que

j'allumerais un bon feu, que j'apprêterais du thé considérablement fort,

que j'incendierais ma plus volumineuse pipe arabe, que je dialoguerais

dans l'azur avec mes chimères et mes espérances, et qu'enfin, jusqu'à

l'instant de me mettre au lit, je m'abreuverais à cette coupe de délices

philosophiques exigées de la solitude par quiconque se réfugie chez soi,

dégoûté de la ville et de l'aspect prosaïque des plèbes et bourgeoisies

en temps d'hiver, de givre et de fête nationale.

Par surcroît de sybaritisme, j'achetai sur la route une demi-douzaine

de brioches toutes fraîches, lesquelles me furent remises coquettement

enveloppées chez le pâtissier, avec supplément de sourires de la

demoiselle de magasin, et, pressant le pas, je flairais à travers le

papier l'alléchant parfum du régal à venir.

Je fus donc très satisfait de franchir l'entrée principale de mon

domicile et de laisser entrevoir au garçon d'hôtel détenteur de ma clé

la figure d'un grave et intéressant jeune homme avide de s'enfermer

chez lui, sans doute pour étudier ou lire, précisément à l'heure où

l'universelle frivolité se donne carrière au dehors.

Ému d'un distrait orgueil, je longeai le vestibule; mais avant de gagner

l'escalier, je jetai, par les rideaux de mousseline d'une porte vitrée,

un rapide coup d'oeil dans le salon qu'occupe au rez-de-chaussée le

propriétaire de l'édifice dont j'habite les combles.

Très étrange, ce salon: un luxe rigidement sobre figurant quelque chose

comme un pied-à-terre du Vide dans le Rien. Le gentleman-propriétaire

entendait le confort d'une façon vraiment fantasque et cultivait

l'originalité froide. Un lustre à gaz tombant d'un plafond blanc entre

quatre murs blancs brisait sa lumière blanche au vernis miroitant du

parquet; quelques chaises de canne aux maigres boiseries dorées se

dressaient contre les parois; vis-à-vis de la porte vitrée une cheminée

de marbre blanc encadrait d'austères lignes droites la plaque de cuivre

d'un calorifère; au-dessus de la cheminée une glace étroite et haute

s'encastrait dans la pierre et reflétait cet ensemble de pâleurs et de

clartés; vers le milieu de la pièce luisait une petite table carrée de

bois de rose où reposait, piqué d'un point lumineux dans son ventre

noir, un encrier de cristal pourvu d'une plume de nickel. Et rien que ce

strict nécessaire; partout la ligne droite, sèche ossature du défaut de

coloris; rien de plus que cette représentation d'un Néant bien distribué

et proprement entretenu.

L'habitant de cette excentricité à rebours était absent quand je passai,

mais je me le rappelai tel qu'il se montrait souvent, dès le matin,

sanglé dans une toilette correcte comme son Éden et cambrant, tout

raide, sa taille exiguë et fluette, devant la petite table de bois de

rose. Il promenait alors la plume de nickel sur un fin cahier cartonné

et du bout de ses doigts grêles il fixait sur le papier ses inspirations

littéraires.

Car, circonstance gaie, ce richard était poète à ses heures.

Il livrait aux feuilles volantes et récitait, non sans succès, dans le

beau monde, de faciles chroniques, de légers proverbes, relevés d'on ne

sait quel scepticisme affriolant et bénin de viveur millionnaire. Sévère

d'attitude pour la sauvegarde de ses rentes et loyers, il s'annexait

toutefois à la corporation des artistes et lettrés jusqu'au point d'y

choisir volontiers ses locataires.

--Heureux homme! jeune, recherché, presque déjà célèbre, tandis que moi,

modeste professeur de langues mortes, n'entrevoyant qu'aux lointains de

l'avenir une notoriété d'écrivain substantiel...

Ainsi je méditais, gravissant les marches très lentement, comme pour

amuser mon impérieux désir de me retrouver chez moi.

Au premier étage, je ne remarquai rien: l'ordinaire écroulement des

gammes faisait trêve derrière la porte fermée. Le pianiste était parti.

--On se l'arrache aussi, celui-là, songeais-je. On admire sa virtuosité

frénétique et son air exalté. Ce soir, sans doute, il triomphe dans un

grand nombre de réunions; il agite, se tordant au piano, sa crinière

astrale et répand, sur un tas de dames extasiées, l'éblouissement de ses

arpèges...

Cette vision me hanta jusqu'au second étage où mon attention fut attirée

par une joyeuse rumeur.

Il y avait réception chez ma voisine, la cantatrice, jeune étoile

d'opérette, fort en vogue pour mille raisons, parmi lesquelles il serait

injuste de ne pas signaler sa verve ébouriffante dans le «parlé» des

rôles.

Ce devait être amusant, là-dedans! Une sourde, une lâche envie me prit

de franchir le seuil. Je tendis une main vers le cordon de sonnette, je

travaillais de l'autre main à caser le paquet de brioches dans une des

basques de mon habit, et je restai dans cette attitude assez de temps

pour avoir l'honneur de vaincre la tentation sans la fuir.

Rien, d'ailleurs, ne m'interdisait l'accès de ce nid parfumé: le

gentleman-propriétaire m'avait naguère présenté à la diva, non seulement

en qualité de voisin, mais sous le respectable titre de jeune homme

d'avenir.

Mais, dès ma première visite, la toute belle exhiba tant de politesse

meurtrière à l'endroit des gloires en germe; elle s'excusa--si

cruellement pour moi--de méconnaître tout ce qui n'est pas homme, femme

ou choses du jour!...

Certain matin, retour de bal, elle avait si peu dissimulé, dans

l'escalier, le besoin de rire de mon raide individu descendant dès

l'aurore pour une leçon de grec!...

Que devenir tout à l'heure si la jolie scélérate s'avisait de divertir

sa compagnie à mes dépens?

Ce doute me fit tourner les talons; je m'esquivai, sans lambiner, cette

fois; aucun prétexte de retard ne se présentait désormais, car, à

l'étage au-dessus, je pénétrais chez moi et bientôt après, chaudement

enfoui dans une robe de chambre, je contemplais d'un regard voluptueux

sur ma table le paquet de tabac, la pipe arabe, le lot de brioches et le

bol de thé sur lesquels tombait la paisible lumière de la lampe.

Je m'applaudis alors de ma sagesse, j'oubliai la féline cantatrice et je

m'égarai dans le sentiment de ma supériorité sur la foule des badauds

restés dans la rue.

Mais cette haute appréciation de moi-même cadrait mal avec une trop

complète oisiveté: je guignai dans la pénombre, au-dessus du cercle

lumineux de l'abat-jour, une étagère où reposaient fraternellement

inclinées l'une sur l'autre, les oeuvres choisies des plus grands

écrivains et philosophes. J'allais étendre le bras, m'emparer d'un

volume et consacrer mon détachement du monde banal par quelques moments

d'entretien avec l'un de ces sublimes esprits, quand un scrupule me

troubla:

«Est-ce ainsi, me dis-je, que ces éminents génies utilisaient ou

dépensaient les rares instants de liberté que leur laissait une

existence souvent précaire? Leur stupéfiante fécondité n'est-elle pas la

preuve certaine qu'en de telles heures ils méprisaient la contemplation,

voire même l'étude, et labouraient à larges coups de plume le champ de

leur propre pensée?»

--Oui, travaillons! m'écriai-je à haute voix, surexcité par la noble

vérité qui venait de m'apparaître.

J'étalai sur la table un épais amas de papier blanc; je saisis à pleine

main et trempai dans l'encre mon plus ample porte-plume, digne outil

d'un puissant ouvrier, et je m'enhardis à mettre enfin sur le métier

un énorme ouvrage dont le plan, depuis quelques semaines, se déroulait

confusément dans ma cervelle.

Ce devait être un de ces vastes essais de logicien et de poète où

s'affirme la doctrine personnelle d'un encyclopédiste et qui ramènent

à la clarté d'un même point de vue théorique les énergies combinées de

l'histoire, de la légende, de l'art, de la critique et de la science.

Le titre promettait de devenir quelque chose comme: _La lutte du Réel et

de l'Idéal sur le terrain de l'Hypothèse_.

Je calligraphiai sur-le-champ cette rubrique, bien que frémissant d'une

honnête terreur à la prévision des inextricables développements que

comportait un pareil sujet. Déjà l'ambitieux intitulé se carrait en

copieuses majuscules au milieu du premier feuillet; j'allais, enfin,

mettre à la voile sur l'océan de mes idées, lorsqu'un tapage subit, un

charivari de rires et de cris retentit à ma porte.

J'eus le pressentiment qu'on venait me déranger et que mon inspiration

s'envolerait du coup vers les limbes des chefs-d'oeuvre inconnus.

Hélas! il n'était que trop vrai!

On ouvrit avec fracas; des gens entraient. Je décoiffai la lampe et,

tout ahuri, je ne discernai d'abord qu'une avalanche de couleurs, un

flot de robes de soie, de satin, de dentelles, entraînant quelques

habits noirs, et moucheté, par-ci par-là, de flammules d'or et de

diamants comme dans un rayon de soleil.

C'était un torrent en toilette de bal; un essaim de femmes élégantes

et de gentlemen souriant au plaisir d'une équipée imprévue et

m'assourdissant d'acclamations tant soit peu railleuses; ma chambre

était complètement prise d'assaut, tandis que gauche, effaré, saluant au

hasard, je m'armai de méfiance quant au but caché de l'incident.

Je me gardai de demander aucune explication et m'apprêtais à déconcerter

au besoin les mystificateurs par une réserve systématiquement courtoise;

mais les éclaircissements arrivèrent d'eux-mêmes lorsque, après un gai

froufrou de robes froissées, on se fut tassé tant bien que mal.

Les assiégeants avaient pour chef la sémillante cantatrice du second

étage, flanquée du pianiste du premier et du poète du rez-de-chaussée;

le reste de la troupe se composait d'un bouquet de reines et princesses

de théâtre, escortées d'une demi-douzaine de notabilités du genre

masculin et du sous-genre artistique ou littéraire, personnages dont

l'insouciance habituelle s'aiguisait, semblait-il, d'une pointe de

griserie.

Le brouhaha s'apaisant, ma doucereuse voisine daigna, de son propre

mouvement, dévoiler les motifs de l'incartade:

«Elle avait, tout à l'heure, conçu le caprice de faire grimper sa

compagnie à l'étage au-dessus, afin d'y surprendre, comme un corbeau

dans son clocher, certain jeune homme trop prématurément grave et

farouche....»

Ceci chantonné dans le son clair du rire, et souligné, à la ronde, d'une

quantité d'oeillades assassines m'avertissait que je n'étais pas au bout

des épreuves préméditées par l'aimable société.

Je barbotai dans une réplique filandreuse tendant à démontrer la joie

pure que me causait l'apparition extraordinaire, imprévue!...

Mais je ne pus achever.... Mes bourreaux avaient hâte d'ouvrir les

hostilités.

--Monsieur comprend le vrai bien-être! Admirez donc cette belle robe de

chambre! s'écria l'une des dames, devinant le pudique embarras où me

plongeait un vêtement trop intime, à grands carreaux jaunes sur fond

vert-pomme, et l'impuissance de mes efforts pour garder, quand même, une

pose majestueuse.

--Être à l'aise chez soi, chose adorable! dit un gentleman momifié dans

le costume le plus étroit de la plus dernière mode.

--Et rêver seul, en buvant du thé! Quel charme! sifflota du ton le plus

impertinent une autre dame dont le nez déluré, la lèvre charnue

et l'oeil flambant promettaient tout autre chose qu'un naturel

contemplatif.

La cantatrice se pencha sur la table comme pour analyser la façon d'une

tasse de thé dans un ménage de garçon, et, par comble d'infortune, ses

yeux tombèrent sur mon commencement de griffonnage.

--Ah! j'ai du remords, pour le coup, déclara-t-elle; vous travailliez,

et nous venons vous distraire!... voyons! que faisiez-vous?

Il était trop tard pour conjurer son indiscrétion; je frémissais de

honte et de rage au fond de mon être, tandis qu'étranglant son rire dans

un verbe emphatique, elle lisait:

«La lutte du Réel et de l'Idéal sur le terrain de l'Hypothèse.»

Elle souleva le feuillet entre ses deux mains roses et, non contente de

déflorer le mystère de mes conceptions, elle découvrit aussi l'absolue

blancheur virginale de toute la rame de papier.

Acharnée, la diablesse affecta de relire la pompeuse épigraphe, en

soupesant doctoralement le sens de chaque mot; puis, avec cette

précision machinale des êtres qui raisonnent à la volée, elle demanda:

--Pourquoi pas «la lutte de l'Hypothèse et de l'Idéal sur le terrain du

Réel?»

Oh!... comme je compris alors cette sorte de haine qu'on a généralement

pour les femmes d'esprit!...

Mais la portion mâle du cénacle ne résista pas non plus au plaisir de

planter quelques épigrammes au flanc de mon amour-propre.

--Ne vivre qu'une oeuvre! c'est l'héroïsme du génie! proclamait l'un des

journalistes présents, vénal ramasseur de bouts d'actualités, vulgaire

«modiste» dont les travaux d'une heure obtenaient, parfois, des succès

de cinq minutes.

--Honneur et gloire à de tels tempéraments voués au grand art! ajoutait

avec des simagrées de respect un aquarelliste, mièvre illustrateur pour

boîtes de confiserie et couvertures de romances.

Là-dessus le pianiste, hérissant son auréole blonde, se précipita vers

un vieux clavecin dissimulé dans un des recoins de ma chambre, et tira

des entrailles rouillées de l'instrument une folle pyrotechnie d'accords

et de fioritures, magie d'improvisation où chantait le mépris de tout

enfantement laborieux.

--Mais nous voici dans les questions littéraires, reprit le gazetier

en s'adressant au gentleman-poète; ne serait-ce pas l'occasion de nous

dire..., vous savez..., cette composition nouvelle?...

--Oui, oui! bien pensé! bravo! silence! écoutons! cria toute la troupe

avec un empressement qui trahissait enfin le véritable dessein des

conspirateurs.

En dépit de ma simplicité, je devinai leurs intentions, point par point:

Ligué contre mes fières croyances de lettré, le clan des initiés et

amis comptait se divertir de mes impressions moroses à l'audition d'une

bagatelle inédite, marquée au cachet des produits de salon.

La promptitude qu'on mit à se ranger en hémicycle en laissant autant

que possible d'espace vide dans le milieu de la chambre acheva de

prouver--au moins pour moi--que tous les détails de cette scène avaient

été concertés avec une habile perfidie.

Le gentleman-propriétaire ne se fit pas prier et ne parut nullement se

préoccuper d'obtenir mon autorisation. Il pouvait d'ailleurs agir sans

formalisme et se considérer comme chez lui, jusqu'à concurrence de deux

ou trois termes que je lui devais.

Oui, sans plus de gêne, on transformait ma mansarde en salle de théâtre,

on s'apprêtait à lire ou à jouer je ne sais quelle pièce nouveau-née

et l'on me réservait, à moi, les burlesques attributions du Bonhomme

Public!

Accoudé sur la table, l'auteur se recueillit pendant quelques instants;

la cantatrice prit place non loin de lui; le pianiste, resté au clavier,

indiquait par son maintien que l'agrément de la musique se joindrait à

la récitation; et moi, sans l'avoir cherché, je me trouvai installé de

manière à pouvoir surveiller d'un seul coup d'oeil ces trois personnages

et leur auditoire.

Le poète prit la parole au milieu du plus beau silence. D'un mot, il

fixa le sujet, le lieu, l'action. Il s'agissait d'un mari monologuant

dans un bal, tandis que sa femme, sous ses yeux, valsait, valsait

encore, valsait éperdûment, avec une sempiternelle et infatigable série

de danseurs.

La nuit s'achevait, les grisailles de l'aube blêmissaient déjà dans

la trame des rideaux fermés et la dame valsait toujours, toujours,

toujours....

Le mari, courbant ses révoltes au joug du bon ton, s'abstenait de toute

attaque directe, mais il se rattrapait en généralités rageuses contre

l'éternel féminin; il détaillait les considérants d'un réquisitoire

nerveux contre la monogamie compliquée de dandysme, et, sous le sourire

glacé d'un calme trompeur, ce fut un débordement crescendo d'allusions

cruelles, d'insinuations vengeresses, de colères bleues et de points

sur les _i_ que le pianiste accompagnait à la sourdine d'insidieuses

variations sur le thème d'_Il Baccio_.

La cantatrice, pendant ce soliloque, esquissait par quelques gestes le

rôle muet de l'épouse et traduisait, à ravir, les airs enivrés d'une

mondaine qui, tout en tourbillonnant dans la musique et la lumière sur

un fond trop rapproché d'habits noirs, observe à la dérobée l'ombre

conjugale au front de son tyran.

Contes d'Amérique · 第 9 / 18 段